La _santé_ ne nous ayant trouvé aucune infection, nous fûmes abordés par

les canots, et un quart d'heure après nous étions à terre. L'effet

produit par la physionomie de la ville est des plus bizarres. En faisant

un pas, vous faites cinq cents lieues; c'est un peu plus que le petit

Poucet avec ses fameuses bottes. Tout à l'heure, vous étiez en

Andalousie; vous êtes en Angleterre. Des villes moresques du royaume de

Grenade et de Murcie, vous tombez subitement à Ramsgate; voici les

maisons de briques avec leurs fossés, leurs portes bâtardes, leurs

fenêtres à guillotine, exactement comme à Twickenham ou à Richmond.

Allez un peu plus loin, vous trouverez les cottages aux grilles et aux

barrières peintes. Les promenades et les jardins sont plantés de frênes,

de bouleaux, d'ormes, et de la verte végétation du Nord, si différente

de ces découpures de tôle vernie qu'on fait passer pour du feuillage

dans les pays méridionaux. Les Anglais ont une individualité si

prononcée, qu'ils sont les mêmes partout, et je ne sais vraiment pas

pourquoi ils voyagent, car ils emportent avec eux toutes leurs

habitudes, et charrient leur intérieur sur leur dos, comme de vrais

colimaçons. En quelque endroit qu'un Anglais se trouve, il vit

exactement comme s'il était à Londres; il lui faut son thé, ses

rumpsteaks, ses tartes de rhubarbe, son porter et son sherry s'il se

porte bien, et son calomel s'il se porte mal. Au moyen des innombrables

boîtes qu'il traîne après lui, l'Anglais se procure en tous lieux le _at

home_ et le _comfort_ nécessaires à son existence. Que d'outils il faut

pour vivre à ces honnêtes insulaires, que de mal ils se donnent pour

être à leur aise, et combien je préfère à ces recherches et à ces

complications la sobriété et le dénûment espagnols! Depuis bien

longtemps je n'avais vu sur la tête des femmes ces horribles galettes,

ces odieux cornets de carton recouverts d'un lambeau d'étoffe, qui se

désignent sous le nom de chapeaux, et au fond desquels le beau sexe

ensevelit sa figure dans les pays prétendus civilisés. Je ne puis

exprimer la sensation désagréable que j'éprouvai à la vue de la première

Anglaise que je rencontrai, un chapeau à voile vert sur la tête,

marchant comme un grenadier de la garde au moyen de grands pieds

chaussés de grands brodequins. Ce n'était pas qu'elle fût laide, au

contraire, mais j'étais accoutumé à la pureté de race, à la finesse du

cheval arabe, à la grâce exquise de démarche, à la mignonnerie et à la

gentillesse andalouses, et cette figure rectiligne, au regard étamé, à

la physionomie morte, aux gestes anguleux, avec sa tenue exacte et

méthodique, son parfum de _cant_ et son absence de tout naturel, me

produisit un effet comiquement sinistre. Il me sembla que j'étais mis

tout à coup en présence du spectre de la civilisation, mon ennemie

mortelle, et que cette apparition voulait dire que mon rêve de liberté

vagabonde était fini, et qu'il fallait rentrer, pour n'en plus sortir,

dans la vie du XIXe siècle. Devant cette Anglaise, je me sentis tout

honteux de n'avoir ni gants blancs, ni lorgnon, ni souliers vernis, et

je jetai un regard confus sur les broderies extravagantes de mon caban

bleu de ciel. Pour la première fois, depuis six mois, je compris que je

n'étais pas convenable, et que je n'avais pas l'air gentleman.

Ces longs visages britanniques, ces soldats rouges aux allures

d'automates, en face de ce ciel étincelant et de cette mer si brillante,

ne sont pas dans leur droit; l'on comprend que leur présence est due à

une surprise, à une usurpation. Ils occupent, mais ils n'habitent pas

leur ville.

