cheminions à travers des sites de montagnes d'un aspect grandiose et
sévère, coupées à leurs cimes par de grands archipels de vapeurs, dans
un pays entièrement désert, où l'on ne rencontrait d'autre habitation
que la hutte de jonc d'un aguador on d'un vendeur d'eau-de-vie. Cette
eau-de-vie est incolore et se boit dans des verres allongés que l'on
remplit d'eau, qu'elle blanchit comme pourrait le faire de l'eau de
Cologne.
Le temps était lourd, orageux, d'une chaleur suffocante; quelques larges
gouttes, les seules qui fussent tombées depuis quatre mois de cet
implacable ciel de lapis-lazuli, tachetaient le sable altéré et le
faisaient ressembler à une peau de panthère; cependant la pluie ne se
décida pas, et la voûte céleste reprit son immuable sérénité. Le temps
fut si constamment bleu pendant mon séjour en Espagne, que je retrouve
sur mon carnet une note ainsi conçue: «Vu un nuage blanc,» comme une
chose tout à fait digne de remarque.--Nous autres hommes du Nord, dont
l'horizon encombré de brouillards offre un spectacle toujours varié de
formes et de couleurs, où le vent bâtit avec les nuées des montagnes,
des îles, des palais qu'il mine sans cesse pour les reconstruire
ailleurs, nous ne pouvons nous faire une idée de la profonde mélancolie
qu'inspire cet azur uniforme comme l'éternité, et qu'on retrouve
toujours suspendu au-dessus de sa tête. Dans un petit village que nous
traversâmes, tout le monde était sorti sur les portes afin de jouir de
la pluie, comme chez nous l'on rentre pour s'en garantir.
La nuit était venue sans crépuscule, presque subitement, comme elle
arrive dans les pays chauds, et nous ne devions plus être fort loin de
Velez-Malaga, lieu de notre couchée. Les montagnes s'adoucissaient en
pentes moins abruptes, et mouraient en petites plaines caillouteuses
traversées par des ruisseaux de quinze à vingt pas de large et d'un pied
de profondeur, bordés de roseaux gigantesques. Les croix funèbres
recommençaient à se montrer en plus grand nombre que jamais, et leur
blancheur les faisait parfaitement distinguer dans la vapeur bleue de la
nuit. Nous en comptâmes trois dans une distance de vingt pas. Aussi
l'endroit est-il merveilleusement désert et propice aux guet-apens.
Il était onze heures quand nous entrâmes dans Velez-Malaga, dont les
fenêtres flamboyaient joyeusement, et qui retentissait du bruit des
chansons et des guitares. Les jeunes filles, assises sur les balcons,
chantaient des couplets que les _novios_ accompagnaient d'en bas; à
chaque stance éclataient des rires, des cris, des applaudissements à
n'en plus finir. D'autres groupes dansaient au coin des rues la
cachucha, le fandango, le jalco. Les guitares bourdonnaient sourdement
comme des abeilles, les castagnettes babillaient et claquaient du bec:
tout était joie et musique. On dirait que la seule affaire sérieuse des
Espagnols soit le plaisir; ils s'y livrent avec une franchise, un
abandon et un entrain admirables. Nul peuple n'a moins l'air d'être
malheureux; l'étranger a vraiment peine à croire, lorsqu'il traverse la
Péninsule, à la gravité des événements politiques, et ne peut guère
s'imaginer que ce soit là un pays désolé et ravagé par dix ans de guerre
civile. Nos paysans sont loin de l'insouciance heureuse, de l'allure
joviale et de l'élégance de costume des _majos_ andalous. Comme
instruction, ils leur sont fort inférieurs. Presque tous les paysans
espagnols savent lire, ont la mémoire meublée de poésies qu'ils récitent
ou chantent sans altérer la mesure, montent parfaitement à cheval, sont
habiles au maniement du couteau et de la carabine. Il est vrai que
l'admirable fertilité de la terre et la beauté du climat les dispensent
de ce travail abrutissant qui, dans les contrées moins favorisées,
réduit l'homme à l'état de bête de somme ou de machine, et lui enlève
ces dons de Dieu, la force et la beauté.
Ce ne fut pas sans une satisfaction intime que j'attachai ma mule aux
barreaux de la posada.
