Les neiges commençaient à se montrer par minces filets, par plaques

disséminées, à l'ombre des roches; l'air se raréfiait, les escarpements

devenaient de plus en plus abrupts; bientôt ce fut par nappes immenses,

par tas énormes, que la neige s'offrit à nous, et les rayons du soleil

n'avaient plus la force de la fondre. Nous étions au-dessus des sources

du Genil, que nous apercevions, sous la forme d'un ruban bleu glacé

d'argent, se précipiter en toute hâte du côté de sa ville bien-aimée. Le

plateau sur lequel nous nous trouvions s'élève environ à neuf mille

pieds au-dessus du niveau de la mer, et n'est dominé que par le pic de

Veleta et le Mulhacen, qui se haussent encore d'un millier de pieds vers

l'abîme insondable du ciel. Ce fut là que Romero décida qu'on passerait

la nuit. On ôta les harnais des chevaux, qui n'en pouvaient plus; Louis

et le guide arrachèrent des broussailles, des racines et des genévriers

pour entretenir notre feu, car, bien que la chaleur fût dans la plaine

de trente à trente-cinq degrés, il faisait sur ces hauteurs un frais que

le coucher du soleil devait nécessairement changer en froid piquant. Il

pouvait être environ cinq heures; mon compagnon et le jeune Allemand

voulurent profiter de la fin du jour pour gravir à pied et tout seuls le

dernier mamelon. Quant à moi, je préférai rester, et, l'esprit ému de ce

spectacle grandiose et sublime, je me mis à griffonner sur mon carnet

quelques vers, sinon bien tournés, ayant du moins le mérite d'être les

seuls alexandrins composés à une pareille élévation. Mes strophes

terminées, je fabriquai pour notre dessert d'excellents sorbets avec de

la neige, du sucre, du citron et de l'eau-de-vie. Notre campement était

assez pittoresque; les selles de nos chevaux nous servaient de sièges,

nos manteaux de tapis, un grand tas de neige nous abritait contre le

vent. Au centre brillait un feu de genêts que nous alimentions en y

jetant de temps à autre une branche qui se tordait et sifflait en

dardant sa sève en jets de toutes couleurs. Par-dessus nous, les chevaux

étendaient leur tête maigre, à l'oeil doux et morne, et attrapaient

quelques bouffées de chaleur.

La nuit approchait à grands pas. Les montagnes les moins élevées

s'étaient d'abord successivement éteintes, et, comme un pêcheur qui fuit

devant la marée montante, la lumière sautillait de cime en cime en

rétrogradant vers les plus hautes pour échapper à l'ombre qui venait du

fond des vallées, noyant tout de ses lames bleuâtres. Le dernier rayon

qui s'arrêta sur le pic du Mulhacen hésita un instant; puis, ouvrant ses

ailes d'or, s'envola comme un oiseau de flamme dans les profondeurs du

ciel et disparut. L'obscurité était complète, et la réverbération

agrandie de notre foyer envoyait danser des ombres grimaçantes sur les

parois des rochers. Eugène et l'Allemand ne reparaissaient pas, et je

commençais à m'inquiéter: ils pouvaient être tombés dans un précipice,

engloutis dans un tas de neige. Romero et Louis me demandaient déjà de

leur signer une attestation comme quoi ils n'avaient ni égorgé ni volé

ces deux honnêtes gentilshommes, et que, s'ils étaient morts, c'était

leur faute.

