de suivre son précepte. Le point d'honneur jouait dans les comédies
espagnoles le rôle de la fatalité dans les tragédies grecques. Ses lois
inflexibles, ses nécessités cruelles, faisaient naître aisément des
scènes dramatiques et d'un haut intérêt. _El pundonor_, espèce de
religion chevaleresque avec sa jurisprudence, ses subtilités et ses
raffinements, est bien supérieur à l'[Grec: Anagchê], à la fatalité
antique, dont les coups aveugles tombent au hasard sur les coupables et
sur les innocents. L'on est souvent révolté, en lisant les tragiques
grecs, de la situation du héros, également criminel s'il agit ou s'il
n'agit pas; le point d'honneur castillan est toujours parfaitement
logique et d'accord avec lui-même. Il n'est d'ailleurs que l'exagération
de toutes les vertus humaines poussées au dernier degré de
susceptibilité. Dans ses fureurs les plus horribles, dans ses vengeances
les plus atroces, le héros garde une attitude noble et solennelle. C'est
toujours au nom de la loyauté, de la foi conjugale, du respect des
aïeux, de l'intégrité du blason, qu'il tire du fourreau sa grande épée à
coquille de fer, souvent contre ceux qu'il aime de toute son âme, et
qu'une nécessité impérieuse l'oblige d'immoler. De la lutte des passions
aux prises avec le point d'honneur résulte l'intérêt de la plupart des
pièces de l'ancien théâtre espagnol, intérêt profond, sympathique,
vivement senti par les spectateurs, qui, dans la même situation,
n'eussent pas agi autrement que le personnage. Avec une donnée si
fertile, si profondément dans les moeurs de l'époque, il ne faut pas
s'étonner de la facilité prodigieuse des anciens dramaturges de la
Péninsule. Une autre source non moins abondante d'intérêt, ce sont les
actions vertueuses, les dévouements chevaleresques, les renonciations
sublimes, les fidélités inaltérables, les passions surhumaines, les
délicatesses idéales, résistant aux intrigues les mieux ourdies, aux
embûches les plus compliquées. Dans ce cas, le poëte semble avoir pour
but de proposer aux spectateurs un modèle achevé de la perfection
humaine. Tout ce qu'il peut trouver de qualités, il l'entasse sur la
tête de son prince ou de sa princesse; il les fait plus soucieux de leur
pureté que la blanche hermine, qui aime mieux mourir que d'avoir une
tache sur sa fourrure de neige.
Un profond sentiment du catholicisme et des moeurs féodales respire dans
tout ce théâtre, vraiment national d'origine, de fond et de forme. La
division en trois journées, suivie par les auteurs espagnols, est
assurément la plus raisonnable et la plus logique. L'exposition, le noeud
et le dénomment, telle est la distribution naturelle de toute action
dramatique bien entendue, et nous ferions bien de l'adopter, au lieu de
l'antique coupe en cinq actes, dont deux sont si souvent inutiles, le
second et le quatrième.
Il ne faudrait pas cependant s'imaginer que les anciennes pièces
espagnoles fussent exclusivement sublimes. Le grotesque, cet élément
indispensable de l'art du moyen âge, s'y glisse sous la forme du
_gracioso_ et du _bobo_ (niais), qui égaie le sérieux de l'action par
des plaisanteries et des jeux de mots plus ou moins hasardés, et
produit, à côté du héros, l'effet de ces nains difformes, à pourpoint
bariolé, jouant avec des lévriers plus grands qu'eux, qu'on voit figurer
auprès de quelque roi ou de quelque prince dans les vieux portraits des
galeries.
Moratin, l'auteur du _Si de las Niñas_, de _El Café_, dont on peut voir
le tombeau au Père Lachaise de Paris, est le dernier reflet de l'art
dramatique espagnol, comme le vieux peintre Goya, mort à Bordeaux en
1828, a été le dernier descendant reconnaissable encore du grand
Velasquez.