Notre souper fut des plus simples; toutes les servantes et tous les
garçons de l'hôtellerie étaient allés danser, et il fallut nous
contenter d'un simple _gaspacho_. Le gaspacho mérite une description
particulière, et nous allons en donner ici la recette, qui eût fait
dresser les cheveux sur la tête de feu Brillat-Savarin. L'on verse de
l'eau dans une soupière, à cette eau l'on ajoute un filet de vinaigre,
des gousses d'ail, des oignons coupés en quatre, des tranches de
concombre, quelques morceaux de piment, une pincée de sel, puis l'on
taille du pain qu'on laisse tremper dans cet agréable mélange, et l'on
sert froid. Chez nous, des chiens un peu bien élevés refuseraient de
compromettre leur museau dans une pareille mixture. C'est le mets favori
des Andalous, et les plus jolies femmes ne craignent pas d'avaler, le
soir, de grandes écuelles de cet infernal potage. Le gaspacho passe pour
très-rafraîchissant, opinion qui nous paraît un peu hasardée, et, si
étrange qu'il paraisse la première fois qu'on en goûte, on finit par s'y
habituer, et même par l'aimer. Par une compensation toute
providentielle, nous eûmes, pour arroser ce maigre repas, une grande
carafe pleine d'un excellent vin blanc de Malaga sec que nous vidâmes
consciencieusement jusqu'à la dernière perle, et qui répara nos forces
qu'avait épuisées une traite de neuf heures dans des chemins
invraisemblables et par une température de four à plâtre.
À trois heures, le convoi se remit en marche; le temps était couvert;
une brume chaude ouatait l'horizon, un air humide faisait pressentir le
voisinage de la mer, qui ne tarda pas à dessiner sur le bord du ciel sa
barre d'un bleu dur. Quelques flocons d'écume moutonnaient çà et là, et
les vagues venaient mourir par grandes volutes régulières sur un sable
fin comme la sciure de buis. De hautes falaises se dressaient à notre
droite. Tantôt les rochers nous laissaient le passage libre, tantôt ils
nous barraient le chemin, et nous les gravissions en les contournant. Le
tracé direct n'est pas employé souvent dans les routes espagnoles; les
obstacles seraient si difficiles à faire disparaître, qu'il vaut mieux
les tourner que les surmonter. La fameuse devise: _Linea recta
brevissima_, serait ici de toute fausseté.
Le soleil en se levant dissipa les vapeurs comme une vaine fumée; le
ciel et la mer recommencèrent cette lutte d'azur où l'on ne peut dire
lequel emporte l'avantage; les falaises reprirent leurs teintes
mordorées, gorge-de-pigeon, améthyste et topaze brûlée; le sable se
remit à poudroyer, et l'eau à papilloter sous l'intensité de la lumière.
Bien loin, bien loin, presque à la ligne de l'horizon, cinq voiles de
bateaux pêcheurs palpitaient au vent comme des ailes de colombe.
De distance en distance apparaissaient sur les pentes moins rapides de
petites maisons blanches comme du sucre, avec des toits plats et une
espèce de péristyle formé d'une treille soutenue à chaque extrémité par
un pilier carré et au milieu par un pylône massif de tournure assez
égyptienne. Les boutiques d'_aguardiente_ se multipliaient, toujours en
roseau, mais déjà plus coquettes, avec des comptoirs blanchis à la chaux
et barbouillés de quelques raies rouges. La route, désormais d'un tracé
certain, commençait à se border d'une ligne de cactus et d'aloès,
interrompue çà et là par des jardins et des maisons devant lesquelles
des femmes raccommodaient des filets, et jouaient des enfants tout nus
qui criaient en nous voyant passer sur nos mules: _Toro, toro!_ L'on
nous prenait, à cause de nos habits de majo, pour des maîtres de
_ganaderias_ ou pour des _toreros_ du quadrille de Montès.
