Sur une place qui avoisine la _puerta de Triana_, je vis un spectacle

fort singulier. C'était une famille de bohémiens campés en plein air et

qui composait un groupe à faire les délices de Callot. Trois pieux

ajustés en triangle formaient une espèce de crémaillère rustique, qui

soutenait, au-dessus d'un grand feu éparpillé par le vent en langues de

flamme et en spirales de fumée, une marmite pleine de nourritures

bizarres et suspectes, comme Goya sait en jeter dans les chaudrons des

sorcières de Barahona. Auprès de ce foyer improvisé était assise une

gitana au profil busqué, basanée, cuivrée, nue jusqu'à la ceinture, ce

qui prouvait chez elle une absence complète de coquetterie; ses longs

cheveux noirs tombaient en broussaille sur son dos maigre et jaune et

sur son front couleur de bistre. À travers leurs mèches désordonnées

brillaient ces grands yeux orientaux faits de nacre et de jais, si

mystérieux et si contemplatifs, qu'ils relèvent jusqu'à la poésie la

physionomie la plus bestiale et la plus dégradée. Autour d'elle se

vautraient, en glapissant, trois ou quatre marmots dans l'état le plus

primitif, noirs comme des mulâtres, avec de gros ventres et des membres

grêles qui les faisaient ressembler plutôt à des quadrumanes qu'à des

bipèdes. Je doute que les petits Hottentots soient plus hideux et plus

sales. Cet état de nudité n'est pas rare et ne choque personne. On

rencontre souvent des mendiants qui n'ont pour vêtement qu'un lambeau de

couverture, un fragment de caleçon très-hasardeux; à Grenade et à

Malaga, j'ai vu vaguer sur les places des gaillards de douze à quatorze

ans moins habillés qu'Adam à sa sortie du paradis terrestre. Le faubourg

de Triana est fréquent en rencontres de ce genre, car il contient

beaucoup de gitanos, gens qui ont les opinions les plus avancées en fait

de désinvolture; les femmes font de la friture en plein vent, et les

hommes s'adonnent à la contrebande, à la tonte des mulets, au

maquignonnage, etc., quand ils ne font pas pis.

La Cristina, le Guadalquivir, l'Alameda de Duque, Italica, l'Alcazar

more, sont sans doute des choses fort curieuses: mais la véritable

merveille de Séville est sa cathédrale, qui reste en effet un édifice

surprenant, même après la cathédrale de Burgos, de Tolède et la mosquée

de Cordoue. Le chapitre qui en ordonna la construction résuma son plan

dans cette phrase: «Élevons un monument qui fasse croire à la postérité

que nous étions fous.» À la bonne heure, voilà un programme large et

bien entendu; ayant ainsi carte blanche, les artistes firent des

prodiges, et les chanoines, pour accélérer l'achèvement de l'édifice,

abandonnèrent toutes leurs rentes, ne se réservant que le strict

nécessaire pour vivre. Ô trois fois saints chanoines! dormez doucement

sous votre dalle, à l'ombre de votre cathédrale chérie, tandis que votre

âme se prélasse au paradis dans une stalle probablement moins bien

sculptée que celle de votre choeur!