Maintenant on ne représente plus guère sur les théâtres d'Espagne que
des traductions de mélodrames et de vaudevilles français. À Jaën, au
coeur de l'Andalousie, on joue _le Sonneur de Saint-Paul_; à Cadix, à
deux pas de l'Afrique, _le Gamin de Paris_. Les _saynètes_, autrefois si
gais, si originaux, d'une si haute saveur locale, ne sont plus que des
imitations empruntées au répertoire du théâtre des Variétés. Sans parler
de don Martinez de la Rosa, de don Antonio Gil y Zarate, qui
appartiennent déjà à une époque moins récente, la Péninsule compte
cependant plusieurs jeunes gens de talent et d'espérance; mais
l'attention publique, en Espagne comme en France, est détournée par la
gravité des événements. Hartzembusch, l'auteur des _Amants de Teruel_;
Castro y Orozco, à qui l'on doit _Fray Luis de Leon, ou le Siècle et le
Monde_; Zorilla, qui a fait représenter avec succès le drame _el Rey y
el Zapatero_; Breton de Los Herreros, le duc de Rivas, Larra, qui s'est
tué par amour; Espronceda, dont les journaux viennent d'annoncer la
mort, et qui portait dans ses compositions une énergie passionnée et
farouche, quelquefois digne de Byron, son modèle, sont,--hélas! pour les
deux derniers il faut dire étaient,--des littérateurs pleins de mérite,
des poètes ingénieux, élégants et faciles, qui pourraient prendre place
à côté des anciens maîtres, s'il ne leur manquait ce qui nous manque à
tous, la certitude, un point de départ assuré, un fonds d'idées communes
avec le public. Le point d'honneur et l'héroïsme des vieilles pièces
n'est plus compris ou semble ridicule, et la croyance moderne n'est pas
encore assez formulée pour que les poètes puissent la traduire.
Il ne faut donc pas trop blâmer la foule qui, en attendant, envahit le
cirque et va chercher les émotions où elles se trouvent; après tout, ce
n'est pas la faute du peuple si les théâtres ne sont pas plus
attrayants; tant pis pour nous, poètes, si nous nous laissons vaincre
par les gladiateurs. En somme, il est plus sain pour l'esprit et le coeur
de voir un homme de courage tuer une bête féroce en face du ciel, que
d'entendre un histrion sans talent chanter un vaudeville obscène, ou
débiter de la littérature frelatée devant une rampe fumeuse.
XIII.
EGLIA.--CORDOUE.--L'ARCHANGE RAPHAËL.--LA MOSQUÉE.
Nous ne connaissions encore que les galères à brancards, il nous restait
à tâter un peu de la galère à quatre roues. Un de ces aimables véhicules
partait justement pour Cordoue, déjà encombré d'une famille espagnole,
nous complétâmes la charge. Figurez-vous une charrette assez basse,
munie de ridelles à claire-voie et n'ayant pour fond qu'un filet de
sparterie dans lequel on entasse les malles et les paquets sans grand
souci des angles sortants ou rentrants. Là-dessus l'on jette deux ou
trois matelas, ou, pour parler plus exactement, deux sacs de toile où
flottent quelques touffes de laine peu cardée; sur ces matelas
s'étendent transversalement les pauvres voyageurs dans une position
assez semblable (pardonnez-nous la trivialité de la comparaison) à celle
des veaux que l'on porte au marché. Seulement ils n'ont pas les pieds
liés, mais leur situation n'en est guère meilleure. Le tout est
recouvert d'une grosse toile tendue sur des cerceaux, dirigé par un
_mayoral_ et traîné par quatre mules.
La famille avec laquelle nous faisions roule était celle d'un ingénieur
assez instruit et parlant bien français: elle était accompagnée d'un
grand scélérat de figure hétéroclite, autrefois brigand dans la bande de
José Maria, et maintenant surveillant des mines. Ce drôle suivait la
galère à cheval, le couteau dans la ceinture, la carabine à l'arçon de
la selle. L'ingénieur paraissait faire grand cas de lui; il vantait sa
probité, sur laquelle son ancien métier ne lui inspirait aucune
inquiétude; il est vrai qu'en parlant de José Maria, il me dit à
plusieurs reprises que c'était un brave et honnête homme. Cette opinion,
qui nous paraîtrait légèrement paradoxale à l'endroit d'un voleur de
grand chemin, est partagée en Andalousie par les gens les plus
honorables. L'Espagne est restée arabe sur ce point, et les bandits y
passent facilement pour des héros, rapprochement moins bizarre qu'il ne
le semble d'abord, surtout dans les contrées du Midi, où l'imagination
est si impressionnable; le mépris de la mort, l'audace, le sang-froid,
la détermination prompte et hardie, l'adresse et la force, cette espèce
de grandeur qui s'attache à l'homme en révolte contre la société, toutes
ces qualités, qui agissent si puissamment sur les esprits encore peu
civilisés, ne sont-elles pas celles qui font les grands caractères, et
le peuple a-t-il si tort de les admirer chez ces natures énergiques,
bien que l'emploi en soit condamnable?