Les chariots traînés par des boeufs, les files d'ânes, se suivaient à
intervalles plus rapprochés. Le mouvement qui a toujours lieu aux abords
d'une grande ville se faisait déjà sentir. De tous côtés débouchaient
des convois de mules portant des spectateurs pour l'ouverture du cirque;
nous en avions rencontré beaucoup dans la montagne, venant de trente ou
quarante lieues à la ronde. Les aficionados sont, pour la véhémence et
la furie, autant au-dessus des dilettanti qu'une course de taureaux est
supérieure comme intérêt à une représentation d'opéra; rien ne les
arrête, ni la chaleur, ni la difficulté, ni le péril du voyage: pourvu
qu'ils arrivent et qu'ils aient leurs places près de la _barrera_, à
pouvoir frapper de la main la croupe du taureau, ils se croient
amplement payés de leurs fatigues. Quel est, l'auteur tragique ou
comique qui peut se vanter d'exercer une attraction pareille? Cela
n'empêche pas des moralistes doucereux et sentimentaux de prétendre que
le goût de ce _barbare divertissement_, comme ils l'appellent, diminue
tous les jours en Espagne.
On ne peut rien imaginer de plus pittoresque et de plus étrange que les
environs de Malaga. Il semble qu'on soit transporté en Afrique: la
blancheur éclatante des maisons, le ton indigo foncé de la mer,
l'intensité éblouissante du jour, tout vous fait illusion. De chaque
côté de la chaussée se hérissent des aloès énormes, agitant leurs
coutelas; de gigantesques cactus aux palettes vert-de-grisées, aux
tronçons difformes, se tordent hideusement comme des boas monstrueux,
comme des échines de cachalots échoués; çà et là un palmier s'élance
comme une colonne épanouissant son chapiteau de feuillage à côté d'un
arbre d'Europe tout surpris d'un pareil voisinage, et qui semble inquiet
de voir ramper à ses pieds les formidables végétations africaines.
Une élégante tour blanche se dessina sur le bleu du ciel: c'était le
phare de Malaga; nous étions arrivés. Il pouvait être à peu près huit
heures du matin; la ville était en pleine activité: les matelots
allaient et venaient, chargeant et déchargeant les navires ancrés dans
le port, avec une animation rare dans une ville espagnole; les femmes,
coiffées et drapées dans de grands châles écarlates qui encadraient
merveilleusement leurs figures moresques, marchaient rapidement,
traînant après elles quelque marmot tout nu ou en chemise. Les hommes,
embossés dans leur cape ou la veste sur l'épaule, hâtaient le pas, et,
chose curieuse, toute cette foule allait du même côté, c'est-à-dire vers
la place des Taureaux. Mais ce qui me frappa le plus parmi cette cohue
bariolée, ce fut la rencontre de six nègres galériens qui traînaient un
chariot. Ils étaient d'une taille gigantesque, avec des faces
monstrueuses si sauvages, si peu humaines, empreintes d'un tel cachet de
bestialité féroce, que je restai saisi d'effroi à leur aspect comme
devant un attelage de tigres. L'espèce de robe de toile qui leur servait
de vêtement leur donnait l'air encore plus diabolique et plus
fantastique. Je ne sais ce qui pouvait les avoir conduits aux galères,
mais je les y aurais fait mettre pour le seul crime d'avoir de pareilles
figures.
Nous nous arrêtâmes au _Parador des Trois-Rois_, maison relativement
très-comfortable, ombragée par une belle vigne dont les pampres
enlaçaient les grilles du balcon, ornée d'une grande salle où l'hôtesse
trônait derrière un comptoir surchargé de porcelaines, à peu près comme
dans un café de Paris. Une très-jolie servante, charmant échantillon de
la beauté des femmes de Malaga, célèbre en Espagne, nous conduisit à nos
chambres, et nous fit éprouver un moment de vive anxiété en nous disant
que toutes les places pour la course étaient prises, et que nous aurions
beaucoup de peine à nous en procurer. Heureusement notre _cosario_ Lanza
nous trouva deux _asientos de preferencia_ (places marquées), du côté du
soleil, il est vrai; mais cela nous était bien égal: nous avions depuis
longtemps fait le sacrifice de notre fraîcheur, et une couche de hâle de
plus sur notre figure bistrée et jaunie ne nous importait guère. Les
courses devaient durer trois jours consécutifs. Les billets du premier
jour étaient cramoisis, ceux du second verts, ceux du troisième bleus,
pour éviter toute confusion et empêcher les amateurs de se représenter
deux fois avec la même carte.
