d'argent, d'une élégance et d'un luxe extrêmes, car Montès est riche,
et, s'il continue à descendre dans l'arène, c'est par amour de l'art et
besoin d'émotion, sa fortune se montant à plus de 50,000 duros, somme
considérable si l'on songe aux dépenses de costume que les _matadores_
sont obligés de faire, un habit complet coûtant de 1,500 francs, à 2,000
francs, et aux voyages perpétuels qu'ils font d'une ville à l'autre,
accompagnés de leurs quadrilles.
Montès ne se contente pas, comme les autres épées, de tuer le taureau
lorsque le signal de sa mort est donné. Il surveille la place, dirige le
combat, vient au secours des _picadores_ ou des _chulos_ en péril. Plus
d'un _torero_ doit la vie à son intervention. Un taureau, ne se laissant
pas distraire par les capes qu'on agitait devant lui, fouillait le
ventre d'un cheval qu'il avait renversé, et tâchait d'en faire autant au
cavalier abrité sous le cadavre de sa monture. Montès prit la bête
farouche par la queue, et lui fit faire trois ou quatre tours de valse à
son grand déplaisir et aux applaudissements frénétiques du peuple
entier, ce qui donna le temps de relever le picador. Quelquefois il se
plante tout debout devant le taureau, les bras croisés, l'oeil fixe, et
le monstre s'arrête subitement, subjugué par ce regard clair, aigu et
froid comme une lame d'épée. Alors ce sont des cris, des hurlements, des
vociférations, des trépignements, des explosions de bravos dont on ne
peut se faire une idée; le délire s'empare de toutes les têtes, un
vertige général agite sur les bancs les quinze mille spectateurs, ivres
d'_aguardiente_, de soleil et de sang; les mouchoirs s'agitent, les
chapeaux sautent en l'air, et Montès seul, calme dans cette foule,
savoure en silence sa joie profonde et contenue, et salue légèrement
comme un homme capable de bien d'autres prouesses. Pour de pareils
applaudissements, je conçois qu'on risque sa vie à chaque minute; ils ne
sont pas trop payés. Ô chanteurs au gosier d'or, danseuses au pied de
fée, comédiens de tous genres, empereurs et poëtes, qui vous imaginez
avoir excité l'enthousiasme, vous n'avez pas entendu applaudir Montès!
Quelquefois les spectateurs eux-mêmes le supplient de daigner exécuter
un de ces tours d'adresse dont il sort toujours vainqueur. Une jolie
fille lui crie en lui jetant un baiser: «Allons, señor Montès, allons,
Paquirro (c'est son prénom), vous qui êtes si galant, faites quelque
petite chose, _una cosita_, pour une dame.» Et Montès saute par-dessus
le taureau en lui appuyant le pied sur la tête, ou bien il lui secoue sa
cape devant le mufle, et, par un mouvement brusque, s'en enveloppe de
façon à former une draperie élégante, aux plis irréprochables; puis il
fait un saut de côté et laisse passer la bête lancée trop fort pour se
retenir.
La manière de tuer de Montès est remarquable par la précision, la sûreté
et l'aisance de ses coups; avec lui, toute idée de danger s'évanouit; il
a tant de sang-froid, il est si maître de lui-même, il paraît si certain
de sa réussite, que le combat ne semble plus qu'un jeu; peut-être même
l'émotion y perd-elle. Il est impossible de craindre pour sa vie; il
frappera le taureau où il voudra, quand il voudra, comme il voudra. Les
chances du duel sont par trop inégales; un _matador_ moins habile
produit quelquefois un effet plus saisissant par les risques et les
chances qu'il court. Ceci paraîtra sans doute d'une barbarie bien
raffinée, mais les _aficionados_, tous ceux qui ont vu des courses et
qui se sont passionnés pour un taureau franc et brave, nous comprendront
assurément. Un fait qui se passa le dernier jour des courses prouvera la
vérité de notre assertion, et fit voir un peu durement à Montès jusqu'à
quel point le public espagnol poussait l'esprit d'impartialité envers
les hommes et envers les bêtes.
