d'étoiles, les fenêtres découpées et garnies de grillages qui tamisent
doucement le jour, la galerie de colonnettes à trèfles, les plaques de
mosaïques en verres de couleur, les versets du Coran en lettres de
cristal doré, qui serpentent à travers les ornements et les arabesques
les plus gracieusement compliqués, forment un ensemble d'une richesse,
d'une beauté, d'une élégance féerique, dont l'équivalent ne se rencontre
que dans les _Mille et une Nuits_, et qui n'a rien à envier à aucun art.
Jamais lignes ne furent mieux choisies, couleurs mieux combinées: les
gothiques même, dans leurs plus fins caprices, dans leurs plus
précieuses orfèvreries, ont quelque chose de souffreteux, d'émacié, de
malingre, qui sent la barbarie et l'enfance de l'art. L'architecture du
_Mirah_ montre au contraire une civilisation arrivée à son plus haut
développement, un art à son période culminant; au delà, il n'y a plus
que la décadence. La proportion, l'harmonie, la richesse et la grâce,
rien n'y manque. De cette chapelle, l'on entre dans un petit sanctuaire
excessivement orné, dont le plafond est fait d'un seul bloc de marbre
creusé en conque et ciselé avec une délicatesse infinie. C'était là
probablement le saint des saints, l'endroit formidable et sacré où la
présence de Dieu est plus sensible qu'ailleurs.
Une autre chapelle, appelée _capilla de los reyesmoros_, où les califes
faisaient leurs prières séparés de la foule des croyants, offre aussi
des détails curieux et charmants: mais elle n'a pas eu le même bonheur
que le _Mirah_, et ses couleurs ont disparu sous une ignoble chemise de
chaux.
Les sacristies regorgent de trésors: ce ne sont qu'ostensoirs
étincelants de pierreries, châsses d'argent d'un poids énorme, d'un
travail inouï, et grandes comme de petites cathédrales, chandeliers,
crucifix d'or, chapes brodées de perles: un luxe plus que royal et tout
à fait asiatique.
Comme nous nous apprêtions à sortir, le bedeau qui nous servait de guide
nous conduisit mystérieusement dans un recoin obscur, et nous fit
remarquer pour curiosité suprême un crucifix qu'on prétend avoir été
creusé avec l'ongle par un prisonnier chrétien sur une colonne de
porphyre au pied de laquelle il était enchaîné. Pour constater
l'authenticité de l'histoire, il nous montra la statue du pauvre captif
placée à quelques pas de là. Sans être plus voltairien qu'il ne le faut
en fait de légende, je ne puis m'empêcher de penser qu'autrefois l'on
avait des ongles diablement durs, ou que le porphyre était bien tendre.
Ce crucifix n'est d'ailleurs pas le seul; il en existe un second sur une
autre colonne, mais beaucoup moins bien formé. Le bedeau nous fit voir
aussi une énorme défense d'ivoire suspendue au milieu d'une coupole par
des chaînes de fer, et qui semblait la trompe de chasse de quelque géant
sarrasin, de quelque Nemrod d'un monde disparu; cette défense
appartient, dit-on, à l'un des éléphants employés à porter les matériaux
pendant la construction de la mosquée. Satisfaits de ses explications et
de sa complaisance, nous lui donnâmes quelques piécettes, générosité qui
parut déplaire beaucoup à l'ancien ami de José Maria, qui nous avait
accompagnés, et lui arracha cette phrase un peu hérétique: «Ne
vaudrait-il pas mieux donner cet argent à un brave bandit qu'à un
méchant sacristain?»
En sortant de la cathédrale, nous nous arrêtâmes quelques instants
devant un joli portail gothique qui sert de façade à l'hospice des
Enfants-Trouvés. On l'admirerait partout ailleurs, mais ce voisinage
formidable l'écrase.
La cathédrale visitée, rien ne nous retenait plus à Cordoue, dont le
séjour n'est pas des plus récréatifs. Le seul divertissement que puisse
y prendre un étranger est d'aller se baigner au Guadalquivir, ou se
faire raser dans une des nombreuses boutiques de barbier qui avoisinent
la mosquée, opération qu'accomplit avec beaucoup de dextérité, à l'aide
d'un rasoir énorme, un petit frater juché sur le dossier du grand
fauteuil de chêne où l'on vous fait asseoir.
