Cependant, si agréable que soit Cadix, cette idée d'être renfermé

d'abord par les remparts, ensuite par la mer, dans son enceinte étroite,

vous donne le désir d'en sortir. Il me semble que la seule pensée que

puissent nourrir des insulaires, c'est d'aller sur le continent: c'est

ce qui explique les perpétuelles émigrations des Anglais, qui sont

partout, excepté à Londres, où il n'y a que des Italiens et des

Polonais. Aussi les Caditans sont-ils perpétuellement occupés à faire la

traversée de Cadix à Puerto de Santa-Maria et réciproquement. Un léger

bateau à vapeur omnibus, qui part toutes les heures, des barques à

voile, des canots, attendent et provoquent les vagabonds. Un beau matin,

mon compagnon et moi, réfléchissant que nous avions une lettre de

recommandation d'un de nos amis grenadins pour son père, riche marchand

de vin à Jérès, lettre ainsi conçue: «Ouvre ton coeur, ta maison et ta

cave aux deux cavaliers ci-joints,» nous grimpâmes sur le vapeur à la

cabine duquel était collée une affiche annonçant pour le soir une course

entremêlée d'intermèdes bouffons, qui devait avoir lieu à Puerto de

Santa-Maria. Cela composait admirablement notre journée. Avec une

calessine, l'on pouvait aller de Puerto à Jérès, y rester quelques

heures, et revenir à temps pour la course. Après avoir déjeuné en toute

hâte à la fonda de Vista Alègre, qui mérite on ne peut mieux son nom,

nous fîmes marché avec un conducteur, qui nous promit d'être de retour à

cinq heures pour la _funcion_: c'est le nom qu'on donne en Espagne à

tout spectacle, quel qu'il soit. La route de Jérès traverse une plaine

montueuse, rugueuse, bossuée, d'une aridité de pierre ponce. Au

printemps, ce désert se couvre, dit-on, d'un riche tapis de verdure tout

émaillé de fleurs sauvages. Le genêt, la lavande, le thym, embaument

l'air de leurs émanations aromatiques; mais à l'époque de l'année où

nous étions, toute trace de végétation a disparu. À peine aperçoit-on çà

et là quelques tignasses de gazon sec, jaune, filamenteux, et tout

enfariné de poussière. Ce chemin, s'il faut en croire la chronique

locale, est fort dangereux. L'on y rencontre souvent des _rateros_,

c'est-à-dire des paysans qui, sans être brigands de profession, prennent

l'occasion à la bourse lorsqu'elle se présente, et ne résistent pas au

plaisir de détrousser un passant isolé. Ces _rateros_ sont plus à

craindre que les véritables bandits, qui procèdent avec la régularité

d'une troupe organisée, soumise à un chef, et qui ménagent les voyageurs

pour leur faire subir une nouvelle pression sur une autre route;

ensuite, l'on n'essaie pas de résister à une brigade de vingt ou

vingt-cinq hommes à cheval, bien équipés, armés jusqu'aux dents, au lieu

qu'on lutte contre deux _rateros_, on se fait tuer ou tout au moins

blesser; et puis le _ratero_, c'est peut-être ce bouvier qui passe, ce

laboureur qui vous salue, ce _muchacho_ déguenillé et bronzé qui dort ou

fait semblant de dormir sous une mince bande d'ombre, dans une déchirure

de ravin, votre _calesero_ lui-même, qui vous conduit dans une

embuscade. On ne sait, le danger est partout et nulle part. De temps en

temps la police fait assassiner par ses agents les plus dangereux et les

plus connus de ces misérables dans des querelles de cabaret, provoquées

à dessein, et cette justice, bien qu'un peu sommaire et barbare, est la

seule praticable, vu l'absence de preuves et de témoins, et la

difficulté de s'emparer des coupables dans un pays où il faudrait une

armée pour arrêter chaque homme, et où la contre-police est faite avec

tant d'intelligence et de passion par un peuple qui n'a guère sur le

tien et le mien des idées plus avancées que les Kabyles d'Afrique.

Cependant, ici, comme partout ailleurs, les brigands annoncés ne se

montrèrent pas, et nous arrivâmes sans encombre à Jérès.