Les juifs, repoussés ou mal vus par les Espagnols, qui, s'ils n'ont plus

de religion, ont encore de la superstition, abondent à Gibraltar, devenu

hérétique avec les mécréants d'Anglais. Ils promènent par les rues leurs

profils au nez crochu, à la bouche mince, leur crâne jaune et luisant

coiffé d'un bonnet rabbinique posé en arrière, leurs lévites râpées, de

forme étroite et de couleur sombre: les juives qui, par un privilége

singulier, sont aussi belles que leurs maris sont hideux, portent des

manteaux noirs à capuchon bordés d'écarlate et d'un caractère

pittoresque. Leur rencontre nous fit penser vaguement à la Bible, à

Rachel sur le bord du puits, aux scènes primitives des époques

patriarcales, car, ainsi que toutes les races orientales, elles

conservent dans leurs longs yeux noirs et sur leurs teints dorés le

reflet mystérieux d'un monde évanoui. Il y a aussi à Gibraltar beaucoup

de Marocains, d'Arabes de Tanger et de la côte; ils y tiennent de

petites boutiques de parfums, de ceintures de soie, de pantoufles, de

chasse-mouches, de coussins de cuir historiés, et autres menues

industries barbaresques. Comme nous voulions faire quelques emplettes de

babioles et de curiosités, on nous conduisit chez un des principaux, qui

demeurait dans la ville haute, en nous faisant passer par des rues en

escalier, moins anglaises que celles de la ville basse, et qui

laissaient, à de certains détours, la vue s'échapper sur le golfe

d'Algéciras, magnifiquement éclairé par les dernières lueurs du jour. En

entrant dans la maison du Marocain, nous fûmes enveloppés d'un nuage

d'arômes orientaux: le parfum doux et pénétrant de l'eau de rose nous

monta au cerveau, et nous fit penser aux mystères du harem et aux

merveilles des _Mille et une Nuits_. Les fils du marchand, beaux jeunes

gens d'une vingtaine d'années, étaient assis sur des bancs près de la

porte et respiraient la fraîcheur du soir. Ils étaient doués de cette

pureté de traits, de cette limpidité du regard, de cette noblesse

nonchalante, de cet air de mélancolie amoureuse et pensive, attributs

des races pures. Le père avait la mine étoffée et majestueuse d'un roi

mage. Nous nous trouvions bien laids et bien mesquins à côté de ce

gaillard solennel; et du ton le plus humble, le chapeau à la main, nous

lui demandâmes s'il voulait bien daigner nous vendre quelques paires de

babouches de maroquin jaune. Il fit un signe d'acquiescement, et, comme

nous lui faisions observer que le prix était un peu élevé, il nous

répondit d'une façon grandiose en espagnol: «Je ne surfais jamais: cela

est bon pour les chrétiens.» Ainsi notre mauvaise foi commerciale nous

rend un objet de mépris pour les nations barbares, qui ne comprennent

pas que le désir de gagner quelques centimes de plus puisse faire

parjurer un homme.

Nos acquisitions faites, nous redescendîmes dans le Bas-Gibraltar, et

nous allâmes faire un tour sur une belle promenade plantée d'arbres du

Nord, entremêlés de fleurs, de factionnaires et de canons, où l'on voit

des calèches et des cavaliers absolument comme à Hyde-Park. Il n'y

manque que la statue d'Achille-Wellington. Heureusement les Anglais

n'ont pu ni salir la mer ni noircir le ciel: cette promenade est hors la

ville, vers la pointe d'Europe et du côté de la montagne habitée par les

singes. C'est le seul endroit de notre continent où ces aimables

quadrumanes vivent et se multiplient à l'état sauvage. Selon que le vent

change, ils passent d'un revers à l'autre du rocher et servent ainsi de

baromètre; il est défendu de les tuer sous des peines très-sévères.

Quant à moi, je n'en ai pas vu; mais la température du lieu est assez

brûlante pour que les macaques et les cercopithèques les plus frileux

s'y puissent développer sans poêles et sans calorifères. Abyla, s'il

faut en croire son nom moderne, doit jouir, sur la côte d'Afrique, d'une

population semblable.

Le lendemain, nous quittions ce parc d'artillerie et ce foyer de

contrebande, et nous voguions vers Malaga, que nous connaissions déjà,

mais qui nous fit plaisir à revoir, avec son phare svelte et blanc, son

port encombré et son mouvement perpétuel. Vue de la mer, la cathédrale

semble plus grande que la ville, et les ruines des anciennes

fortifications arabes produisent sur les pentes des rochers les effets

les plus romantiques. Nous retournâmes à notre auberge des Trois Rois,

et la gentille Dolorès poussa un cri de joie en nous reconnaissant.

Le jour suivant, nous reprenions la mer, alourdis d'une cargaison de

raisins secs; et, comme nous avions perdu un peu de temps, le capitaine

résolut de brûler Améria et de pousser tout d'un trait jusqu'à

Carthagène.