En attendant, nous nous rompions la poitrine à pousser les hurlements

les plus aigus et les plus sauvages pour leur indiquer la direction de

notre wigwam, au cas qu'ils n'en pussent apercevoir la flamme. Enfin un

coup de fusil, répercuté par tous les échos de la montagne, nous apprit

que nous avions été entendus, et que nos compagnons n'étaient plus qu'à

une faible distance. Ils reparurent en effet au bout de quelques

minutes, harassés de fatigue; et prétendant avoir vu l'Afrique

distinctement de l'autre côté de la mer, ce qui est fort possible, car

la pureté de l'air est telle dans ce climat que la vue peut s'étendre

jusqu'à trente ou quarante lieues. L'on soupa fort joyeusement, et, à

force de jouer des airs de cornemuse avec l'outre de vin, on la rendit

presque aussi plate que le bissac d'un mendiant de Castille. Il fut

convenu que chacun veillerait à son tour pour entretenir le feu, ce qui

fut fidèlement exécuté. Seulement le cercle, qui avait d'abord une assez

grande circonférence, se rétrécissait de plus en plus. D'heure en heure,

le froid augmentait d'intensité, et nous finîmes par nous mettre

littéralement dans le feu, au point de brûler nos souliers et nos

pantalons. Louis éclatait en lamentations; il regrettait son _gaspacho_

(soupe froide à l'ail), sa maison, son lit, et jusqu'à sa femme; il se

promettait à lui-même, sur ses grands dieux, de ne jamais retomber dans

un second guet-apens d'ascension, prétendant que les montagnes sont plus

curieuses d'en bas que d'en haut, et qu'il fallait être enragé pour

s'exposer à se rompre les os cent mille fois, et se faire geler le nez

et les oreilles en plein mois d'août, en Andalousie, en vue de

l'Afrique. Toute la nuit, il ne fit que grogner et gémir de la sorte, et

nous ne pûmes venir à bout de lui imposer silence. Romero, qui ne disait

rien, n'était pourtant habillé que de toile, et n'avait pour

s'envelopper qu'une étroite bande d'étoffe.

Enfin l'aurore parut; nous étions encapuchonnés d'un nuage, et Romero

nous conseilla de commencer notre descente si nous voulions être rentrés

avant la nuit à Grenade. Quand il fit assez jour pour distinguer les

objets, je remarquai qu'Eugène était rouge comme un homard cuit à point,

et simultanément il fit sur moi une observation analogue qu'il ne crut

pas devoir me cacher. Le jeune Allemand et Louis s'étaient également

cardinalisés; Romero seul avait gardé son teint de revers de botte, et

ses jambes de bronze, quoique nues, n'avaient pas éprouvé la plus petite

altération. C'était l'âpreté du froid et la raréfaction de l'air qui

nous avaient rougis de cette façon. Monter, ce n'est rien, parce que

l'on voit au-dessus de soi, mais descendre avec le gouffre en

perspective est une tout autre affaire. Au premier abord, cela nous

parut impraticable, et Louis se mit à glapir comme un geai qu'on plume

vif. Cependant nous ne pouvions rester perpétuellement sur le Mulhacen,

endroit peu habitable s'il en fut, et, Romero en tête, nous commençâmes

à descendre. Dépeindre les chemins ou plutôt l'absence de chemins où ce

diable d'homme nous fit passer, est impossible sans nous faire accuser

de hâblerie; jamais on n'a disposé pour un _steeple-chase_ une pareille

suite de casse-cous, et je doute que les plus hardis _gentlemen-riders_

aient dépassé nos exploits sur le Mulhacen. Les montagnes russes sont

des pentes douces en comparaison. Nous étions presque toujours debout

sur les étriers et renversés sur la croupe de nos chevaux pour ne pas

décrire d'incessantes paraboles par-dessus leur tête. Toutes les lignes

de la perspective étaient brouillées à nos yeux; les ruisseaux nous

paraissaient remonter vers leurs sources, les rochers vacillaient et

chancelaient sur leurs bases, les objets les plus éloignés nous

paraissaient à deux pas, et nous avions perdu tout sentiment de

proportion, effet qui se produit dans les montagnes, où l'énormité des

masses et la verticalité des plans ne permettent plus d'apprécier les

distances par les moyens ordinaires.