Jérès, comme toutes les petites villes andalouses, est blanchie à la

chaux des pieds à la tête, et n'a rien de remarquable en fait

d'architecture que ses _bodegas_, ou magasins de vins, immenses celliers

aux grands toits de tuiles, aux longues murailles blanches privées de

fenêtres. La personne à qui nous étions recommandés était absente, mais

la lettre fit son effet, et l'on nous conduisit immédiatement à la cave.

Jamais plus glorieux spectacle ne s'offrit aux yeux d'un ivrogne; on

marchait dans des allées de tonneaux disposés sur quatre ou cinq rangs

de hauteur. Il nous fallut goûter de tout cela, au moins les principales

espèces, et il y a infiniment de principales espèces. Nous suivîmes

toute la gamme, depuis le jérès de quatre-vingts ans, foncé, épais,

ayant le goût de muscat et la teinte étrange du vin vert de Béziers,

jusqu'au jérès sec couleur de paille claire, sentant la pierre à fusil

et se rapprochant du sauterne. Entre ces deux notes extrêmes il y a tout

un registre de vins intermédiaires, avec des tons d'or, de topaze

brûlée, d'écorce d'orange, et une variété de goût extrême. Seulement,

ils sont tous plus ou moins mélangés d'eau-de-vie, surtout ceux que l'on

destine à l'Angleterre, où l'on ne les trouverait pas assez forts sans

cela; car, pour plaire aux gosiers britanniques, le vin doit être

déguisé en rhum.