La chaleur était intolérable, car elle se compliquait d'un incendie. La
moisson venait de finir, et c'est l'usage en Andalousie de brûler le
chaume lorsque les gerbes sont rentrées, afin que les cendres
fertilisent la terre. La campagne flambait à trois ou quatre lieues à la
ronde, et le vent, qui se grillait les ailes en passant sur cet océan de
flamme, nous apportait des bouffées d'air chaud comme celui qui
s'échappe des bouches de poêles: nous étions dans la position de ces
scorpions que les enfants entourent d'un cercle de copeaux auxquels ils
mettent le feu, et qui sont forcés de faire une sortie désespérée, ou de
se suicider en retournant leur aiguillon contre eux-mêmes. Nous
préférâmes le premier moyen.
La galère dans laquelle nous étions venus nous ramena par le même chemin
jusqu'à Ecija, où nous demandâmes une calessine pour nous rendre à
Séville. Le conducteur, nous ayant vus tous les deux, nous trouva trop
grands, trop forts et trop lourds pour nous emmener, et fit toute sorte
de difficultés. Nos malles étaient, disait-il, d'un poids si excessif,
qu'il faudrait quatre hommes pour les soulever, et qu'elles feraient
immédiatement rompre sa voiture. Nous détruisîmes cette dernière
objection en plaçant tout seuls et avec la plus grande aisance les
malles ainsi calomniées sur l'arrière de la calessine. Le drôle n'ayant
plus d'objections à faire, se décida enfin à partir.
Des terrains plats ou vaguement ondulés, plantés d'oliviers, dont la
couleur grise est encore affadie par la poussière, des steppes
sablonneuses où s'arrondissent de loin en loin, comme des verrues
végétales, des boules de verdure noirâtres, voilà les seuls objets qui
s'offrent à vos regards pendant plusieurs lieues.
À la Luisiana, toute la population était étendue devant les portes et
ronflait à la belle étoile. Notre voiture faisait lever des files de
dormeurs qui se rangeaient contre le mur en grommelant et en nous
prodiguant toutes les richesses du vocabulaire andalou. Nous soupâmes
dans une _posada_ d'assez mauvaise mine, plus garnie de fusils et de
tromblons que d'ustensiles de ménage. Des chiens monstrueux suivaient
tous nos mouvements avec obstination, et ne semblaient attendre qu'un
signe pour nous déchirer à belles dents. L'hôtesse avait l'air
extrêmement surpris de la tranquillité vorace avec laquelle nous
dépêchions notre omelette aux tomates. Elle semblait trouver ce repas
superflu, et regretter une nourriture qui ne nous profiterait pas.
Cependant, malgré les apparences sinistres du lieu, nous ne fûmes pas
égorgés, et l'on eut la clémence de nous laisser continuer notre route.
Le sol devenait de plus en plus sablonneux, et les roues de la calessine
s'enfonçaient jusqu'aux moyeux dans des terrains mouvants. Nous
comprîmes alors pourquoi notre voiturin s'inquiétait si fort de notre
pesanteur spécifique. Pour soulager le cheval, nous mîmes pied à terre,
et vers minuit, après avoir suivi un chemin qui escaladait en zigzag les
plans escarpés d'une montagne, nous arrivâmes à Cormana, lieu de notre
couchée. Des fours, où l'on brûlait de la chaux, jetaient sur cette
rampe de rochers de longs reflets rougeâtres qui produisaient des effets
à la Rembrandt d'une puissance et d'un pittoresque admirables.
La chambre que l'on nous donna était ornée de mauvaises lithographies
coloriées représentant différents épisodes de la révolution de juillet,
la prise de l'Hôtel de Ville, etc. Cela nous fit plaisir, et nous
attendrit presque: c'était comme un petit morceau de France encadré et
suspendu au mur. Cormana, que nous eûmes à peine le temps de regarder en
remontant dans la voilure, est une petite ville blanche comme de la
crème, à laquelle les campaniles et les tours d'un ancien couvent de
religieuses carmélites donnent une tournure assez pittoresque: voilà
tout ce que nous en pouvons dire.
À partir de Cormana, les plantes grasses, les cactus et les aloès, qui
nous avaient abandonnés, reparurent plus hérissés et plus féroces que
jamais. Le paysage était moins nu, moins aride, plus accidenté, la
chaleur avait perdu un peu de son intensité. Bientôt nous atteignîmes
Alcala de los Panaderos, célèbre par la bonté de son pain, ainsi que
l'indique son nom, et ses courses de _novillos_ (jeunes taureaux), où se
rendent les _aficionados_ de Séville pendant les vacances de la place.
