les canots, et un quart d'heure après nous étions à terre. L'effet
produit par la physionomie de la ville est des plus bizarres. En faisant
un pas, vous faites cinq cents lieues; c'est un peu plus que le petit
Poucet avec ses fameuses bottes. Tout à l'heure, vous étiez en
Andalousie; vous êtes en Angleterre. Des villes moresques du royaume de
Grenade et de Murcie, vous tombez subitement à Ramsgate; voici les
maisons de briques avec leurs fossés, leurs portes bâtardes, leurs
fenêtres à guillotine, exactement comme à Twickenham ou à Richmond.
Allez un peu plus loin, vous trouverez les cottages aux grilles et aux
barrières peintes. Les promenades et les jardins sont plantés de frênes,
de bouleaux, d'ormes, et de la verte végétation du Nord, si différente
de ces découpures de tôle vernie qu'on fait passer pour du feuillage
dans les pays méridionaux. Les Anglais ont une individualité si
prononcée, qu'ils sont les mêmes partout, et je ne sais vraiment pas
pourquoi ils voyagent, car ils emportent avec eux toutes leurs
habitudes, et charrient leur intérieur sur leur dos, comme de vrais
colimaçons. En quelque endroit qu'un Anglais se trouve, il vit
exactement comme s'il était à Londres; il lui faut son thé, ses
rumpsteaks, ses tartes de rhubarbe, son porter et son sherry s'il se
porte bien, et son calomel s'il se porte mal. Au moyen des innombrables
boîtes qu'il traîne après lui, l'Anglais se procure en tous lieux le _at
home_ et le _comfort_ nécessaires à son existence. Que d'outils il faut
pour vivre à ces honnêtes insulaires, que de mal ils se donnent pour
être à leur aise, et combien je préfère à ces recherches et à ces
complications la sobriété et le dénûment espagnols! Depuis bien
longtemps je n'avais vu sur la tête des femmes ces horribles galettes,
ces odieux cornets de carton recouverts d'un lambeau d'étoffe, qui se
désignent sous le nom de chapeaux, et au fond desquels le beau sexe
ensevelit sa figure dans les pays prétendus civilisés. Je ne puis
exprimer la sensation désagréable que j'éprouvai à la vue de la première
Anglaise que je rencontrai, un chapeau à voile vert sur la tête,
marchant comme un grenadier de la garde au moyen de grands pieds
chaussés de grands brodequins. Ce n'était pas qu'elle fût laide, au
contraire, mais j'étais accoutumé à la pureté de race, à la finesse du
cheval arabe, à la grâce exquise de démarche, à la mignonnerie et à la
gentillesse andalouses, et cette figure rectiligne, au regard étamé, à
la physionomie morte, aux gestes anguleux, avec sa tenue exacte et
méthodique, son parfum de _cant_ et son absence de tout naturel, me
produisit un effet comiquement sinistre. Il me sembla que j'étais mis
tout à coup en présence du spectre de la civilisation, mon ennemie
mortelle, et que cette apparition voulait dire que mon rêve de liberté
vagabonde était fini, et qu'il fallait rentrer, pour n'en plus sortir,
dans la vie du XIXe siècle. Devant cette Anglaise, je me sentis tout
honteux de n'avoir ni gants blancs, ni lorgnon, ni souliers vernis, et
je jetai un regard confus sur les broderies extravagantes de mon caban
bleu de ciel. Pour la première fois, depuis six mois, je compris que je
n'étais pas convenable, et que je n'avais pas l'air gentleman.
Ces longs visages britanniques, ces soldats rouges aux allures
d'automates, en face de ce ciel étincelant et de cette mer si brillante,
ne sont pas dans leur droit; l'on comprend que leur présence est due à
une surprise, à une usurpation. Ils occupent, mais ils n'habitent pas
leur ville.