Après une étude si complète sur l'oenologie jérésienne, le difficile

était de regagner notre voiture avec une rectitude suffisamment

majestueuse pour ne pas compromettre la France vis-à-vis de l'Espagne,

c'était une question d'amour-propre international: tomber ou ne pas

tomber, telle était la question, question bien autrement embarrassante

que celle qui donnait tant de tablature au prince de Danemarck. Je dois

dire avec un orgueil bien légitime que nous allâmes jusqu'à notre

calessine dans un état de perpendicularité très-satisfaisant, et que

nous représentâmes glorieusement notre cher pays dans cette lutte contre

le vin le plus capiteux de la Péninsule. Grâce à l'évaporation rapide

produite par une chaleur de 38 à 40 degrés, à notre retour à Puerto nous

étions en état de disserter sur les points de psychologie les plus

délicats et d'apprécier les coups à la course. Cette course, où la

plupart des taureaux étaient _embolados_, c'est-à-dire portaient des

boules au bout des cornes, et où deux seulement furent tués, nous

réjouit fort par une foule d'incidents burlesques. Les picadores,

costumés en Turcs de carnaval, avec des pantalons de percale à la

mameluk, des vestes soleillées dans le dos, des turbans en gâteau de

Savoie, rappelaient à s'y méprendre les figures de Mores extravagants

que Goya ébauche en trois ou quatre traits de pointe dans les planches

de _la Toromaquia_. L'un de ces drôles, en attendant son tour de faire

le coup de lance, se mouchait dans le coin de son turban avec une

philosophie et un flegme admirables. Un _barco de vapor_ en osier,

recouvert de toile et monté par un équipage d'ânes, vêtus de brassières

rouges et coiffés tant bien que mal de chapeaux à trois cornes, fut

poussé au milieu de l'arène. Le taureau se rua sur cette machine,

crevant, renversant, jetant en l'air les pauvres bourriques de la façon

la plus drôle du monde: je vis aussi sur cette place un _picador_ tuer

le taureau d'un coup de lance, dans le manche de laquelle était caché un

artifice dont la détonation fut si violente, que l'animal, le cheval et

le cavalier tombèrent à la renverse tous les trois; le premier, parce

qu'il était mort, les deux autres par la force du recul. Le _matador_

était un vieux coquin vêtu d'une souquenille usée, chaussé de bas

jaunes, trop à jour, ayant l'air d'un Jeannot d'opéra-comique, ou d'une

queue rouge de saltimbanque. Il fut renversé plusieurs fois par le

taureau, auquel il portait des estocades si mal assurées, que l'emploi

de la _media-luna_ devint nécessaire pour en finir. La _media-luna_,

comme son nom l'indique, est une espèce de croissant emmanché d'une

perche et assez semblable aux serpes à tailler les grands arbres. On

s'en sert pour couper les jarrets de l'animal, que l'on achève alors

sans aucun danger. Rien n'est plus ignoble et plus hideux: dès que le

péril cesse, le dégoût arrive; ce n'est plus un combat, c'est une

boucherie. Cette pauvre bête, se traînant sur ses moignons, comme

Hyacinthe des Variétés, lorsqu'il représente la _Naine_ dans la sublime

parade des _Saltimbanques_, offre le spectacle le plus triste qu'on

puisse voir, et l'on ne désire qu'une chose, c'est qu'elle retrouve

assez de force pour éventrer d'un coup de corne suprême ses stupides

bourreaux.

Ce misérable, matador par occasion, avait pour industrie spéciale de

_manger_. Il absorbait sept ou huit douzaines d'oeufs durs, un mouton

tout entier, un veau, etc. À voir sa maigreur, il faut croire qu'il ne

travaillait pas souvent. Il y avait beaucoup de monde à cette course;

les habits de majo étaient riches et nombreux; les femmes, d'un type

tout différent de celles de Cadix, portaient sur la tête, au lieu de

mantilles, de longs châles écarlates qui encadraient parfaitement leurs

belles figures olivâtres, au teint presque aussi foncé que celui des

mulâtresses, où la nacre de l'oeil et l'ivoire des dents ressortent avec

un éclat singulier. Ces lignes pures, ce ton fauve et doré, prêteraient

merveilleusement à la peinture, et il est fâcheux que Léopold Robert, ce

Raphaël des paysans, soit mort si jeune et n'ait pas fait le voyage

d'Espagne.

En errant à travers les rues, nous débouchâmes sur la place du marché.

Il faisait nuit. Les boutiques et les étalages étaient éclairés par des

lanternes ou des lampes suspendues, et formaient un charmant coup d'oeil

tout étoilé et tout pailleté de points brillants. Des pastèques à

l'écorce verte, à la pulpe rose, des figues de cactus, les unes dans

leur capsule épineuse, les autres déjà écalées, des sacs de _garbanzos_,

des ognons monstrueux, des raisins couleur d'ambre jaune à faire honte à

la grappe rapportée de la terre promise, des guirlandes d'aulx, de

piments et autres denrées violentes, étaient pittoresquement entassés.

Dans les passages laissés entre chaque marchand, allaient et venaient

les paysans poussant leurs ânes, les femmes traînant leurs marmots. J'en

remarquai une d'une beauté rare, avec des yeux de jais dans un ovale de

bistre, et sur les tempes des cheveux plaqués, luisant comme deux coques

de satin noir ou deux ailes de corbeau. Elle marchait sérieuse et

radieuse, les jambes sans bas, son charmant pied nu dans un soulier de

satin. Cette coquetterie du pied est générale en Andalousie.

La cour de notre auberge, arrangée en _patio_, était ornée d'une

fontaine entourée d'arbustes sur lesquels vivait un peuple de caméléons.

Il serait difficile d'imaginer un animal plus bizarrement hideux.

Figurez-vous une espèce de lézard ventru, de six à sept pouces plus ou

moins, avec une gueule démesurément fendue, qui darde une langue

visqueuse, blanchâtre, aussi longue que le corps, des yeux de crapaud à

qui l'on marche sur le dos, saillants, énormes, enveloppés d'une

membrane, et d'une indépendance complète de mouvement; l'un regarde le

ciel et l'autre la terre. Ces lézards louches, qui ne vivent que d'air,

au dire des Espagnols, mais que j'ai parfaitement vus manger des

mouches, ont la propriété de changer de couleur, selon le lieu où ils se

trouvent. Ils ne deviennent pas subitement écarlates, bleus ou verts

d'un instant à l'autre, mais au bout d'une heure ou deux ils s'emboivent

et s'empreignent de la teinte des objets le plus rapprochés d'eux. Sur

un arbre, ils deviennent d'un beau vert; sur une étoffe bleue, d'un gris

d'ardoise; sur l'écarlate, d'un brun roussâtre. Tenus à l'ombre, ils se

décolorent et prennent une sorte de nuance neutre d'un blanc jaunâtre.

