dit encore Lope de Vega, qui s'y connaissait et qui ne se fit pas faute

de suivre son précepte. Le point d'honneur jouait dans les comédies

espagnoles le rôle de la fatalité dans les tragédies grecques. Ses lois

inflexibles, ses nécessités cruelles, faisaient naître aisément des

scènes dramatiques et d'un haut intérêt. _El pundonor_, espèce de

religion chevaleresque avec sa jurisprudence, ses subtilités et ses

raffinements, est bien supérieur à l'[Grec: Anagchê], à la fatalité

antique, dont les coups aveugles tombent au hasard sur les coupables et

sur les innocents. L'on est souvent révolté, en lisant les tragiques

grecs, de la situation du héros, également criminel s'il agit ou s'il

n'agit pas; le point d'honneur castillan est toujours parfaitement

logique et d'accord avec lui-même. Il n'est d'ailleurs que l'exagération

de toutes les vertus humaines poussées au dernier degré de

susceptibilité. Dans ses fureurs les plus horribles, dans ses vengeances

les plus atroces, le héros garde une attitude noble et solennelle. C'est

toujours au nom de la loyauté, de la foi conjugale, du respect des

aïeux, de l'intégrité du blason, qu'il tire du fourreau sa grande épée à

coquille de fer, souvent contre ceux qu'il aime de toute son âme, et

qu'une nécessité impérieuse l'oblige d'immoler. De la lutte des passions

aux prises avec le point d'honneur résulte l'intérêt de la plupart des

pièces de l'ancien théâtre espagnol, intérêt profond, sympathique,

vivement senti par les spectateurs, qui, dans la même situation,

n'eussent pas agi autrement que le personnage. Avec une donnée si

fertile, si profondément dans les moeurs de l'époque, il ne faut pas

s'étonner de la facilité prodigieuse des anciens dramaturges de la

Péninsule. Une autre source non moins abondante d'intérêt, ce sont les

actions vertueuses, les dévouements chevaleresques, les renonciations

sublimes, les fidélités inaltérables, les passions surhumaines, les

délicatesses idéales, résistant aux intrigues les mieux ourdies, aux

embûches les plus compliquées. Dans ce cas, le poëte semble avoir pour

but de proposer aux spectateurs un modèle achevé de la perfection

humaine. Tout ce qu'il peut trouver de qualités, il l'entasse sur la

tête de son prince ou de sa princesse; il les fait plus soucieux de leur

pureté que la blanche hermine, qui aime mieux mourir que d'avoir une

tache sur sa fourrure de neige.

Un profond sentiment du catholicisme et des moeurs féodales respire dans

tout ce théâtre, vraiment national d'origine, de fond et de forme. La

division en trois journées, suivie par les auteurs espagnols, est

assurément la plus raisonnable et la plus logique. L'exposition, le noeud

et le dénomment, telle est la distribution naturelle de toute action

dramatique bien entendue, et nous ferions bien de l'adopter, au lieu de

l'antique coupe en cinq actes, dont deux sont si souvent inutiles, le

second et le quatrième.

Il ne faudrait pas cependant s'imaginer que les anciennes pièces

espagnoles fussent exclusivement sublimes. Le grotesque, cet élément

indispensable de l'art du moyen âge, s'y glisse sous la forme du

_gracioso_ et du _bobo_ (niais), qui égaie le sérieux de l'action par

des plaisanteries et des jeux de mots plus ou moins hasardés, et

produit, à côté du héros, l'effet de ces nains difformes, à pourpoint

bariolé, jouant avec des lévriers plus grands qu'eux, qu'on voit figurer

auprès de quelque roi ou de quelque prince dans les vieux portraits des

galeries.

Moratin, l'auteur du _Si de las Niñas_, de _El Café_, dont on peut voir

le tombeau au Père Lachaise de Paris, est le dernier reflet de l'art

dramatique espagnol, comme le vieux peintre Goya, mort à Bordeaux en

1828, a été le dernier descendant reconnaissable encore du grand

Velasquez.

