XXXV

À mesure qu'on descend les degrés de la vie, on descend en même temps dans

le secret d'un plus grand nombre de tristesses et d'impuissances. On voit

alors que bien des âmes végètent autour de nous parce qu'elles se croient

inutiles, qu'elles s'imaginent que personne ne les a jamais regardées, et

qu'elles n'ont rien en elles qui puisse les faire aimer. Mais une heure ne

finit-elle pas par sonner pour le sage, où il regarde, approuve, et aime

toute âme qui existe, rien que parce qu'elle possède le don mystérieux

d'exister? Une heure ne finit-elle pas par sonner, où il voit toutes les

forces, toutes les vérités et toutes les vertus au fond de toutes les

faiblesses, de tous les vices et de tous les mensonges? Heure claire et

bénie où la méchanceté n'est plus que la bonté qui a perdu son guide, où la

trahison n'est que la loyauté qui ne retrouve plus le chemin du bonheur, où

la haine n'est plus que l'amour, qui ouvre avec angoisse la porte de son

tombeau. C'est alors que l'histoire du bon larron devient, sans qu'on s'en

doute, l'histoire de tous ceux qui entourent l'homme juste; et dans le plus

humble des êtres qu'un regard, qu'une parole, qu'un silence a sauvé de la

sorte, le bonheur véritable que le destin ne peut atteindre, oubliera,

jusqu'à la venue de la nuit, comme en l'âme de Socrate, que la coupe

mortelle a été bue avant le coucher du soleil.

La sagesse et la destinée · 第 34 / 114 题