Un magnifique taureau noir venait d'être lâché dans la place. À la
manière brusque dont il était sorti du _toril_, les connaisseurs en
avaient conçu la plus haute opinion. Il réunissait toutes les qualités
d'un taureau de combat; ses cornes étaient longues, aiguës, les pointes
bien tournées; les jambes sèches, fines et nerveuses, promettaient une
grande légèreté: son large fanon, ses flancs développés, indiquaient une
force immense. Aussi portait-il dans le troupeau le nom de Napoléon,
comme le seul nom qui pût qualifier sa supériorité incontestable. Sans
la moindre hésitation, il fondit sur le _picador_ posté auprès des
_tablas_, le renversa avec son cheval, qui resta mort sur le coup, puis
s'élança sur le second, qui ne fut pas plus heureux, et qu'on eut à
peine le temps de faire passer par-dessus les barrières, tout moulu et
tout froissé de sa chute. En moins d'un quart d'heure, sept chevaux
éventrés gisaient sur le sable; les _chulos_ n'agitaient que de bien
loin leurs capes de couleur, et ne perdaient pas de vue les palissades,
sautant de l'autre côté dès que Napoléon taisait mine d'approcher.
Montès lui-même paraissait troublé, et même une fois il avait posé le
pied sur le rebord de la charpente des _tablas_, prêt à les franchir en
cas d'alerte et de poursuite trop vive, ce qu'il n'avait pas fait dans
les deux courses précédentes. La joie des spectateurs se traduisait en
exclamations bruyantes, et les compliments les plus flatteurs pour le
taureau s'élançaient de toutes les bouches. Une nouvelle prouesse de
l'animal vint porter l'enthousiasme au dernier degré d'exaspération.
Un _sobre-saliente_ (doublure) de _picador_, car les deux chefs d'emploi
étaient hors de combat, attendait, la lance baissée, l'assaut du
terrible Napoléon, qui, sans s'inquiéter de sa piqûre à l'épaule, prit
le cheval sous le ventre, d'un premier coup de tête lui fit tomber les
jambes de devant sur le rebord des tablas, et, d'un second lui soulevant
la croupe, l'envoya avec son maître de l'autre côté de la barrière, dans
le couloir de refuge qui circule tout au tour de la place.
Un si bel exploit fit éclater des tonnerres de bravos. Le taureau était
maître de la place qu'il parcourait en vainqueur, s'amusant, faute
d'adversaires, à retourner et à jeter en l'air les cadavres des chevaux
qu'il avait décousus. La provision de victimes était épuisée, et il n'y
avait plus dans l'écurie du cirque de quoi remonter les _picadores_. Les
_banderilleros_ se tenaient enfourchés sur les _tablas_, n'osant
descendre harceler de leurs flèches ornées de papier ce redoutable
lutteur, dont la rage n'avait pas besoin, à coup sûr, d'excitations. Les
spectateurs, impatientés de cette espèce d'entr'acte, criaient: _Las
banderillas! las banderillas! Fuego al alcalde!_ le feu à l'alcade qui
ne donne pas l'ordre! Enfin, sur un signe du gouverneur de la place, un
_banderillero_ se détacha du groupe et planta deux flèches dans le cou
de la bête furieuse, et se sauva de toute sa vitesse, mais pas assez
promptement encore, car la corne lui effleura le bras et lui fendit la
manche. Alors, malgré les vociférations et les huées du peuple, l'alcade
donna l'ordre de la mort, et fit signe à Montès de prendre sa _muleta_
et son épée, en dépit de toutes les règles de la tauromachie qui exigent
qu'un taureau ait reçu au moins quatre paires de _banderillas_ avant
d'être livré à l'estoc du _matador_.