Les pagodes indoues les plus effrénées et les plus monstrueusement

prodigieuses n'approchent pas de la cathédrale de Séville. C'est une

montagne creuse, une vallée renversée; Notre-Dame de Paris se

promènerait la tête haute dans la nef du milieu, qui est d'une élévation

épouvantable; des piliers gros comme des tours, et qui paraissent frêles

à faire frémir, s'élancent du sol ou retombent des voûtes comme les

stalactites d'une grotte de géants. Les quatre nefs latérales, quoique

moins hautes, pourraient abriter des églises avec leur clocher. Le

_retablo_, ou maître-autel, avec ses escaliers, ses superpositions

d'architectures, ses files de statues entassées par étage, est à lui

seul un édifice immense; il monte presque jusqu'à la voûte. Le cierge

pascal, grand comme un mât de vaisseau, pèse deux mille cinquante

livres. Le chandelier de bronze qui le supporte est une espèce de

colonne de la place Vendôme; il est copié sur le chandelier du temple de

Jérusalem, ainsi qu'on le voit figurer sur les bas-reliefs de l'arc de

Titus; tout est dans cette proportion grandiose. Il se brûle par an,

dans la cathédrale, vingt mille livres de cire et autant d'huile; le vin

qui sert à la consommation du saint sacrifice s'élève à la quantité

effrayante de dix-huit mille sept cent cinquante litres. Il est vrai que

l'on dit chaque jour cinq cents messes aux quatre-vingts autels! Le

catafalque qui sert pendant la semaine sainte, et qu'on appelle le

_monument_, a près de cent pieds de haut. Les orgues, d'une proportion

gigantesque, ont l'air des colonnades basaltiques de la caverne de

Fingal, et pourtant les ouragans et les tonnerres qui s'échappent de

leurs tuyaux, gros comme des canons de siège, semblent des murmures

mélodieux, des gazouillements d'oiseaux et de séraphins sous ces ogives

colossales. On compte quatre-vingt-trois fenêtres à vitraux de couleur

peints d'après des cartons de Michel-Ange, de Raphaël, de Durer, de

Pérégrino, de Tibaldi et de Lucas Cambiaso; les plus anciens et les plus

beaux ont été exécutés par Arnold de Flandre, célèbre peintre verrier.

Les derniers, qui datent de 1819, montrent combien l'art a dégénéré

depuis ce glorieux XVIe siècle, époque climatérique du monde, où la

plante-homme a porté ses plus belles fleurs et ses fruits les plus

savoureux. Le choeur, de style gothique, est enjolivé de tourelles, de

flèches, de niches découpées à jour, de figurines, de feuillages,

immense et minutieux travail qui confond l'imagination et ne peut plus

se comprendre de nos jours. L'on reste vraiment atterré en présence de

pareilles oeuvres, et l'on se demande avec inquiétude si la vitalité se

retire chaque siècle du monde vieillissant. Ce prodige de talent, de

patience et de génie, porte du moins le nom de son auteur, et

l'admiration trouve sur qui se fixer. Sur l'un des panneaux du côté de

l'Évangile est tracée cette inscription: _Este coro fizo Nufro Sanchey

entallador que Dios haya año de 1475_; «Nufro Sanchez, sculpteur, que

Dieu ait en sa garde, fit ce choeur en 1475.»

Essayer de décrire l'une après l'autre les richesses de la cathédrale

serait une insigne folie: il faudrait une année tout entière pour la

visiter à fond, et l'on n'aurait pas encore tout vu; des volumes ne

suffiraient pas à en faire seulement le catalogue. Les sculptures en

pierre, en bois, en argent, de Juan de Arfé, de Joan Millan, de

Montañes, de Roldan; les peintures de Murillo, de Zurbaran, de Pierre

Campana, de Roëlas, de don Luiz de Villegas, des Herrera vieux et jeune,

de Juan Valdès, de Goya, encombrent les chapelles, les sacristies, les

salles capitulaires. L'on est écrasé de magnificences, rebuté et soûl de

chefs-d'oeuvre, on ne sait plus où donner de la tête; le désir et

l'impossibilité de tout voir vous causent des espèces de vertiges

fébriles; l'on ne veut rien oublier, et l'on sent à chaque minute un nom

qui vous échappe, un linéament qui se trouble dans votre cerveau, un

tableau qui en remplace un autre. L'on fait à sa mémoire des appels

désespérés, on recommande à ses yeux de ne pas perdre un regard; le

moindre repos, les heures des repas et du sommeil, vous semblent des

vols que vous vous faites, car l'impérieuse nécessité vous entraîne; et

bientôt il va falloir partir, le feu flambe déjà sous la chaudière du

bateau à vapeur, l'eau siffle et bout, les cheminées dégorgent leur

blanche fumée; demain vous quitterez toutes ces merveilles pour ne plus

les revoir sans doute!

Ne pouvant parler de tout, je me bornerai à mentionner le _Saint Antoine

de Padoue_ de Murillo, qui orne la chapelle du baptistère. Jamais la

magie de la peinture n'a été poussée plus loin. Le saint en extase est à

genoux au milieu de la cellule, dont tous les pauvres détails sont

rendus avec cette réalité vigoureuse qui caractérise l'école espagnole.

