Le couvent de San-Geronimo, maintenant transformé en caserne, renferme

un cloître gothique à deux étages d'arcades d'un caractère et d'une

beauté rares. Les chapiteaux des colonnes sont enjolivés de feuillages

et d'animaux fantastiques d'un caprice et d'un travail charmants.

L'église, profanée et déserte, offre cette particularité, que tous les

ornements et les reliefs d'architecture y sont peints, comme la voûte de

la Bourse, en grisaille, au lieu d'être exécutés réellement; c'est là

qu'est enterré Gonzalve de Cordoue, surnommé le grand capitaine. On y

conservait son épée, qui a été enlevée dernièrement et vendue deux ou

trois duros, valeur de l'argent qui garnissait la poignée. C'est ainsi

que beaucoup d'objets précieux comme art ou comme souvenir ont disparu

sans profit autre pour les voleurs que le plaisir même de mal faire. Il

semble que l'on pouvait imiter notre révolution par un autre côté que

par son stupide vandalisme. C'est le sentiment que l'on éprouve toutes

les fois que l'on visite un couvent dépeuplé, à l'aspect de tant de

ruines et de dévastations inutiles, de tant de chefs-d'oeuvre de tous

genres perdus sans retour, de ce long travail de plusieurs siècles

emporté et balayé en un instant. Il n'est donné à personne de préjuger

l'avenir; moi, je doute qu'il nous rende ce que le passé nous avait

légué, et que l'on détruit comme si l'on avait quelque chose à mettre à

la place. Encore pourrait-on mettre ce quelque chose _à côté_, car la

terre n'est pas tellement couverte de monuments qu'on soit forcé

d'élever les nouveaux édifices sur les décombres des anciens. Ces

réflexions me préoccupaient en parcourant, dans l'Antequerula, l'ancien

couvent de Santo Domingo. La chapelle est décorée avec une surcharge de

colifichets, de fanfreluches et de dorures inimaginables. Ce ne sont que

colonnes torses, volutes, chicorées, incrustations de brèches de

couleur, mosaïques de verre, marqueterie de nacre et de burgau,

cristaux, miroirs à biseaux, soleils à rayons, transparents, etc., tout

ce que le goût tourmenté du XVIIIe siècle et l'horreur de la ligne

droite peuvent inspirer de plus désordonné, de plus contrefait, de plus

bossu et de plus baroque. La bibliothèque, qui a été préservée, se

compose presque exclusivement d'in-folio et d'in-quarto reliés en vélin

blanc, avec le titre écrit à la main en encre noire ou rouge. Ce sont en

général des traités de théologie, des dissertations de casuistes et

autres productions scolastiques, peu intéressantes pour de simples

littérateurs. L'on a formé au couvent de Santo Domingo une collection de

tableaux provenant des monastères abolis ou ruinés, qui, à l'exception

de quelques belles têtes ascétiques, de quelques scènes de martyrs qui

semblent peintes par des bourreaux, tant il y brille une vaste érudition

de supplices, n'offre rien de remarquablement supérieur, et prouve que

les dévastateurs sont d'excellents experts en fait de peinture, car ils

savent fort bien garder pour eux tout ce qu'il y a de bon. Les cours et

les cloîtres sont d'une admirable beauté, ornés de fontaines, d'orangers

et de fleurs. Comme tout est là merveilleusement disposé pour la

rêverie, la méditation et l'étude! et quel dommage que les couvents

aient été habités par des moines, et non par des poëtes! Les jardins,

abandonnés à eux-mêmes, ont pris un caractère agreste et sauvage. Une

végétation luxuriante envahit les allées; la nature rentre partout en

possession de ses droits; à la place de chaque pierre qui tombe, elle

met une touffe d'herbe ou de fleurs. Ce qu'il y a de plus remarquable

dans ces jardins, c'est une allée de lauriers énormes, faisant berceau,

pavée de marbre blanc et garnie de chaque côté d'un long banc de même

matière à dossier renversé. Des jets d'eau espacés entretiennent la

fraîcheur sous cette épaisse voûte verte, au bout de laquelle on jouit

d'un point de vue magnifique sur la Sierra-Nevada à travers un charmant

mirador moresque, faisant partie d'un reste d'ancien palais arabe

enclavé dans le couvent. Ce pavillon communiquait, dit-on, avec

l'Alhambra, dont il est assez éloigné, par de longues galeries

souterraines. Cette idée est, du reste, fort enracinée à Grenade, où la

moindre ruine moresque est toujours gratifiée de cinq ou six lieues de

souterrains et d'un trésor caché gardé par un enchantement quelconque.