Montès, au lieu de s'avancer comme d'habitude au milieu de l'arène, se
posa à une vingtaine de pas de la barrière, pour avoir un refuge en cas
de malheur; il était fort pâle, et, sans se livrer à aucune de ces
gentillesses, coquetteries du courage qui lui ont valu l'admiration de
l'Espagne, il déploya la _muleta_ écarlate, et appela le taureau qui ne
se fit pas prier pour venir. Montès exécuta trois ou quatre passes avec
la _muleta_, tenant son épée horizontale à la hauteur des yeux du
monstre, qui tout à coup tomba comme foudroyé et expira après un bond
convulsif. L'épée lui était entrée dans le front et avait piqué la
cervelle, coup défendu par les lois de la tauromachie, le _matador_
devant passer le bras entre les cornes de l'animal et lui donner
l'estocade entre la nuque et les épaules, ce qui augmente le danger de
l'homme et donne quelque chance à son bestial adversaire.
Quand on eut compris le coup, car ceci s'était passé avec la rapidité de
la pensée, un hourra d'indignation s'éleva des _tendidos_ aux _palcos_;
un ouragan d'injures et de sifflets éclata avec un tumulte et un fracas
inouïs. «Boucher, assassin, brigand, voleur, galérien, bourreau!»
étaient les termes les plus doux. «À Ceuta Montès! au feu Montès! les
chiens à Montès! mort à l'alcade!» tels étaient les cris qui
retentissaient de toutes parts. Jamais je n'ai vu une fureur pareille,
et j'avoue en rougissant que je la partageais. Les vociférations ne
suffirent bientôt plus; l'on commença à jeter sur le pauvre diable des
éventails, des chapeaux, des bâtons, des jarres pleines d'eau et des
fragments de bancs arrachés. Il y avait encore un taureau à tuer, mais
sa mort passa inaperçue à travers cette horrible bacchanale, et ce fut
José Parra, la seconde épée, qui l'expédia en deux estocades assez bien
portées. Quant à Montès, il était livide, son visage verdissait de rage,
ses dents imprimaient des marques sanglantes sur ses lèvres blanches,
quoiqu'il affichât un grand calme et s'appuyât avec une grâce affectée
sur la garde de son épée, dont il avait essuyé dans le sable la pointe
rougie contre les règles.
À quoi tient la popularité? Jamais personne n'aurait pu imaginer, la
veille et l'avant-veille, qu'un artiste aussi sûr, aussi maître de son
public que Montès, pût être si rigoureusement puni d'une infraction sans
doute commandée par la plus impérieuse nécessité, vu l'agilité, la
vigueur et la furie extraordinaires de l'animal. La course achevée, il
monta en calessine, suivi de son quadrille, et partit en jurant ses
grands dieux qu'il ne remettrait plus les pieds à Malaga. Je ne sais
s'il aura tenu parole et se sera souvenu plus longtemps de l'insulte du
dernier jour que des triomphes et des ovations du commencement.
Maintenant je trouve que le public de Malaga a été injuste envers le
grand Montès de Chiclana, dont toutes les estocades avaient été
superbes, et qui avait fait preuve, dans les occasions dangereuses, d'un
sang-froid héroïque et d'une adresse admirable, si bien que le peuple,
enchanté, lui avait fait don de tous les taureaux qu'il avait frappés,
et lui avait permis de leur couper l'oreille en signe de propriété, pour
qu'ils ne pussent être réclamés ni par l'hôpital ni par l'entrepreneur.
Étourdis, enivrés, saturés d'émotions violentes, nous retournâmes à
notre _parador_, n'entendant par les rues que nous suivions que des
éloges pour le taureau et des imprécations contre Montès.
Le soir même, malgré ma fatigue, je me fis conduire au théâtre, voulant
passer sans transition des sanglantes réalités du cirque aux émotions
intellectuelles de la scène. Le contraste était frappant; là le bruit,
la foule; ici l'abandon et le silence. La salle était presque vide,
quelques rares spectateurs diapraient çà et là les banquettes désertes.