Un ou deux caméléons figureraient à merveille dans le laboratoire d'un

alchimiste ou d'un docteur Faust. En Andalousie, l'on pend à la voûte

une cordelette d'une certaine longueur, dont on remet le bout entre les

pattes de devant de l'animal, qui commence à grimper, et grimpe jusqu'à

ce qu'il rencontre la voûte, où ses griffes ne peuvent s'accrocher.

Alors il redescend jusqu'au bout de la corde, et mesure, en tournant un

de ses yeux, la distance qui le sépare de la terre; puis, tout bien

calculé, il reprend son ascension avec un sérieux et une gravité

admirables, et ainsi de suite indéfiniment. Quand il y a deux, caméléons

à la même corde, le spectacle devient d'une bouffonnerie

transcendantale. Le spleen en personne crèverait de rire à contempler

les contorsions, les regards effroyables des deux vilaines hôtes,

lorsqu'elles se rencontrent. Curieux de me procurer ce divertissement en

France, j'achetai une couple de ces aimables animaux, que j'emportai

dans une petite cage; mais ils prirent froid dans la traversée, et

moururent de la poitrine à notre arrivée à Port-Vendres. Ils étaient

devenus étiques, et leur pauvre petite anatomie se faisait jour à

travers leur peau flasque et ridée.

À quelques jours de là, l'annonce d'une course, la dernière, hélas! que

je dusse voir, me fit retourner à Jérès. Le cirque de Jérès est

très-beau, très-vaste, et ne manque pas d'un certain caractère

architectural. Il est bâti en briques relevées de côté de pierre,

mélange qui produit un bon effet. Il y avait une foule immense,

bigarrée, diaprée, fourmillante, avec un grand mouvement d'éventails et

de mouchoirs. Nous avons déjà décrit plusieurs courses, et nous ne

rapporterons de celle-ci que quelques détails. Au milieu de l'arène

était planté un poteau terminé par une espèce de petite plate-forme. Sur

cette plate-forme se tenait accroupi, en faisant des grimaces, en

brochant des babines, un singe fagoté en troubadour, et retenu par une

chaîne assez longue qui lui permettait de décrire un cercle assez étendu

dont le pieu était le centre. Lorsque le taureau entrait dans la place,

le premier objet qui lui frappait les yeux, c'était le singe sur son

juchoir. Alors se jouait la comédie la plus divertissante: le taureau

poursuivait le singe, qui remontait bien vite à sa plate-forme. L'animal

furieux donnait de grands coups de cornes dans le poteau, et imprimait

de terribles secousses à M. le babouin, en proie à la plus profonde

terreur, et dont les transes se traduisaient par des grimaces d'une

bouffonnerie irrésistible. Quelquefois même, ne pouvant se tenir assez

ferme au rebord de sa planche, bien qu'il s'y accrochât de ses quatre

mains, il tombait sur le dos du taureau, où il se cramponnait

désespérément. Alors l'hilarité n'avait plus de bornes, et quinze mille

sourires blancs illuminaient toutes ces faces brunes. Mais à la comédie

succéda la tragédie. Un pauvre nègre, garçon de place, qui portait un

panier rempli de terre pulvérisée pour en jeter sur les mares de sang,

fut attaqué par le taureau, qu'il croyait occupé ailleurs, et jeté en

l'air à deux reprises. Il resta étendu sur le sable, sans mouvement et

sans vie. Les _chulos_ vinrent agiter leur cape au nez du taureau, et

l'attirèrent dans un autre coin de la place, afin que l'on pût emporter

le corps du nègre. Il passa tout près de moi; deux _mozos_ le tenaient

par les pieds et la tête. Chose singulière, de noir il était devenu

gros-bleu, ce qui est apparemment la manière de pâlir du nègre. Cet

événement ne troubla en rien la course: _Nada, es un moro_; ce n'est

rien, c'est un noir, telle fut l'oraison funèbre du pauvre Africain.

Mais, si les hommes se montrèrent insensibles à sa mort, il n'en fut pas

de même du singe, qui se tordait les bras, poussait des glapissements

affreux et se démenait de toutes ses forces pour rompre sa chaîne.

