Les défilés franchis, les croix devinrent un peu plus rares; nous

cheminions à travers des sites de montagnes d'un aspect grandiose et

sévère, coupées à leurs cimes par de grands archipels de vapeurs, dans

un pays entièrement désert, où l'on ne rencontrait d'autre habitation

que la hutte de jonc d'un aguador on d'un vendeur d'eau-de-vie. Cette

eau-de-vie est incolore et se boit dans des verres allongés que l'on

remplit d'eau, qu'elle blanchit comme pourrait le faire de l'eau de

Cologne.

Le temps était lourd, orageux, d'une chaleur suffocante; quelques larges

gouttes, les seules qui fussent tombées depuis quatre mois de cet

implacable ciel de lapis-lazuli, tachetaient le sable altéré et le

faisaient ressembler à une peau de panthère; cependant la pluie ne se

décida pas, et la voûte céleste reprit son immuable sérénité. Le temps

fut si constamment bleu pendant mon séjour en Espagne, que je retrouve

sur mon carnet une note ainsi conçue: «Vu un nuage blanc,» comme une

chose tout à fait digne de remarque.--Nous autres hommes du Nord, dont

l'horizon encombré de brouillards offre un spectacle toujours varié de

formes et de couleurs, où le vent bâtit avec les nuées des montagnes,

des îles, des palais qu'il mine sans cesse pour les reconstruire

ailleurs, nous ne pouvons nous faire une idée de la profonde mélancolie

qu'inspire cet azur uniforme comme l'éternité, et qu'on retrouve

toujours suspendu au-dessus de sa tête. Dans un petit village que nous

traversâmes, tout le monde était sorti sur les portes afin de jouir de

la pluie, comme chez nous l'on rentre pour s'en garantir.

La nuit était venue sans crépuscule, presque subitement, comme elle

arrive dans les pays chauds, et nous ne devions plus être fort loin de

Velez-Malaga, lieu de notre couchée. Les montagnes s'adoucissaient en

pentes moins abruptes, et mouraient en petites plaines caillouteuses

traversées par des ruisseaux de quinze à vingt pas de large et d'un pied

de profondeur, bordés de roseaux gigantesques. Les croix funèbres

recommençaient à se montrer en plus grand nombre que jamais, et leur

blancheur les faisait parfaitement distinguer dans la vapeur bleue de la

nuit. Nous en comptâmes trois dans une distance de vingt pas. Aussi

l'endroit est-il merveilleusement désert et propice aux guet-apens.

Il était onze heures quand nous entrâmes dans Velez-Malaga, dont les

fenêtres flamboyaient joyeusement, et qui retentissait du bruit des

chansons et des guitares. Les jeunes filles, assises sur les balcons,

chantaient des couplets que les _novios_ accompagnaient d'en bas; à

chaque stance éclataient des rires, des cris, des applaudissements à

n'en plus finir. D'autres groupes dansaient au coin des rues la

cachucha, le fandango, le jalco. Les guitares bourdonnaient sourdement

comme des abeilles, les castagnettes babillaient et claquaient du bec:

tout était joie et musique. On dirait que la seule affaire sérieuse des

Espagnols soit le plaisir; ils s'y livrent avec une franchise, un

abandon et un entrain admirables. Nul peuple n'a moins l'air d'être

malheureux; l'étranger a vraiment peine à croire, lorsqu'il traverse la

Péninsule, à la gravité des événements politiques, et ne peut guère

s'imaginer que ce soit là un pays désolé et ravagé par dix ans de guerre

civile. Nos paysans sont loin de l'insouciance heureuse, de l'allure

joviale et de l'élégance de costume des _majos_ andalous. Comme

instruction, ils leur sont fort inférieurs. Presque tous les paysans

espagnols savent lire, ont la mémoire meublée de poésies qu'ils récitent

ou chantent sans altérer la mesure, montent parfaitement à cheval, sont

habiles au maniement du couteau et de la carabine. Il est vrai que

l'admirable fertilité de la terre et la beauté du climat les dispensent

de ce travail abrutissant qui, dans les contrées moins favorisées,

réduit l'homme à l'état de bête de somme ou de machine, et lui enlève

ces dons de Dieu, la force et la beauté.

Ce ne fut pas sans une satisfaction intime que j'attachai ma mule aux

barreaux de la posada.

