Si la sagesse n'obéissait qu'à la raison, et s'il suffisait qu'elle
triomphât exactement des conseils de l'instinct, elle serait toujours
pareille à elle-même. Il n'y aurait qu'une seule sagesse; et l'homme en
aurait fait le tour, parce que la raison a déjà fait plus d'une fois le
tour de son domaine.
Or, s'il y a plusieurs points fixes dans la sagesse, rien n'est cependant
plus différent que l'atmosphère qui l'enveloppe dans Socrate et dans
Jésus-Christ, dans Aristide et dans Marc-Aurèle, dans Fénelon et dans
Jean-Paul. Rien ne se transformerait plus complètement qu'un événement
pareil qui tomberait le même jour dans les eaux vives de la sagesse de ces
hommes, au lieu que s'il tombait dans l'eau stagnante de leur raison il y
demeurerait exactement semblable à ce qu'il est en soi. Imaginez que
Jésus-Christ et Socrate rencontrent la femme adultère; leur raison dira à
peu près les mêmes choses, mais leur sagesse, par delà leurs paroles, par
delà leurs pensées, aura des mouvements qui n'appartiendront pas aux mêmes
mondes. C'est la vie même de la sagesse qui veut ces différences. Les sages
partent tous du même point, qui est le seuil de la raison. Mais ils
commencent à s'éloigner les uns des autres à compter du moment où les
triomphes de la raison n'hésitent plus; c'est-à-dire à compter du moment où
ils pénètrent librement dans la région de l'inconscience supérieure.