II

Aujourd'hui, la misère est une maladie de l'humanité comme la maladie est

une misère de l'homme. Il y a des médecins pour la maladie, comme il

faudrait des médecins pour la misère humaine. Mais, de ce que l'état de

maladie est malheureusement très commun, s'ensuit-il qu'on ne doive jamais

s'occuper de la santé, et que celui qui enseigne l'anatomie, par exemple,

qui est la science physique correspondant le plus exactement à la morale,

ait uniquement à tenir compte des déformations qu'une déchéance plus ou

moins générale inflige au corps de l'homme? Il importe qu'il parte d'un

corps sain et bien constitué, comme il importe que le moraliste qui

s'efforce de regarder par delà l'heure présente, parte d'une âme heureuse,

ou qui du moins a ce qu'il faut pour l'être, hormis la conscience

suffisante.

Nous vivons au sein d'une grande injustice, mais il n'y a, je pense, ni

indifférence ni cruauté, à parler parfois comme si cette injustice n'était

plus, sans quoi l'on ne sortirait jamais de son cercle.

Il faut bien que quelques-uns se permettent de penser, de parler et d'agir

comme si tous étaient heureux; sinon, quel bonheur, quelle justice, quel

amour, quelle beauté, trouveraient tous les autres le jour où le destin

leur ouvrira les jardins publics de la terre promise? On peut dire, il est

vrai, qu'il conviendrait d'aller d'abord «au plus pressé». Mais aller «

au plus pressé» n'est pas toujours le parti le plus sage. Mieux vaut

souvent aller tout de suite «au plus haut». Si les eaux envahissent la

demeure du paysan hollandais, la mer ou la rivière voisine ayant percé la

digue qui défend la campagne, le plus pressé, pour lui, sera de sauver ses

bestiaux, ses fourrages et ses meubles, mais le plus sage, d'aller lutter

contre les flots, au sommet de la digue, et d'y appeler tous ceux qui

vivent sous la protection des terres ébranlées.

L'humanité a été jusqu'ici comme une malade qui se tourne et se retourne

sur son lit pour trouver le repos, mais cela n'empêche pas que les seules

paroles véritablement consolantes qui lui aient été dites, l'ont été par

ceux qui lui parlaient comme si elle n'eût jamais été malade. C'est que

l'humanité est faite pour être heureuse, comme l'homme est fait pour être

bien portant, et quand on lui parle de sa misère, au sein même de la misère

la plus universelle et la plus permanente, on a l'air de ne lui dire que

des paroles accidentelles et provisoires. Il n'y a rien de déplacé à

s'adresser à elle comme si elle se trouvait toujours à la veille d'un grand

bonheur ou d'une grande certitude. En réalité elle s'y trouve par son

instinct, dût-elle ne jamais atteindre le lendemain. Il est bon de croire

qu'un peu plus de pensée, un peu plus de courage, un peu plus d'amour, un

peu plus de curiosité, un peu plus d'ardeur à vivre suffira quelque jour à

nous ouvrir les portes de la joie et de la vérité. Cela n'est pas tout à

fait improbable. On peut espérer qu'un jour tout le monde sera heureux et

sage; et si ce jour ne vient jamais, il n'est pas criminel de l'avoir

espéré.

En tout cas, il est utile de parler du bonheur aux malheureux, pour leur

apprendre à le connaître. Ils s'imaginent si volontiers que le bonheur est

une chose extraordinaire et presque inaccessible! Mais si tous ceux qui

peuvent se croire heureux disaient bien simplement les motifs de leur

satisfaction, on verrait qu'il n'y a jamais, de la tristesse à la joie, que

la différence d'une acceptation un peu plus souriante, un peu plus

éclairée, à un asservissement hostile et assombri; d'une interprétation

étroite et obstinée à une interprétation harmonieuse et élargie. Ils

s'écrieraient alors: «N'est-ce donc que cela? Mais nous aussi nous

possédons dans notre coeur les éléments de ce bonheur.» En effet vous les

y possédez. À moins de grands malheurs physiques, tout le monde les

possède. Mais ne parlez pas de ce bonheur avec mépris. Il n'y en a point

d'autre. Le plus heureux des hommes est celui qui connaît le mieux son

bonheur; et celui qui le connaît le mieux est celui qui sait le plus

profondément que le bonheur n'est séparé de la détresse que par une idée

haute, infatigable, humaine et courageuse.

C'est de cette idée qu'il est salutaire de parler le plus souvent possible;

non pas pour imposer celle que l'on possède, mais pour faire naître peu à

peu dans le coeur de ceux qui nous écoutent le désir d'en posséder une à

leur tour. Cette idée est différente pour chacun de nous. La vôtre ne me

convient point; vous aurez beau me la répéter avec éloquence, elle

n'atteindra pas les organes cachés de ma vie. Il faut que j'acquière la

mienne en moi-même, par moi-même. Mais tout en ne parlant que de la vôtre,

vous m'aiderez sans le savoir à acquérir la mienne. Il arrivera que ce qui

vous attriste me réconfortera, que ce qui vous console m'affligera

peut-être, peu importe; ce qu'il y a de beau dans votre vision consolante

entrera dans mon affliction, et ce qu'il y a de grand dans votre tristesse

passera dans ma joie, si ma joie est digne de votre tristesse. Ce qu'il

faut, avant tout, c'est préparer à la surface de notre âme une certaine

hauteur pour y recevoir cette idée, comme les prêtres d'anciennes religions

dénudaient et débarrassaient de ses épines et de ses ronces le sommet d'une

montagne pour y recevoir le feu du ciel. Il n'est pas impossible que,

demain, on nous envoie du fond de la planète Mars, dans la vérité

définitive sur la constitution et sur le but de l'univers, la formule

infaillible du bonheur. Elle ne changera, n'améliorera quelque chose, en

notre vie morale, qu'autant que nous vivions depuis longtemps dans

l'attente et le désir de l'amélioration. Chacun de nous profitera et jouira

des bienfaits de cette formule, cependant invariable, en proportion de

l'espace désintéressé, purifié, attentif et déjà éclairé que cette formule

trouvera dans son âme. Toute la morale, toute la science de la justice et

du bonheur, ne devrait être qu'une attente, une préparation aussi vaste,

aussi expérimentée, aussi accueillante que possible. Certes, il est

désirable entre tous, le jour où nous vivrons enfin dans la certitude, dans

la vérité scientifique, totale, inébranlable; mais en attendant, il nous

est donné de vivre dans une vérité plus importante encore, la vérité de

notre âme et de notre caractère; et quelques sages nous ont prouvé que

cette vie était possible au sein même des plus grandes erreurs matérielles.

La sagesse et la destinée · 第 3 / 114 题