Alcala de los Panaderos est très-bien située au fond d'une petite vallée
où serpente une rivière; elle a pour abri un coteau où s'élèvent encore
les ruines d'un ancien palais moresque. Nous approchions de Séville. En
effet, la Giralda ne tarda pas à montrer à l'horizon d'abord sa lanterne
à jour, ensuite sa tour carrée; quelques heures après nous passions sous
la porte de Cormana, dont l'arc encadrait un fond de lumière poudroyante
où se croisaient, dans des flots de vapeur dorée, des galères, des ânes,
des mules et des chariots à boeuf, les uns allant, les autres venant. Un
superbe aqueduc, d'une physionomie romaine, élevait à gauche de la route
ses arcades de pierre; de l'autre coté s'alignaient des maisons de plus
en plus rapprochées; nous étions à Séville.
XIV.
SÉVILLE.--LA CHISTINA.--LA TORRE DEL ORO.--ITALICA.--LA CATHÉDRALE.--LA
GIRALDA.--EL POLHO SEVILLANO.--LA CARIDAD ET DON JUAN DE MARANA.
Il existe sur Séville un proverbe espagnol très-souvent cité:
Quien no ha visto a Sevilla
No ha visto a maravilla.
Nous avouons en toute humilité que ce proverbe nous paraîtrait plus
juste, appliqué à Tolède, à Grenade, qu'à Séville, où nous ne trouvons
rien de particulièrement merveilleux, si ce n'est la cathédrale.
Séville est située sur le bord du Guadalquivir, dans une large plaine,
et c'est de là que lui vient son nom d'Hispalis, qui veut dire terre
plate en carthaginois, s'il faut en croire Arias Montano et Samuel
Bochart. C'est une ville vaste, diffuse, toute moderne, gaie, riante,
animée, et qui doit, en effet, sembler charmante à des Espagnols. On ne
saurait trouver un contraste plus parfait avec Cordoue. Cordoue est une
ville morte, un ossuaire de maisons, une catacombe à ciel ouvert, sur
qui l'abandon tamise sa poussière blanchâtre; les rares habitants qui se
montrent au détour des ruelles ont l'air d'apparitions qui se sont
trompées d'heure. Séville, au contraire, a toute la pétulance et le
bourdonnement de la vie: une folle rumeur plane sur elle à tout instant
du jour; à peine prend-elle le temps de faire sa sieste. Hier l'occupe
peu, demain encore moins, elle est toute au présent; le souvenir et
l'espérance sont le bonheur des peuples malheureux, et Séville est
heureuse: elle jouit, tandis que sa soeur Cordoue, dans le silence et la
solitude, semble rêver gravement d'Abdérame, du grand capitaine et de
toutes ses splendeurs évanouies, phares brillants dans la nuit du passé,
et dont elle n'a plus que la cendre.
Le badigeon, au grand désappointement des voyageurs et des antiquaires,
règne en souverain à Séville; les maisons mettent trois, quatre fois par
an des chemises de chaux, ce qui leur donne un air de soin et de
propreté, mais dérobe aux investigations les restes des sculptures
arabes et gothiques qui les ornaient anciennement. Rien n'est moins
varié que ces réseaux de rues, où l'oeil n'aperçoit que deux teintes:
l'indigo du ciel et le blanc de craie des murailles, sur lesquelles se
découpent les ombres azurées des bâtiments voisins, car dans les pays
chauds les ombres sont bleues au lieu d'être grises, de façon que les
objets semblent éclairés d'un côté par le clair de lune et de l'autre
par le soleil; cependant l'absence de toute teinte sombre produit un
ensemble plein de vie et de gaieté. Des portes fermées par des grilles
laissent apercevoir à l'intérieur des _patios_ ornés de colonnes, de
pavés en mosaïques, de fontaines, de pots de fleurs, d'arbustes et de
tableaux. Quant à l'architecture extérieure, elle n'a rien de
remarquable; la hauteur des constructions dépasse rarement deux ou trois
étages, et à peine compterait-on une douzaine de façades intéressantes
pour l'art. Le pavé est en petits cailloux comme celui de toutes les
villes d'Espagne, mais il est rayé, en manière de trottoir, de bandes de
pierres plates assez larges sur lesquelles, la foule marche à la file;
le pas est toujours cédé aux femmes, en cas de rencontre, avec cette
exquise politesse naturelle aux Espagnols même de la plus basse classe.
