Mais ce sentiment de soi-même, tel qu'on le comprend d'habitude, se limite
trop volontiers à la connaissance de nos défauts et de nos qualités. Il
peut s'étendre à des mystères infiniment plus secourables. Se connaître
soi-même, ce n'est pas seulement se connaître au repos ou se connaître plus
ou moins dans le présent et le passé. Les êtres dont je parle n'ont en eux
cette force que parce qu'ils se connaissent aussi dans l'avenir. Avoir
conscience de soi-même, pour les hommes les plus grands, c'est avoir
conscience, jusqu'à un certain point, de son étoile ou de sa destinée. Ils
connaissent une partie de leur avenir parce qu'ils sont déjà une partie de
cet avenir même. Ils ont confiance en eux parce qu'ils savent dès
aujourd'hui ce que les événements deviendront dans leur âme. L'événement en
soi, c'est l'eau pure que nous verse la fortune et il n'a d'ordinaire par
lui même ni saveur, ni couleur, ni parfum. Il devient beau ou triste, doux
ou amer, mortel ou vivifiant, selon la qualité de l'âme qui le recueille.
Il arrive sans cesse à ceux qui nous entourent mille et mille aventures qui
semblent toutes chargées de germes d'héroïsme, et rien d'héroïque ne
s'élève après que l'aventure s'est dissipée. Mais Jésus-Christ rencontre
sur sa route une troupe d'enfants, une femme adultère ou la Samaritaine, et
l'humanité monte trois fois de suite à la hauteur de Dieu.