L'on donnait cependant _les Amants de Teruel_, drame de Juan-Eugenio
Hartzembusch, l'une des plus remarquables productions de l'école moderne
espagnole. C'est une touchante et poétique histoire d'amants qui se
gardent une invincible fidélité à travers mille séductions et mille
obstacles: ce sujet, malgré des efforts souvent heureux de la part de
l'auteur pour varier une situation toujours la même, paraîtrait trop
simple à des spectateurs français; les morceaux de passion sont traités
avec beaucoup de chaleur et d'entraînement, quoique déparés quelquefois
par une certaine exagération mélodramatique à laquelle l'auteur
s'abandonne trop aisément. L'amour de la sultane de Valence pour l'amant
d'Isabel, Juan-Diego-Martinez Garcès de Marsilla, qu'elle fait apporter
dans le harem endormi par un narcotique, la vengeance de cette même
sultane lorsqu'elle se voit méprisée, les lettres coupables de la mère
d'Isabel trouvées par Rodrigue d'Azagra, qui s'en fait un moyen pour
épouser la fille et menace de les montrer au mari trompé, sont des
ressorts un peu forcés, mais qui amènent des scènes touchantes et
dramatiques. La pièce est écrite en prose et en vers. Autant qu'un
étranger peut juger du style d'une langue qu'il ne sait jamais dans
toutes ses finesses, les vers d'Hartzembusch m'ont paru supérieurs à sa
prose. Ils sont libres, francs, animés, variés de coupe, assez sobres de
ces amplifications poétiques auxquelles la facilité de leur prosodie
entraîne trop souvent les méridionaux. Son dialogue en prose semble
imité des mélodrames modernes français et pèche par la lourdeur et
l'emphase. _Les Amants de Teruel_, avec tous leurs défauts, sont une
oeuvre littéraire et bien supérieure à ces traductions arrangées ou
dérangées de nos pièces du boulevard qui inondent aujourd'hui les
théâtres de la Péninsule. On y sent l'étude des anciennes romances et
des maîtres de la scène espagnole, et il serait à désirer que les jeunes
poëtes d'au delà des monts entrassent dans cette voie plutôt que de
perdre leur temps à mettre d'affreux mélodrames en castillan plus ou
moins légitime.
Un _saynète_ assez comique suivait la pièce sérieuse. Il s'agissait d'un
vieux garçon qui prenait une jolie servante, «pour tout faire,» comme
diraient les _Petites Affiches_ parisiennes. La drôlesse amenait
d'abord, à titre de frère, un grand diable de Valencien haut de six
pieds, avec des favoris énormes, une _navaja_ démesurée, et pourvu d'une
faim insatiable et d'une soif inextinguible; puis un cousin non moins
farouche, extrêmement hérissé de tromblons, de pistolets et autres armes
destructives, lequel cousin était suivi d'un oncle contrebandier porteur
d'un arsenal complet et d'une mine équivalente, le tout à la grande
terreur du pauvre vieux, déjà repentant de ses velléités égrillardes.
Ces variétés de sacripants étaient rendues par les acteurs avec une
vérité et une verve admirables. À la fin survenait un neveu militaire et
sage qui délivrait son coquin d'oncle de cette bande de brigands
installés chez lui, qui caressaient sa servante tout en buvant son vin,
fumaient ses cigares, et mettaient sa maison au pillage. L'oncle
promettait de ne se faire servir dorénavant que par de vieux domestiques
mâles. Les _saynètes_ ressemblent à nos vaudevilles, mais l'intrigue en
est moins compliquée, et souvent ils consistent en quelques scènes
détachées, comme les intermèdes des comédies italiennes.
Le spectacle se termina par un _bayle nacional_ exécuté, par deux
couples de danseurs et de danseuses d'une manière assez satisfaisante.
Les danseuses espagnoles, bien qu'elles n'aient pas le fini, la
correction précise, l'élévation des danseuses françaises, leur sont, à
mon avis, bien supérieures par la grâce et le charme; comme elles
travaillent peu et ne s'assujettissent pas à ces terribles exercices
d'assouplissement qui font ressembler une classe de danse à une salle de
torture, elles évitent cette maigreur de cheval entraîné qui donne à nos
ballets quelque chose de trop macabre et de trop anatomique; elles
conservent les contours et les rondeurs de leur sexe; elles ont l'air de
femmes qui dansent et non pas de danseuses, ce qui est bien différent.