Malgré tous ces obstacles, nous arrivâmes à Grenade sans que nos

montures aient fait le moindre faux pas; seulement, elles ne possédaient

plus à elles toutes qu'un seul fer. Les chevaux andalous, et ceux-ci

étaient cependant des rosses authentiques, n'ont pas leurs pareils pour

la montagne. Ils sont si dociles, si patients, si intelligents, que ce

qu'il y a de mieux à faire, c'est de leur laisser la bride sur le cou.

L'on attendait notre retour avec impatience, car l'on avait aperçu de la

ville notre feu allumé comme un phare sur le plateau de Mulhacen. Je

voulais aller raconter notre périlleuse expédition aux charmantes

señoras B***, mais j'étais si fatigué que je m'endormis sur une chaise,

tenant mon bas à la main, et ne me réveillai que le lendemain à dix

heures, dans la même position. Quelques jours après, nous quittâmes

Grenade en poussant un soupir au moins aussi profond que celui du roi

Boabdil.

XII.

LES VOLEURS ET LES COSARIOS DE L'ANDALOUSIE.--ALHAMA.--MALAGA.--LES

ÉTUDIANTS EN TOURNÉE.--UNE COURSE DE TAUREAUX.--MONTÈS.--LE THÉÂTRE.

Une nouvelle bien faite pour mettre en rumeur toute une ville espagnole

s'était répandue tout à coup dans Grenade, à la grande joie des

_aficionados_. Le cirque neuf de Malaga était enfin terminé, après avoir

coûté cinq millions de réaux à l'entrepreneur. Pour l'inaugurer

solennellement par des exploits dignes des belles époques de l'art, le

grand Montès de Chiclana avait été engagé avec son quadrille, et devait

tenir la place trois jours consécutifs; Montès, la première épée

d'Espagne, le brillant successeur de Romero et de Pepe Illo. Nous avions

déjà assisté à plusieurs courses de taureaux, mais nous n'avions pas eu

le bonheur de voir Montès, que ses opinions politiques empêchaient de

paraître dans la place de Madrid; et quitter l'Espagne sans avoir vu

Montès, c'est quelque chose d'aussi sauvage et d'aussi barbare que de

s'en aller de Paris sans avoir entendu mademoiselle Rachel. Bien que par

le tracé de notre itinéraire nous dussions nous rendre à Cordoue, nous

ne pûmes résister à cette tentation, et nous résolûmes de pousser une

pointe sur Malaga, malgré la difficulté de la route et le peu de temps

qui nous restait pour la faire.

Il n'y a pas de diligence de Grenade à Malaga, les seuls moyens de

transport sont les _galeras_ ou les mules: nous choisîmes les mules

comme plus sûres et plus promptes, car nous devions prendre les chemins

de traverse dans les Alpujarras, afin d'arriver le matin même de la

course.

Nos amis de Grenade nous indiquèrent un _cosario_ (conducteur de convoi)

nommé Lanza, gaillard de belle mine, fort honnête homme et très-intime

avec les bandits. Cela semblerait en France une médiocre recommandation,

mais il n'en est pas de même au delà des monts. Les muletiers et les

conducteurs de _galeras_ connaissent les voleurs, passent des marchés

avec eux, et moyennant une redevance de tant par tête de voyageur ou par

convoi, selon les conditions, ils obtiennent le passage libre, et ne

sont pas arrêtés. Ces arrangements sont tenus de part et d'autre avec

une scrupuleuse probité, si un tel mot n'est pas trop dépaysé dans de

pareilles transactions. Quand le chef de la troupe qui tient le chemin

se retire à _indullo_[2], ou pour un motif quelconque cède à un autre

son fonds et sa clientèle, il a soin de présenter officiellement à son

successeur les _cosarios_ qui lui paient la _contribution noire_, afin

qu'ils ne soient pas molestés par mégarde; de cette façon, les voyageurs

sont sûrs de n'être pas dépouillés, et les voleurs évitent les risques

d'une attaque et d'une lutte souvent périlleuse. Tout le monde y trouve

son compte.

