Quoi qu'il en soit, les palettes des roues aidées par le courant nous

poussaient rapidement vers Cadix. Séville s'affaissait déjà derrière

nous; mais, par un magnifique effet d'optique, à mesure que les toits de

la ville semblaient rentrer en terre pour se confondre avec les lignes

horizontales du lointain, la cathédrale grandissait et prenait des

proportions énormes, comme un éléphant debout au milieu d'un troupeau de

moutons couchés; et ce n'est qu'alors que je compris bien toute son

immensité. Les plus hauts clochers ne dépassaient pas la nef. Quant à la

Giralda, l'éloignement donnait à ses briques roses des teintes

d'améthyste et d'aventurine qui ne semblent pas compatibles avec

l'architecture dans nos tristes climats du Nord. La statue de la Foi

scintillait à la cime comme une abeille d'or sur la pointe d'une grande

herbe.--Un coude du fleuve déroba bientôt la ville à notre vue.

Les rives du Guadalquivir, du moins en descendant vers la mer, n'ont pas

cet aspect enchanteur que leur prêtent les descriptions des poëtes et

des voyageurs. Je ne sais pas où ils ont été prendre les forêts

d'orangers et de grenadiers dont ils parfument leurs romances. Dans la

réalité, on ne voit que des berges peu élevées, sablonneuses, couleur

d'ocre, que des eaux jaunes et troublées, dont la teinte terreuse ne

peut être attribuée aux pluies, si rares dans ce pays. J'avais déjà

remarqué sur le Tage ce manque de limpidité de l'eau, qui vient

peut-être de la grande quantité de poussière que le vent y précipite et

de la nature friable des terrains traversés. Le bleu si dur du ciel y

est aussi pour quelque chose, et par son extrême intensité fait paraître

sales les tons de l'eau, toujours moins éclatants. La mer seule peut

lutter de transparence et d'azur contre un semblable ciel. Le fleuve

allait toujours s'élargissant, les rives décroissaient et

s'aplatissaient, et l'aspect général du paysage rappelait assez la

physionomie de l'Escaut entre Anvers et Ostende. Ce souvenir flamand en

pleine Andalousie est assez bizarre à propos du Guadalquivir au nom

moresque; mais ce rapport se présenta à mon esprit si naturellement,

qu'il fallait que la ressemblance fût bien réelle, car je ne pensais

guère, je vous le jure, ni à l'Escaut, ni au voyage que j'ai fait en

Flandre il y a quelque six ou sept ans. Il y avait, du reste, peu de

mouvement sur le fleuve, et ce que l'on apercevait de campagne au delà

des rives semblait inculte et désert; il est vrai que nous étions en

pleine canicule, saison pendant laquelle l'Espagne n'est plus guère

qu'un vaste tas de cendre sans végétation ni verdure. Pour tous

personnages, des hérons et des cigognes, une patte pliée sous le ventre,

l'autre plongée à demi dans l'eau, attendaient le passage de quelque

poisson dans une immobilité si complète, qu'on les eût pris pour des

oiseaux de bois fichés sur une baguette. Des barques avec des voiles

latines posées en ciseaux descendaient et remontaient le cours du fleuve

sous le même vent, phénomène que je n'ai jamais bien compris, quoiqu'on

me l'ait expliqué plusieurs fois. Quelques-uns de ces bateaux portaient

une troisième petite voile en forme de triangle isocèle, posée dans

l'écartement produit par les pointes divergentes des deux grandes

voiles: ce gréement est très-pittoresque.

Vers quatre ou cinq heures du soir, nous passions devant San-Lucar situé

sur la gauche du fleuve. Un grand bâtiment d'architecture moderne,

construit avec cette régularité de caserne et d'hôpital qui fait le

charme des constructions actuelles, portait à son frontispice une

inscription quelconque que nous ne pûmes lire, ce que nous regrettons

peu. Cette chose carrée et percée de beaucoup de fenêtres a été bâtie

par Ferdinand VII. Ce doit être une douane, un entrepôt ou quelque

fabrique dans ce genre. À partir de San-Lucar, le Guadalquivir devient

extrêmement large et prend des proportions de bras de mer. Les rivages

ne forment plus qu'une ligne de plus en plus étroite entre le ciel et

l'eau. C'est grand, mais d'une grandeur un peu sèche, un peu monotone,

et nous nous serions ennuyés sans les jeux, les danses, les castagnettes

et les tambours de basque des soldats. L'un d'eux, qui avait assisté aux

représentations d'une troupe italienne, en contrefaisait les acteurs et

surtout les actrices, paroles, chants et gestes, avec beaucoup de gaieté

et d'entrain. Ses camarades riaient à se tenir les côtes et paraissaient

avoir parfaitement oublié les scènes attendrissantes du départ.