À travers la porte entr'ouverte, l'on aperçoit un de ces longs cloîtres

blancs en arcades si favorables à la rêverie. Le haut du tableau, noyé

d'une lumière blonde, transparente, vaporeuse, est occupé par des

groupes d'anges d'une beauté vraiment idéale. Attiré par la force de la

prière, l'Enfant Jésus descend de nuée en nuée et va se placer entre les

bras du saint personnage, dont la tête est baignée d'effluves

rayonnantes et se renverse dans un spasme de volupté céleste. Je mets ce

tableau divin au-dessus de la _Sainte Élisabeth de Hongrie pansant un

teigneux_ que l'on voit à l'Académie de Madrid, au-dessus de _Moïse_,

au-dessus de toutes les vierges et des enfants du maître, si beaux et si

purs qu'ils soient. Qui n'a pas vu le _Saint Antoine de Padoue_ ne

connaît pas le dernier mot du peintre de Séville; c'est comme ceux qui

s'imaginent connaître Rubens et qui n'ont pas vu la _Madeleine

d'Anvers_.

Tous les genres d'architecture sont réunis à la cathédrale de Séville.

Le gothique sévère, le style de la renaissance, celui que les Espagnols

appellent _plateresco_ ou d'orfèvrerie, et qui se distingue par une

folie d'ornements et d'arabesques incroyables, le rococo, le grec et le

romain, rien n'y manque, car chaque siècle a bâti sa chapelle, son

_retablo_, avec le goût qui lui était particulier, et l'édifice n'est

même pas tout à fait terminé. Plusieurs des statues qui remplissent les

niches des portails, et qui représentent des patriarches, des apôtres,

des saints, des archanges, sont en terre cuite seulement et placées là

comme d'une manière provisoire. Du côté de la cour de _los Naranjeros_,

au sommet du portail inachevé, s'élève la grue de fer, symbole indiquant

que l'édifice n'est pas terminé, et sera repris plus tard. Cette potence

figure aussi au faîte de l'église de Beauvais; mais quel jour le poids

d'une pierre de taille lentement hissée dans l'air par les travailleurs

revenus fera-t-il grincer sa poulie rouillée depuis des siècles? Jamais

peut-être; car le mouvement ascensionnel du catholicisme s'est arrêté,

et la sève qui faisait pousser de terre cette floraison de cathédrales

ne monte plus du tronc aux rameaux. La foi, qui ne doute de rien, avait

écrit les premières strophes de tous ces grands poëmes de pierre et de

granit; la raison, qui doute de tout, n'a pas osé les achever. Les

architectes du moyen âge sont des espèces de Titans religieux qui

entassent Pélion sur Ossa, non pas pour détrôner le Dieu tonnant, mais

pour admirer de plus près la douce figure de la Vierge-Mère souriant à

l'Enfant Jésus. De notre temps, où tout est sacrifié à je ne sais quel

bien-être grossier et stupide, l'on ne comprend plus ces sublimes

élancements de l'âme vers l'infini, traduits en aiguilles, en flèches,

en clochetons, en ogives, tendant au ciel leurs bras de pierre, et se

joignant, par-dessus la tête du peuple prosterné, comme de gigantesques

mains qui supplient. Tous ces trésors enfouis sans rien rapporter font

hausser de pitié les épaules aux économistes. Le peuple aussi commence à

calculer combien vaut l'or du ciboire; lui qui naguère n'osait lever les

yeux sur le blanc soleil de l'hostie, il se dit que des morceaux de

cristal remplaceraient parfaitement les diamants et les pierreries de

l'ostensoir; l'église n'est plus guère fréquentée que par les voyageurs,

les mendiants et d'horribles vieilles, d'atroces dueñas vêtues de noir,

aux regards de chouette, au sourire de tête de mort, aux mains

d'araignée, qui ne se meuvent qu'avec un cliquetis d'os rouillés, de

médailles et de chapelets, et, sous prétexte de demander l'aumône, vous

murmurent je ne sais quelles effroyables propositions de cheveux noirs,

de teints vermeils, de regards brûlants et de sourires toujours en

fleur. L'Espagne elle-même n'est plus catholique!