Les femmes de Séville justifient leur réputation de beauté; elles se
ressemblent presque toutes, ainsi que cela arrive dans les races pures
et d'un type marqué: leurs yeux fendus jusqu'aux tempes, frangés de
longs cils bruns, ont un effet de blanc et de noir inconnu en France.
Lorsqu'une femme ou jeune fille passe près de vous, elle abaisse
lentement ses paupières, puis elle les relève subitement, vous décoche
en face un regard d'un éclat insoutenable, fait un tour de prunelle et
baisse de nouveau les cils. La bayadère Amany, lorsqu'elle dansait le
pas des Colombes, peut seule donner une idée de ces oeillades
incendiaires que l'Orient a léguées à l'Espagne; nous n'avons pas de
termes pour exprimer ce manège de prunelles: _ojear_ manque à notre
vocabulaire. Ces coups d'oeil d'une lumière si vive et si brusque, qui
embarrassent presque les étrangers, n'ont cependant rien de précisément
significatif, et se portent indifféremment sur le premier objet venu:
une jeune Andalouse regardera avec ces yeux passionnés une charrette qui
passe, un chien qui court après sa queue, des enfants qui jouent au
taureau. Les yeux des peuples du Nord sont éteints et vides à côté de
ceux-là; le soleil n'y a jamais laissé son reflet.
Des dents dont les canines sont très-pointues, et qui ressemblent pour
l'éclat à celles des jeunes chiens de Terre-Neuve, donnent au sourire
des jeunes femmes de Séville quelque chose d'arabe et de sauvage d'une
originalité extrême. Le front est haut, bombé, poli; le nez mince,
tendant un peu à l'aquilin; la bouche très-colorée. Malheureusement le
menton termine quelquefois par une courbe trop brusque un ovale
divinement commencé. Des épaules et des bras un peu maigres sont les
seules imperfections que l'artiste le plus difficile pourrait trouver
aux Sévillanes. La finesse des attaches, la petitesse des mains et des
pieds, ne laissent rien à désirer. Sans aucune exagération poétique, on
trouverait aisément à Séville des pieds de femme à tenir dans la main
d'un enfant. Les Andalouses sont très-fières de cette qualité, et se
chaussent en conséquence: de leurs souliers aux brodequins chinois la
distance n'est pas grande.
Con primor se calza el pié
Digno de regio tapiz.
Est un éloge aussi fréquent dans leurs romances que le teint de roses et
de lis dans les nôtres.
Ces souliers, ordinairement de satin, couvrent à peine les doigts, et
semblent n'avoir pas de quartier, étant garnis au talon d'un petit
morceau de ruban de la couleur du bas. Chez nous, une petite fille de
sept ou huit ans ne pourrait pas mettre le soulier d'une Andalouse de
vingt ans. Aussi ne tarissent-elles pas en plaisanteries sur les pieds
et les chaussures des femmes du Nord: avec les souliers de bal d'une
Allemande, on a fait une barque à six rameurs pour se promener sur le
Guadalquivir; les étriers de bois des _picadores_ pourraient servir de
pantoufles aux ladys, et mille autres _andaluzades_ de ce genre. J'ai
défendu de mon mieux les pieds des Parisiennes, mais je n'ai trouvé que
des incrédules. Malheureusement les Sévillanes ne sont restées
Espagnoles que de pied et de tête, par le soulier et la mantille; les
robes de couleurs à la française commencent à être en majorité. Les
hommes sont habillés comme des gravures de mode. Quelquefois cependant
ils portent de petites vestes blanches de basin avec le pantalon pareil,
la ceinture rouge et le chapeau andalou; mais cela est rare, et ce
costume est d'ailleurs assez peu pittoresque.