Nous suivions la côte d'Espagne d'assez près pour ne la jamais perdre de

vue. Celle d'Afrique, par suite de l'élargissement du bassin

méditerranéen, avait, depuis longtemps, disparu de l'horizon. D'une

part, nous avions donc pour perspective de longues bandes de falaises

bleuâtres, aux escarpements bizarres, aux fissures perpendiculaires

tachetées çà et là de points blancs indiquant un petit village, une tour

de vigie, une guérite de douanier; de l'autre, la pleine mer, tantôt

moirée et gaufrée par le courant ou la bise, tantôt d'un azur terne et

mat ou bien d'une transparence de cristal, tantôt d'un éclat tremblant

comme une basquine de danseuse, tantôt opaque, huileuse et grise comme

du mercure et de l'étain fondu: une variété de tons et d'aspects

inimaginable, à faire le désespoir des peintres et des poètes. Une

procession de voiles rouges, blanches, blondes, de navires de toute

taille et de tout pavillon, égayait le coup d'oeil et lui ôtait ce que la

vue d'une solitude infime a toujours de triste. Une mer sans aucune

voile est le spectacle le plus mélancolique et le plus navrant que l'on

puisse contempler. Songer qu'il n'y a pas une pensée sur un si grand

espace, pas un coeur pour comprendre ce sublime spectacle! Un point blanc

à peine perceptible sur ce bleu sans fond et sans limite, et l'immensité

est peuplée; il y a un intérêt, un drame.

Carthagène, qu'on appelle _Cartagena de Levante_ pour la distinguer de

la Carthagène d'Amérique, occupe le fond d'une baie, espèce d'entonnoir

de rochers où les vaisseaux sont parfaitement à l'abri de tous les

vents. Sa découpure n'a rien de bien pittoresque; les traits les plus

distincts qu'elle ait laissés dans notre mémoire sont deux moulins à

vent dessinés en noir sur un fond de ciel clair. À peine avions-nous mis

le pied dans les canots pour descendre à terre, que nous fûmes

assaillis, non par des portefaix, pour enlever nos bagages comme à

Cadix, mais bien par d'affreux drôles qui nous vantaient les charmes

d'une foule de Balbinas, de Casildas, d'Hilarias, de Lolas, à n'y

pouvoir rien entendre.

L'aspect de Carthagène diffère entièrement de celui de Malaga. Autant

Malaga est gaie, riante, animée, autant Carthagène est morne, renfrognée

dans sa couronne de roches pelées et stériles, aussi sèches que les

collines égyptiennes au flanc desquelles les pharaons creusaient leurs

syringes. La chaux a disparu, les murs ont repris les teintes sombres,

les fenêtres sont grillées de serrureries compliquées, et les maisons,

plus rébarbatives, ont cet air de prison qui distingue les manoirs

castillans. Cependant, sans vouloir tomber ici dans le travers de ce

voyageur qui écrivait sur son calepin: «Toutes les femmes de Calais sont

acariâtres, rousses et bossues,» parce que l'hôtesse de son auberge

réunissait ces trois défauts, nous devons dire que nous n'avons aperçu,

à ces fenêtres si bien garnies de barreaux, que de charmants visages et

des physionomies d'anges; c'est peut-être pour cela qu'elles sont

grillées avec tant de soin. En attendant le dîner, nous allâmes visiter

l'arsenal maritime, établissement conçu dans les proportions les plus

grandioses, et aujourd'hui dans un état d'abandon qui fait peine à voir;

ces vastes bassins, ces cales, ces chantiers inactifs où pourrait se

construire une autre Armada, ne servent plus à rien. Deux ou trois

carcasses ébauchées, pareilles à des squelettes de cachalots échoués,

achèvent de pourrir obscurément dans un coin; des milliers de grillons

ont pris possession de ces grands bâtiments déserts, on ne sait où poser

le pied pour n'en pas écraser; ils font tant de bruit avec leurs petites

crécelles, que l'on a de la peine à s'entendre parler. Malgré l'amour

que je professe pour les grillons, amour que j'ai exprimé en prose et en

vers, je dois convenir qu'il y en avait un peu trop.

De Carthagène, nous allâmes jusqu'à la ville d'Alicante, de laquelle,

d'après un vers des _Orientales_ de Victor Hugo, je m'étais composé dans

ma tête un dessin infiniment trop dentelé:

Alicante aux clochers mêle les minarets.