Une nuit, entre Alhama et Velez, notre _cosario_ s'était assoupi sur le

cou de la mule, en queue de la file, quand tout à coup des cris aigus le

réveillent; il voit briller des _trabucos_ sur le bord de la route. Plus

de doute, le convoi était attaqué. Surpris au dernier point, il se jette

à bas de sa monture, relève de la main les gueules des tromblons, et se

nomme. «Ah! pardon señor Lanza, disent les brigands, tout confus de leur

méprise, nous ne vous avions pas reconnu; nous sommes des gens honnêtes,

incapables d'une pareille indélicatesse, nous avons trop d'honneur pour

vous prendre seulement un cigare.»

Si l'on n'est pas avec un homme connu sur la route, il faut traîner

après soi des escortes nombreuses armées jusqu'aux dents qui coûtent

fort cher et offrent moins de certitude, car habituellement les

_escopeteros_ sont des voleurs à la retraite.

Il est d'usage en Andalousie, lorsqu'on voyage à cheval, et que l'on va

aux courses, de revêtir le costume national. Aussi notre petite caravane

était-elle assez pittoresque, et faisait-elle fort bonne figure en

sortant de Grenade. Saisissant avec joie cette occasion de me travestir

en dehors du carnaval, et de quitter pour quelque temps l'affreuse

défroque française, j'avais revêtu mon habit de _majo_: chapeau pointu,

veste brodée, gilet de velours à boutons de filigrane, ceinture de soie

rouge, culotte de tricot, guêtres ouvertes au mollet. Mon compagnon de

route portait son costume de velours vert et de cuir de Cordoue.

D'autres avaient la _montera_, la veste et la culotte noire ornées

d'agréments de soie de même couleur, avec la cravate et la ceinture

jaunes. Lanza se faisait remarquer par le luxe de ses boutons d'argent

faits de piécettes à la colonne soudées à un crochet, et les broderies

en soies plates de sa seconde veste portée sur l'épaule comme le dolman

des hussards.

La mule qu'on m'avait assignée pour monture était rasée à mi-corps, ce

qui permettait d'étudier sa musculature aussi commodément que sur un

écorché. La selle se composait de deux couvertures bariolées pliées en

double pour atténuer autant que possible la saillie des vertèbres et la

coupe en talus de l'épine dorsale. De chaque côté de ses flancs

pendaient, en façon d'étriers, deux espèces d'auges de bois assez

semblables à des ratières. Le harnais de tête était si chargé de

pompons, de houppes et de fanfreluches, qu'à peine pouvait-on démêler à

travers leurs mèches éparses le profil revêche et rechigné du quinteux

animal.