C'est à l'_Alameda del Duque_, où l'on va prendre l'air pendant les
entr'actes du théâtre, qui est tout voisin, et surtout à la Cristina,
qu'il est charmant de voir, entre sept et huit heures, parader et
manéger les jolies Sévillanes par petits groupes de trois ou quatre,
accompagnées de leurs galants en exercice ou en expectative. Elles ont
quelque chose de leste, de vif, de fringant, et piaffent plutôt qu'elles
ne marchent. La prestesse avec laquelle l'éventail s'ouvre et se ferme
sous leurs doigts, l'éclat de leur regard, l'assurance de leur allure,
la souplesse onduleuse de leur taille, leur donnent une physionomie
toute particulière. Il peut y avoir en Angleterre, en France, en Italie,
des femmes d'une beauté plus parfaite, plus régulière, mais assurément
il n'y en a pas de plus jolies ni de plus piquantes. Elles possèdent à
un haut degré ce que les Espagnols appellent _la sal_. C'est quelque
chose dont il est difficile de donner une idée en France, un composé de
nonchalance et de vivacité, de ripostes hardies et de façons enfantines,
une grâce, un piquant, un ragoût, comme disent les peintres, qui peut se
rencontrer en dehors de la beauté, et qu'on lui préfère souvent. Ainsi,
l'on dit en Espagne à une femme: «Que vous êtes salée, _salada!_» Nul
compliment ne vaut celui-là.
La Cristina est une superbe promenade sur les bords du Guadalquivir,
avec un salon pavé de larges dalles, entouré d'un immense canapé de
marbre blanc garni d'un dossier de fer, ombragé de platanes d'Orient,
avec un labyrinthe, un pavillon chinois, et toute sorte de plantations
d'arbres du Nord, de frênes, de cyprès, de peupliers, de saules, qui
font l'admiration des Andalous, comme des palmiers et des aloès feraient
celle des Parisiens.
Aux abords de la Cristina, des bouts de corde soufrés et enroulés à des
poteaux tiennent un feu toujours prêt à la disposition des fumeurs, de
sorte que l'on est délivré de l'obsession des gamins porteurs d'un
charbon qui vous poursuivent en criant: _Fuego!_ et qui rendent
insupportable le Prado de Madrid.
À cette promenade, tout agréable qu'elle est, je préfère cependant le
rivage même du fleuve, qui offre un spectacle toujours animé et
renouvelé sans cesse. Au milieu du courant, où l'eau est la plus
profonde, stationnent les bricks et les goélettes du commerce, à la
mâture élancée, aux cordages aériens, dont les traits se dessinent si
nettement en noir sur le fond clair du ciel. Des embarcations légères se
croisent en tout sens sur le fleuve. Quelquefois une barque emporte une
société de jeunes gens et de jeunes femmes qui descendent le fleuve en
jouant de la guitare et en chantant des _coplas_ dont la folle brise
disperse les rimes, et que les promeneurs applaudissent de la rive. La
_Torre del Oro_, espèce de tour octogone à trois étages en recul,
crénelée à la moresque, dont le pied baigne dans le Guadalquivir auprès
du débarcadère, et qui s'élance dans le bleu de l'air du milieu d'une
forêt de mâts et de cordages, termine heureusement la perspective de ce
côté. Cette tour, que les savants prétendent être de construction
romaine, se reliait autrefois à l'Alcazar par des pans de murailles que
l'on a démolis pour faire place à Cristina, et supportait, au temps des
Mores, une des extrémités de la chaîne de fer qui barrait le fleuve, et
dont l'autre bout allait s'attacher en face à des contre-forts en
maçonnerie. Le nom de _Torre del Oro_ lui vient, dit-on, de ce qu'on y
enfermait l'or apporté d'Amérique par les galions.
Nous allions là nous promener tous les soirs et regarder le soleil se
coucher derrière le faubourg de Triana, situé de l'autre côté du fleuve.
Un palmier du port le plus noble élevait dans l'air son disque de
feuilles comme pour saluer l'astre à son déclin. J'ai toujours beaucoup
aimé les palmiers et n'ai jamais pu en voir un sans me sentir transporté
dans un monde poétique et patriarcal, au milieu des féeries de l'Orient
et des magnificences de la Bible.