Or, Alicante, du moins aujourd'hui, aurait beaucoup de peine à opérer ce

mélange que je reconnais pour infiniment désirable et pittoresque,

attendu qu'elle n'a d'abord pas de minaret, et qu'ensuite le seul

clocher qu'elle possède n'est qu'une tour fort basse et peu apparente.

Ce qui caractérise Alicante, c'est un énorme rocher qui s'élève du

milieu de la ville, lequel rocher, magnifique de forme, magnifique de

couleur, est coiffé d'une forteresse et flanqué d'une guérite suspendue

sur l'abîme de la façon la plus audacieuse. L'hôtel de ville, ou pour

plus de couleur locale, le palais de la _Constitucion_, est un édifice

charmant et du meilleur goût. L'alameda, toute dallée de pierre, est

ombragée par deux ou trois allées d'arbres assez garnis de feuilles pour

des arbres espagnols dont le pied ne trempe pas dans un puits. Les

maisons s'élèvent et reprennent la tournure européenne. Je vis deux

femmes coiffées de chapeaux jaune-soufre, symptôme menaçant. Voilà tout

ce que je sais d'Alicante, où le bateau ne toucha que le temps

nécessaire pour prendre du fret et du charbon: temps d'arrêt dont nous

profitâmes pour déjeuner à terre. Comme on le pense bien, nous ne

négligeâmes pas l'occasion de faire quelques études consciencieuses sur

le vin du cru, que je ne trouvais pas aussi bon que je me l'imaginais,

malgré son authenticité incontestable; cela tenait peut-être au goût de

poix que lui avait communiqué la _bota_ qui le renfermait. Notre

prochaine étape devait nous conduire à Valence, _Valencia del Cid_,

comme disent les Espagnols.

D'Alicante à Valence, les falaises de la rive continuent à présenter des

formes bizarres, des aspects inattendus; on nous fit remarquer sur le

sommet d'une montagne une entaille carrée, et qui semble pratiquée par

la main de l'homme. Le jour suivant, vers le matin, nous mouillions

devant le Grao: c'est ainsi qu'on nomme le port et le faubourg de

Valence, qui est éloignée de la mer d'une demi-lieue. La vague était

assez forte, et nous arrivâmes au débarcadère passablement arrosés. Là

nous prîmes une tartane pour nous rendre à la ville. Le mot _tartane_

s'entend d'ordinaire dans un sens maritime; la tartane de Valence est

une caisse recouverte de toile cirée et posée sur deux roues sans le

moindre ressort. Ce véhicule nous parut, comparé aux _galeras_, d'une

mollesse efféminée, et jamais voiture de Clochez ne fut trouvée si

douce. Nous étions surpris et comme embarrassés d'être si bien. De

grands arbres bordaient la route que nous suivions, agrément dont nous

avions perdu l'habitude depuis longtemps.

Valence, sous le rapport pittoresque, répond assez peu à l'idée qu'on

s'en fait d'après les romances et les chroniques. C'est une grande

ville, plate, éparpillée, confuse dans son plan, et sans avoir les

avantages que donne aux vieilles villes bâties sur des terrains

accidentés le désordre de leur construction. Valence est située dans une

plaine nommée la Huerta, au milieu de jardins et de cultures où de

perpétuelles irrigations entretiennent une fraîcheur bien rare en

Espagne. Le climat en est si doux, que les palmiers et les orangers y

viennent en pleine terre à côté des productions du Nord. Aussi Valence

fait un grand commerce d'oranges; pour les mesurer, on les fait passer

par un anneau, comme les boulets dont on veut reconnaître le calibre;

celles qui ne passent pas forment le premier choix. Le Guadalaviar,

traversé par cinq beaux ponts de pierre, et bordé d'une superbe

promenade, passe à côté de la ville, presque sous les remparts. Les

nombreuses saignées qu'on pratique à sa veine pour l'arrosement rendent

les trois quarts de l'année ses cinq ponts un objet de luxe et

d'ornement. La porte du Cid, par laquelle on passe pour aller à la

promenade du Guadalaviar, est flanquée de grosses tours crénelées d'un

assez bon effet.

