XXXIII

Idées claires, idées obscures, coeur, intelligence, volonté, raison, âme;

au fond, voilà des mots qui désignent à peu près la même chose, à savoir,

la richesse spirituelle d'un être. L'âme n'est sans doute que le plus beau

désir de notre intelligence, et Dieu n'est peut-être à son tour que le plus

beau des désirs de notre âme. Il y a tant d'obscurité en tout ceci que l'on

peut tout au mieux tenter de diviser l'obscurité à l'aide de grosses

lignes, souvent plus noires encore que les plans qu'elles coupent. Se

connaître soi-même est peut-être le seul idéal acceptable qui nous reste,

mais cette connaissance, qui semble, au premier abord, dépendre de notre

raison seule, jusqu'à quel point en dépend-elle? L'homme le meilleur, le

plus juste, le plus vrai, le plus moral en un mot, ne devrait-il pas être

celui qui se serait le plus exactement rendu compte de sa situation dans

l'univers? Mais qui peut croire de bonne foi qu'il s'en soit rendu compte;

et la morale la plus positive n'étend-elle pas toutes ses racines dans une

sorte d'inconscience mystique? Le plus beau désir de notre intelligence ne

fait guère que passer par notre intelligence; et nous croyons à tort que la

moisson, parce qu'elle passe sur la route, a été récoltée sur la route. La

raison la plus nette, alors même qu'elle explore son domaine, sort à chaque

pas de ce domaine.

Cependant, c'est par l'intelligence que nous commençons d'embellir ce

désir, le reste ne dépend pas entièrement de nous; mais ce reste ne se met

en mouvement que si l'intelligence lui a donné le branle. La raison, qui

est la fille aînée de notre intelligence, doit s'asseoir sur le seuil de

notre vie morale, après avoir ouvert les portes souterraines derrière

lesquelles sommeillent prisonnières les forces vives et instinctives de

notre être. Elle attend, sa lampe à la main; et sa seule présence rend ce

seuil inabordable à tout ce qui n'est pas encore conforme à la nature de la

lumière. Plus avant, dans les régions où ses rayons ne pénètrent pas, la

vie obscure continue. Elle ne s'en inquiète point, elle s'en réjouit au

contraire. Elle sait qu'aux yeux du Dieu qu'elle désire, tout ce qui n'a

pas franchi l'arcade lumineuse, songe, pensée, acte même, ne peut rien

ajouter, ne peut rien enlever à l'être idéal qu'elle forme. Le devoir de

sa flamme est d'être aussi claire, aussi étendue que possible, et de ne pas

abandonner son poste. Elle n'hésite pas tant qu'il n'y a qu'une agitation

d'instincts inférieurs et de ténèbres. Mais il arrive que parmi les

captives qui s'éveillent, des forces plus éclatantes qu'elle-même

s'approchent de l'entrée. Elles répandent une lumière plus immatérielle,

plus diffuse, plus incompréhensible que celle de la flamme nette et ferme

que protège sa main. Ce sont les puissances de l'amour, du bien

inexplicable, d'autres plus mystérieuses, plus infinies encore qui

demandent à passer. Que faire? Si elle s'est assise sur le seuil, alors

qu'elle n'avait pas acquis le droit de s'y asseoir, parce qu'elle n'avait

pas encore eu le courage d'apprendre qu'elle n'était pas seule au monde,

elle se trouble, elle a peur, elle referme les portes; et si jamais elle

se résout à les rouvrir, elle ne retrouve qu'une poignée de cendres légères

au bas des marches sombres. Mais si sa force ne tremble pas, parce que tout

ce qu'elle n'a pu apprendre lui a du moins appris qu'aucune lumière n'est

dangereuse; que dans la vie de la raison on peut risquer la raison même

dans une clarté plus grande, d'ineffables échanges auront lieu, de lampe à

lampe, sur le seuil. Des gouttes d'une huile inconnue se mêleront avec

l'huile de la sagesse humaine; et quand les blanches étrangères seront

passées, la flamme de sa lampe, à jamais transformée, s'élèvera plus haute,

plus puissante et plus pure entre les colonnes du porche agrandi.

La sagesse et la destinée · 第 32 / 114 题