Il y a une grande différence entre dire: «Ceci est raisonnable», et
dire: «Ceci est sage». Ce qui est raisonnable n'est pas nécessairement
sage, et ce qui est très sage n'est presque jamais raisonnable aux yeux de
la raison trop froide. La raison, par exemple, enfante la justice; et la
sagesse enfante la bonté, laquelle, remarque le vieux Plutarque, «s'étend
beaucoup plus loin que la justice». Est-ce de la raison ou bien de la
sagesse que dépend l'héroïsme? On pourrait dire que la sagesse n'est que le
sentiment de l'infini appliqué à notre vie morale. La raison a aussi, il
est vrai, le sentiment de l'infini, mais en elle ce sentiment n'est qu'une
constatation inanimée. Elle se doit presque à elle-même de n'en tenir aucun
compte dans la vie; au lieu que la sagesse est sage à proportion de la
prédominance active que l'infini acquiert sur tout ce qu'elle fait faire.
Il n'y a pas d'amour dans la raison; il y en a beaucoup dans la sagesse; et
la sagesse la plus haute ne se discerne guère d'avec ce qu'il y a de plus
pur dans l'amour. Or, l'amour est la forme la plus divine de l'infini; et
en même temps, sans doute parce qu'elle est la plus divine, la plus
profondément humaine. Ne pourrait-on pas dire que la sagesse est la
victoire de la raison divine sur la raison humaine?