Le chemin de traverse que nous suivions montait et descendait d'une
façon assez abrupte à travers un pays bossué de collines et sillonné
d'étroites vallées dont le fond était occupé par des lits de torrents à
sec et tout hérissé de pierres énormes qui nous causaient d'atroces
soubresauts, et arrachaient des cris aigus aux femmes et aux enfants.
Chemin faisant, nous remarquâmes quelques effets de soleil couchant
d'une poésie et d'une couleur admirables. Les montagnes prenaient dans
l'éloignement des teintes pourpres et violettes, glacées d'or, d'une
chaleur et d'une intensité extraordinaires; l'absence complète de
végétation imprimait à ce paysage, uniquement composé de terrains et de
ciels, un caractère de nudité grandiose et d'âpreté farouche dont
l'équivalent n'existe nulle part, et que les peintres n'ont jamais
rendu. L'on fit halte quelques heures, à l'entrée de la nuit, dans un
petit hameau de trois ou quatre maisons, pour laisser reposer les mules
et nous permettre de prendre quelque nourriture. Imprévoyants comme des
voyageurs français, quoiqu'un séjour de cinq mois en Espagne eût dû nous
rendre plus sages, nous n'avions emporté de Malaga aucune provision;
aussi fûmes-nous obligés de souper de pain sec et de vin blanc qu'une
femme de la _posada_ voulut bien nous aller chercher, car les
garde-manger et les celliers espagnols ne partagent pas cette horreur
que la nature a, dit-on, pour le vide, et ils logent le néant en toute
sécurité de conscience.
Vers une heure du matin, l'on se remit en route, et, malgré les cahots
effroyables, les enfants de l'employé des mines qui roulaient sur nous,
et les chocs que recevaient nos têtes vacillantes en heurtant les
ridelles, nous ne tardâmes pas à nous endormir. Quand le soleil vint
nous chatouiller le nez avec un rayon comme un épi d'or, nous étions
près de Caratraca, village insignifiant, qui n'est pas marqué sur la
carte et n'a de particulier que des sources d'eaux sulfureuses
très-efficaces pour les maladies de la peau, ce qui attire dans cet
endroit perdu une population assez suspecte et d'un commerce malsain. On
y joue un jeu d'enfer; et, quoiqu'il fût encore de très-bonne heure, les
cartes et les onces d'or allaient déjà leur train. C'était quelque chose
de hideux à voir que ces malades aux physionomies terreuses et
verdâtres, encore enlaidies par la rapacité, allongeant avec lenteur
leurs doigts convulsifs pour saisir leur proie. Les maisons de
Caratraca, comme toutes celles des villages d'Andalousie, sont passées
au lait de chaux; ce qui, joint à la teinte vive des tuiles, aux
guirlandes de pampres, aux arbustes qui les entourent, leur donne un air
de fête et d'aisance bien différent des idées que l'on se fait dans le
reste de l'Europe de la malpropreté espagnole, idées généralement
fausses, qui ne peuvent être venues qu'à propos de quelques misérables
hameaux de la Castille, dont nous possédons l'équivalent et au delà en
Bretagne et en Sologne.
Dans la cour de l'auberge, mes regards furent attirés par des fresques
grossières représentant des courses de taureaux avec une naïveté toute
primitive; autour des peintures se lisaient des _coplas_ en l'honneur de
Paquirro Montès et de son quadrille. Le nom de Montès est tout à fait
populaire en Andalousie, comme chez nous celui de Napoléon; son portrait
orne les murs, les éventails, les tabatières, et les Anglais, grands
exploiteurs de la vogue, quelle qu'elle soit, répandent de Gibraltar des
milliers de foulards où les traits du célèbre _matador_ sont reproduits
par l'impression en rouge, en violet, en jaune, et accompagnés de
légendes flatteuses.
Instruits par notre famine de la veille, nous achetâmes quelques
provisions à notre hôte, et particulièrement un jambon qu'il nous fit
payer un prix exorbitant. L'on parle beaucoup des voleurs de grand
chemin; ce n'est pas sur le chemin qu'est le danger; c'est au bord, dans
l'auberge où l'on vous égorge, où l'on vous dépouille en toute sûreté
sans que vous ayez le droit de recourir aux armes défensives, et de
tirer votre coup de carabine au garçon qui vous apporte votre compte. Je
plains les bandits de tout mon coeur; de pareils hôteliers ne leur
laissent pas grand'chose à faire, et ne leur livrent les voyageurs que
comme des citrons dont on a exprimé le jus. Dans les autres pays, l'on
vous fait payer cher une chose qu'on vous fournit; en Espagne, vous
payez l'absence de tout au poids de l'or.