Les juifs, repoussés ou mal vus par les Espagnols, qui, s'ils n'ont plus
de religion, ont encore de la superstition, abondent à Gibraltar, devenu
hérétique avec les mécréants d'Anglais. Ils promènent par les rues leurs
profils au nez crochu, à la bouche mince, leur crâne jaune et luisant
coiffé d'un bonnet rabbinique posé en arrière, leurs lévites râpées, de
forme étroite et de couleur sombre: les juives qui, par un privilége
singulier, sont aussi belles que leurs maris sont hideux, portent des
manteaux noirs à capuchon bordés d'écarlate et d'un caractère
pittoresque. Leur rencontre nous fit penser vaguement à la Bible, à
Rachel sur le bord du puits, aux scènes primitives des époques
patriarcales, car, ainsi que toutes les races orientales, elles
conservent dans leurs longs yeux noirs et sur leurs teints dorés le
reflet mystérieux d'un monde évanoui. Il y a aussi à Gibraltar beaucoup
de Marocains, d'Arabes de Tanger et de la côte; ils y tiennent de
petites boutiques de parfums, de ceintures de soie, de pantoufles, de
chasse-mouches, de coussins de cuir historiés, et autres menues
industries barbaresques. Comme nous voulions faire quelques emplettes de
babioles et de curiosités, on nous conduisit chez un des principaux, qui
demeurait dans la ville haute, en nous faisant passer par des rues en
escalier, moins anglaises que celles de la ville basse, et qui
laissaient, à de certains détours, la vue s'échapper sur le golfe
d'Algéciras, magnifiquement éclairé par les dernières lueurs du jour. En
entrant dans la maison du Marocain, nous fûmes enveloppés d'un nuage
d'arômes orientaux: le parfum doux et pénétrant de l'eau de rose nous
monta au cerveau, et nous fit penser aux mystères du harem et aux
merveilles des _Mille et une Nuits_. Les fils du marchand, beaux jeunes
gens d'une vingtaine d'années, étaient assis sur des bancs près de la
porte et respiraient la fraîcheur du soir. Ils étaient doués de cette
pureté de traits, de cette limpidité du regard, de cette noblesse
nonchalante, de cet air de mélancolie amoureuse et pensive, attributs
des races pures. Le père avait la mine étoffée et majestueuse d'un roi
mage. Nous nous trouvions bien laids et bien mesquins à côté de ce
gaillard solennel; et du ton le plus humble, le chapeau à la main, nous
lui demandâmes s'il voulait bien daigner nous vendre quelques paires de
babouches de maroquin jaune. Il fit un signe d'acquiescement, et, comme
nous lui faisions observer que le prix était un peu élevé, il nous
répondit d'une façon grandiose en espagnol: «Je ne surfais jamais: cela
est bon pour les chrétiens.» Ainsi notre mauvaise foi commerciale nous
rend un objet de mépris pour les nations barbares, qui ne comprennent
pas que le désir de gagner quelques centimes de plus puisse faire
parjurer un homme.
Nos acquisitions faites, nous redescendîmes dans le Bas-Gibraltar, et
nous allâmes faire un tour sur une belle promenade plantée d'arbres du
Nord, entremêlés de fleurs, de factionnaires et de canons, où l'on voit
des calèches et des cavaliers absolument comme à Hyde-Park. Il n'y
manque que la statue d'Achille-Wellington. Heureusement les Anglais
n'ont pu ni salir la mer ni noircir le ciel: cette promenade est hors la
ville, vers la pointe d'Europe et du côté de la montagne habitée par les
singes. C'est le seul endroit de notre continent où ces aimables
quadrumanes vivent et se multiplient à l'état sauvage. Selon que le vent
change, ils passent d'un revers à l'autre du rocher et servent ainsi de
baromètre; il est défendu de les tuer sous des peines très-sévères.
Quant à moi, je n'en ai pas vu; mais la température du lieu est assez
brûlante pour que les macaques et les cercopithèques les plus frileux
s'y puissent développer sans poêles et sans calorifères. Abyla, s'il
faut en croire son nom moderne, doit jouir, sur la côte d'Afrique, d'une
population semblable.
Le lendemain, nous quittions ce parc d'artillerie et ce foyer de
contrebande, et nous voguions vers Malaga, que nous connaissions déjà,
mais qui nous fit plaisir à revoir, avec son phare svelte et blanc, son
port encombré et son mouvement perpétuel. Vue de la mer, la cathédrale
semble plus grande que la ville, et les ruines des anciennes
fortifications arabes produisent sur les pentes des rochers les effets
les plus romantiques. Nous retournâmes à notre auberge des Trois Rois,
et la gentille Dolorès poussa un cri de joie en nous reconnaissant.
Le jour suivant, nous reprenions la mer, alourdis d'une cargaison de
raisins secs; et, comme nous avions perdu un peu de temps, le capitaine
résolut de brûler Améria et de pousser tout d'un trait jusqu'à
Carthagène.