C'est en voyage que les Espagnols reprennent leur antique originalité,

et se dépouillent de toute imitation étrangère; le caractère national

reparaît tout entier dans ces convois à travers les montagnes qui ne

doivent pas différer beaucoup des caravanes dans le désert. L'âpreté des

routes à peine tracées, la sauvagerie grandiose des sites, le costume

pittoresque des _arrieros_, les harnais bizarres des mules, des chevaux

et des ânes marchant par files, tout cela vous transporte à mille lieues

de la civilisation. Le voyage devient alors une chose réelle, une action

à laquelle vous participez. Dans une diligence, l'on n'est plus un

homme, l'on n'est qu'un objet inerte, un ballot; vous ne différez pas

beaucoup de votre malle. On vous jette d'un endroit à un autre, voilà

tout. Autant vaut rester chez soi. Ce qui constitue le plaisir du

voyageur, c'est l'obstacle, la fatigue, le péril même. Quel agrément

peut avoir une excursion où l'on est toujours sûr d'arriver, de trouver

des chevaux prêts, un lit moelleux, un excellent souper et toutes les

aisances dont on peut jouir chez soi? Un des grands malheurs de la vie

moderne, c'est le manque d'imprévu, l'absence d'aventures. Tout est si

bien réglé, si bien engrené, si bien étiqueté, que le hasard n'est plus

possible; encore un siècle de perfectionnement, et chacun pourra

prévoir, à partir du jour de sa naissance, ce qui lui arrivera jusqu'au

jour de sa mort. La volonté humaine sera complètement annihilée. Plus de

crimes, plus de vertus, plus de physionomies, plus d'originalités. Il

deviendra impossible de distinguer un Russe d'un Espagnol, un Anglais

d'un Chinois, un Français d'un Américain. L'on ne pourra plus même se

reconnaître entre soi, car tout le monde sera pareil. Alors un immense

ennui s'emparera de l'univers, et le suicide décimera la population du

globe, car le principal mobile de la vie sera éteint: la curiosité.

Un voyage en Espagne est encore une entreprise périlleuse et romanesque;

il faut payer de sa personne, avoir du courage, de la patience et de la

force; l'on risque sa peau à chaque pas; les privations de tous genres,

l'absence des choses les plus indispensables à la vie, le danger de

routes vraiment impraticables pour tout autre que des muletiers

andalous, une chaleur infernale, un soleil à fendre le crâne, sont les

moindres inconvénients; vous avez en outre les _factieux_, les voleurs

et les hôteliers, gens de sac et de corde, dont la probité se règle sur

le nombre de carabines que vous portez avec vous. Le péril vous entoure,

vous suit, vous devance; vous n'entendez chuchoter autour de vous que

des histoires terribles et mystérieuses. Hier, les bandits ont soupé

dans cette _posada_. Une caravane a été enlevée et conduite dans la

montagne par les brigands pour en tirer rançon. Pallilos est en

embuscade à tel endroit où vous devez passer! Sans doute il y a dans

tout cela beaucoup d'exagération; cependant, si incrédule qu'on soit, il

faut bien en croire quelque chose, lorsque l'on voit à chaque angle de

la route des croix de bois chargées d'inscriptions de ce genre: _Aqui

mataron á un hombre_.--_Aqui murio de manpairada_...

Nous étions partis de Grenade le soir, et nous devions marcher toute la

nuit. La lune ne tarda pas à se lever et à glacer d'argent les

escarpements exposés à ses rayons. Les ombres des rochers s'allongeaient

et se découpaient bizarrement sur la route que nous suivions, et

produisaient des effets d'optique singuliers. Nous entendions tinter

dans le lointain, comme des notes d'harmonica, les sonnettes des ânes

partis en avant avec nos bagages, ou quelque _mozo de mulas_ chanter des

couplets d'amour avec ce son guttural et ces portements de voix toujours

si poétiques, la nuit dans les montagnes. C'était charmant, et, l'on

nous saura gré de rapporter ici deux stances probablement improvisées,

qui nous sont restées gravées dans la mémoire par leur gracieuse

bizarrerie:

_Son tus labios dos cortinas_ Tes lèvres sont deux rideaux

_De terciopelo carmesi_; De velours cramoisi;

_Entre cortina y cortina,_ Entre rideau et rideau

_Niña, dime que sí._ Petite, dites-moi oui.

_Atame con un cabello_ Attache-moi avec un cheveu

_A los bancos de tu cama,_ Au bois de ton lit,

_A unque el cabello se rompa,_ Et quand même le cheveu se romprait,

_Segura esta que me vaya._ Sois sûre que je ne m'en irai pas.

Nous eûmes bientôt dépassé Cacin, où nous traversâmes à gué un joli

torrent de quelques pouces de profondeur, dont les eaux claires

papillotaient sur le sable comme des ventres d'ablettes, et se

précipitaient comme une avalanche de paillettes d'argent sur le penchant

rapide de la montagne!