La Giralda, qui sert de campanile à la cathédrale et domine tous les

clochers de la ville, est une ancienne tour moresque élevée par un

architecte arabe nommé Geber ou Guever, inventeur de l'algèbre, à

laquelle il a donné son nom. L'effet en est charmant et d'une grande

originalité; la couleur rose de la brique, la blancheur de la pierre

dont elle est bâtie, lui donnent un air de gaieté et de jeunesse en

contraste avec la date de sa construction qui remonte à l'an 1000, un

âge fort respectable auquel une tour peut bien se permettre quelque ride

et se passer d'avoir le teint frais. La Giralda, telle qu'elle est

aujourd'hui, n'a pas moins de trois cent cinquante pieds de haut et

cinquante de large sur chaque face; les murailles sont lisses jusqu'à

une certaine élévation, où commencent des étages de fenêtres moresques

avec balcons, trèfles et colonnettes de marbre blanc, encadrés dans de

grands panneaux de briques en losange; la tour se terminait autrefois

par un toit de carreaux vernis de différentes couleurs que surmontait

une barre de fer ornée de quatre pommes de métal doré d'une prodigieuse

grosseur. Ce couronnement fut détruit en 1568 par l'architecte Francisco

Ruiz, qui fit monter de cent pieds encore, dans la pure lumière du ciel,

la fille du More Guever, pour que sa statue de bronze pût regarder

par-dessus les sierras et causer de plain-pied avec les anges qui

passent. Bâtir un clocher sur une tour, c'était se conformer de tout

point aux intentions de cet admirable chapitre dont nous avons parlé, et

qui désirait passer pour fou aux yeux de la postérité. L'oeuvre de

Francisco Ruiz se compose de trois étages dont le premier est percé de

fenêtres, dans l'embrasure desquelles sont suspendues les cloches; le

second, entouré d'une balustrade découpée à jour, porte sur chacune des

faces de sa corniche ces mots: _Turris fortissima nomen Domini_; le

troisième est une espèce de coupole ou de lanterne sur laquelle tourne

une gigantesque figure de la Foi, de bronze doré, tenant une palme d'une

main et un étendard de l'autre, qui sert de girouette et justifie le nom

de Giralda porté par la tour. Cette statue est de Barthélémy Morel. On

la voit d'excessivement loin, et quand elle scintille à travers l'azur,

aux rayons du soleil, elle semble véritablement un séraphin flânant dans

l'air.

On monte à la Giralda par une suite de rampes sans degrés, si douces et

si faciles, que deux hommes à cheval pourraient aisément gravir de front

jusqu'au sommet, où l'on jouit d'une vue admirable. Séville est à vos

pieds, étincelante de blancheur, avec ses clochers et ses tours, qui

font d'impuissants efforts pour se hausser jusqu'à la ceinture de

briques roses de la Giralda. Plus loin s'étend la plaine, où le

Guadalquivir promène la moire de son cours; l'on aperçoit Santi-Ponce,

Algaba et autres villages. Au dernier plan apparaît la chaîne de la

Sierra-Morena aux dentelures nettement coupées, malgré l'éloignement,

tant est grande la transparence de l'air dans cet admirable pays. De

l'autre côté se hérissent les sierras de Gibrain, de Zaara et de Moron,

nuancées des plus riches teintes du lapis-lazuli et de l'améthyste;

admirable panorama criblé de lumière, inondé de soleil et d'une

splendeur éblouissante.

Une grande quantité de tronçons de colonnes taillées en manière de

bornes, et réunies entre elles par des chaînes, à l'exception de

quelques espaces laissés libres pour la circulation, entourent la

cathédrale. Quelques-unes de ces colonnes sont antiques, et proviennent,

soit des ruines d'Italica, soit des débris de l'ancienne mosquée dont

l'église actuelle occupe la place, et dont il ne reste plus que la

Giralda, quelques pans de mur, un ou deux arcs dont l'un sert de porte à

la cour des orangers. La _Lonja_ (bourse) du commerce, grand bâtiment

carré d'une régularité parfaite, bâti par ce lourd et pesant Herrera,

architecte de l'ennui, à qui l'on doit l'Escurial, le monument le plus

triste qui soit au monde, est aussi entourée de bornes semblables.

Isolée de tous côtés et présentant quatre façades pareilles, la Lonja

est située entre la cathédrale et l'Alcazar. On y conserve les archives

d'Amérique, les correspondances de Christophe Colomb, de Pizarre et de

Fernand Cortez; mais tous ces trésors sont gardés par des dragons si

farouches, qu'il a fallu nous contenter de l'extérieur des cartons et

des dossiers arrangés dans des armoires d'acajou, comme des paquets de

mercerie. Il serait facile cependant de mettre sous verre cinq ou six

des plus précieux autographes, et de les offrir à la curiosité bien

légitime des voyageurs.