Leur manière n'a pas le moindre rapport avec celle de l'école française.
Dans celle-ci, l'immobilité et la perpendicularité du buste sont
expressément recommandées; le corps ne participe presque pas aux
mouvements des jambes. En Espagne, les pieds quittent à peine la terre;
point de ces grands ronds de jambe, de ces écarts qui l'ont ressembler
une femme à un compas forcé, et qu'on trouve là-bas d'une indécence
révoltante. C'est le corps qui danse, ce sont les reins qui se cambrent,
les flancs qui ploient, la taille qui se tord avec une souplesse d'aimée
ou de couleuvre. Dans les poses renversées, les épaules de la danseuse
vont presque toucher la terre; les bras, pâmés et morts, ont une
flexibilité, une mollesse d'écharpe dénouée; on dirait que les mains
peuvent à peine soulever et faire babiller les castagnettes d'ivoire aux
cordons tressés d'or; et cependant, au moment venu, des bonds de jeune
jaguar succèdent à cette langueur voluptueuse, et prouvent que ces
corps, doux comme la soie, enveloppent des muscles d'acier. Les almées
moresques suivent encore aujourd'hui le même système: leur danse
consiste dans les ondulations harmonieusement lascives du torse, des
hanches et des reins, avec des renversements de bras par-dessus la tête.
Les traditions arabes se sont conservées dans les pas nationaux, surtout
en Andalousie.
Les danseurs espagnols, quoique médiocres, ont un air cavalier, galant
et hardi, que je préfère de beaucoup aux grâces équivoques et fades des
nôtres. Ils n'ont l'air occupés ni d'eux-mêmes ni du public; ils n'ont
de regards, de sourire que pour leur danseuse, dont ils paraissent
toujours passionnément épris, et qu'ils semblent disposés à défendre
contre tous. Ils possèdent une certaine grâce féroce, une certaine
allure insolemment cambrée qui leur est toute particulière. En essuyant
leur fard, ils pourraient faire d'excellents _banderilleros_, et sauter
des planches du théâtre sur le sable de l'arène.
La _malagueña_, danse locale de Malaga, est vraiment d'une poésie
charmante. Le cavalier paraît d'abord, le _sombrero_ sur les yeux,
embossé dans sa cape écarlate comme un hidalgo qui se promène et cherche
les aventures. La dame entre, drapée dans sa mantille, son éventail à la
main, avec les façons d'une femme qui va faire un tour à l'_Alameda_. Le
cavalier tâche de voir la figure de cette mystérieuse sirène; mais la
coquette manoeuvre si bien de l'éventail, l'ouvre et le ferme si à
propos, le tourne et le retourne si promptement à la hauteur de son joli
visage, que le galant, désappointé, recule de quelques pas et s'avise
d'un autre stratagème. Il fait parler des castagnettes sous son manteau.
À ce bruit, la dame prête l'oreille; elle sourit, son sein palpite, la
pointe de son petit pied de satin marque la mesure malgré elle; elle
jette son éventail, sa mantille, et paraît en folle toilette de
danseuse, étincelante de paillettes et de clinquants, une rose dans les
cheveux, un grand peigne d'écaille sur la tête. Le cavalier se
débarrasse de son masque et de sa cape, et tous deux exécutent un pas
d'une originalité délicieuse.
En m'en revenant le long de la mer, qui réfléchissait dans son miroir
d'acier bruni le pâle visage de la lune, je songeais à ce contraste si
frappant de la foule du cirque et de la solitude du théâtre, de cet
empressement de la multitude pour le fait brutal et de son indifférence
aux spéculations de l'esprit. Poëte, je me mis à envier le gladiateur;
je regrettai d'avoir quitté l'action pour la rêverie. La veille, au même
théâtre, l'on avait joué une pièce de Lope de Vega qui n'avait pas
attiré plus de monde que l'oeuvre du jeune écrivain: ainsi le génie
antique et le talent moderne ne valent pas un coup d'épée de Montès!
