Est-il vain de parler de morale, de justice, de bonheur et de tout ce qui
s'y rapporte, avant l'heure définitive de la science qui peut tout
bouleverser? Peut-être sommes nous dans des ténèbres provisoires, et bien
des choses ne se font pas de la même façon dans les ténèbres qu'à la clarté
du jour.
Néanmoins, les événements essentiels de notre vie physique et de notre vie
morale ont lieu dans l'ombre, aussi nécessairement, aussi complètement qu'à
la lumière. Il nous faut vivre, en attendant le mot de l'énigme, et c'est
en vivant le plus heureusement, le plus noblement que l'on peut, qu'on
vivra le plus puissamment et qu'on aura le plus de courage, le plus
d'indépendance, le plus de clairvoyance, pour le désir et la recherche de
la vérité. Et puis, quoi qu'il arrive, le temps consacré à l'étude de
nous-même ne sera pas perdu. Quelle que soit la manière dont nous ayons un
jour à envisager ce monde dont nous faisons partie, il y aura toujours bien
plus de sentiments, de passions, de secrets inaltérés, inaltérables en
l'âme humaine, qu'il n'y aura d'étoiles reliées à la terre, ou de mystères
éclaircis par la science. Au sein de la vérité la plus irrécusable et la
plus pénétrante, l'homme s'élèvera sans doute, mais il s'élèvera selon la
direction invariable de l'âme humaine; et l'on peut affirmer que plus
l'universelle certitude sera forte et consolante, plus les problèmes de la
justice, de la morale, du bonheur et de l'amour prendront, aux yeux de
tous, l'aspect dominateur et passionnant, sous lequel ils se sont toujours
présentés aux regards du penseur.
Il importe de vivre comme si l'on se trouvait toujours à la veille de la
grande découverte et de se préparer à l'accueillir, le plus totalement, le
plus intimement, le plus ardemment qu'on pourra. Et la meilleure manière de
l'accueillir un jour, sous quelque forme qu'elle se doive révéler, c'est de
l'espérer dès aujourd'hui, aussi haute, aussi vaste, aussi parfaite, aussi
ennoblissante, qu'il nous est donné de nous l'imaginer. Nous ne saurions
lui prêter trop d'ampleur, trop de beauté, ni trop de majesté. Il est
certain qu'elle sera meilleure que nos meilleurs espoirs, car si elle en
diffère, si elle va jusqu'à les contredire, par le fait même qu'elle nous
apportera la vérité, elle nous apportera quelque chose de plus grand, de
plus haut, de plus conforme à la nature humaine que ce que nous avions
attendu. Pour l'homme, dût-il y perdre tout ce qu'il admirait, l'admirable
par excellence ce sera la vérité intime de l'univers. En supposant qu'au
jour où elle sera manifestée, les plus humbles cendres de nos espérances
soient dispersées, il nous restera en tout cas notre préparation à
l'admirable, et l'admirable entrera dans notre âme à flots plus ou moins
abondants, selon la largeur, selon la profondeur du lit que notre attente
aura creusé.