Notre souper fut des plus simples; toutes les servantes et tous les

garçons de l'hôtellerie étaient allés danser, et il fallut nous

contenter d'un simple _gaspacho_. Le gaspacho mérite une description

particulière, et nous allons en donner ici la recette, qui eût fait

dresser les cheveux sur la tête de feu Brillat-Savarin. L'on verse de

l'eau dans une soupière, à cette eau l'on ajoute un filet de vinaigre,

des gousses d'ail, des oignons coupés en quatre, des tranches de

concombre, quelques morceaux de piment, une pincée de sel, puis l'on

taille du pain qu'on laisse tremper dans cet agréable mélange, et l'on

sert froid. Chez nous, des chiens un peu bien élevés refuseraient de

compromettre leur museau dans une pareille mixture. C'est le mets favori

des Andalous, et les plus jolies femmes ne craignent pas d'avaler, le

soir, de grandes écuelles de cet infernal potage. Le gaspacho passe pour

très-rafraîchissant, opinion qui nous paraît un peu hasardée, et, si

étrange qu'il paraisse la première fois qu'on en goûte, on finit par s'y

habituer, et même par l'aimer. Par une compensation toute

providentielle, nous eûmes, pour arroser ce maigre repas, une grande

carafe pleine d'un excellent vin blanc de Malaga sec que nous vidâmes

consciencieusement jusqu'à la dernière perle, et qui répara nos forces

qu'avait épuisées une traite de neuf heures dans des chemins

invraisemblables et par une température de four à plâtre.

À trois heures, le convoi se remit en marche; le temps était couvert;

une brume chaude ouatait l'horizon, un air humide faisait pressentir le

voisinage de la mer, qui ne tarda pas à dessiner sur le bord du ciel sa

barre d'un bleu dur. Quelques flocons d'écume moutonnaient çà et là, et

les vagues venaient mourir par grandes volutes régulières sur un sable

fin comme la sciure de buis. De hautes falaises se dressaient à notre

droite. Tantôt les rochers nous laissaient le passage libre, tantôt ils

nous barraient le chemin, et nous les gravissions en les contournant. Le

tracé direct n'est pas employé souvent dans les routes espagnoles; les

obstacles seraient si difficiles à faire disparaître, qu'il vaut mieux

les tourner que les surmonter. La fameuse devise: _Linea recta

brevissima_, serait ici de toute fausseté.

Le soleil en se levant dissipa les vapeurs comme une vaine fumée; le

ciel et la mer recommencèrent cette lutte d'azur où l'on ne peut dire

lequel emporte l'avantage; les falaises reprirent leurs teintes

mordorées, gorge-de-pigeon, améthyste et topaze brûlée; le sable se

remit à poudroyer, et l'eau à papilloter sous l'intensité de la lumière.

Bien loin, bien loin, presque à la ligne de l'horizon, cinq voiles de

bateaux pêcheurs palpitaient au vent comme des ailes de colombe.

De distance en distance apparaissaient sur les pentes moins rapides de

petites maisons blanches comme du sucre, avec des toits plats et une

espèce de péristyle formé d'une treille soutenue à chaque extrémité par

un pilier carré et au milieu par un pylône massif de tournure assez

égyptienne. Les boutiques d'_aguardiente_ se multipliaient, toujours en

roseau, mais déjà plus coquettes, avec des comptoirs blanchis à la chaux

et barbouillés de quelques raies rouges. La route, désormais d'un tracé

certain, commençait à se border d'une ligne de cactus et d'aloès,

interrompue çà et là par des jardins et des maisons devant lesquelles

des femmes raccommodaient des filets, et jouaient des enfants tout nus

qui criaient en nous voyant passer sur nos mules: _Toro, toro!_ L'on

nous prenait, à cause de nos habits de majo, pour des maîtres de

_ganaderias_ ou pour des _toreros_ du quadrille de Montès.