Nous suivions la côte d'Espagne d'assez près pour ne la jamais perdre de
vue. Celle d'Afrique, par suite de l'élargissement du bassin
méditerranéen, avait, depuis longtemps, disparu de l'horizon. D'une
part, nous avions donc pour perspective de longues bandes de falaises
bleuâtres, aux escarpements bizarres, aux fissures perpendiculaires
tachetées çà et là de points blancs indiquant un petit village, une tour
de vigie, une guérite de douanier; de l'autre, la pleine mer, tantôt
moirée et gaufrée par le courant ou la bise, tantôt d'un azur terne et
mat ou bien d'une transparence de cristal, tantôt d'un éclat tremblant
comme une basquine de danseuse, tantôt opaque, huileuse et grise comme
du mercure et de l'étain fondu: une variété de tons et d'aspects
inimaginable, à faire le désespoir des peintres et des poètes. Une
procession de voiles rouges, blanches, blondes, de navires de toute
taille et de tout pavillon, égayait le coup d'oeil et lui ôtait ce que la
vue d'une solitude infime a toujours de triste. Une mer sans aucune
voile est le spectacle le plus mélancolique et le plus navrant que l'on
puisse contempler. Songer qu'il n'y a pas une pensée sur un si grand
espace, pas un coeur pour comprendre ce sublime spectacle! Un point blanc
à peine perceptible sur ce bleu sans fond et sans limite, et l'immensité
est peuplée; il y a un intérêt, un drame.
Carthagène, qu'on appelle _Cartagena de Levante_ pour la distinguer de
la Carthagène d'Amérique, occupe le fond d'une baie, espèce d'entonnoir
de rochers où les vaisseaux sont parfaitement à l'abri de tous les
vents. Sa découpure n'a rien de bien pittoresque; les traits les plus
distincts qu'elle ait laissés dans notre mémoire sont deux moulins à
vent dessinés en noir sur un fond de ciel clair. À peine avions-nous mis
le pied dans les canots pour descendre à terre, que nous fûmes
assaillis, non par des portefaix, pour enlever nos bagages comme à
Cadix, mais bien par d'affreux drôles qui nous vantaient les charmes
d'une foule de Balbinas, de Casildas, d'Hilarias, de Lolas, à n'y
pouvoir rien entendre.
L'aspect de Carthagène diffère entièrement de celui de Malaga. Autant
Malaga est gaie, riante, animée, autant Carthagène est morne, renfrognée
dans sa couronne de roches pelées et stériles, aussi sèches que les
collines égyptiennes au flanc desquelles les pharaons creusaient leurs
syringes. La chaux a disparu, les murs ont repris les teintes sombres,
les fenêtres sont grillées de serrureries compliquées, et les maisons,
plus rébarbatives, ont cet air de prison qui distingue les manoirs
castillans. Cependant, sans vouloir tomber ici dans le travers de ce
voyageur qui écrivait sur son calepin: «Toutes les femmes de Calais sont
acariâtres, rousses et bossues,» parce que l'hôtesse de son auberge
réunissait ces trois défauts, nous devons dire que nous n'avons aperçu,
à ces fenêtres si bien garnies de barreaux, que de charmants visages et
des physionomies d'anges; c'est peut-être pour cela qu'elles sont
grillées avec tant de soin. En attendant le dîner, nous allâmes visiter
l'arsenal maritime, établissement conçu dans les proportions les plus
grandioses, et aujourd'hui dans un état d'abandon qui fait peine à voir;
ces vastes bassins, ces cales, ces chantiers inactifs où pourrait se
construire une autre Armada, ne servent plus à rien. Deux ou trois
carcasses ébauchées, pareilles à des squelettes de cachalots échoués,
achèvent de pourrir obscurément dans un coin; des milliers de grillons
ont pris possession de ces grands bâtiments déserts, on ne sait où poser
le pied pour n'en pas écraser; ils font tant de bruit avec leurs petites
crécelles, que l'on a de la peine à s'entendre parler. Malgré l'amour
que je professe pour les grillons, amour que j'ai exprimé en prose et en
vers, je dois convenir qu'il y en avait un peu trop.
De Carthagène, nous allâmes jusqu'à la ville d'Alicante, de laquelle,
d'après un vers des _Orientales_ de Victor Hugo, je m'étais composé dans
ma tête un dessin infiniment trop dentelé:
Alicante aux clochers mêle les minarets.