Les autres théâtres d'Espagne ne sont, d'ailleurs, guère plus suivis que
celui de Malaga, pas même le théâtre _del Principe_ de Madrid, où se
trouvent cependant un bien grand acteur, Julian Roméa, et une excellente
actrice, Matilde Diez. L'antique veine dramatique espagnole semble être
tarie sans retour, et pourtant jamais fleuve n'a coulé à plus larges
flots dans un lit plus vaste; jamais il n'y eut fécondité plus
prodigieuse, plus inépuisable. Nos vaudevillistes les plus abondants
sont encore loin de Lope de Vega, qui n'avait pas de collaborateurs et
dont les oeuvres sont si nombreuses qu'on n'en sait pas le chiffre exact,
et qu'il en existe à peine un exemplaire complet. Calderon de la Barca,
sans compter ses comédies de cape et d'épée, où il n'a pas de rival, a
fait des multitudes d'_autos sacramentales_, espèces de mystères
catholiques où la profondeur bizarre de la pensée, la singularité de
conception, s'unissent à une poésie enchanteresse et de l'élégance la
plus fleurie. Il faudrait des catalogues in-folio pour désigner,
seulement par leurs titres, les pièces de Lope de Rueda, de Montalban,
de Guevara, de Quevedo, de Tirso, de Rojas, de Moreto, de Guilhen de
Castro, de Diamante et de tant d'autres. Ce qui s'est écrit de pièces de
théâtre en Espagne, pendant le XVIe et le XVIIe siècle, dépasse
l'imagination; autant vaudrait compter les feuilles des forêts et les
grains de sable de la mer: elles sont presque toutes en vers de huit
pieds mêlés d'assonances, imprimées en deux colonnes in-quarto sur
papier à chandelle, avec une grossière gravure au frontispice, et
forment des cahiers de six à huit feuilles. Les boutiques de librairie
en regorgent; on en voit des milliers suspendues pêle-mêle au milieu des
romances et des légendes versifiées des étalagistes en plein vent; l'on
pourrait sans exagération appliquer à la plupart des auteurs dramatiques
espagnols l'épigramme faite sur un poëte romain trop fécond, que l'on
brûla après sa mort sur un bûcher formé de ses propres oeuvres. C'est une
fertilité d'invention, une abondance d'événements, une complication
d'intrigues dont on ne peut se faire une idée. Les Espagnols, bien avant
Shakspeare, ont inventé le drame; leur théâtre est romantique dans toute
l'acception du mot; à part quelques puérilités d'érudition, leurs pièces
ne relèvent ni des Grecs ni des Latins, et, comme le dit Lope de Vega
dans son _Arte nuevo de hacer comedias en este tiempo_:
... Cuando ho de escribir una comedia,
Encierro los preceptos con seis llaves.
Les auteurs dramatiques espagnols ne paraissent pas s'être beaucoup
préoccupés de la peinture des caractères, bien que l'on trouve à chaque
scène des traits d'observation très-piquants et très-fins; l'homme n'y
est pas étudié philosophiquement, et l'on ne rencontre guère, dans leurs
drames, de ces figures épisodiques si fréquentes dans le grand tragique
anglais, silhouettes découpées sur le vif, qui ne concourent
qu'indirectement à l'action, et n'ont d'autre but que de représenter une
facette de l'âme humaine, une individualité originale, ou de refléter la
pensée du poëte. Chez eux, l'auteur laisse rarement apercevoir sa
personnalité, excepté à la fin du drame, quand il demande pardon de ses
fautes au public.
Le principal mobile des pièces espagnoles est le point d'honneur:
Las casos de la houra son mejores,
Porque mueven con fuerza a toda gente,
Con ellos las acciones virtuosas
Que la virtud es donde quiéra amada,