Peut-être bien aussi leurs Arianes éplorées avaient-elles déjà essuyé

leurs yeux et riaient-elles d'aussi bon coeur. Les passagers du bateau à

vapeur prenaient franchement part à cette hilarité et démentaient à qui

mieux mieux la réputation de gravité imperturbable qu'ont les Espagnols

dans le reste de l'Europe. Le temps de Philipe II, des vêtements noirs,

des golilles empesées, du maintien dévot, des mines froides et

hautaines, est beaucoup plus passé qu'on ne le pense généralement.

San-Lucar laissé en arrière par une transition presque insensible, on

entre dans l'Océan; la lame s'allonge en volutes régulières, les eaux

changent de couleur, et les visages aussi. Les prédestinés à cette

étrange maladie que l'on nomme le mal de mer commencent à rechercher les

angles solitaires et s'accoudent mélancoliquement sur le bastingage.

Pour moi, je me perchai bravement sur la cabine qui avoisine les roues,

étudiant ma sensation avec conscience; car, n'ayant jamais fait de

traversée, j'ignorais encore si j'étais dévoué à ces inexprimables

tortures. Les premiers balancements m'étonnèrent un peu, mais je me

remis bientôt et je repris toute ma sérénité. En débouchant du

Guadalquivir, nous avions pris à gauche et nous suivions la côte d'assez

loin toutefois pour ne la distinguer qu'avec peine, car le soir

approchait et le soleil descendait majestueusement dans la mer sur un

escalier étincelant formé par cinq ou six marches de nuages de la plus

riche pourpre.

Il était nuit noire lorsque nous arrivâmes à Cadix. Les lanternes des

vaisseaux, des barques à l'ancre dans la rade, les lumières de la ville,

les étoiles du ciel, criblaient le clapotis des vagues de millions de

paillettes d'or, d'argent, de feu; dans les endroits tranquilles la

réflexion des fanaux traçait, en s'allongeant dans la mer, de longues

colonnes de flammes d'un effet magique. La masse énorme des remparts

s'ébauchait bizarrement dans l'épaisseur de l'ombre.

Pour nous rendre à terre, il fallut nous transborder, nous et nos

effets, dans de petites barques dont les patrons, avec des vociférations

effroyables, se disputaient les voyageurs et les malles à peu près comme

autrefois à Paris les cochers de coucous pour Montmorency ou pour

Vincennes. Nous eûmes toutes les peines du monde à ne pas être séparés,

mon camarade et moi, car l'un nous tirait à gauche, l'autre nous tirait

à droite avec une énergie peu rassurante, surtout si l'on songe que ces

débats se passaient sur des canots que le moindre mouvement faisait

osciller comme une escarpolette sous les pieds des lutteurs. Nous

arrivâmes pourtant sans encombre sur le quai, et, après avoir subi la

visite de la douane, nichée sous la porte de la ville dans l'épaisseur

de la muraille, nous allâmes nous loger dans la calle de San-Francisco.

Comme vous pensez bien, nous étions levés avec le jour. Entrer de nuit

dans une ville inconnue est une des choses qui irrite le plus la

curiosité du voyageur: on fait les plus grands efforts pour démêler à

travers l'ombre la configuration des rues, la forme des édifices, la

physionomie des rares passants. De cette façon du moins, l'effet de

surprise est ménagé, et le lendemain la ville vous apparaît subitement

dans tout son ensemble comme une décoration de théâtre lorsque le rideau

se lève.

Il n'existe pas sur la palette du peintre ou de l'écrivain de couleurs

assez claires, de teintes assez lumineuses pour rendre l'impression

éclatante que nous fit Cadix dans cette glorieuse matinée. Deux teintes

uniques vous saisissaient le regard: du bleu et du blanc; mais du bleu

aussi vif que la turquoise, le saphir, le cobalt, et tout ce que vous

pourrez imaginer d'excessif en fait d'azur; mais du blanc aussi pur que

l'argent, le lait, la neige, le marbre et le sucre des îles le mieux

cristallisé! Le bleu, c'était le ciel, répété par la mer; le blanc,

c'était la ville. On ne saurait rien imaginer de plus radieux, de plus

étincelant, d'une lumière plus diffuse et plus intense à la fois.