Le soir, comme pour nous ramener au sentiment de la réalité, en
regagnant la _Calle de la Sierpe_, où demeurait don César Bustamente,
notre hôte, dont la femme, née à Jérès, avait les plus beaux yeux et les
plus longs cheveux du monde, nous étions accostés par des gaillards
très-bien mis, de la tournure la plus convenable, avec lorgnon et chaîne
de montre, qui nous priaient de venir nous reposer et prendre des
rafraîchissements chez des personnes _muy finas, muy decentes_, qui les
avaient chargés de faire leurs invitations. Ces honnêtes gens semblèrent
d'abord fort étonnés de nos refus, et, s'imaginant que nous ne les
avions pas compris, ils entrèrent dans des détails plus explicites;
puis, voyant qu'ils perdaient leur temps, ils se contentèrent de nous
offrir des cigarettes et des Murillo, car, il faut vous le dire,
l'honneur et aussi la plaie de Séville, c'est Murillo. Vous n'entendez
prononcer que ce nom. Le moindre bourgeois, le plus mince abbé, possède
au moins trois cents Murillo du meilleur temps. Qu'est-ce que cette
croûte? c'est du Murillo genre vaporeux; et cette autre? un Murillo
genre chaud; et cette troisième? un Murillo genre froid. Murillo, comme
Raphaël, a trois manières, ce qui fait que toute espèce de tableau peut
lui être attribuée et laisse une admirable latitude aux amateurs qui
forment des galeries. À chaque coin de rue, on se heurte à l'angle d'un
cadre: c'est un Murillo de trente francs, qu'un Anglais vient toujours
d'acheter trente mille francs. «Regardez, seigneur cavalier, quel
dessin! quel coloris! C'est la _perla_, la _perlita_.» Que de perles
l'on m'a montrées qui ne valaient pas l'enchâssement et la bordure! Que
d'originaux qui n'étaient seulement pas des copies! Cela n'empêche pas
Murillo d'être un des plus admirables peintres de l'Espagne et du monde.
Mais nous voici loin des bords du Guadalquivir; revenons-y.
Un pont de bateaux réunit les deux rives et relie les faubourgs à la
ville. C'est par là qu'on passe pour aller visiter, près de Santi-Ponce,
les restes d'Halica, patrie du poète Silius Italieus, des empereurs
Trajan, Adrien et Théodose; on y voit un cirque en ruines et cependant
d'une forme encore assez distincte. Les caveaux où l'on renfermait les
bêtes féroces, les loges des gladiateurs, sont parfaitement
reconnaissables, ainsi que les corridors et les gradins. Tout cela est
bâti en ciment avec des cailloux noyés dans la pâte. Les revêtements de
pierre ont probablement été arrachés pour servir à des constructions
plus modernes, car Halica a longtemps été la carrière de Séville.
Quelques chambres ont été déblayées et servent d'asile, pendant les
heures brûlantes, à des troupeaux de cochons bleus qui se sauvent en
grognant entre les jambes des visiteurs, et sont aujourd'hui la seule
population de l'ancienne cité romaine. Le vestige le plus entier et le
plus intéressant qui reste de toute cette splendeur disparue est une
mosaïque de grande dimension, que l'on a entourée de murs et qui
représente des Muses et des Néréides. Lorsqu'on la ravive avec de l'eau,
ses couleurs sont encore fort brillantes, bien que par cupidité l'on en
ait arraché les pierres les plus précieuses. L'on a trouvé aussi, dans
les décombres, quelques fragments de statues d'un assez bon style, et
nul doute que des fouilles habilement dirigées n'amenassent des
découvertes importantes. Italica est à une lieue et demie environ de
Séville, et, avec une calessine, c'est une excursion que l'on peut faire
à son aise en une après-dînée, à moins que l'on ne soit un antiquaire
forcené, et que l'on ne veuille regarder une à une toutes les vieilles
pierres soupçonnées d'inscriptions.
La _puerta de Triana_ a aussi des prétentions romaines et tire son nom
de l'empereur Trajan. L'aspect en est fort monumental; elle est d'ordre
dorique, à colonnes accouplées, ornée des armes royales et surmontée de
pyramides. Elle a son alcade particulier et sert de prison aux
chevaliers. Les portes _del Carbon_ et _del Aceite_ valent la peine
d'être examinées. Sur la porte de Jérès se lit l'inscription suivante:
Hercules me edifico
Julio Cesar me cerco
De muros y torres altas
El rey santo me gano
Con Garci Perez de Vargas.
Séville est entourée d'une enceinte de murailles crénelées, flanquées
par intervalles de grosses tours, dont plusieurs sont tombées en ruine,
et de fossés aujourd'hui presque entièrement comblés. Ces murailles, qui
ne seraient d'aucune défense contre l'artillerie moderne, produisent
avec leurs créneaux arabes, découpés en scie, un effet assez
pittoresque. La fondation, comme celle de tous les murs et de tous les
camps possibles, en est attribuée à Jules César.