Les rues de Valence sont étroites, bordées de maisons élevées d'un

aspect assez maussade, et sur quelques-unes l'on déchiffre encore

quelques blasons frustes mutilés; l'on devine des fragments de

sculptures émoussées, chimères sans ongles, femmes sans nez, chevaliers

sans bras. Une croisée de la renaissance, perdue, empâtée dans un

affreux mur de maçonnerie récente, fait lever, de loin en loin, les yeux

de l'artiste et lui arrache un soupir de regret; mais ces rares

vestiges, il faut les chercher dans les angles obscurs, au fond des

arrière-cours, et Valence n'en a pas moins la physionomie toute moderne.

La cathédrale, d'une architecture hybride, malgré une abside à galerie

avec pleins cintres romans, n'a rien qui puisse attirer l'attention du

voyageur après les merveilles de Burgos, de Tolède et de Séville.

Quelques retables finement sculptés, un tableau de Sébastien del Piombo,

un autre de l'Espagnolet dans sa manière tendre, lorsqu'il tâchait

d'imiter le Corrége, voilà tout ce qu'il y a de remarquable. Les autres

églises, bien que nombreuses et riches, sont bâties et décorées dans ce

goût étrange d'ornementation rocaille dont nous avons donné déjà

plusieurs fois la description. On ne peut, en voyant toutes ces

extravagances, que regretter tant de talent et d'esprit gaspillés en

pure perte. _La Lonja de Seda_ (bourse de la soie), sur la place du

marché, est un délicieux monument gothique; la grande salle, dont la

voûte retombe sur des rangées de colonnes aux nervures tordues en

spirales d'une légèreté extrême, est d'une élégance et d'une gaieté

d'aspect rares dans l'architecture gothique, plus propre en général à

exprimer la mélancolie que le bonheur. C'est dans la Lonja que se

donnent au carnaval les fêtes et les bals masqués. Pour en finir avec

les monuments, disons quelques mots de l'ancien couvent de la Merced, où

l'on a réuni un grand nombre de peintures, les unes médiocres, les

autres mauvaises, à quelques rares exceptions près. Ce qui me charma le

plus à la Merced, c'est une cour entourée d'un cloître et plantée de

palmiers d'une grandeur et d'une beauté tout orientales, qui filent

comme la flèche dans la limpidité de l'air.

Le véritable attrait de Valence pour le voyageur, c'est sa population,

ou, pour mieux dire, celle de la Huerta qui l'environne. Les paysans

valenciens ont un costume d'une étrangeté caractéristique, qui ne doit

pas avoir varié beaucoup depuis l'invasion des Arabes, et qui ne diffère

que très-peu du costume actuel des Mores d'Afrique. Ce costume consiste

en une chemise, un caleçon flottant de grosse toile serré d'une ceinture

rouge, et en un gilet de velours vert ou bleu garni de boutons faits de

piécettes d'argent; les jambes sont enfermées dans des espèces de

knémides ou jambarts de laine blanche bordées d'un liséré bleu et

laissant le genou et le cou-de-pied à découvert. Pour chaussures, ils

portent des _alpargatas_, sandales de cordes tressées, dont la semelle a

près d'un pouce d'épaisseur, et qui s'attachent au moyen de rubans comme

les cothurnes grecs; ils ont la tête habituellement rasée à la façon des

Orientaux et presque toujours enveloppée d'un mouchoir de couleur

éclatante; sur ce foulard est posé un petit chapeau bas de forme, à

bords retroussés, enjolivé de velours, de houppes de soie, de paillons

et de clinquant. Une pièce d'étoffe bariolée, appelée _capa de muestra_,

ornée de rosettes de rubans jaunes, et qui se jette sur l'épaule,

complète cet ajustement plein de noblesse et de caractère. Dans les

coins de sa cape, qu'il arrange de mille manières, le Valencien serre

son argent, son pain, son melon d'eau, sa _navaja_; c'est à la fois pour

lui un bissac et un manteau. Il est bien entendu que nous décrivons là

le costume au grand complet, l'habit des jours de fête; les jours

ordinaires et de travail, le Valencien ne conserve guère que la chemise

et le caleçon: alors, avec ses énormes favoris noirs, son visage brûlé

du soleil, son regard farouche, ses bras et ses jambes couleur de

bronze, il a vraiment l'air d'un Bédouin, surtout s'il défait son

mouchoir et laisse voir son crâne rasé et bleu comme une barbe

fraîchement faite. Malgré les prétentions de l'Espagne à la catholicité,

j'aurai toujours beaucoup de peine à croire que de pareils gaillards ne

soient pas musulmans. C'est probablement à cet air féroce que les

Valenciens doivent la réputation de mauvaises gens (_mala gente_) qu'ils

ont dans les autres provinces d'Espagne: on m'a dit vingt fois que dans

la Huerta de Valence, lorsqu'on avait envie de se défaire de quelqu'un,

il n'était pas difficile de trouver un paysan qui, pour cinq ou six

douros, se chargeait de la besogne. Ceci m'a l'air d'une pure calomnie;