Vraiment, ce que nous appelons chez nous le soleil n'est à côté de cela

qu'une pâle veilleuse à l'agonie sur la table de nuit d'un malade.

Les maisons de Cadix sont beaucoup plus hautes que celles des autres

villes d'Espagne, ce qui s'explique par la conformation du terrain,

étroit îlot rattaché au continent par un mince filet de terre, et le

désir d'avoir une perspective sur la mer. Chaque maison se hausse

curieusement sur la pointe du pied pour regarder par-dessus l'épaule de

sa voisine, et passer la tête au-dessus de l'épaisse ceinture des

remparts. Comme cela ne suffit pas toujours, presque toutes les

terrasses portent à leur angle une tourelle, un belvéder, quelquefois

coiffé d'une petite coupole; ces miradores aériens enrichissent

d'innombrables dentelures la silhouette de la ville, et produisent

l'effet le plus pittoresque. Tout cela est crépi à la chaux, et la

blancheur des façades est encore avivée par de longues lignes de

vermillon qui séparent les maisons et en marquent les étages: les

balcons, très-saillants, sont enveloppés d'une grande cage en verre,

garnis de rideaux rouges et remplis de fleurs. Quelques-unes des rues

transversales se terminent sur le vide et paraissent aboutir au ciel.

Ces échappées d'azur sont d'un inattendu charmant. À part cet aspect

gai, vivant, et lumineux, Cadix n'a rien de remarquable comme

architecture. Sa cathédrale, vaste bâtisse du XVIe siècle, quoique ne

manquant ni de noblesse ni de beauté, n'a rien qui doive étonner après

les prodiges de Burgos, de Tolède, de Cordoue et de Séville: c'est

quelque chose dans le goût de la cathédrale de Jaën, de Grenade et de

Malaga; une architecture classique avec des proportions plus effilées et

plus sveltes, comme l'entendaient les artistes de la renaissance. Les

chapiteaux corinthiens, d'un module plus allongé que le type grec

consacré, sont très-élégants. Comme tableaux, comme ornements, du

mauvais goût surchargé, de la richesse folle, voilà tout. Je ne dois pas

cependant passer sous silence un petit martyr de sept ans crucifié,

sculpture en bois peint d'un sentiment parfait et d'une délicatesse

exquise. L'enthousiasme, la foi, la douleur, se mêlent dans des

proportions enfantines sur ce charmant visage de la manière la plus

touchante.

Nous allâmes voir la place des Taureaux, qui est petite et réputée l'une

des plus dangereuses de l'Espagne. L'on traverse, pour y arriver, des

jardins remplis de palmiers gigantesques et d'espèces variées. Rien

n'est plus noble, plus royal, qu'un palmier. Ce grand soleil de feuilles

au bout de cette colonne cannelée rayonne si splendidement dans le

lapis-lazuli d'un ciel oriental! ce tronc écaillé, mince comme s'il

était serré dans un corset, rappelle si bien la taille d'une jeune

fille; son port est si majestueux, si élégant! Le palmier et le

laurier-rose sont mes arbres favoris; la vue du palmier et du

laurier-rose me cause une joie, une gaieté étonnantes. Il me semble que

l'on ne peut pas être malheureux à leur ombre.

La place des Taureaux de Cadix n'a pas de _tablas_ continues. D'espace

en espace sont disposées des espèces de paravents de bois derrière

lesquels se retirent les _toreros_ trop vivement poursuivis. Cette

disposition nous paraît offrir moins de sûreté.

On nous fit remarquer les logettes qui contiennent les taureaux pendant

la course; ce sont des espèces de cages en grosses poutres, fermées

d'une porte qui se lève comme une vanne de moulin ou une bonde d'étang.

Pour exciter leur rage, on les harcèle avec des pointes, on les frotte

d'acide nitrique; enfin on cherche tous les moyens de leur envenimer le

caractère.

À cause des chaleurs excessives, les courses étaient suspendues; un

acrobate français avait disposé au milieu de l'arène ses tréteaux et sa

corde pour le spectacle du lendemain. C'est dans cette place que lord

Byron a vu la course dont il donne, au premier chant du _Pèlerinage de

Child-Harold_, une description poétique, mais qui ne fait pas grand

honneur à ses connaissances en tauromachie.