Maintenant on ne représente plus guère sur les théâtres d'Espagne que

des traductions de mélodrames et de vaudevilles français. À Jaën, au

coeur de l'Andalousie, on joue _le Sonneur de Saint-Paul_; à Cadix, à

deux pas de l'Afrique, _le Gamin de Paris_. Les _saynètes_, autrefois si

gais, si originaux, d'une si haute saveur locale, ne sont plus que des

imitations empruntées au répertoire du théâtre des Variétés. Sans parler

de don Martinez de la Rosa, de don Antonio Gil y Zarate, qui

appartiennent déjà à une époque moins récente, la Péninsule compte

cependant plusieurs jeunes gens de talent et d'espérance; mais

l'attention publique, en Espagne comme en France, est détournée par la

gravité des événements. Hartzembusch, l'auteur des _Amants de Teruel_;

Castro y Orozco, à qui l'on doit _Fray Luis de Leon, ou le Siècle et le

Monde_; Zorilla, qui a fait représenter avec succès le drame _el Rey y

el Zapatero_; Breton de Los Herreros, le duc de Rivas, Larra, qui s'est

tué par amour; Espronceda, dont les journaux viennent d'annoncer la

mort, et qui portait dans ses compositions une énergie passionnée et

farouche, quelquefois digne de Byron, son modèle, sont,--hélas! pour les

deux derniers il faut dire étaient,--des littérateurs pleins de mérite,

des poètes ingénieux, élégants et faciles, qui pourraient prendre place

à côté des anciens maîtres, s'il ne leur manquait ce qui nous manque à

tous, la certitude, un point de départ assuré, un fonds d'idées communes

avec le public. Le point d'honneur et l'héroïsme des vieilles pièces

n'est plus compris ou semble ridicule, et la croyance moderne n'est pas

encore assez formulée pour que les poètes puissent la traduire.

Il ne faut donc pas trop blâmer la foule qui, en attendant, envahit le

cirque et va chercher les émotions où elles se trouvent; après tout, ce

n'est pas la faute du peuple si les théâtres ne sont pas plus

attrayants; tant pis pour nous, poètes, si nous nous laissons vaincre

par les gladiateurs. En somme, il est plus sain pour l'esprit et le coeur

de voir un homme de courage tuer une bête féroce en face du ciel, que

d'entendre un histrion sans talent chanter un vaudeville obscène, ou

débiter de la littérature frelatée devant une rampe fumeuse.

XIII.

EGLIA.--CORDOUE.--L'ARCHANGE RAPHAËL.--LA MOSQUÉE.

Nous ne connaissions encore que les galères à brancards, il nous restait

à tâter un peu de la galère à quatre roues. Un de ces aimables véhicules

partait justement pour Cordoue, déjà encombré d'une famille espagnole,

nous complétâmes la charge. Figurez-vous une charrette assez basse,

munie de ridelles à claire-voie et n'ayant pour fond qu'un filet de

sparterie dans lequel on entasse les malles et les paquets sans grand

souci des angles sortants ou rentrants. Là-dessus l'on jette deux ou

trois matelas, ou, pour parler plus exactement, deux sacs de toile où

flottent quelques touffes de laine peu cardée; sur ces matelas

s'étendent transversalement les pauvres voyageurs dans une position

assez semblable (pardonnez-nous la trivialité de la comparaison) à celle

des veaux que l'on porte au marché. Seulement ils n'ont pas les pieds

liés, mais leur situation n'en est guère meilleure. Le tout est

recouvert d'une grosse toile tendue sur des cerceaux, dirigé par un

_mayoral_ et traîné par quatre mules.

La famille avec laquelle nous faisions roule était celle d'un ingénieur

assez instruit et parlant bien français: elle était accompagnée d'un

grand scélérat de figure hétéroclite, autrefois brigand dans la bande de

José Maria, et maintenant surveillant des mines. Ce drôle suivait la

galère à cheval, le couteau dans la ceinture, la carabine à l'arçon de

la selle. L'ingénieur paraissait faire grand cas de lui; il vantait sa

probité, sur laquelle son ancien métier ne lui inspirait aucune

inquiétude; il est vrai qu'en parlant de José Maria, il me dit à

plusieurs reprises que c'était un brave et honnête homme. Cette opinion,

qui nous paraîtrait légèrement paradoxale à l'endroit d'un voleur de

grand chemin, est partagée en Andalousie par les gens les plus

honorables. L'Espagne est restée arabe sur ce point, et les bandits y

passent facilement pour des héros, rapprochement moins bizarre qu'il ne

le semble d'abord, surtout dans les contrées du Midi, où l'imagination

est si impressionnable; le mépris de la mort, l'audace, le sang-froid,

la détermination prompte et hardie, l'adresse et la force, cette espèce

de grandeur qui s'attache à l'homme en révolte contre la société, toutes

ces qualités, qui agissent si puissamment sur les esprits encore peu

civilisés, ne sont-elles pas celles qui font les grands caractères, et

le peuple a-t-il si tort de les admirer chez ces natures énergiques,

bien que l'emploi en soit condamnable?