À partir de Cacin, la route devint horriblement mauvaise. Nos mules

avaient des pierres jusqu'au ventre et des aigrettes d'étincelles à

chaque pied. Nous montions, nous descendions, côtoyant les précipices,

traçant des zigzags et des diagonales, car nous étions dans les

Alpujarras, inaccessibles solitudes, chaînes escarpées et farouches,

d'où les Mores, à ce que l'on dit, ne purent jamais être complètement

expulsés, et où vivent cachés à tous les yeux quelques milliers de leurs

descendants.

À un tournant de la route, nous eûmes un instant de belle frayeur. Nous

aperçûmes, à la faveur du clair de lune, sept grands gaillards drapés

dans de longs manteaux, le chapeau pointu sur la tête, le _trabucho_ sur

l'épaule, qui se tenaient immobiles au milieu du chemin. L'aventure

poursuivie depuis si longtemps se produisait avec tout le romantisme

possible. Malheureusement les bandits nous saluèrent fort poliment d'un

respectueux: _Vayan ustedes con Dios._ Ils étaient précisément le

contraire de voleurs, étant miquelets, c'est-à-dire gendarmes. O

déception amère pour deux jeunes voyageurs enthousiastes qui auraient

volontiers payé une aventure au prix de leurs bagages!

Nous devions coucher dans une petite ville nommée Alhama, perchée comme

un nid d'aigle sur le sommet d'un rocher à pic. Rien n'est pittoresque

comme les angles brusques qu'est obligée de faire, pour se plier aux

anfractuosités du terrain, la route qui conduit à cette aire de faucons.

Nous y arrivâmes vers deux heures du matin, altérés, affamés, moulus de

fatigue. La soif fut éteinte au moyen de trois ou quatre jarres d'eau,

la faim apaisée par une omelette aux tomates, où il n'y avait pas trop

de plumes pour une omelette espagnole. Un matelas passablement pierreux

et ressemblant à un sac de noix fut étendu à terre et se chargea de nous

faire reposer. Au bout de deux minutes, je dormis, imité religieusement

par mon compagnon, de ce sommeil attribué au juste. Le jour nous surprit

dans la même attitude, immobiles comme des lingots de plomb.

Je descendis à la cuisine pour implorer quelque nourriture, et, grâce à

mon éloquence, j'obtins des côtelettes, un poulet frit à l'huile, la

moitié d'une pastèque, et pour dessert des figues de Barbarie, dont

l'hôtesse enlevait l'enveloppe épineuse avec une grande dextérité. La

pastèque nous fit grand bien; cette pulpe rose dans cette écorce verte a

quelque chose de frais et de désaltérant qui fait plaisir à voir. À

peine y a-t-on mordu qu'on est inondé jusqu'au coude d'une eau

légèrement sucrée d'un goût très-agréable, et qui n'a aucun rapport avec

le jus de nos cantaloups. Nous avions besoin de ces tranches

rafraîchissantes pour modérer l'ardeur des piments et des épices dont

sont relevés tous les mets espagnols. Incendiés au dedans, rôtis au

dehors, telle était notre situation: il faisait une chaleur atroce.

Étendus sur le carreau de briques de notre chambre, nous y dessinions

notre empreinte en plaques de sueur; le seul moyen de se procurer

relativement un peu de fraîcheur, c'est de boucher toutes les portes,

toutes les fenêtres, et de se tenir dans l'obscurité la plus complète.

Cependant, malgré cette température torride, je jetai bravement ma veste

sur le coin de mon épaule, et j'allai faire un tour dans les rues

d'Alhama. Le ciel était blanc comme du métal en fusion; les cailloux du

pavé luisaient comme s'ils eussent été cirés et frottés; les murailles

blanchies à la chaux, avaient des scintillements micacés; une lumière

impitoyable, aveuglante, pénétrait jusque dans les moindres recoins. Les

volets et les portes craquaient de sécheresse; la terre haletante se

fendillait, les branches de vigne se tordaient comme du bois vert dans

la flamme. Ajoutez à cela la réverbération des roches voisines, espèce

de miroirs ardents qui renvoyaient les rayons du soleil plus brûlants

encore. Pour comble de torture, j'avais des souliers à semelles minces à

travers lesquelles le pavé me grillait la plante des pieds. Pas un

souffle d'air, pas une haleine de vent à faire remuer un duvet. On ne

saurait rien imaginer de plus morne, de plus triste et de plus sauvage.

