Il est si vrai que la présence du sage paralyse le destin, qu'il n'existe
peut-être pas un seul drame où paraisse un véritable sage, et s'il y en
paraît un, l'événement s'arrête de lui-même avant les larmes et le sang.
Non seulement, il n'y a jamais de drame entre les sages, mais il y a très
rarement un drame autour du sage. Il n'est guère possible d'imaginer qu'un
événement tragique se développe entre des êtres qui ont fait sérieusement
le tour de leur conscience, et les héros des grandes tragédies ont des âmes
qu'ils n'interrogent jamais profondément. C'est pourquoi le poète tragique
ne saurait nous montrer qu'une beauté plus ou moins enchaînée, car dès que
ses héros s'élèvent aussi haut que de véritables héros doivent monter, ils
laissent tomber leurs armes, et le drame n'est plus que le repos dans la
lumière. Le seul drame du sage se trouve dans le _Phédon_, dans
_Prométhée_, dans la passion du Christ, dans le meurtre d'Orphée ou le
sacrifice d'Antigone. Mais ce drame mis à part, qui est le drame unique de
la sagesse, observons que les poètes tragiques osent très rarement
permettre au sage de paraître un moment sur la scène. Ils craignent une âme
haute parce que les événements la craignent, et qu'un meurtre commis en
présence du sage n'a pas le même aspect que le meurtre commis en présence
de ceux dont l'âme s'ignore encore. Si Oedipe avait possédé quelques-unes
de ces certitudes que tout penseur peut acquérir, s'il avait eu en lui ce
refuge toujours ouvert que Marc-Aurèle, par exemple, avait su édifier en
lui-même, qu'aurait fait le destin, et qu'aurait-il pris à ses pièges, si
ce n'est la pure lumière que répand une grande âme en devenant plus belle
dans l'infortune?
Où se trouve le sage dans _OEdipe?_ Est-ce Tirésias? Il connaît l'avenir,
mais il ignore que la bonté et le pardon dominent l'avenir. Il sait la
vérité sacrée, mais il ignore la vérité humaine. Il ignore la sagesse qui
prend le malheur dans ses bras pour lui communiquer sa force. Ceux qui
savent ne savent rien s'ils ne possèdent pas la force de l'amour, car le
véritable sage n'est pas celui qui voit, mais celui qui, voyant le plus
loin, aime le plus profondément les hommes. Voir sans aimer, c'est regarder
dans les ténèbres.