Or, Alicante, du moins aujourd'hui, aurait beaucoup de peine à opérer ce
mélange que je reconnais pour infiniment désirable et pittoresque,
attendu qu'elle n'a d'abord pas de minaret, et qu'ensuite le seul
clocher qu'elle possède n'est qu'une tour fort basse et peu apparente.
Ce qui caractérise Alicante, c'est un énorme rocher qui s'élève du
milieu de la ville, lequel rocher, magnifique de forme, magnifique de
couleur, est coiffé d'une forteresse et flanqué d'une guérite suspendue
sur l'abîme de la façon la plus audacieuse. L'hôtel de ville, ou pour
plus de couleur locale, le palais de la _Constitucion_, est un édifice
charmant et du meilleur goût. L'alameda, toute dallée de pierre, est
ombragée par deux ou trois allées d'arbres assez garnis de feuilles pour
des arbres espagnols dont le pied ne trempe pas dans un puits. Les
maisons s'élèvent et reprennent la tournure européenne. Je vis deux
femmes coiffées de chapeaux jaune-soufre, symptôme menaçant. Voilà tout
ce que je sais d'Alicante, où le bateau ne toucha que le temps
nécessaire pour prendre du fret et du charbon: temps d'arrêt dont nous
profitâmes pour déjeuner à terre. Comme on le pense bien, nous ne
négligeâmes pas l'occasion de faire quelques études consciencieuses sur
le vin du cru, que je ne trouvais pas aussi bon que je me l'imaginais,
malgré son authenticité incontestable; cela tenait peut-être au goût de
poix que lui avait communiqué la _bota_ qui le renfermait. Notre
prochaine étape devait nous conduire à Valence, _Valencia del Cid_,
comme disent les Espagnols.
D'Alicante à Valence, les falaises de la rive continuent à présenter des
formes bizarres, des aspects inattendus; on nous fit remarquer sur le
sommet d'une montagne une entaille carrée, et qui semble pratiquée par
la main de l'homme. Le jour suivant, vers le matin, nous mouillions
devant le Grao: c'est ainsi qu'on nomme le port et le faubourg de
Valence, qui est éloignée de la mer d'une demi-lieue. La vague était
assez forte, et nous arrivâmes au débarcadère passablement arrosés. Là
nous prîmes une tartane pour nous rendre à la ville. Le mot _tartane_
s'entend d'ordinaire dans un sens maritime; la tartane de Valence est
une caisse recouverte de toile cirée et posée sur deux roues sans le
moindre ressort. Ce véhicule nous parut, comparé aux _galeras_, d'une
mollesse efféminée, et jamais voiture de Clochez ne fut trouvée si
douce. Nous étions surpris et comme embarrassés d'être si bien. De
grands arbres bordaient la route que nous suivions, agrément dont nous
avions perdu l'habitude depuis longtemps.
Valence, sous le rapport pittoresque, répond assez peu à l'idée qu'on
s'en fait d'après les romances et les chroniques. C'est une grande
ville, plate, éparpillée, confuse dans son plan, et sans avoir les
avantages que donne aux vieilles villes bâties sur des terrains
accidentés le désordre de leur construction. Valence est située dans une
plaine nommée la Huerta, au milieu de jardins et de cultures où de
perpétuelles irrigations entretiennent une fraîcheur bien rare en
Espagne. Le climat en est si doux, que les palmiers et les orangers y
viennent en pleine terre à côté des productions du Nord. Aussi Valence
fait un grand commerce d'oranges; pour les mesurer, on les fait passer
par un anneau, comme les boulets dont on veut reconnaître le calibre;
celles qui ne passent pas forment le premier choix. Le Guadalaviar,
traversé par cinq beaux ponts de pierre, et bordé d'une superbe
promenade, passe à côté de la ville, presque sous les remparts. Les
nombreuses saignées qu'on pratique à sa veine pour l'arrosement rendent
les trois quarts de l'année ses cinq ponts un objet de luxe et
d'ornement. La porte du Cid, par laquelle on passe pour aller à la
promenade du Guadalaviar, est flanquée de grosses tours crénelées d'un
assez bon effet.