Le chemin de traverse que nous suivions montait et descendait d'une

façon assez abrupte à travers un pays bossué de collines et sillonné

d'étroites vallées dont le fond était occupé par des lits de torrents à

sec et tout hérissé de pierres énormes qui nous causaient d'atroces

soubresauts, et arrachaient des cris aigus aux femmes et aux enfants.

Chemin faisant, nous remarquâmes quelques effets de soleil couchant

d'une poésie et d'une couleur admirables. Les montagnes prenaient dans

l'éloignement des teintes pourpres et violettes, glacées d'or, d'une

chaleur et d'une intensité extraordinaires; l'absence complète de

végétation imprimait à ce paysage, uniquement composé de terrains et de

ciels, un caractère de nudité grandiose et d'âpreté farouche dont

l'équivalent n'existe nulle part, et que les peintres n'ont jamais

rendu. L'on fit halte quelques heures, à l'entrée de la nuit, dans un

petit hameau de trois ou quatre maisons, pour laisser reposer les mules

et nous permettre de prendre quelque nourriture. Imprévoyants comme des

voyageurs français, quoiqu'un séjour de cinq mois en Espagne eût dû nous

rendre plus sages, nous n'avions emporté de Malaga aucune provision;

aussi fûmes-nous obligés de souper de pain sec et de vin blanc qu'une

femme de la _posada_ voulut bien nous aller chercher, car les

garde-manger et les celliers espagnols ne partagent pas cette horreur

que la nature a, dit-on, pour le vide, et ils logent le néant en toute

sécurité de conscience.

Vers une heure du matin, l'on se remit en route, et, malgré les cahots

effroyables, les enfants de l'employé des mines qui roulaient sur nous,

et les chocs que recevaient nos têtes vacillantes en heurtant les

ridelles, nous ne tardâmes pas à nous endormir. Quand le soleil vint

nous chatouiller le nez avec un rayon comme un épi d'or, nous étions

près de Caratraca, village insignifiant, qui n'est pas marqué sur la

carte et n'a de particulier que des sources d'eaux sulfureuses

très-efficaces pour les maladies de la peau, ce qui attire dans cet

endroit perdu une population assez suspecte et d'un commerce malsain. On

y joue un jeu d'enfer; et, quoiqu'il fût encore de très-bonne heure, les

cartes et les onces d'or allaient déjà leur train. C'était quelque chose

de hideux à voir que ces malades aux physionomies terreuses et

verdâtres, encore enlaidies par la rapacité, allongeant avec lenteur

leurs doigts convulsifs pour saisir leur proie. Les maisons de

Caratraca, comme toutes celles des villages d'Andalousie, sont passées

au lait de chaux; ce qui, joint à la teinte vive des tuiles, aux

guirlandes de pampres, aux arbustes qui les entourent, leur donne un air

de fête et d'aisance bien différent des idées que l'on se fait dans le

reste de l'Europe de la malpropreté espagnole, idées généralement

fausses, qui ne peuvent être venues qu'à propos de quelques misérables

hameaux de la Castille, dont nous possédons l'équivalent et au delà en

Bretagne et en Sologne.

Dans la cour de l'auberge, mes regards furent attirés par des fresques

grossières représentant des courses de taureaux avec une naïveté toute

primitive; autour des peintures se lisaient des _coplas_ en l'honneur de

Paquirro Montès et de son quadrille. Le nom de Montès est tout à fait

populaire en Andalousie, comme chez nous celui de Napoléon; son portrait

orne les murs, les éventails, les tabatières, et les Anglais, grands

exploiteurs de la vogue, quelle qu'elle soit, répandent de Gibraltar des

milliers de foulards où les traits du célèbre _matador_ sont reproduits

par l'impression en rouge, en violet, en jaune, et accompagnés de

légendes flatteuses.

Instruits par notre famine de la veille, nous achetâmes quelques

provisions à notre hôte, et particulièrement un jambon qu'il nous fit

payer un prix exorbitant. L'on parle beaucoup des voleurs de grand

chemin; ce n'est pas sur le chemin qu'est le danger; c'est au bord, dans

l'auberge où l'on vous égorge, où l'on vous dépouille en toute sûreté

sans que vous ayez le droit de recourir aux armes défensives, et de

tirer votre coup de carabine au garçon qui vous apporte votre compte. Je

plains les bandits de tout mon coeur; de pareils hôteliers ne leur

laissent pas grand'chose à faire, et ne leur livrent les voyageurs que

comme des citrons dont on a exprimé le jus. Dans les autres pays, l'on

vous fait payer cher une chose qu'on vous fournit; en Espagne, vous

payez l'absence de tout au poids de l'or.

