À mesure que nous devenons sages, nous échappons à quelques-unes de nos
destinées instinctives. Il y a dans tout être un certain désir de sagesse,
qui pourrait transformer en conscience la plupart des hasards de la vie. Et
ce qui a été transformé en conscience n'appartient plus aux puissances
ennemies. Une souffrance que votre âme a changée en douceur, en indulgence
ou en sourires patients, est une souffrance qui ne reviendra plus sans
ornements spirituels; et une faute et un défaut que vous avez regardés face
à face est une faute et un défaut qui ne peuvent plus vous nuire, et qui ne
peuvent plus nuire aux autres.
Il existe des rapports incessants entre l'instinct et le destin, ils se
soutiennent l'un l'autre, et ils rôdent la main dans la main autour de
l'homme inattentif. Mais tout être qui sait diminuer en lui la force
aveugle de l'instinct, diminue tout autour de lui la force du destin. Il
semble qu'il crée une sorte de lieu d'asile, inviolable en proportion de sa
sagesse, et ceux qui passent par hasard dans la zone éclairée de sa
conscience acquise n'ont rien à craindre du hasard tant qu'ils s'attardent
en cette zone. Placez Socrate et Jésus-Christ au milieu des Atrides, et
l'Orestie n'aura pas lieu aussi longtemps qu'ils se trouveront dans le
palais d'Agamemnon; et s'ils se fussent assis sur le seuil des demeures de
Jocaste, OEdipe n'eût pas songé à se crever les yeux. Il y a des malheurs
que la fatalité n'ose entreprendre en présence d'une âme qui l'a vaincue
plus d'une fois, et le sage qui passe interrompt mille drames.