L'Alcazar, ou ancien palais des rois mores, quoique fort beau et digne

de sa réputation, n'a rien qui surprenne lorsqu'on a déjà vu l'Alhambra

de Grenade. Ce sont toujours les petites colonnes de marbre blanc, les

chapiteaux peints et dorés, les arcades en coeur, les panneaux

d'arabesques entrelacées de légendes du Coran, les portes de cèdre et de

mélèze, les coupoles à stalactites, les fontaines brodées de sculptures

qui peuvent différer à l'oeil, mais dont la description ne peut rendre le

détail infini et la délicatesse minutieuse. La salle des Ambassadeurs,

dont les magnifiques portes subsistent dans toute leur intégrité, est

peut-être plus belle et plus riche que celle de Grenade; malheureusement

l'on a eu l'idée de profiter de l'intervalle des colonnettes qui

soutiennent le plafond pour y loger une suite de portraits des rois

d'Espagne depuis les temps les plus reculés de la monarchie jusqu'à nos

jours. Rien au monde n'est plus ridicule. Les anciens rois, avec leurs

cuirasses et leurs couronnes d'or, font encore une figure passable; mais

les derniers, poudrés à blanc, en uniforme moderne, produisent l'effet

le plus grotesque; je n'oublierai jamais une certaine reine avec des

lunettes sur le nez et un petit chien sur les genoux, qui doit se

trouver là bien dépaysée. Les bains dits de Maria Padilla, maîtresse du

roi don Pèdre, qui habita l'Alcazar, sont encore tels qu'ils étaient au

temps des Arabes. Les voûtes de la salle des étuves n'ont pas subi la

plus légère altération; Charles-Quint, comme à l'Alhambra de Grenade, a

laissé à l'Alcazar de Séville de trop nombreuses traces de son passage.

Cette manie de bâtir un palais dans un autre est des plus funestes et

des plus communes, et ce qu'elle a détruit de monuments historiques pour

leur substituer d'insignifiantes constructions est à jamais regrettable.

L'enceinte de l'Alcazar renferme des jardins dessinés dans le vieux goût

français, avec des ifs taillés dans les formes les plus bizarres et les

plus tourmentées.

Puisque nous sommes en train de visiter les monuments, entrons quelques

instants à la manufacture de tabac qui est à deux pas. Ce vaste

bâtiment, très-bien approprié à son usage, renferme une grande quantité

de machines à râper, à hacher et triturer le tabac, qui font le bruit

d'une multitude de moulins, et sont mises en activité par deux ou trois

cents mules. C'est là que se fabrique _el polbo sevillano_, poussière

impalpable, pénétrante, d'une couleur jaune d'or, dont les marquis de la

régence aimaient à saupoudrer leurs jabots de dentelle: la force et la

volatilité de ce tabac sont telles, que l'on éternue dès le seuil des

salles dans lesquelles on le prépare. Il se débite par livre et

demi-livre dans des boîtes de fer-blanc. L'on nous conduisit aux

ateliers où se roulent les cigares en feuilles. Cinq ou six cents femmes

sont employées à cette préparation. Quand nous mîmes le pied dans leur

salle, nous fûmes assaillis par un ouragan de bruits: elles parlaient,

chantaient et se disputaient toutes à la fois. Je n'ai jamais entendu un

vacarme pareil. Elles étaient jeunes pour la plupart, et il y en avait

de fort jolies. Le négligé extrême de leur toilette permettait

d'apprécier leurs charmes en toute liberté. Quelques-unes portaient

résolûment à l'angle de leur bouche un bout de cigare avec l'aplomb d'un

officier de hussards; d'autres, ô muse, viens à mon aide! d'autres...

chiquaient comme de vieux matelots, car on leur laisse prendre autant de

tabac qu'elles en peuvent consommer sur place. Elles gagnent de quatre à

six réaux par jour. La _cigarera_ de Séville est un type, comme la

_manola_ de Madrid. Il faut la voir, le dimanche ou les jours de courses

de taureaux, avec sa basquine frangée d'immenses volants, ses manches

garnies de boutons de jais, et le _puro_ dont elle aspire la fumée, et

qu'elle passe de temps à autre à son galant.