Regardait-il le nègre comme un animal de sa race, comme un frère réussi,

comme le seul ami digne de le comprendre? Toujours est-il que jamais je

n'ai vu douleur plus vive, plus touchante que celle de ce singe pleurant

ce nègre, et ce fait est d'autant plus remarquable, qu'il avait vu des

_picadores_ renversés et en péril sans donner le moindre signe

d'inquiétude ou de sympathie. Au même moment un énorme hibou s'abattit

au milieu de la place: il venait sans doute, en sa qualité d'oiseau de

nuit, chercher cette âme noire pour l'emporter au paradis d'ébène des

Africains. Sur les huit taureaux de cette course, quatre seulement

devaient être tués. Les autres, après avoir reçu une demi-douzaine de

coups de lance et trois ou quatre paires de _banderillas_, étaient

ramenés au _toril_ par de grands boeufs ayant des clochettes au cou. Le

dernier, un _novillo_, fut abandonné aux amateurs, qui envahirent

l'arène en tumulte, et le dépêchèrent à coups de couteau; car telle est

la passion des Andalous pour les courses, qu'il ne leur suffit pas d'en

être spectateurs, il faut encore qu'ils y prennent part, sans quoi ils

se retireraient inassouvis.

Le bateau à vapeur _l'Océan_ était en partance dans la rade où le

mauvais temps, ce superbe mauvais temps dont j'ai déjà parlé, le

retenait depuis quelques jours; nous y montâmes avec un sentiment de

satisfaction intime, car, par suite des événements de Valence et des

troubles qui en avaient été la suite, Cadix se trouvait quelque peu en

état de siège. Les journaux ne paraissaient plus que remplis de pièces

de vers ou de feuilletons traduits du français, et sur les angles de

tous les murs étaient collés de petits _bandos_ assez rébarbatifs,

défendant les attroupements de plus de trois personnes, sous peine de

mort. À part ces motifs de désirer un prompt départ, il y avait bien

longtemps que nous marchions le dos tourné à la France; c'était la

première fois depuis bien des mois que nous faisions un pas vers la mère

patrie; et, si dégagé que l'on soit de préjugés nationaux, il est

difficile de se défendre d'un peu de chauvinisme si loin de son pays. En

Espagne, la moindre allusion à la France me rendait furieux, et j'aurais

chanté gloire, victoire, lauriers, guerriers, comme un comparse du

Cirque-Olympique.

Tout le monde était sur le pont, allant, venant, faisant des signes

d'adieu aux canots qui retournaient à terre; moi qui ne laissais sur le

rivage aucun regret, aucun souvenir, je furetais dans les coins et les

recoins du petit univers flottant qui devait me servir de prison pendant

quelques jours. Dans le cours de mes investigations, je rencontrai une

chambrette remplie d'une grande quantité d'urnes de faïence d'une forme

intime et suspecte. Ces vases peu étrusques me surprirent par leur

nombre, et je me dis: «Voilà un chargement des moins poétiques! O

Delille, pudique abbé, roi de la périphrase, par quelle circonlocution

aurais-tu désigné dans ton alexandrin majestueux cette poterie

domestique et nocturne?» À peine avions-nous fait une lieue, que je

compris à quoi servait cette vaisselle. De tous les côtés l'on criait:

_Me mareo!_ le coeur me manque! des citrons! du rhum! du vinaigre! des

sels! Le pont offrait le spectacle le plus lamentable; les femmes, si

charmantes tout à l'heure, verdissaient comme des noyés de huit jours.

Elles gisaient sur des matelas, des malles, des couvertures, dans un

oubli complet de toute grâce et de toute pudeur. Une jeune mère qui

allaitait son enfant, saisie du mal de mer, avait négligé de refermer

son corsage et ne s'en aperçut que lorsque nous eûmes dépassé Tarifa. Un

pauvre perroquet, atteint aussi dans sa cage, et ne comprenant rien aux

angoisses qu'il éprouvait, débitait son répertoire avec une volubilité

éplorée la plus comique du monde. J'eus le bonheur de n'être pas malade.

Les deux jours passés sur _le Voltigeur_ m'avaient sans doute acclimaté.