Les chariots traînés par des boeufs, les files d'ânes, se suivaient à

intervalles plus rapprochés. Le mouvement qui a toujours lieu aux abords

d'une grande ville se faisait déjà sentir. De tous côtés débouchaient

des convois de mules portant des spectateurs pour l'ouverture du cirque;

nous en avions rencontré beaucoup dans la montagne, venant de trente ou

quarante lieues à la ronde. Les aficionados sont, pour la véhémence et

la furie, autant au-dessus des dilettanti qu'une course de taureaux est

supérieure comme intérêt à une représentation d'opéra; rien ne les

arrête, ni la chaleur, ni la difficulté, ni le péril du voyage: pourvu

qu'ils arrivent et qu'ils aient leurs places près de la _barrera_, à

pouvoir frapper de la main la croupe du taureau, ils se croient

amplement payés de leurs fatigues. Quel est, l'auteur tragique ou

comique qui peut se vanter d'exercer une attraction pareille? Cela

n'empêche pas des moralistes doucereux et sentimentaux de prétendre que

le goût de ce _barbare divertissement_, comme ils l'appellent, diminue

tous les jours en Espagne.

On ne peut rien imaginer de plus pittoresque et de plus étrange que les

environs de Malaga. Il semble qu'on soit transporté en Afrique: la

blancheur éclatante des maisons, le ton indigo foncé de la mer,

l'intensité éblouissante du jour, tout vous fait illusion. De chaque

côté de la chaussée se hérissent des aloès énormes, agitant leurs

coutelas; de gigantesques cactus aux palettes vert-de-grisées, aux

tronçons difformes, se tordent hideusement comme des boas monstrueux,

comme des échines de cachalots échoués; çà et là un palmier s'élance

comme une colonne épanouissant son chapiteau de feuillage à côté d'un

arbre d'Europe tout surpris d'un pareil voisinage, et qui semble inquiet

de voir ramper à ses pieds les formidables végétations africaines.

Une élégante tour blanche se dessina sur le bleu du ciel: c'était le

phare de Malaga; nous étions arrivés. Il pouvait être à peu près huit

heures du matin; la ville était en pleine activité: les matelots

allaient et venaient, chargeant et déchargeant les navires ancrés dans

le port, avec une animation rare dans une ville espagnole; les femmes,

coiffées et drapées dans de grands châles écarlates qui encadraient

merveilleusement leurs figures moresques, marchaient rapidement,

traînant après elles quelque marmot tout nu ou en chemise. Les hommes,

embossés dans leur cape ou la veste sur l'épaule, hâtaient le pas, et,

chose curieuse, toute cette foule allait du même côté, c'est-à-dire vers

la place des Taureaux. Mais ce qui me frappa le plus parmi cette cohue

bariolée, ce fut la rencontre de six nègres galériens qui traînaient un

chariot. Ils étaient d'une taille gigantesque, avec des faces

monstrueuses si sauvages, si peu humaines, empreintes d'un tel cachet de

bestialité féroce, que je restai saisi d'effroi à leur aspect comme

devant un attelage de tigres. L'espèce de robe de toile qui leur servait

de vêtement leur donnait l'air encore plus diabolique et plus

fantastique. Je ne sais ce qui pouvait les avoir conduits aux galères,

mais je les y aurais fait mettre pour le seul crime d'avoir de pareilles

figures.

Nous nous arrêtâmes au _Parador des Trois-Rois_, maison relativement

très-comfortable, ombragée par une belle vigne dont les pampres

enlaçaient les grilles du balcon, ornée d'une grande salle où l'hôtesse

trônait derrière un comptoir surchargé de porcelaines, à peu près comme

dans un café de Paris. Une très-jolie servante, charmant échantillon de

la beauté des femmes de Malaga, célèbre en Espagne, nous conduisit à nos

chambres, et nous fit éprouver un moment de vive anxiété en nous disant

que toutes les places pour la course étaient prises, et que nous aurions

beaucoup de peine à nous en procurer. Heureusement notre _cosario_ Lanza

nous trouva deux _asientos de preferencia_ (places marquées), du côté du

soleil, il est vrai; mais cela nous était bien égal: nous avions depuis

longtemps fait le sacrifice de notre fraîcheur, et une couche de hâle de

plus sur notre figure bistrée et jaunie ne nous importait guère. Les

courses devaient durer trois jours consécutifs. Les billets du premier

jour étaient cramoisis, ceux du second verts, ceux du troisième bleus,

pour éviter toute confusion et empêcher les amateurs de se représenter

deux fois avec la même carte.