Pendant notre déjeuner survint une troupe d'étudiants en tournée; ils
étaient quatre et ressemblaient plus à des modèles de Ribeira ou de
Murillo qu'à des élèves en théologie, tant ils étaient déguenillés,
déchaux et malpropres. Ils chantaient des couplets bouffons en
s'accompagnant du tambour de basque, du triangle et des castagnettes;
celui qui touchait le _pandero_ était un virtuose dans son genre; il
faisait résonner la peau d'âne avec ses genoux, ses coudes, ses pieds,
et, quand tous ces moyens de percussion ne lui suffisaient pas, il
allongeait le disque orné de plaques de cuivre sur la tête de quelque
_muchacho_ ou de quelque vieille femme. L'un deux, l'orateur de la
troupe, faisait la quête en débitant avec une extrême volubilité toute
sorte de plaisanteries pour exciter les largesses de l'assemblée. «Un
_realito!_» criait-il en prenant les postures les plus suppliantes,
«pour que je puisse finir mes études, devenir curé, et vivre sans rien
faire!» Quand il avait obtenu la petite pièce d'argent, il la plaquait
contre son front à côté des autres déjà extorquées, absolument comme les
almées qui, après la danse, couvrent leur visage en sueur des sequins et
des piastres que leur ont jetés les osmanlis en extase.
La course était indiquée pour cinq heures, mais l'on nous conseilla de
nous rendre au cirque vers une heure, parce que les couloirs ne
tarderaient pas à s'encombrer de monde, et que nous ne pourrions pas
parvenir à nos stalles, bien que marquées et réservées. Nous déjeunâmes
donc à la hâte, et nous nous dirigeâmes vers la place des Taureaux,
précédés de notre guide Antonio, garçon efflanqué et serré à outrance
par une large ceinture rouge qui faisait ressortir encore sa maigreur,
dont il attribuait plaisamment la cause à des chagrins d'amour.
Les rues regorgeaient d'une foule qui s'épaississait en approchant du
cirque; les aguadors, les débitants de _cebada_ glacée, les marchands
d'éventails et de parasols en papier, les vendeurs de cigares, les
conducteurs de calessines, faisaient un vacarme effroyable; une rumeur
confuse planait sur la ville comme un brouillard de bruit.
Après d'assez longs détours dans les rues étroites et compliquées de
Malaga, nous arrivâmes enfin à la bienheureuse place, qui n'a rien de
remarquable à l'extérieur. Un détachement de soldats avait beaucoup de
peine à contenir la foule qui voulait envahir le cirque; quoiqu'il fût
tout au plus une heure, les gradins étaient déjà garnis du haut jusqu'en
bas, et ce ne fut qu'avec force coups de coude et force invectives
échangées que nous parvînmes à nos stalles.
Le cirque de Malaga est d'une grandeur vraiment antique et peut contenir
douze ou quinze mille spectateurs dans son vaste entonnoir, dont l'arène
forme le fond, et dont l'acrotère s'élève à la hauteur d'une maison de
cinq étages. Cela donne une idée de ce que pouvaient être les arènes
romaines et de l'attrait de ces jeux terribles où des hommes luttaient
corps à corps contre des bêtes féroces sous les yeux d'un peuple entier.
On ne saurait imaginer un coup d'oeil plus étrange et plus splendide que
celui que présentaient ces immenses gradins couverts d'une foule
impatiente, et cherchant à tromper les heures de l'attente par toute
sorte de bouffonneries et d'_andaluzades_ de l'originalité la plus
piquante. Les habits modernes étaient en fort petit nombre, et ceux qui
les portaient étaient accueillis avec des rires, des huées et des
sifflets; aussi le spectacle y gagnait-il beaucoup: les couleurs vives
des vestes et des ceintures, les draperies écarlates des femmes, les
éventails bariolés de vert et de jonquille, ôtaient à la foule cet
aspect lugubre et noir qu'elle a toujours chez nous, où les teintes
sombres dominent.