Cadix est serrée par une étroite ceinture de remparts qui lui étreignent

la taille comme un corset de granit; une seconde ceinture d'écueils et

de rochers la met à l'abri des assauts et des vagues, et pourtant, il y

a quelques années, une tempête effroyable creva et renversa en plusieurs

endroits ces formidables murailles qui ont plus de vingt pieds

d'épaisseur, et dont des tranches immenses gisent encore çà et là le

long du rivage. Sur les glacis de ces remparts, garnis de distance en

distance de guérites de pierre, on peut faire en se promenant le tour de

la ville, dont une seule porte donne du côté de la terre ferme, et dans

la pleine mer ou dans la rade voir aller, venir, décrire des courbes

gracieuses, se croiser, changer de bordée et se jouer comme des

albatros, les canots, les felouques, les balancelles, les bateaux

pêcheurs, qui à l'horizon ne semblent plus que des plumes de colombe

emportées dans le ciel par une folle brise; plusieurs de ces barques,

comme les anciennes galères grecques, ont à la proue, de chaque côté du

taille-mer, deux grands yeux peints de couleurs naturelles, qui

paraissent veiller à la marche et donnent à cette partie de

l'embarcation une vague apparence de profil humain. Rien n'est plus

animé, plus vivant et plus gai que ce coup d'oeil.

Sur le môle, du côté de la porte de la douane, le mouvement est d'une

activité sans pareille. Une foule bigarrée, où chaque pays du monde a

ses représentants, se presse à toute heure au pied des colonnes

surmontées de statues qui décorent le quai. Depuis la peau blanche et

les cheveux roux de l'Anglais jusqu'au cuir bronzé et à la laine noire

de l'Africain, en passant par les nuances intermédiaires café, cuivre et

jaune d'or, toutes les variétés de l'espèce humaine se trouvent

rassemblées là. Dans la rade, un peu au loin, se prélassent les

trois-mâts, les frégates, les bricks, hissant chaque matin, au son du

tambour, le pavillon de leur nation respective; les navires marchands,

les bateaux à vapeur, dont les cheminées éructent de la vapeur bicolore,

s'approchent davantage du bord à cause de leur plus faible tonnage et

forment les premiers plans de ce grand tableau naval.

J'avais une lettre de recommandation pour le commandant du brick

français _le Voltigeur_, en station dans la rade de Cadix. Sur sa

présentation, M. Lebarbier de Tinan m'avait gracieusement invité à

dîner, ainsi que deux autres jeunes gens, à son bord, pour le lendemain

vers cinq heures. À quatre heures, nous étions sur le môle, cherchant

une barque et un patron pour faire le trajet du quai au navire, quinze

ou vingt minutes tout au plus. Je fus très-étonné lorsque le patron nous

demanda un douro au lieu d'une piécette, prix ordinaire de la course.

Dans mon ignorance nautique, voyant le ciel parfaitement clair, un

soleil étincelant comme au premier jour du monde, je m'étais innocemment

figuré qu'il faisait beau temps. Telle était ma conviction. Il faisait

au contraire un temps atroce, et je ne tardai pas à m'en apercevoir aux

premières bordées que courut le canot. La mer était courte, clapoteuse,

et d'une dureté effroyable. Il ventait à décorner les boeufs. Nous

sautions comme dans une coquille de noix, et nous embarquions de l'eau à

chaque instant. Au bout de quelques minutes, nous jouissions d'un bain

de pieds qui menaçait fort de se changer bientôt en bain de siège.

L'écume des lames m'entrait par le collet de mon habit et me coulait

dans le dos. Le patron et ses deux acolytes juraient, tempêtaient,

s'arrachaient les écoutes et le gouvernail des mains. L'un voulait ceci,

l'autre voulait cela, et je vis le moment où ils allaient se gourmer. La

situation devint assez critique pour que l'un d'eux commençât à

marmotter un tronçon de prière à je ne sais plus quel saint. Par

bonheur, nous approchions du brick, qui se balançait nonchalamment sur

ses ancres, et semblait regarder d'un air de pitié dédaigneuse les

évolutions convulsives de notre petite barque. Enfin, nous abordâmes, et

il nous fallut plus de dix minutes pour pouvoir empoigner les

tireveilles et grimper sur le pont.