Notre sieste achevée, on attela les mules à la galère, chacun reprit sa
place sur les matelas, l'_escopetero_ enfourcha son petit cheval
montagnard, le _mayoral_ fit provision de menus cailloux pour lancer aux
oreilles de ses bêtes, et l'on se remit en marche. La contrée que nous
traversions était sauvage sans être pittoresque: des collines pelées,
rugueuses, écorchées, décharnées jusqu'aux os, des lits de torrents
pierreux, espèces de cicatrices imprimées au sol par le ravage des
pluies d'hiver; des bois d'oliviers dont le feuillage pâle, enfariné par
la poussière ne faisait naître aucune idée de verdure ou de fraîcheur;
çà et là, au flanc déchiré des ravins de craie et de tuf, quelque touffe
de fenouil blanchie par la chaleur; sur la poudre du chemin les traces
des serpents et des vipères, et par-dessus tout cela un ciel brûlant
comme une voûte de four, et pas un souffle d'air, pas une haleine de
vent! Le sable gris soulevé par les sabots des mules retombait sans
tourbillonner. Un soleil à faire chauffer le fer à blanc frappait sur la
toile de notre galère, où nous mûrissions comme des melons sous cloche.
De temps à autre nous descendions et nous faisions une traite à pied, en
nous tenant dans l'ombre du cheval ou de la charrette, et nous
regrimpions les jambes dégourdies à notre place, en écrasant un peu les
enfants et la mère, car nous ne pouvions arriver à notre coin qu'en
rampant à quatre pattes sous le dôme surbaissé formé par les cerceaux de
la galère. À force de franchir des fondrières et des ravins, de couper à
travers champ pour abréger, nous perdîmes la vraie route. Notre
_majoral_, espérant se reconnaître, continua, comme s'il eût su
parfaitement où il allait; car les _cosarios_ et guides ne conviennent
qu'ils sont égarés qu'à la dernière extrémité, et lorsqu'ils vous ont
fait faire cinq à six lieues en dehors de la bonne voie. Il est juste de
dire que rien n'était plus aisé que de se tromper sur ce chemin
fabuleux, à peine battu, et dont de profonds ravins interrompaient à
chaque instant le tracé. Nous nous trouvions dans de grands champs
clair-semés d'oliviers aux troncs contournés et rabougris, aux attitudes
effrayantes, sans aucune trace d'habitation humaine, sans apparence
d'être vivant; depuis le matin, nous n'avions rencontré qu'un _muchacho_
à moitié nu, poussant devant lui, à travers un flot de poussière, une
demi-douzaine de cochons noirs. La nuit vint. Pour surcroît de malheur,
ce n'était pas nuit de lune, et nous n'avions pour nous guider que la
tremblotante lueur des étoiles.
À chaque instant, le _mayoral_ quittait son siège et descendait tâter la
terre avec ses mains pour sentir s'il ne rencontrerait pas une ornière,
une trace de roue qui pût le remettre sur la voie; mais ses recherches
furent inutiles, et, bien à contre-coeur, il se vit obligé de nous dire
qu'il était égaré et ne savait pas où il était: il n'y concevait rien,
il avait fait la route vingt fois et serait allé à Cordoue les yeux
fermés. Tout cela nous paraissait assez louche, et l'idée nous vint que
nous étions peut-être exposés à quelque guet-apens. La situation n'était
pas autrement agréable; nous nous trouvions pris de nuit dans un pays
perdu, loin de tout secours humain, au milieu d'une contrée réputée pour
cacher plus de voleurs à elle seule que toutes les Espagnes réunies. Ces
réflexions se présentèrent sans doute également à l'employé des mines et
à son ami, l'ancien associé de José Maria, qui devait se connaître en
pareille matière, car ils chargèrent silencieusement leurs carabines à
balles, en firent autant de deux autres placées dans la galère, et nous
en remirent une à chacun sans dire un mot, ce qui était fort éloquent.