Les femmes étaient en assez grand nombre, et j'en remarquai beaucoup de
jolies. La Malagueña se distingue par la pâleur dorée de son teint uni,
où la joue n'est pas plus colorée que le front, l'ovale allongé de son
visage, le vif incarnat de sa bouche, la finesse de son nez et l'éclat
de ses yeux arabes, qu'on pourrait croire teints de henné, tant les
paupières en sont déliées et prolongées vers les tempes. Je ne sais si
l'on doit attribuer cet effet aux plis sévères de la draperie rouge qui
encadre leurs figures, elles ont un air sérieux et passionné qui sent
tout à fait son Orient, et que ne possèdent pas les Madrilègnes, les
Grenadines et les Sévillanes, plus mignonnes, plus gracieuses, plus
coquettes, et toujours un peu préoccupées de l'effet qu'elles
produisent. Je vis là d'admirables têtes, des types superbes dont les
peintres de l'école espagnole n'ont pas assez profité, et qui
offriraient à un artiste de talent une série d'études précieuses et
entièrement neuves. Dans nos idées, il semble étrange que des femmes
puissent assister à un spectacle où la vie de l'homme est en péril à
chaque instant, où le sang coule en larges mares, où de malheureux
chevaux effondrés se prennent les pieds dans leurs entrailles; on se les
figurerait volontiers comme des mégères au regard hardi, au geste
forcené, et l'on se tromperait fort: jamais plus doux visages de madone,
paupières plus veloutées, sourires plus tendres, ne se sont inclinés sur
un enfant Jésus. Les chances diverses de l'agonie du taureau sont
suivies attentivement par de pâles et charmantes créatures dont un poëte
élégiaque serait tout heureux de faire une Elvire. Le mérite des coups
est discuté par des bouches si jolies, qu'on voudrait ne les entendre
parler que d'amour. De ce qu'elles voient d'un oeil sec des scènes de
carnage qui feraient trouver mal nos sensibles Parisiennes, l'on aurait
tort d'inférer qu'elles sont cruelles et manquent de tendresse d'âme:
cela ne les empêche pas d'être bonnes, simples de coeur, et
compatissantes aux malheureux; mais l'habitude est tout, et le côté
sanglant des courses, qui frappe le plus les étrangers, est ce qui
occupe le moins les Espagnols, attentifs à la valeur des coups et à
l'adresse déployée par les _toreros_, qui ne courent pas de si grands
risques que l'on pourrait se l'imaginer d'abord.
Il n'était encore que deux heures, et le soleil inondait d'un déluge de
feu tout le côté des gradins sur lesquels nous étions assis. Comme nous
portions envie aux privilégiés qui se rafraîchissaient dans le bain
d'ombre projetée par les loges supérieures! Après avoir fait trente
lieues à cheval dans la montagne, rester toute une journée sous un
soleil d'Afrique, par une chaleur de 38 degrés, voilà qui est un peu
beau de la part d'un pauvre critique qui, cette fois, avait payé sa
place et ne voulait pas la perdre.
Les _asientos de sombra_ (places à l'ombre) nous lançaient toute sorte
de sarcasmes; ils nous envoyaient les marchands d'eau pour nous empêcher
de prendre feu; ils nous priaient d'allumer leurs cigares aux charbons
de notre nez, et nous faisaient proposer un peu d'huile pour compléter
la friture. Nous répondions tant bien que mal, et quand l'ombre, en
tournant avec l'heure, livrait l'un d'eux aux morsures du soleil,
c'étaient des éclats de rire et des bravos sans fin.
Grâce à quelques potées d'eau, à plusieurs douzaines d'oranges et à deux
éventails toujours en mouvement, nous nous préservâmes de l'incendie, et
nous n'étions pas encore cuits tout à fait, ni frappés d'apoplexie,
lorsque les musiciens vinrent s'asseoir dans leur tribune, et que le
piquet de cavalerie se mit en devoir de faire évacuer l'arène
fourmillant de _muchachos_ et de _mozos_, qui se fondirent je ne sais
comment dans la masse générale, quoiqu'il n'y eût pas mathématiquement
de quoi placer une personne de plus; mais la foule en certaines
circonstances est d'une élasticité merveilleuse.
Un immense soupir de satisfaction s'exhala de ces quinze mille poitrines
soulagées du poids de l'attente. Les membres de l'ayuntamiento furent
salués d'applaudissements frénétiques, et, lorsqu'ils entrèrent dans
leur loge, l'orchestre se mit à jouer les airs nationaux: _Yo que soy
contrabandista_, la marche de _Riego_, que toute l'assemblée chantait
simultanément, en battant des mains et en frappant des pieds.