Notre sieste achevée, on attela les mules à la galère, chacun reprit sa

place sur les matelas, l'_escopetero_ enfourcha son petit cheval

montagnard, le _mayoral_ fit provision de menus cailloux pour lancer aux

oreilles de ses bêtes, et l'on se remit en marche. La contrée que nous

traversions était sauvage sans être pittoresque: des collines pelées,

rugueuses, écorchées, décharnées jusqu'aux os, des lits de torrents

pierreux, espèces de cicatrices imprimées au sol par le ravage des

pluies d'hiver; des bois d'oliviers dont le feuillage pâle, enfariné par

la poussière ne faisait naître aucune idée de verdure ou de fraîcheur;

çà et là, au flanc déchiré des ravins de craie et de tuf, quelque touffe

de fenouil blanchie par la chaleur; sur la poudre du chemin les traces

des serpents et des vipères, et par-dessus tout cela un ciel brûlant

comme une voûte de four, et pas un souffle d'air, pas une haleine de

vent! Le sable gris soulevé par les sabots des mules retombait sans

tourbillonner. Un soleil à faire chauffer le fer à blanc frappait sur la

toile de notre galère, où nous mûrissions comme des melons sous cloche.

De temps à autre nous descendions et nous faisions une traite à pied, en

nous tenant dans l'ombre du cheval ou de la charrette, et nous

regrimpions les jambes dégourdies à notre place, en écrasant un peu les

enfants et la mère, car nous ne pouvions arriver à notre coin qu'en

rampant à quatre pattes sous le dôme surbaissé formé par les cerceaux de

la galère. À force de franchir des fondrières et des ravins, de couper à

travers champ pour abréger, nous perdîmes la vraie route. Notre

_majoral_, espérant se reconnaître, continua, comme s'il eût su

parfaitement où il allait; car les _cosarios_ et guides ne conviennent

qu'ils sont égarés qu'à la dernière extrémité, et lorsqu'ils vous ont

fait faire cinq à six lieues en dehors de la bonne voie. Il est juste de

dire que rien n'était plus aisé que de se tromper sur ce chemin

fabuleux, à peine battu, et dont de profonds ravins interrompaient à

chaque instant le tracé. Nous nous trouvions dans de grands champs

clair-semés d'oliviers aux troncs contournés et rabougris, aux attitudes

effrayantes, sans aucune trace d'habitation humaine, sans apparence

d'être vivant; depuis le matin, nous n'avions rencontré qu'un _muchacho_

à moitié nu, poussant devant lui, à travers un flot de poussière, une

demi-douzaine de cochons noirs. La nuit vint. Pour surcroît de malheur,

ce n'était pas nuit de lune, et nous n'avions pour nous guider que la

tremblotante lueur des étoiles.

À chaque instant, le _mayoral_ quittait son siège et descendait tâter la

terre avec ses mains pour sentir s'il ne rencontrerait pas une ornière,

une trace de roue qui pût le remettre sur la voie; mais ses recherches

furent inutiles, et, bien à contre-coeur, il se vit obligé de nous dire

qu'il était égaré et ne savait pas où il était: il n'y concevait rien,

il avait fait la route vingt fois et serait allé à Cordoue les yeux

fermés. Tout cela nous paraissait assez louche, et l'idée nous vint que

nous étions peut-être exposés à quelque guet-apens. La situation n'était

pas autrement agréable; nous nous trouvions pris de nuit dans un pays

perdu, loin de tout secours humain, au milieu d'une contrée réputée pour

cacher plus de voleurs à elle seule que toutes les Espagnes réunies. Ces

réflexions se présentèrent sans doute également à l'employé des mines et

à son ami, l'ancien associé de José Maria, qui devait se connaître en

pareille matière, car ils chargèrent silencieusement leurs carabines à

balles, en firent autant de deux autres placées dans la galère, et nous

en remirent une à chacun sans dire un mot, ce qui était fort éloquent.

