Encore une fois, qu'aurait fait le destin, s'il s'était trompé d'âme et
qu'il eût tendu à Épicure, à Marc-Aurèle ou à Antonin-le-pieux les pièges
qu'il tendit à OEdipe? Je consens même à supposer qu'il eût pu entraîner
Antonin, par exemple, à massacrer son père et à profaner dans la même
ignorance, la couche de sa mère. Qu'aurait-il ébranlé dans l'âme du noble
souverain? La fin de tout ceci n'eût-elle pas été conforme au dénouement de
tous les drames qui s'attaquent au sage, c'est-à-dire une grande douleur,
il est vrai, mais aussi une grande lumière née de cette douleur même et
déjà victorieuse à demi de son ombre? Antonin eût pleuré comme tous les
hommes pleurent; mais les plus larges pleurs n'éteignent aucun rayon dans
une âme qui n'a pas de rayons empruntés. Il y a pour le sage, de la douleur
au désespoir, un long chemin que la sagesse n'a jamais parcouru. À la
hauteur morale où la vie d'Antonin nous montre qu'il était parvenu, les
pensées qui grandissent, les sentiments qui s'ennoblissent éclairent toutes
les larmes. Il aurait accueilli le malheur dans la partie la plus vaste et
la plus pure de son âme, et le malheur épouse, comme l'eau, toutes les
formes du vase dans lequel on l'enferme. Antonin se serait résigné,
disons-nous. Oui, mais encore faut-il remarquer que ce mot nous cache trop
souvent ce qui a lieu dans un grand coeur. Il est facile à la première âme
venue de s'imaginer qu'elle aussi se résigne. Hélas! ce n'est pas la
résignation qui nous console, nous purifie et nous élève, mais les pensées
et les vertus au nom desquelles on se résigne, et c'est ici que la sagesse
récompense ses fidèles en proportion de leurs mérites.
Il existe des idées qu'aucune catastrophe ne peut atteindre. Il suffit
d'ordinaire qu'une idée s'élève au-dessus de la vanité, de l'indifférence
et de l'égoïsme quotidiens pour que celui qui la nourrit ne soit plus aussi
vulnérable. Et c'est pourquoi, qu'il y ait bonheur ou malheur, l'homme le
plus heureux sera toujours celui dans lequel la plus grande idée vit avec
la plus grande ardeur. Si la fatalité l'eût voulu, Antonin le Pieux eût été
incestueux et parricide peut-être, mais sa vie intérieure, loin de
s'anéantir comme la vie d'OEdipe, eût été raffermie par ses désastres
mêmes, et le destin eût pris la fuite, en abandonnant, tout autour du
palais de l'empereur, ses réseaux et ses armes brisées, car de même que le
triomphe des consuls et des dictateurs ne pouvait avoir lieu que dans Rome,
le véritable triomphe du destin ne saurait avoir lieu que dans l'âme.