Nous n'avons point la prétention de raconter ici les détails d'une
course de taureaux. Nous avons eu l'occasion d'en faire une relation
consciencieuse pendant notre séjour à Madrid; nous ne voulons rapporter
que les faits principaux, les coups remarquables de cette course, où les
mêmes combattants tinrent la place trois jours sans se reposer, où
vingt-quatre taureaux furent tués, où quatre-vingt-seize chevaux
restèrent sur l'arène, sans autre accident pour les combattants qu'un
coup de corne qui effleura le bras d'un _capeador_, blessure qui n'avait
rien de dangereux, et ne l'empêcha pas de reparaître le lendemain dans
le cirque.
À cinq heures précises, les portes de l'arène s'ouvrirent, et la troupe
qui devait opérer fit processionnellement le tour du cirque. En tête
marchaient les trois _picadores_, Antonio Sanchez, José Trigo, tous deux
de Séville, Francisco Briones, de Puerto-Réal, le poing sur la hanche,
la lance sur le pied, avec une gravité de triomphateurs romains montant
au Capitole. La selle de leurs chevaux portait écrit en clous dorés le
nom du propriétaire du cirque: _Antonio-Maria Alvarez_. Les _capeadores_
ou _chulos_, coiffés du tricorne, embossés dans leurs manteaux de
couleurs éclatantes, venaient ensuite; les _banderilleros_, en costume
de Figaro suivaient de près. En queue du cortège s'avançaient, isolés
dans leur majesté, les deux _matadores_, _les épées_, comme on dit en
Espagne, Montès de Chiclana et José Parra de Madrid. Montès était avec
son fidèle quadrille, chose très-importante pour la sécurité de la
course; car, dans ces temps de dissensions politiques, il arrive souvent
que les _toreros_ christinos ne vont pas au secours des _toreros_
carlistes en danger, et réciproquement. La procession se terminait
significativement par l'attelage de mules destinées à enlever les
taureaux et les chevaux morts.
La lutte allait commencer. L'alguazil, en costume bourgeois, qui devait
porter au garçon de combat les clefs du _toril_, et montait fort
maladroitement un cheval fougueux, fit précéder la tragédie d'une farce
assez réjouissante: il perdit d'abord son chapeau, puis les étriers. Son
pantalon sans sous-pieds lui remontait jusqu'aux genoux de la façon la
plus grotesque; et, la porte ayant été malicieusement ouverte au taureau
avant qu'il eût eu le temps de se retirer de l'arène, sa frayeur, portée
au comble, le rendit encore plus ridicule par les contorsions qu'il
faisait sur sa bête. Cependant il ne fut pas renversé, au grand
désappointement de la canaille; le taureau, ébloui par les torrents de
lumière qui inondaient l'arène, ne l'aperçut pas tout d'abord et le
laissa sortir sans coup de corne. Ce fut donc au milieu d'un éclat de
rire immense, homérique, olympien, que la course commença; mais le
silence ne tarda pas à se rétablir, le taureau ayant fendu en deux le
cheval du premier _picador_ et désarçonné le second.
Nous n'avions de regards que pour Montès, dont le nom est populaire dans
toutes les Espagnes, et dont les prouesses font le sujet de mille récits
merveilleux, Montès est né à Chiclana, dans les environs de Cadix. C'est
un homme de quarante à quarante-trois ans, d'une taille un peu au-dessus
de la moyenne, l'air sérieux, la démarche mesurée, le teint d'une pâleur
olivâtre, et n'ayant de remarquable que la mobilité de ses yeux, qui
seuls semblent vivre dans son masque impassible; il paraît plus souple
que robuste, et doit ses succès plutôt à son sang-froid, à la justesse
de son coup d'oeil, à sa connaissance approfondie de l'art qu'à sa force
musculaire. Dès les premiers pas que fait un taureau sur la place,
Montès sait s'il a la vue courte ou longue, s'il est _clair ou obscur_,
c'est-à-dire s'il attaque franchement ou a recours à la ruse, s'il est
de _muchas piernas_ ou _aplomado_, léger ou pesant, s'il fermera les
yeux en donnant la _cogida_, ou s'il les tiendra ouverts. Grâce à ces
observations, faites avec la rapidité de la pensée, il est toujours en
mesure pour la défense. Cependant, comme il pousse aux dernières limites
la témérité froide, il a reçu dans sa carrière bon nombre de coups de
corne, comme l'atteste la cicatrice qui lui sillonne la joue, et
plusieurs fois il a été emporté de la place grièvement blessé.