XV

La statue du destin projette une ombre énorme sur la vallée qu'elle semble

inonder de ténèbres; mais cette ombre a des contours très nets pour ceux

qui la regardent des flancs de la montagne. Nous naissons en elle, il est

vrai; mais, il est permis à beaucoup d'hommes d'en sortir; et si notre

faiblesse ou nos infirmités nous attachent jusqu'à la mort aux régions

assombries, c'est déjà quelque chose que de s'en éloigner parfois par le

désir et la pensée. Il est possible que le destin règne plus rigoureusement

sur l'un ou l'autre d'entre nous, en vertu de l'hérédité, en vertu de

l'instinct, en vertu d'autres lois plus inexorables encore, plus profondes

et plus inconnues, mais alors même qu'il nous accable de malheurs immérités

et étonnants, alors même qu'il nous oblige de faire ce que nous n'aurions

jamais fait s'il n'avait pas violenté nos mains, le malheur advenu, l'acte

accompli, il dépend de nous qu'il n'ait plus aucune influence sur ce qui va

se passer dans notre âme. Il ne peut empêcher, quand il frappe un coeur de

bonne volonté, que le malheur subi ou l'erreur reconnue n'ouvrent en ce

coeur une source de clarté. Il ne peut empêcher qu'une âme ne transforme

chacune de ses épreuves en pensées, en sentiments, en biens inviolables.

Quelle que soit sa puissance au dehors, il s'arrête toujours quand il

trouve sur le seuil l'un des gardiens silencieux d'une vie intérieure. Et

si on lui permet alors l'accès de la demeure cachée, il n'y peut pénétrer

qu'en hôte bienfaisant, pour ranimer l'atmosphère engourdie, renouveler la

paix, augmenter la lumière, étendre la sérénité, éclairer l'horizon.

La sagesse et la destinée · 第 14 / 114 题