De cette façon, le _mayoral_ restait sans arme, et, lorsqu'il aurait eu

des intelligences avec les bandits, il se trouvait ainsi réduit à

l'impuissance. Cependant, après avoir erré au hasard pendant deux ou

trois heures, nous aperçûmes une lumière bien loin, qui scintillait sous

les branches comme un ver luisant; nous en fîmes tout de suite notre

étoile polaire, et nous nous dirigeâmes vers elle le plus directement

possible, au risque de verser à chaque pas. Quelquefois une

anfractuosité du terrain la dérobait à notre vue: alors tout nous

semblait éteint dans la nature; puis la lueur reparaissait, et nos

espérances avec elle. Enfin, nous arrivâmes assez près d'une ferme pour

distinguer la fenêtre, ciel où brillait notre étoile sous la forme d'une

lampe de cuivre. Des chariots à boeufs, des instruments aratoires

dispersés çà et là nous rassurèrent tout à fait, car nous aurions pu

tomber dans quelque coupe-gorge, dans quelque _posada de barateros_. Les

chiens, ayant éventé notre présence, aboyaient à pleine gueule, de sorte

que toute la ferme fut bientôt en rumeur. Les paysans sortirent le fusil

à la main pour reconnaître la cause de cette alerte nocturne, et, ayant

vu que nous étions d'honnêtes voyageurs fourvoyés, ils nous proposèrent

poliment d'entrer nous reposer dans la ferme.

C'était l'heure du souper de ces braves gens. Une vieille ridée, tannée,

momifiée en quelque sorte, et dont la peau faisait des plis à toutes les

jointures comme une botte à la hussarde, préparait dans une jatte de

terre rouge un _gaspacho_ gigantesque. Cinq à six lévriers de la plus

haute taille, minces de râble, larges de poitrine, supérieurement

coiffés, dignes de la meute d'un roi, suivaient les mouvements de la

vieille avec l'attention la plus soutenue et l'air le plus

mélancoliquement admiratif qu'on puisse imaginer. Mais ce délicieux

régal n'était pas pour eux; en Andalousie, ce sont les hommes et non les

chiens qui mangent la soupe de croûtes de pain détrempées dans l'eau.

Des chats que l'absence d'oreilles et de queue, car en Espagne on leur

retranche ces superfluités ornementales, rendaient semblables à des

chimères japonaises, regardaient aussi, mais de plus loin, ces

appétissants préparatifs. Une écuelle dudit _gaspacho_, deux tranches de

notre jambon et quelques grappes d'un raisin blond comme l'ambre nous

composèrent un souper qu'il nous fallut disputer aux familiarités

envahissantes des lévriers, qui, sous prétexte de nous lécher, nous

arrachaient littéralement la viande de la bouche. Nous nous levions et

nous mangions debout, notre assiette à la main; mais les diables de

bêtes se dressaient sur les pattes de derrière, nous jetaient les pattes

de devant aux épaules, et se trouvaient ainsi à hauteur du morceau

convoité. S'ils ne l'emportaient pas, ils lui donnaient au moins deux ou

trois tours de langue, et en prélibaient ainsi la première et la plus

délicate saveur. Ces lévriers nous parurent descendre en droite ligne

d'un chien fameux dont Cervantes n'a pourtant pas écrit l'histoire dans

ses dialogues. Cet illustre animal tenait dans une _fonda_ espagnole

l'emploi de laveuse de vaisselle, et, comme on reprochait à la servante

que les assiettes n'étaient pas propres, elle jura ses grands dieux

qu'elles avaient pourtant été lavées par sept eaux, _por siete aquas_.

_Siete Aquas_ était le nom du chien, ainsi désigné parce qu'il léchait

si exactement les plats, qu'on eût dit qu'ils avaient passé sept fois

dans l'eau; il fallait que ce jour-là il se fût négligé. Les lévriers de

la ferme étaient assurément de cette race.

L'on nous donna pour guide un jeune garçon qui connaissait parfaitement

les chemins et nous conduisit sans encombre à Ecija, où nous parvînmes

vers les dix heures du matin.