Mon camarade, moins heureux que moi, fit le plongeon dans l'intérieur du

navire, et ne reparut qu'à notre arrivée à Gibraltar. Comment la science

moderne, qui s'occupe avec tant de sollicitude des rhumes de cerveau des

lapins, et s'amuse à teindre en rouge les os des canards, n'a-t-elle pas

encore cherché sérieusement un remède à cet horrible malaise qui fait

plus souffrir qu'une agonie réelle?

La mer était encore un peu dure, bien que le temps fut magnifique; l'air

avait une telle transparence, que nous apercevions assez distinctement

la côte d'Afrique, le cap Spartel et la baie au fond de laquelle se

trouve Tanger, que nous eûmes le regret de ne pouvoir visiter. Cette

bande de montagnes pareilles à des nuages, dont elles ne différaient que

par l'immobilité, c'était donc l'Afrique, la terre des prodiges, dont

les Romains disaient: _Quid novi fert Africa?_ le plus ancien continent,

le berceau de la civilisation orientale, le foyer de l'islam, le monde

noir où l'ombre absente du ciel se trouve seulement sur les visages, le

laboratoire mystérieux où la nature, qui s'essaie à produire l'homme,

transforme d'abord le singe en nègre! La voir et passer, quel

raffinement nouveau du supplice de Tantale!

À la hauteur de Tarifa, bourgade dont les murailles de craie se dressent

sur une colline escarpée derrière une petite île du même nom, l'Europe

et l'Afrique se rapprochent et semblent vouloir se donner un baiser

d'alliance. Le détroit est si resserré, que l'on découvre à la fois les

deux continents. Il est impossible de ne pas croire, quand on est sur

les lieux, que la Méditerranée n'ait été, à une époque qui ne doit pas

être très-reculée, une mer isolée, un lac intérieur, comme la mer

Caspienne, la mer d'Aral et la mer Morte. Le spectacle qui se présentait

à nos yeux était d'une magnificence merveilleuse. À gauche l'Europe, à

droite l'Afrique, avec leurs côtes rocheuses, revêtues par l'éloignement

de nuances lilas clair, gorge de pigeon, comme celles d'une étoffe de

soie à deux trames; en avant, l'horizon sans bornes et s'élargissant

toujours; par-dessus un ciel de turquoise; par-dessous, une mer de

saphir d'une limpidité si grande, que l'on voyait la coque de notre

bâtiment tout entière, ainsi que la quille des bateaux qui passaient

auprès de nous, et qui semblaient plutôt voler dans l'air que flotter

sur l'eau. Nous nagions en pleine lumière, et la seule teinte sombre que

l'on eût pu découvrir à vingt lieues à la ronde venait de la longue

aigrette de fumée épaisse que nous laissions après nous. Le bateau à

vapeur est bien réellement une invention septentrionale; son foyer,

toujours ardent, sa chaudière en ébullition, ses cheminées, qui finiront

par noircir le ciel de leur suie, s'harmonient admirablement avec les

brouillards et les brumes du Nord. Dans les splendeurs du Midi, il fait

tache. La nature était en gaieté; de grands oiseaux de mer d'une

blancheur de neige rasaient l'eau du coupant de leurs ailes. Des thons,

des dorades, des poissons de toute sorte, lustrés, vernissés,

étincelants, faisaient des sauts, des cabrioles, et folâtraient avec la

vague; des voiles se succédaient d'instant en instant, blanches,

arrondies comme le sein plein de lait d'une néréide qui se serait fait

voir au-dessus de l'onde. Les côtes se teignaient de couleurs

fantastiques; leurs plis, leurs déchirures, leurs escarpements,

accrochaient les rayons du soleil de manière à produire les effets les

plus merveilleux, les plus inattendus, et nous offraient un panorama

sans cesse renouvelé. Vers les quatre heures, nous étions en vue de

Gibraltar, attendant que _la santé_ (c'est ainsi qu'on appelle les

agents du lazaret) voulût bien venir prendre nos papiers avec des

pincettes, et voir si d'aventure nous n'apportions pas dans nos poches

quelque fièvre jaune, quelque choléra bleu, ou quelque peste noire.