De cette façon, le _mayoral_ restait sans arme, et, lorsqu'il aurait eu
des intelligences avec les bandits, il se trouvait ainsi réduit à
l'impuissance. Cependant, après avoir erré au hasard pendant deux ou
trois heures, nous aperçûmes une lumière bien loin, qui scintillait sous
les branches comme un ver luisant; nous en fîmes tout de suite notre
étoile polaire, et nous nous dirigeâmes vers elle le plus directement
possible, au risque de verser à chaque pas. Quelquefois une
anfractuosité du terrain la dérobait à notre vue: alors tout nous
semblait éteint dans la nature; puis la lueur reparaissait, et nos
espérances avec elle. Enfin, nous arrivâmes assez près d'une ferme pour
distinguer la fenêtre, ciel où brillait notre étoile sous la forme d'une
lampe de cuivre. Des chariots à boeufs, des instruments aratoires
dispersés çà et là nous rassurèrent tout à fait, car nous aurions pu
tomber dans quelque coupe-gorge, dans quelque _posada de barateros_. Les
chiens, ayant éventé notre présence, aboyaient à pleine gueule, de sorte
que toute la ferme fut bientôt en rumeur. Les paysans sortirent le fusil
à la main pour reconnaître la cause de cette alerte nocturne, et, ayant
vu que nous étions d'honnêtes voyageurs fourvoyés, ils nous proposèrent
poliment d'entrer nous reposer dans la ferme.
C'était l'heure du souper de ces braves gens. Une vieille ridée, tannée,
momifiée en quelque sorte, et dont la peau faisait des plis à toutes les
jointures comme une botte à la hussarde, préparait dans une jatte de
terre rouge un _gaspacho_ gigantesque. Cinq à six lévriers de la plus
haute taille, minces de râble, larges de poitrine, supérieurement
coiffés, dignes de la meute d'un roi, suivaient les mouvements de la
vieille avec l'attention la plus soutenue et l'air le plus
mélancoliquement admiratif qu'on puisse imaginer. Mais ce délicieux
régal n'était pas pour eux; en Andalousie, ce sont les hommes et non les
chiens qui mangent la soupe de croûtes de pain détrempées dans l'eau.
Des chats que l'absence d'oreilles et de queue, car en Espagne on leur
retranche ces superfluités ornementales, rendaient semblables à des
chimères japonaises, regardaient aussi, mais de plus loin, ces
appétissants préparatifs. Une écuelle dudit _gaspacho_, deux tranches de
notre jambon et quelques grappes d'un raisin blond comme l'ambre nous
composèrent un souper qu'il nous fallut disputer aux familiarités
envahissantes des lévriers, qui, sous prétexte de nous lécher, nous
arrachaient littéralement la viande de la bouche. Nous nous levions et
nous mangions debout, notre assiette à la main; mais les diables de
bêtes se dressaient sur les pattes de derrière, nous jetaient les pattes
de devant aux épaules, et se trouvaient ainsi à hauteur du morceau
convoité. S'ils ne l'emportaient pas, ils lui donnaient au moins deux ou
trois tours de langue, et en prélibaient ainsi la première et la plus
délicate saveur. Ces lévriers nous parurent descendre en droite ligne
d'un chien fameux dont Cervantes n'a pourtant pas écrit l'histoire dans
ses dialogues. Cet illustre animal tenait dans une _fonda_ espagnole
l'emploi de laveuse de vaisselle, et, comme on reprochait à la servante
que les assiettes n'étaient pas propres, elle jura ses grands dieux
qu'elles avaient pourtant été lavées par sept eaux, _por siete aquas_.
_Siete Aquas_ était le nom du chien, ainsi désigné parce qu'il léchait
si exactement les plats, qu'on eût dit qu'ils avaient passé sept fois
dans l'eau; il fallait que ce jour-là il se fût négligé. Les lévriers de
la ferme étaient assurément de cette race.
L'on nous donna pour guide un jeune garçon qui connaissait parfaitement
les chemins et nous conduisit sans encombre à Ecija, où nous parvînmes
vers les dix heures du matin.