Les rues de Valence sont étroites, bordées de maisons élevées d'un
aspect assez maussade, et sur quelques-unes l'on déchiffre encore
quelques blasons frustes mutilés; l'on devine des fragments de
sculptures émoussées, chimères sans ongles, femmes sans nez, chevaliers
sans bras. Une croisée de la renaissance, perdue, empâtée dans un
affreux mur de maçonnerie récente, fait lever, de loin en loin, les yeux
de l'artiste et lui arrache un soupir de regret; mais ces rares
vestiges, il faut les chercher dans les angles obscurs, au fond des
arrière-cours, et Valence n'en a pas moins la physionomie toute moderne.
La cathédrale, d'une architecture hybride, malgré une abside à galerie
avec pleins cintres romans, n'a rien qui puisse attirer l'attention du
voyageur après les merveilles de Burgos, de Tolède et de Séville.
Quelques retables finement sculptés, un tableau de Sébastien del Piombo,
un autre de l'Espagnolet dans sa manière tendre, lorsqu'il tâchait
d'imiter le Corrége, voilà tout ce qu'il y a de remarquable. Les autres
églises, bien que nombreuses et riches, sont bâties et décorées dans ce
goût étrange d'ornementation rocaille dont nous avons donné déjà
plusieurs fois la description. On ne peut, en voyant toutes ces
extravagances, que regretter tant de talent et d'esprit gaspillés en
pure perte. _La Lonja de Seda_ (bourse de la soie), sur la place du
marché, est un délicieux monument gothique; la grande salle, dont la
voûte retombe sur des rangées de colonnes aux nervures tordues en
spirales d'une légèreté extrême, est d'une élégance et d'une gaieté
d'aspect rares dans l'architecture gothique, plus propre en général à
exprimer la mélancolie que le bonheur. C'est dans la Lonja que se
donnent au carnaval les fêtes et les bals masqués. Pour en finir avec
les monuments, disons quelques mots de l'ancien couvent de la Merced, où
l'on a réuni un grand nombre de peintures, les unes médiocres, les
autres mauvaises, à quelques rares exceptions près. Ce qui me charma le
plus à la Merced, c'est une cour entourée d'un cloître et plantée de
palmiers d'une grandeur et d'une beauté tout orientales, qui filent
comme la flèche dans la limpidité de l'air.
Le véritable attrait de Valence pour le voyageur, c'est sa population,
ou, pour mieux dire, celle de la Huerta qui l'environne. Les paysans
valenciens ont un costume d'une étrangeté caractéristique, qui ne doit
pas avoir varié beaucoup depuis l'invasion des Arabes, et qui ne diffère
que très-peu du costume actuel des Mores d'Afrique. Ce costume consiste
en une chemise, un caleçon flottant de grosse toile serré d'une ceinture
rouge, et en un gilet de velours vert ou bleu garni de boutons faits de
piécettes d'argent; les jambes sont enfermées dans des espèces de
knémides ou jambarts de laine blanche bordées d'un liséré bleu et
laissant le genou et le cou-de-pied à découvert. Pour chaussures, ils
portent des _alpargatas_, sandales de cordes tressées, dont la semelle a
près d'un pouce d'épaisseur, et qui s'attachent au moyen de rubans comme
les cothurnes grecs; ils ont la tête habituellement rasée à la façon des
Orientaux et presque toujours enveloppée d'un mouchoir de couleur
éclatante; sur ce foulard est posé un petit chapeau bas de forme, à
bords retroussés, enjolivé de velours, de houppes de soie, de paillons
et de clinquant. Une pièce d'étoffe bariolée, appelée _capa de muestra_,
ornée de rosettes de rubans jaunes, et qui se jette sur l'épaule,
complète cet ajustement plein de noblesse et de caractère. Dans les
coins de sa cape, qu'il arrange de mille manières, le Valencien serre
son argent, son pain, son melon d'eau, sa _navaja_; c'est à la fois pour
lui un bissac et un manteau. Il est bien entendu que nous décrivons là
le costume au grand complet, l'habit des jours de fête; les jours
ordinaires et de travail, le Valencien ne conserve guère que la chemise
et le caleçon: alors, avec ses énormes favoris noirs, son visage brûlé
du soleil, son regard farouche, ses bras et ses jambes couleur de
bronze, il a vraiment l'air d'un Bédouin, surtout s'il défait son
mouchoir et laisse voir son crâne rasé et bleu comme une barbe
fraîchement faite. Malgré les prétentions de l'Espagne à la catholicité,
j'aurai toujours beaucoup de peine à croire que de pareils gaillards ne
soient pas musulmans. C'est probablement à cet air féroce que les
Valenciens doivent la réputation de mauvaises gens (_mala gente_) qu'ils
ont dans les autres provinces d'Espagne: on m'a dit vingt fois que dans
la Huerta de Valence, lorsqu'on avait envie de se défaire de quelqu'un,
il n'était pas difficile de trouver un paysan qui, pour cinq ou six
douros, se chargeait de la besogne. Ceci m'a l'air d'une pure calomnie;
j'ai souvent rencontré dans la campagne des drôles à mines effroyables
qui m'ont toujours salué fort poliment. Un soir même, nous nous étions
perdus et nous faillîmes coucher à la belle étoile, les portes de la
ville se trouvant fermées à notre retour, et cependant il ne nous arriva
rien de fâcheux, quoiqu'il fit nuit noire depuis longtemps, que Valence
et les environs fussent en révolution.