L'entrée d'Ecija est assez pittoresque; l'on y arrive par un pont au

bout duquel s'élève une porte en arcade d'un effet triomphal. Ce pont

traverse une rivière qui n'est autre que le Genil de Grenade, et

qu'obstruent des ruines d'arches antiques et des barrages pour les

moulins; quand on l'a franchi, l'on débouche dans une place plantée

d'arbres, ornée de deux monuments d'un goût baroque. L'un consiste en

une statue de la sainte Vierge dorée et posée sur une colonne dont le

socle évidé forme comme une espèce de chapelle, enjolivée de pots de

fleurs artificielles, d'_ex-voto_, de couronnes de moelle de roseau, et

de tous les colifichets de la dévotion méridionale. L'autre est un saint

Christophe gigantesque, aussi de métal doré, la main appuyée sur un

palmier, canne proportionnée à sa grandeur, et portant sur l'épaule,

avec les contractions de muscles les plus prodigieuses et des efforts à

soulever une maison, un tout petit Enfant Jésus d'une délicatesse et

d'une mignonnerie charmantes. Ce colosse, attribué au sculpteur

florentin Torregiani qui écrasa d'un coup de poing le nez de

Michel-Ange, est juché sur une colonne d'ordre salomonique (c'est le nom

qu'on donne ici aux colonnes torses), de granit rose tendre, dont la

spirale se termine à mi-chemin en volutes et en fleurons extravagants.

J'aime beaucoup les statues ainsi posées; elles produisent plus d'effet,

se voient de plus loin et à leur avantage. Les socles ordinaires ont

quelque chose de massif et d'épaté qui ôte de la légèreté aux figures

qu'ils supportent.

Ecija, bien qu'en dehors de l'itinéraire des touristes et généralement

peu connue, est cependant une ville très-intéressante, d'une physionomie

toute particulière fil très-originale. Les clochers qui forment les

angles les plus aigus de sa silhouette ne sont ni byzantins, ni

gothiques, ni renaissance; ils sont chinois, ou plutôt japonais; vous

les prendriez pour les tourelles de quelque _miao_ dédié à Kong-fu-Tzée,

Bouddha ou Fo, car ils sont revêtus entièrement de carreaux de

porcelaine ou de faïence coloriés des teintes les plus vives et couverts

de tuiles vernissées vertes et blanches disposées en damier et de

l'aspect le plus étrange du monde. Le reste de l'architecture n'est pas

moins chimérique, et l'amour du contourné y est poussé à ses dernières

limites. Ce ne sont que dorures, incrustations, brèches et marbres de

couleur chiffonnés comme des étoffes, que guirlandes de fleurs, lacs

d'amour, anges bouffis, tout cela enluminé, fardé, d'une richesse folle

et d'un mauvais goût sublime.

La _Calle de los Cabelleros_, où demeure la noblesse et qui renferme les

plus beaux hôtels, est vraiment quelque chose de miraculeux dans ce

genre; l'on a peine à croire que l'on soit dans une rue réelle, entre

des maisons habitées par des êtres possibles. Les balcons, les grilles,

les frises, rien n'est droit, tout se tortille, se contourne, s'épanouit

en fleurons, en volutes, en chicorées. Vous ne trouverez pas une

superficie d'un pouce carré qui ne soit guillochée, festonnée, dorée,

brodée ou peinte; tout ce que le genre désigné chez nous sous le nom de

_rococo_ a laissé de plus rocailleux et de plus désordonné, avec une

épaisseur et un entassement de luxe que le bon goût français, même aux

pires époques, a toujours su éviter. Ce pompadour-hollando-chinois amuse

et surprend en Andalousie. Les maisons ordinaires sont crépies à la

chaux, d'une blancheur éblouissante qui se détache merveilleusement sur

l'azur foncé du ciel, et nous firent songer à l'Afrique par leurs toits

plats, leurs petites fenêtres et leurs _miradores_, idée qui nous

rappelait suffisamment une chaleur de trente-sept degrés Réaumur,

température habituelle du lieu dans les étés frais. Ecija est surnommée

la poêle de l'Andalousie, et jamais surnom ne fut mieux mérité: située

dans un bas-fond, elle est entourée de collines sablonneuses qui

l'abritent du vent et lui renvoient les rayons du soleil comme des

miroirs concentriques. L'on y vit à l'état de friture; ce qui ne nous

empêcha pas de la parcourir vaillamment en tout sens en attendant notre

déjeuner. La _Plaza-Mayor_ présente un coup d'oeil fort original avec ses

maisons à piliers, ses rangées de fenêtres, ses arcades et ses balcons

en saillie.

Notre _parador_ était assez comfortable, et l'on nous y servit un repas

presque humain que nous savourâmes avec une sensualité bien permise

après tant de privations. Une longue sieste dans une grande chambre bien

close, bien obscure, bien arrosée, acheva de nous reposer, et quand,

vers trois heures, nous remontâmes dans la galère, nous avions la mine

sereine et tout à fait résignée.

Voyage en Espagne · 第 24 / 31 段