L'aspect de Gibraltar dépayse tout à fait l'imagination; l'on ne sait

plus où l'on est ni ce que l'on voit. Figurez-vous un immense rocher ou

plutôt une montagne de quinze cents pieds de haut qui surgit subitement,

brusquement, du milieu de la mer sur une terre si plate et si basse qu'à

peine l'aperçoit-on. Rien ne la prépare, rien ne la motive, elle ne se

relie à aucune chaîne; c'est un monolithe monstrueux lancé du ciel, un

morceau de planète écornée tombé là pendant une bataille d'astres, un

fragment du monde cassé. Qui l'a posée à cette place? Dieu seul et

l'éternité le savent. Ce qui ajoute encore à l'effet de ce rocher

inexplicable, c'est sa forme: l'on dirait un sphinx de granit énorme,

démesuré, gigantesque, comme pourraient en tailler des Titans qui

seraient sculpteurs, et auprès duquel les monstres camards de Karnac et

de Giseh sont dans la proportion d'une souris à un éléphant.

L'allongement des pattes forme ce qu'on appelle la pointe d'Europe; la

tête, un peu tronquée, est tournée vers l'Afrique, qu'elle semble

regarder avec une attention rêveuse et profonde. Quelle pensée peut

avoir cette montagne à l'attitude sournoisement méditative? Quelle

énigme propose-t-elle ou cherche-t-elle à deviner? Les épaules, les

reins et la croupe s'étendent vers l'Espagne à grands plis nonchalants,

en belles lignes onduleuses comme celles des lions au repos. La ville

est au bas, presque imperceptible, misérable détail perdu dans la masse.

Les vaisseaux à trois ponts à l'ancre dans la baie paraissent des jouets

d'Allemagne, de petits modèles de navires en miniature, comme on en vend

dans les ports de mer; les barques, des mouches qui se noient dans du

lait; les fortifications même ne sont pas apparentes. Cependant la

montagne est creusée, minée, fouillée dans tous les sens; elle a le

ventre plein de canons, d'obusiers et de mortiers; elle regorge de

munitions de guerre. C'est le luxe et la coquetterie de l'imprenable.

Mais tout cela ne produit à l'oeil que quelques lignes imperceptibles qui

se confondent avec les rides du rocher, quelques trous par lesquels les

pièces d'artillerie passent furtivement leurs gueules de bronze. Au

moyen âge, Gibraltar eût été hérissé de donjons, de tours, de tourelles,

de remparts crénelés; au lieu de se tenir au bas, la forteresse eût

escaladé la montagne et se fût posée comme un nid d'aigle sur la crête

la plus aiguë. Les batteries actuelles rasent la mer, si resserrée à cet

endroit, et rendent le passage pour ainsi dire impossible. Gibraltar

était appelé par les Arabes Ghiblaltâh c'est-à-dire le _Mont de

l'Entrée_. Jamais nom ne fut mieux justifié. Son nom antique est Calpé.

Abyla, maintenant le Mont-des-Singes, est de l'autre côté en Afrique,

tout près de Ceuta, possession espagnole, le Brest et le Toulon de la

Péninsule, où l'on envoie les plus endurcis des galériens. Nous

distinguions parfaitement la forme de ces escarpements et sa cime

encapuchonnée de nuages, malgré la sérénité de tout le reste du ciel.

Comme Cadix, Gibraltar, situé à l'entrée d'un golfe dans une presqu'île,

ne tient au continent que par une étroite langue de terre que l'on

appelle _le terrain neutre_, et sur laquelle sont établies les lignes de

douanes. La première possession espagnole de ce coté est San-Roque.

Algéciras, dont les maisons blanches reluisent dans l'azur universel

comme le ventre argenté d'un poisson à fleur d'eau, est précisément en

face de Gibraltar; au milieu de ce bleu splendide, Algéciras faisait sa

petite révolution; l'on entendait vaguement pétiller des coups de fusil

comme des grains de sel que l'on jetterait au feu. L'ayuntamiento se

réfugia même sur notre bateau à vapeur, où il se mit à fumer son cigare

le plus tranquillement du monde.

Voyage en Espagne · 第 29 / 31 段