Par un contraste singulier, les femmes de ces Kabiles européens sont
pâles, blondes, _bionde e grassote_, comme les Vénitiennes; elles ont un
doux sourire triste sur la bouche, un tendre rayon bleu dans le regard;
on ne saurait imaginer un contraste plus parfait. Ces noirs démons du
paradis de la Huerta ont pour femmes des anges blancs, dont les beaux
cheveux sont retenus par un grand peigne à galerie ou traversés par de
longues aiguilles ornées à leur extrémité de boules d'argent ou de
verroteries. Autrefois les Valenciennes portaient un délicieux costume
national qui rappelait celui des Albanaises; malheureusement elles l'ont
abandonné pour cet effroyable costume anglo-français, pour les robes à
manches à la gigot et autres abominations pareilles. Il est à remarquer
que les femmes sont les premières à quitter les vêtements nationaux; il
n'y a guère plus en Espagne que les hommes du peuple qui conservent les
anciens costumes. Ce manque d'intelligence dans ce qui touche à la
toilette surprend de la part d'un sexe essentiellement coquet; mais
l'étonnement cesse lorsque l'on songe que les femmes n'ont que le
sentiment de la mode et non celui de la beauté. Une femme trouvera
toujours charmant le plus misérable chiffon, si le genre suprême est de
porter ce chiffon.
Nous étions depuis une dizaine de jours à Valence, attendant le passage
d'un autre bateau à vapeur, car le temps avait dérangé les départs et
brouillé toutes les correspondances. Notre curiosité était satisfaite,
et nous n'aspirions plus qu'à retourner à Paris, à revoir nos parents,
nos amis, les chers boulevards, les chers ruisseaux; je crois, Dieu me
le pardonne, que je nourrissais le désir secret d'assister à un
vaudeville; bref, la vie civilisée, oubliée pendant six mois, nous
réclamait impérieusement. Nous avions envie de lire le journal du jour,
de dormir dans notre lit, et mille autres fantaisies béotiennes. Enfin
il passa un paquebot venant de Gibraltar, qui nous prit et nous
conduisit à Port-Vendres, en passant par Barcelone, où nous ne restâmes
que quelques heures. L'aspect de Barcelone ressemble à Marseille, et le
type espagnol n'y est presque plus sensible; les édifices sont grands,
réguliers, et, sans les immenses pantalons de velours bleu et les grands
bonnets rouges des Catalans, l'on pourrait se croire dans une ville de
France. Malgré sa Rambla plantée d'arbres, ses belles rues alignées,
Barcelone a un air un peu guindé et un peu roide, comme toutes les
villes lacées trop dru dans un justaucorps de fortifications.
La cathédrale est fort belle, surtout à l'intérieur, qui est sombre,
mystérieux, presque effrayant. Les orgues sont de facture gothique et se
ferment avec de grands panneaux couverts de peintures: une tête du
Sarrasin grimace affreusement sous le pendentif qui les supporte. De
charmants lustres du XVe siècle, brochés à jour comme des reliquaires,
tombent des nervures de la voûte. En sortant de l'église, on entre dans
un beau cloître de la même époque, plein de rêverie et de silence, dont
les arcades demi-ruinées prennent les tons grisâtres des vieilles
architectures du Nord. La rue de _la Plateria_ (de l'orfèvrerie) éblouit
les yeux par ses devantures et ses verrines éclatantes de bijoux, et
surtout d'énormes boucles d'oreilles grosses comme des grappes, d'une
richesse lourde et massive, un peu barbare, mais d'un effet assez
majestueux, qui sont achetées principalement par les paysannes aisées.