Pendant notre déjeuner survint une troupe d'étudiants en tournée; ils

étaient quatre et ressemblaient plus à des modèles de Ribeira ou de

Murillo qu'à des élèves en théologie, tant ils étaient déguenillés,

déchaux et malpropres. Ils chantaient des couplets bouffons en

s'accompagnant du tambour de basque, du triangle et des castagnettes;

celui qui touchait le _pandero_ était un virtuose dans son genre; il

faisait résonner la peau d'âne avec ses genoux, ses coudes, ses pieds,

et, quand tous ces moyens de percussion ne lui suffisaient pas, il

allongeait le disque orné de plaques de cuivre sur la tête de quelque

_muchacho_ ou de quelque vieille femme. L'un deux, l'orateur de la

troupe, faisait la quête en débitant avec une extrême volubilité toute

sorte de plaisanteries pour exciter les largesses de l'assemblée. «Un

_realito!_» criait-il en prenant les postures les plus suppliantes,

«pour que je puisse finir mes études, devenir curé, et vivre sans rien

faire!» Quand il avait obtenu la petite pièce d'argent, il la plaquait

contre son front à côté des autres déjà extorquées, absolument comme les

almées qui, après la danse, couvrent leur visage en sueur des sequins et

des piastres que leur ont jetés les osmanlis en extase.

La course était indiquée pour cinq heures, mais l'on nous conseilla de

nous rendre au cirque vers une heure, parce que les couloirs ne

tarderaient pas à s'encombrer de monde, et que nous ne pourrions pas

parvenir à nos stalles, bien que marquées et réservées. Nous déjeunâmes

donc à la hâte, et nous nous dirigeâmes vers la place des Taureaux,

précédés de notre guide Antonio, garçon efflanqué et serré à outrance

par une large ceinture rouge qui faisait ressortir encore sa maigreur,

dont il attribuait plaisamment la cause à des chagrins d'amour.

Les rues regorgeaient d'une foule qui s'épaississait en approchant du

cirque; les aguadors, les débitants de _cebada_ glacée, les marchands

d'éventails et de parasols en papier, les vendeurs de cigares, les

conducteurs de calessines, faisaient un vacarme effroyable; une rumeur

confuse planait sur la ville comme un brouillard de bruit.

Après d'assez longs détours dans les rues étroites et compliquées de

Malaga, nous arrivâmes enfin à la bienheureuse place, qui n'a rien de

remarquable à l'extérieur. Un détachement de soldats avait beaucoup de

peine à contenir la foule qui voulait envahir le cirque; quoiqu'il fût

tout au plus une heure, les gradins étaient déjà garnis du haut jusqu'en

bas, et ce ne fut qu'avec force coups de coude et force invectives

échangées que nous parvînmes à nos stalles.

Le cirque de Malaga est d'une grandeur vraiment antique et peut contenir

douze ou quinze mille spectateurs dans son vaste entonnoir, dont l'arène

forme le fond, et dont l'acrotère s'élève à la hauteur d'une maison de

cinq étages. Cela donne une idée de ce que pouvaient être les arènes

romaines et de l'attrait de ces jeux terribles où des hommes luttaient

corps à corps contre des bêtes féroces sous les yeux d'un peuple entier.

On ne saurait imaginer un coup d'oeil plus étrange et plus splendide que

celui que présentaient ces immenses gradins couverts d'une foule

impatiente, et cherchant à tromper les heures de l'attente par toute

sorte de bouffonneries et d'_andaluzades_ de l'originalité la plus

piquante. Les habits modernes étaient en fort petit nombre, et ceux qui

les portaient étaient accueillis avec des rires, des huées et des

sifflets; aussi le spectacle y gagnait-il beaucoup: les couleurs vives

des vestes et des ceintures, les draperies écarlates des femmes, les

éventails bariolés de vert et de jonquille, ôtaient à la foule cet

aspect lugubre et noir qu'elle a toujours chez nous, où les teintes

sombres dominent.