En errant au hasard par ces rues solitaires, aux murailles couleur de

craie percées de quelques rares fenêtres bouchées par des volets de bois

et d'un aspect tout à fait africain, j'arrivai sans rencontrer, je ne

dirai pas une âme, mais seulement un corps sur la place de la ville, qui

est d'une grande bizarrerie pittoresque. Un aqueduc l'enjambe de ses

arcades de pierre. Un plateau, taillé sur le sommet de la montagne, en

forme le sol, qui n'a d'autre pavé que le roc lui-même, ciselé de

rainures pour empêcher le pied de glisser. Tout un côté est à pic et

donne sur des abîmes au fond desquels on entrevoit dans des massifs

d'arbres des moulins que fait tourner un torrent qui semble d'eau de

savon à force d'écumer.

L'heure marquée pour le départ approchait, et je retournai à la posada

mouillé par ma transpiration comme s'il eût plu à verse, mais satisfait

d'avoir fait mon devoir de voyageur par une température à durcir les

oeufs.

La caravane se remit en marche par des chemins fort abominables, mais

très-pittoresques, où les mules seules peuvent tenir pied: j'avais mis

la bride sur le cou de ma bête, la jugeant plus capable de se conduire

que moi, et m'en rapportant entièrement à elle pour franchir les mauvais

pas. Plusieurs discussions assez vives que j'avais déjà soutenues avec

elle pour la faire marcher à côté de la monture de mon camarade,

m'avaient convaincu de l'inutilité de mes efforts. Le proverbe: _têtu

comme une mule_, est d'une véracité à laquelle je rends hommage. Piquez

une mule de l'éperon, elle s'arrête; frappez-la d'une houssine, elle se

couche; tirez-lui la bride, elle prend le galop: une mule dans la

montagne est vraiment intraitable, elle sent son importance et en abuse.

Souvent, au beau milieu de la route, elle s'arrête subitement, lève la

tête en l'air, tend le cou, contracte ses babines de façon à laisser

voir ses gencives et ses longues dents, et pousse des soupirs

inarticulés, des sanglots convulsifs, des gloussements affreux,

horribles à entendre, et qui ressemblent aux cris d'un enfant qu'on

égorgerait. Vous l'assommeriez pendant ses exercices de vocalise sans la

faire avancer d'un pas.

Nous marchions à travers un véritable Campo Santo. Les croix de meurtre

devenaient d'une fréquence effrayante; aux bons endroits, l'on en

comptait quelquefois trois ou quatre dans un espace de moins de cent

pas; ce n'était plus une route, c'était un cimetière. Il faut avouer

cependant que, si l'on avait en France l'habitude de perpétuer le

souvenir des morts violentes par des croix, certaines rues de Paris

n'auraient rien à envier à la route de Velez-Malaga. Plusieurs de ces

monuments sinistres portent des dates déjà anciennes; toujours est-il

qu'ils tiennent l'imagination du voyageur en éveil, le rendent attentif

aux moindres bruits, lui font avoir l'oeil aux aguets et l'empêchent de

s'ennuyer un seul instant; à chaque coude de la route, l'on se dit, pour

peu qu'il se présente une roche de forme suspecte, un bouquet d'arbres

hasardeux: Il y a peut-être là un gredin caché qui me couche en joue et

va faire de moi le prétexte d'une nouvelle croix pour l'édification des

passants et des voyageurs futurs!

Voyage en Espagne · 第 21 / 31 段