La statue du destin projette une ombre énorme sur la vallée qu'elle semble
inonder de ténèbres; mais cette ombre a des contours très nets pour ceux
qui la regardent des flancs de la montagne. Nous naissons en elle, il est
vrai; mais, il est permis à beaucoup d'hommes d'en sortir; et si notre
faiblesse ou nos infirmités nous attachent jusqu'à la mort aux régions
assombries, c'est déjà quelque chose que de s'en éloigner parfois par le
désir et la pensée. Il est possible que le destin règne plus rigoureusement
sur l'un ou l'autre d'entre nous, en vertu de l'hérédité, en vertu de
l'instinct, en vertu d'autres lois plus inexorables encore, plus profondes
et plus inconnues, mais alors même qu'il nous accable de malheurs immérités
et étonnants, alors même qu'il nous oblige de faire ce que nous n'aurions
jamais fait s'il n'avait pas violenté nos mains, le malheur advenu, l'acte
accompli, il dépend de nous qu'il n'ait plus aucune influence sur ce qui va
se passer dans notre âme. Il ne peut empêcher, quand il frappe un coeur de
bonne volonté, que le malheur subi ou l'erreur reconnue n'ouvrent en ce
coeur une source de clarté. Il ne peut empêcher qu'une âme ne transforme
chacune de ses épreuves en pensées, en sentiments, en biens inviolables.
Quelle que soit sa puissance au dehors, il s'arrête toujours quand il
trouve sur le seuil l'un des gardiens silencieux d'une vie intérieure. Et
si on lui permet alors l'accès de la demeure cachée, il n'y peut pénétrer
qu'en hôte bienfaisant, pour ranimer l'atmosphère engourdie, renouveler la
paix, augmenter la lumière, étendre la sérénité, éclairer l'horizon.