Les femmes étaient en assez grand nombre, et j'en remarquai beaucoup de

jolies. La Malagueña se distingue par la pâleur dorée de son teint uni,

où la joue n'est pas plus colorée que le front, l'ovale allongé de son

visage, le vif incarnat de sa bouche, la finesse de son nez et l'éclat

de ses yeux arabes, qu'on pourrait croire teints de henné, tant les

paupières en sont déliées et prolongées vers les tempes. Je ne sais si

l'on doit attribuer cet effet aux plis sévères de la draperie rouge qui

encadre leurs figures, elles ont un air sérieux et passionné qui sent

tout à fait son Orient, et que ne possèdent pas les Madrilègnes, les

Grenadines et les Sévillanes, plus mignonnes, plus gracieuses, plus

coquettes, et toujours un peu préoccupées de l'effet qu'elles

produisent. Je vis là d'admirables têtes, des types superbes dont les

peintres de l'école espagnole n'ont pas assez profité, et qui

offriraient à un artiste de talent une série d'études précieuses et

entièrement neuves. Dans nos idées, il semble étrange que des femmes

puissent assister à un spectacle où la vie de l'homme est en péril à

chaque instant, où le sang coule en larges mares, où de malheureux

chevaux effondrés se prennent les pieds dans leurs entrailles; on se les

figurerait volontiers comme des mégères au regard hardi, au geste

forcené, et l'on se tromperait fort: jamais plus doux visages de madone,

paupières plus veloutées, sourires plus tendres, ne se sont inclinés sur

un enfant Jésus. Les chances diverses de l'agonie du taureau sont

suivies attentivement par de pâles et charmantes créatures dont un poëte

élégiaque serait tout heureux de faire une Elvire. Le mérite des coups

est discuté par des bouches si jolies, qu'on voudrait ne les entendre

parler que d'amour. De ce qu'elles voient d'un oeil sec des scènes de

carnage qui feraient trouver mal nos sensibles Parisiennes, l'on aurait

tort d'inférer qu'elles sont cruelles et manquent de tendresse d'âme:

cela ne les empêche pas d'être bonnes, simples de coeur, et

compatissantes aux malheureux; mais l'habitude est tout, et le côté

sanglant des courses, qui frappe le plus les étrangers, est ce qui

occupe le moins les Espagnols, attentifs à la valeur des coups et à

l'adresse déployée par les _toreros_, qui ne courent pas de si grands

risques que l'on pourrait se l'imaginer d'abord.

Il n'était encore que deux heures, et le soleil inondait d'un déluge de

feu tout le côté des gradins sur lesquels nous étions assis. Comme nous

portions envie aux privilégiés qui se rafraîchissaient dans le bain

d'ombre projetée par les loges supérieures! Après avoir fait trente

lieues à cheval dans la montagne, rester toute une journée sous un

soleil d'Afrique, par une chaleur de 38 degrés, voilà qui est un peu

beau de la part d'un pauvre critique qui, cette fois, avait payé sa

place et ne voulait pas la perdre.

Les _asientos de sombra_ (places à l'ombre) nous lançaient toute sorte

de sarcasmes; ils nous envoyaient les marchands d'eau pour nous empêcher

de prendre feu; ils nous priaient d'allumer leurs cigares aux charbons

de notre nez, et nous faisaient proposer un peu d'huile pour compléter

la friture. Nous répondions tant bien que mal, et quand l'ombre, en

tournant avec l'heure, livrait l'un d'eux aux morsures du soleil,

c'étaient des éclats de rire et des bravos sans fin.

Grâce à quelques potées d'eau, à plusieurs douzaines d'oranges et à deux

éventails toujours en mouvement, nous nous préservâmes de l'incendie, et

nous n'étions pas encore cuits tout à fait, ni frappés d'apoplexie,

lorsque les musiciens vinrent s'asseoir dans leur tribune, et que le

piquet de cavalerie se mit en devoir de faire évacuer l'arène

fourmillant de _muchachos_ et de _mozos_, qui se fondirent je ne sais

comment dans la masse générale, quoiqu'il n'y eût pas mathématiquement

de quoi placer une personne de plus; mais la foule en certaines

circonstances est d'une élasticité merveilleuse.

Un immense soupir de satisfaction s'exhala de ces quinze mille poitrines

soulagées du poids de l'attente. Les membres de l'ayuntamiento furent

salués d'applaudissements frénétiques, et, lorsqu'ils entrèrent dans

leur loge, l'orchestre se mit à jouer les airs nationaux: _Yo que soy

contrabandista_, la marche de _Riego_, que toute l'assemblée chantait

simultanément, en battant des mains et en frappant des pieds.