j'ai souvent rencontré dans la campagne des drôles à mines effroyables

qui m'ont toujours salué fort poliment. Un soir même, nous nous étions

perdus et nous faillîmes coucher à la belle étoile, les portes de la

ville se trouvant fermées à notre retour, et cependant il ne nous arriva

rien de fâcheux, quoiqu'il fit nuit noire depuis longtemps, que Valence

et les environs fussent en révolution.

Par un contraste singulier, les femmes de ces Kabiles européens sont

pâles, blondes, _bionde e grassote_, comme les Vénitiennes; elles ont un

doux sourire triste sur la bouche, un tendre rayon bleu dans le regard;

on ne saurait imaginer un contraste plus parfait. Ces noirs démons du

paradis de la Huerta ont pour femmes des anges blancs, dont les beaux

cheveux sont retenus par un grand peigne à galerie ou traversés par de

longues aiguilles ornées à leur extrémité de boules d'argent ou de

verroteries. Autrefois les Valenciennes portaient un délicieux costume

national qui rappelait celui des Albanaises; malheureusement elles l'ont

abandonné pour cet effroyable costume anglo-français, pour les robes à

manches à la gigot et autres abominations pareilles. Il est à remarquer

que les femmes sont les premières à quitter les vêtements nationaux; il

n'y a guère plus en Espagne que les hommes du peuple qui conservent les

anciens costumes. Ce manque d'intelligence dans ce qui touche à la

toilette surprend de la part d'un sexe essentiellement coquet; mais

l'étonnement cesse lorsque l'on songe que les femmes n'ont que le

sentiment de la mode et non celui de la beauté. Une femme trouvera

toujours charmant le plus misérable chiffon, si le genre suprême est de

porter ce chiffon.

Nous étions depuis une dizaine de jours à Valence, attendant le passage

d'un autre bateau à vapeur, car le temps avait dérangé les départs et

brouillé toutes les correspondances. Notre curiosité était satisfaite,

et nous n'aspirions plus qu'à retourner à Paris, à revoir nos parents,

nos amis, les chers boulevards, les chers ruisseaux; je crois, Dieu me

le pardonne, que je nourrissais le désir secret d'assister à un

vaudeville; bref, la vie civilisée, oubliée pendant six mois, nous

réclamait impérieusement. Nous avions envie de lire le journal du jour,

de dormir dans notre lit, et mille autres fantaisies béotiennes. Enfin

il passa un paquebot venant de Gibraltar, qui nous prit et nous

conduisit à Port-Vendres, en passant par Barcelone, où nous ne restâmes

que quelques heures. L'aspect de Barcelone ressemble à Marseille, et le

type espagnol n'y est presque plus sensible; les édifices sont grands,

réguliers, et, sans les immenses pantalons de velours bleu et les grands

bonnets rouges des Catalans, l'on pourrait se croire dans une ville de

France. Malgré sa Rambla plantée d'arbres, ses belles rues alignées,

Barcelone a un air un peu guindé et un peu roide, comme toutes les

villes lacées trop dru dans un justaucorps de fortifications.

La cathédrale est fort belle, surtout à l'intérieur, qui est sombre,

mystérieux, presque effrayant. Les orgues sont de facture gothique et se

ferment avec de grands panneaux couverts de peintures: une tête du

Sarrasin grimace affreusement sous le pendentif qui les supporte. De

charmants lustres du XVe siècle, brochés à jour comme des reliquaires,

tombent des nervures de la voûte. En sortant de l'église, on entre dans

un beau cloître de la même époque, plein de rêverie et de silence, dont

les arcades demi-ruinées prennent les tons grisâtres des vieilles

architectures du Nord. La rue de _la Plateria_ (de l'orfèvrerie) éblouit

les yeux par ses devantures et ses verrines éclatantes de bijoux, et

surtout d'énormes boucles d'oreilles grosses comme des grappes, d'une

richesse lourde et massive, un peu barbare, mais d'un effet assez

majestueux, qui sont achetées principalement par les paysannes aisées.

Voyage en Espagne · 第 30 / 31 段