«Voilà ce qui s'appelle avoir le courage de l'exactitude,» nous dit le

commandant avec un sourire en nous voyant monter sur le tillac,

ruisselant d'eau, les cheveux éplorés en barbe de dieu marin, et il nous

fit donner un pantalon, une chemise, une veste, enfin un costume

complet. «Cela vous apprendra à vous fier aux descriptions des poëtes;

vous avez cru qu'il n'y avait pas de tempête sans orchestre obligé de

tonnerre, sans vagues allant mêler leur écume aux nuages, sans pluie, et

sans éclairs déchirant l'obscurité profonde. Détrompez-vous, je ne

pourrai probablement vous renvoyer à terre que dans deux ou trois

jours.»

Le vent était en effet d'une violence terrible, les cordages

tressaillaient comme des cordes à violon sous l'archet d'un joueur

frénétique, le pavillon claquait avec un bruit sec, et son étamine

menaçait de se couper et de s'envoler en lambeaux dans le fond de la

rade; les poulies grinçaient, piaulaient, sifflaient, et, par instants,

jetaient des cris aigus qui semblaient jaillir d'un gosier humain. Deux

ou trois matelots en pénitence dans les haubans, pour je ne sais quelle

peccadille, avaient toutes les peines du monde à ne pas être emportés.

Tout cela ne nous empêcha pas de faire un excellent dîner, arrosé des

meilleurs vins, assaisonné des plus aimables propos, et aussi de

diaboliques épices indiennes qui feraient boire un hydrophobe. Le

lendemain, comme à cause du mauvais temps l'on n'avait pu mettre de

canot à la mer pour aller chercher des provisions fraîches à terre, nous

fîmes un dîner non moins délicat, mais qui avait cela de particulier,

que chaque mets portait une date assez reculée. Nous mangeâmes des

petits pois de 1836, du beurre frais de 1835, et de la crème de 1834,

tout cela d'une fraîcheur et d'une conservation miraculeuses. Le gros

temps dura deux jours, pendant lesquels je me promenai sur le pont, ne

me lassant pas d'admirer la propreté de ménagère hollandaise, le fini de

détails, le génie d'arrangement de ce prodige de l'esprit de l'homme

qu'on appelle tout simplement un vaisseau. Le cuivre des caronades

étincelait comme de l'or, les planches luisaient comme le palissandre du

meuble le mieux verni. Aussi, chaque matin, l'on procède à la toilette

du vaisseau, et, pleuvrait-il à verse, le pont n'en est pas moins lavé,

inondé, épongé, fauberdé avec le même scrupule et la même minutie.

Au bout de deux jours le vent tomba, et l'on nous conduisit à terre dans

un canot à dix rameurs.

Seulement mon habit noir, fortement imprégné d'eau de mer, ne put en

séchant reprendre son élasticité, et il resta toujours parsemé de micas

brillants, et roide comme une morue salée.

L'aspect de Cadix en venant du large est charmant. À la voir ainsi

étincelante de blancheur entre l'azur de la mer et l'azur du ciel, on

dirait une immense couronne de filigrane d'argent; le dôme de la

cathédrale, peint en jaune, semble une tiare de vermeil posée au milieu.

Les pots de fleurs, les volutes et les tourelles qui terminent les

maisons varient à l'infini la dentelure. Byron a merveilleusement

caractérisé la physionomie de Cadix en une seule touche:

«Brillante Cadix, qui t'élèves vers le ciel du milieu du bleu foncé

de la mer.»

Dans la même stance, le poète anglais émet sur la vertu des Caditanes

une opinion un peu leste qu'il était sans doute dans le droit d'avoir.

Quant à nous, sans agiter ici cette question délicate, nous nous

bornerons à dire qu'elles sont fort belles et d'un type particulier;

leur teint a cette blancheur de marbre poli qui fait si bien ressortir

la pureté des traits. Elles ont le nez moins aquilin que les Sévillanes,

le front petit, les pommettes peu saillantes, et se rapprochent tout à

fait de la physionomie grecque. Elles m'ont paru aussi plus grasses que

les autres Espagnoles, et d'une taille plus élevée. Tel est du moins le

résultat des observations que j'ai pu faire en me promenant au Salon,

sur la place de la Constitution et au théâtre, où, par parenthèse, je

vis jouer très-joliment le _Gamin de Paris_ (_el Piluelo de Paris_) par

une femme travestie, et danser des boléros avec beaucoup de feu et

d'entrain.

Voyage en Espagne · 第 28 / 31 段