Nous n'avons point la prétention de raconter ici les détails d'une

course de taureaux. Nous avons eu l'occasion d'en faire une relation

consciencieuse pendant notre séjour à Madrid; nous ne voulons rapporter

que les faits principaux, les coups remarquables de cette course, où les

mêmes combattants tinrent la place trois jours sans se reposer, où

vingt-quatre taureaux furent tués, où quatre-vingt-seize chevaux

restèrent sur l'arène, sans autre accident pour les combattants qu'un

coup de corne qui effleura le bras d'un _capeador_, blessure qui n'avait

rien de dangereux, et ne l'empêcha pas de reparaître le lendemain dans

le cirque.

À cinq heures précises, les portes de l'arène s'ouvrirent, et la troupe

qui devait opérer fit processionnellement le tour du cirque. En tête

marchaient les trois _picadores_, Antonio Sanchez, José Trigo, tous deux

de Séville, Francisco Briones, de Puerto-Réal, le poing sur la hanche,

la lance sur le pied, avec une gravité de triomphateurs romains montant

au Capitole. La selle de leurs chevaux portait écrit en clous dorés le

nom du propriétaire du cirque: _Antonio-Maria Alvarez_. Les _capeadores_

ou _chulos_, coiffés du tricorne, embossés dans leurs manteaux de

couleurs éclatantes, venaient ensuite; les _banderilleros_, en costume

de Figaro suivaient de près. En queue du cortège s'avançaient, isolés

dans leur majesté, les deux _matadores_, _les épées_, comme on dit en

Espagne, Montès de Chiclana et José Parra de Madrid. Montès était avec

son fidèle quadrille, chose très-importante pour la sécurité de la

course; car, dans ces temps de dissensions politiques, il arrive souvent

que les _toreros_ christinos ne vont pas au secours des _toreros_

carlistes en danger, et réciproquement. La procession se terminait

significativement par l'attelage de mules destinées à enlever les

taureaux et les chevaux morts.

La lutte allait commencer. L'alguazil, en costume bourgeois, qui devait

porter au garçon de combat les clefs du _toril_, et montait fort

maladroitement un cheval fougueux, fit précéder la tragédie d'une farce

assez réjouissante: il perdit d'abord son chapeau, puis les étriers. Son

pantalon sans sous-pieds lui remontait jusqu'aux genoux de la façon la

plus grotesque; et, la porte ayant été malicieusement ouverte au taureau

avant qu'il eût eu le temps de se retirer de l'arène, sa frayeur, portée

au comble, le rendit encore plus ridicule par les contorsions qu'il

faisait sur sa bête. Cependant il ne fut pas renversé, au grand

désappointement de la canaille; le taureau, ébloui par les torrents de

lumière qui inondaient l'arène, ne l'aperçut pas tout d'abord et le

laissa sortir sans coup de corne. Ce fut donc au milieu d'un éclat de

rire immense, homérique, olympien, que la course commença; mais le

silence ne tarda pas à se rétablir, le taureau ayant fendu en deux le

cheval du premier _picador_ et désarçonné le second.

Nous n'avions de regards que pour Montès, dont le nom est populaire dans

toutes les Espagnes, et dont les prouesses font le sujet de mille récits

merveilleux, Montès est né à Chiclana, dans les environs de Cadix. C'est

un homme de quarante à quarante-trois ans, d'une taille un peu au-dessus

de la moyenne, l'air sérieux, la démarche mesurée, le teint d'une pâleur

olivâtre, et n'ayant de remarquable que la mobilité de ses yeux, qui

seuls semblent vivre dans son masque impassible; il paraît plus souple

que robuste, et doit ses succès plutôt à son sang-froid, à la justesse

de son coup d'oeil, à sa connaissance approfondie de l'art qu'à sa force

musculaire. Dès les premiers pas que fait un taureau sur la place,

Montès sait s'il a la vue courte ou longue, s'il est _clair ou obscur_,

c'est-à-dire s'il attaque franchement ou a recours à la ruse, s'il est

de _muchas piernas_ ou _aplomado_, léger ou pesant, s'il fermera les

yeux en donnant la _cogida_, ou s'il les tiendra ouverts. Grâce à ces

observations, faites avec la rapidité de la pensée, il est toujours en

mesure pour la défense. Cependant, comme il pousse aux dernières limites

la témérité froide, il a reçu dans sa carrière bon nombre de coups de

corne, comme l'atteste la cicatrice qui lui sillonne la joue, et

plusieurs fois il a été emporté de la place grièvement blessé.

Voyage en Espagne · 第 22 / 31 段