L'entrée d'Ecija est assez pittoresque; l'on y arrive par un pont au
bout duquel s'élève une porte en arcade d'un effet triomphal. Ce pont
traverse une rivière qui n'est autre que le Genil de Grenade, et
qu'obstruent des ruines d'arches antiques et des barrages pour les
moulins; quand on l'a franchi, l'on débouche dans une place plantée
d'arbres, ornée de deux monuments d'un goût baroque. L'un consiste en
une statue de la sainte Vierge dorée et posée sur une colonne dont le
socle évidé forme comme une espèce de chapelle, enjolivée de pots de
fleurs artificielles, d'_ex-voto_, de couronnes de moelle de roseau, et
de tous les colifichets de la dévotion méridionale. L'autre est un saint
Christophe gigantesque, aussi de métal doré, la main appuyée sur un
palmier, canne proportionnée à sa grandeur, et portant sur l'épaule,
avec les contractions de muscles les plus prodigieuses et des efforts à
soulever une maison, un tout petit Enfant Jésus d'une délicatesse et
d'une mignonnerie charmantes. Ce colosse, attribué au sculpteur
florentin Torregiani qui écrasa d'un coup de poing le nez de
Michel-Ange, est juché sur une colonne d'ordre salomonique (c'est le nom
qu'on donne ici aux colonnes torses), de granit rose tendre, dont la
spirale se termine à mi-chemin en volutes et en fleurons extravagants.
J'aime beaucoup les statues ainsi posées; elles produisent plus d'effet,
se voient de plus loin et à leur avantage. Les socles ordinaires ont
quelque chose de massif et d'épaté qui ôte de la légèreté aux figures
qu'ils supportent.
Ecija, bien qu'en dehors de l'itinéraire des touristes et généralement
peu connue, est cependant une ville très-intéressante, d'une physionomie
toute particulière fil très-originale. Les clochers qui forment les
angles les plus aigus de sa silhouette ne sont ni byzantins, ni
gothiques, ni renaissance; ils sont chinois, ou plutôt japonais; vous
les prendriez pour les tourelles de quelque _miao_ dédié à Kong-fu-Tzée,
Bouddha ou Fo, car ils sont revêtus entièrement de carreaux de
porcelaine ou de faïence coloriés des teintes les plus vives et couverts
de tuiles vernissées vertes et blanches disposées en damier et de
l'aspect le plus étrange du monde. Le reste de l'architecture n'est pas
moins chimérique, et l'amour du contourné y est poussé à ses dernières
limites. Ce ne sont que dorures, incrustations, brèches et marbres de
couleur chiffonnés comme des étoffes, que guirlandes de fleurs, lacs
d'amour, anges bouffis, tout cela enluminé, fardé, d'une richesse folle
et d'un mauvais goût sublime.
La _Calle de los Cabelleros_, où demeure la noblesse et qui renferme les
plus beaux hôtels, est vraiment quelque chose de miraculeux dans ce
genre; l'on a peine à croire que l'on soit dans une rue réelle, entre
des maisons habitées par des êtres possibles. Les balcons, les grilles,
les frises, rien n'est droit, tout se tortille, se contourne, s'épanouit
en fleurons, en volutes, en chicorées. Vous ne trouverez pas une
superficie d'un pouce carré qui ne soit guillochée, festonnée, dorée,
brodée ou peinte; tout ce que le genre désigné chez nous sous le nom de
_rococo_ a laissé de plus rocailleux et de plus désordonné, avec une
épaisseur et un entassement de luxe que le bon goût français, même aux
pires époques, a toujours su éviter. Ce pompadour-hollando-chinois amuse
et surprend en Andalousie. Les maisons ordinaires sont crépies à la
chaux, d'une blancheur éblouissante qui se détache merveilleusement sur
l'azur foncé du ciel, et nous firent songer à l'Afrique par leurs toits
plats, leurs petites fenêtres et leurs _miradores_, idée qui nous
rappelait suffisamment une chaleur de trente-sept degrés Réaumur,
température habituelle du lieu dans les étés frais. Ecija est surnommée
la poêle de l'Andalousie, et jamais surnom ne fut mieux mérité: située
dans un bas-fond, elle est entourée de collines sablonneuses qui
l'abritent du vent et lui renvoient les rayons du soleil comme des
miroirs concentriques. L'on y vit à l'état de friture; ce qui ne nous
empêcha pas de la parcourir vaillamment en tout sens en attendant notre
déjeuner. La _Plaza-Mayor_ présente un coup d'oeil fort original avec ses
maisons à piliers, ses rangées de fenêtres, ses arcades et ses balcons
en saillie.
Notre _parador_ était assez comfortable, et l'on nous y servit un repas
presque humain que nous savourâmes avec une sensualité bien permise
après tant de privations. Une longue sieste dans une grande chambre bien
close, bien obscure, bien arrosée, acheva de nous reposer, et quand,
vers trois heures, nous remontâmes dans la galère, nous avions la mine
sereine et tout à fait résignée.