Pour en finir avec toutes ces architectures, allons faire une visite au

célèbre hospice de la Caridad, fondé par le fameux don Juan de Marana,

qui n'est nullement un être fabuleux, comme on pourrait le croire. Un

hospice fondé par don Juan! Eh mon Dieu! oui. Voici comment la chose

arriva. Une nuit don Juan, sortant d'une orgie, rencontra un convoi qui

se rendait à l'église de Saint-Isidore: pénitents noirs masqués, cierges

de cire jaune, quelque chose de plus lugubre et de plus sinistre qu'un

enterrement ordinaire. «Quel est ce mort? Est-ce un mari tué en duel par

l'amant de sa femme, un honnête père qui tardait trop à lâcher son

héritage?» fit le don Juan échauffé par le vin.--Ce mort, lui répondit

un des porteurs du cercueil, n'est autre que le seigneur don Juan de

Marana, dont nous allons célébrer le service; venez et priez avec, nous

pour lui.» Don Juan, s'étant approché, reconnut à la lueur des torches

(car en Espagne on porte les morts la face découverte) que le cadavre

avait sa ressemblance, et n'était autre que lui-même. Il suivit sa

propre bière dans l'église, et récita les prières avec les moines

mystérieux, et le lendemain on le trouva évanoui sur les dalles du

choeur. Cet événement lui fit une telle impression, qu'il renonça à sa

vie endiablée, prit l'habit religieux et fonda l'hôpital en question, où

il mourut presque en odeur de sainteté. La Caridad renferme des Murillo

de la plus grande beauté: le _Moïse frappant le rocher_, la

_Multiplication des pains_, immenses compositions de la plus riche

ordonnance, le _Saint Jean-de-Dieu_ portant un mort et soutenu par un

ange, chef-d'oeuvre de couleur et de clair-obscur. C'est là que se trouve

le tableau de Juan Valdès, connu sous le nom de _los Dos Cadaveres_,

bizarre et terrible peinture auprès de laquelle les plus noires

conceptions de Young peuvent passer pour de joviales facéties.

La place des Taureaux était fermée à notre grand regret, car les courses

de Séville sont, à ce que prétendent les _aficionados_, les plus

brillantes de l'Espagne. Cette place offre la singularité de n'être que

demi-circulaire, du moins pour ce qui regarde les loges, car l'arène est

ronde. On dit qu'un violent orage abattit tout ce côté, qui depuis ne

fut pas relevé. Cette disposition ouvre une merveilleuse perspective sur

la cathédrale, et forme un des plus beaux tableaux qu'on puisse

imaginer, surtout quand les gradins sont peuplés d'une foule

étincelante, diaprée des plus vives couleurs. Ferdinand VII avait fondé

à Séville un conservatoire de tauromachie, où l'on exerçait les élèves

d'abord sur des taureaux de carton, puis sur des _novillos_ avec des

boules aux cornes, et enfin sur des taureaux sérieux, jusqu'à ce qu'ils

fussent dignes de paraître en public. J'ignore si la révolution a

respecté cette institution royale et despotique.--Notre espérance déçue,

il ne nous restait plus qu'à partir; nos places étaient retenues sur le

bateau à vapeur de Cadix, et nous nous embarquâmes au milieu des pleurs,

des cris et des hurlements des maîtresses ou femmes légitimes des

soldats qui changeaient de garnison et faisaient route avec nous. Je ne

sais pas si ces douleurs étaient sincères, mais jamais désespoirs

antiques, désolations de femmes juives au jour de captivité, ne se

laissèrent aller à de telles violences!

XV.

CADIX.--VISITE AU BRICK LE VOLTIGEUR.--LES RATEROS.--JÉRÈS.--COURSES DE

TAUREAUX EMBOLADOS.--LE BATEAU À

VAPEUR.--GIBRALTAR.--CARTHAGÈNE.--VALENCE.--LA LONJA DE SEDA.--LE

COUVENT DE LA MERCED.--LES VALENCIENS.--BARCELONE.--RETOUR.

Après les voyages à dos de mulet, à cheval, en charrette, en galère, le

bateau à vapeur nous parut quelque chose de miraculeux dans le goût du

tapis magique de Fortunatus ou du bâton d'Abaris. Dévorer l'espace avec

la rapidité de la flèche, et cela sans peine, sans fatigue, sans

secousse, en se promenant sur le pont et en voyant défiler devant soi

les longues bandes du rivage, malgré les caprices du vent et de la

marée, est assurément une des plus belles inventions de l'esprit humain.

Pour la première fois peut-être, je trouvai que la civilisation avait

son bon côté, je n'ai pas dit son beau côté, car tout ce qu'elle produit

est malheureusement entaché de laideur, et trahit par là son origine

compliquée et diabolique. Auprès d'un navire à voiles, le bateau à

vapeur, tout commode qu'il est, paraît hideux. L'un a l'air d'un cygne

épanouissant ses ailes blanches au souffle de la brise, et l'autre d'un

poêle qui se sauve à toutes jambes, à cheval sur un moulin.

Voyage en Espagne · 第 27 / 31 段