Nous allions souvent à Santo Domingo nous asseoir à l'ombre des lauriers

et nous baigner dans une piscine où les moines, s'il faut en croire les

chansons satiriques, s'ébattaient joyeusement avec les jolies filles

qu'ils attiraient ou faisaient enlever. Il est à remarquer que c'est

dans les pays les plus catholiques que les choses saintes, les prêtres

et les moines sont traités le plus légèrement: les couplets et les

contes espagnols sur les religieux n'ont rien à envier, pour la licence,

aux facéties de Rabelais et de Beroalde de Verville, et, à voir la

manière dont sont parodiées dans les vieilles pièces de théâtre les

cérémonies de la religion, on ne se douterait guère que l'inquisition

ait existé.

À propos de bain, plaçons ici un petit détail qui prouvera que l'art

thermal, porté à un si haut degré par les Arabes, est bien déchu à

Grenade de son antique splendeur. Notre guide nous conduisit à un

établissement de bains assez joliment arrangé, avec des cabinets

disposés autour d'un patio ombragé d'un plafond de pampres, et occupé en

grande partie par un réservoir d'une eau fort limpide. Jusque-là tout

allait bien, mais en quoi pensez-vous que pouvaient être faites les

baignoires? en cuivre, en zinc, en pierre, en bois! Pas du tout, vous

n'y êtes pas; nous allons vous le dire, car vous ne devineriez jamais.

C'étaient d'énormes jarres d'argile comme celles où l'on conserve

l'huile; ces baignoires, d'un nouveau genre, étaient enterrées jusqu'aux

deux tiers à peu près de leur hauteur. Avant de nous empoter dans ces

cruches, nous les fîmes garnir d'un drap blanc, précaution de propreté

qui parut extrêmement bizarre au baigneur, et que nous eûmes besoin de

lui recommander plusieurs fois pour nous faire obéir, tant elle

l'étonnait. Il s'expliqua ce caprice à lui-même en faisant un geste

commisératif des épaules et de la tête, et en disant à demi-voix ce seul

mot: _Ingleses!_ Nous nous tenions accroupis dans nos pots, notre tête

passant en dehors, à peu près comme des perdrix en terrine, et faisant

une mine assez grotesque. C'est seulement alors que je compris

l'histoire d'_Ali-Baba_ ou des _Quarante voleurs_, qui m'avait toujours

paru un peu difficile à croire, et fait douter un instant de la véracité

des _Mille et une Nuits_.

Il y a bien encore dans l'Albaycin d'anciens bains moresques, une

piscine recouverte d'une voûte trouée de petits soupiraux étoilés, mais

ils ne sont pas installés, et l'on n'y aurait que de l'eau froide.

Voici à peu près ce que l'on peut remarquer à Grenade, dans un séjour de

quelques semaines. Les distractions y sont rares: le théâtre est fermé

pendant l'été; la place des Taureaux n'est pas régulièrement servie; il

n'y a pas de casinos ni d'établissements publics, et l'on ne trouve de

journaux français et étrangers qu'au Lycée, dont les membres donnent à

certains jours des séances où on lit des discours, des vers, où l'on

chante, où l'on joue des comédies composées ordinairement par quelque

jeune poëte de la société.

Chacun est occupé consciencieusement à ne rien faire: la galanterie, la

cigarette, la fabrication des quatrains et des octaves, et surtout les

cartes, suffisent à remplir agréablement l'existence. On ne voit pas là

cette inquiétude furieuse, ce besoin d'agir et de changer de place, qui

tourmentent les gens du Nord. Les Espagnols m'ont paru très-philosophes:

ils n'attachent presque aucune importance à la vie matérielle, et le

comfort leur est tout à fait indifférent. Les mille besoins factices

créés par les civilisations septentrionales leur semblent des recherches

puériles et gênantes. En effet, n'ayant pas à se défendre

continuellement contre le climat, les jouissances du _home_ anglais ne

leur inspirent aucune envie. Qu'importe que les fenêtres joignent

exactement, à des gens qui paieraient un courant d'air, un vent coulis,

s'ils pouvaient se le procurer? Favorisés par un beau ciel, ils ont

réduit l'existence à sa plus simple expression; cette sobriété et cette

modération en toutes choses leur procurent une grande liberté, une

extrême indépendance; ils ont le temps de vivre, et nous ne pouvons

guère en dire autant. Les Espagnols ne conçoivent pas que l'on travaille

d'abord pour se reposer ensuite. Ils aiment beaucoup mieux faire

l'inverse, ce qui me paraît effectivement plus sage. Un ouvrier qui a

gagné quelques réaux laisse là son ouvrage, met sa belle veste brodée

sur son épaule, prend sa guitare, et va danser ou faire l'amour avec les

_majas_ de sa connaissance jusqu'à ce qu'il ne lui reste plus un seul

cuarto; alors il reprend la besogne. Avec trois ou quatre sous par jour,

un Andalou peut vivre splendidement; pour cette somme, il aura du pain

très-blanc, une énorme tranche de pastèque et un petit verre d'anisette;

son logement ne lui coûtera que la peine d'étendre son manteau par terre

sous quelque portique ou quelque arche de pont. En général, le travail

paraît aux Espagnols une chose humiliante et indigne d'un homme libre,

idée très-naturelle et très-raisonnable à mon avis, puisque Dieu,

voulant punir l'homme de sa désobéissance, n'a pas su trouver de plus

grand supplice à lui infliger que de gagner son pain à la sueur de son

front. Des plaisirs conquis comme les nôtres à force de peines, de

fatigues, de tension d'esprit et d'assiduité, leur sembleraient payés

beaucoup trop cher. Comme les peuples simples et rapprochés de l'état de

nature, ils ont une rectitude de jugement qui leur fait mépriser les

jouissances de convention. Pour quelqu'un qui arrive de Paris ou de

Londres, ces deux tourbillons d'activité dévorante, d'existences

fiévreuses et surexcitées, c'est un spectacle singulier que la vie que

l'on mène à Grenade, vie toute de loisir, remplie par la conversation,

la sieste, la promenade, la musique et la danse. On est surpris de voir

le calme heureux de ces figures, la dignité tranquille de ces

physionomies. Personne n'a cet air affairé qu'on remarque aux passants

dans les rues de Paris. Chacun va tout à son aise, choisissant le côté

de l'ombre, s'arrêtant pour causer avec ses amis et ne trahissant aucune

hâte d'arriver. La certitude de ne pouvoir gagner d'argent éteint toute

ambition: aucune carrière n'est ouverte aux jeunes gens. Les plus

aventureux s'en vont à Manille, à la Havane, ou prennent du service dans

l'armée; mais, vu le piteux état des finances, ils restent quelquefois

des années entières sans entendre parler de solde. Convaincus de

l'inutilité de leurs efforts, ils ne cherchent pas à tenter des fortunes

impossibles, et passent leur temps dans une oisiveté charmante que

favorisent la beauté du pays et l'ardeur du climat.

Je ne me suis guère aperçu de la morgue des Espagnols: rien n'est

trompeur comme les réputations qu'on fait aux individus et aux peuples.

Je les ai trouvés, au contraire, d'une simplicité et d'une bonhomie

extrêmes; l'Espagne est le vrai pays de l'égalité, sinon dans les mots,

du moins dans les faits. Le dernier mendiant allume son _papelito_ au

_puro_ du grand seigneur, qui le laisse faire sans la moindre

affectation de condescendance; la marquise enjambe en souriant les corps

déguenillés des vauriens endormis en travers de sa porte, et en voyage

elle ne fait pas la grimace pour boire au même verre que le _mayoral_,

le _zagal_ et l'_escopetero_ qui la conduisent. Les étrangers ont

beaucoup de peine à s'accommoder de cette familiarité, les Anglais

surtout, qui se font servir sur des plats des lettres qu'ils prennent

avec des pincettes. Un de ces estimables insulaires, allant de Séville à

Jérès, envoya dîner son _calesero_ à la cuisine. Celui-ci, qui, dans son

âme, pensait faire beaucoup d'honneur à un hérétique en s'accoudant à la

même table que lui, ne fit pas une observation, et dissimula son

courroux aussi soigneusement qu'un traître de mélodrame; mais, au milieu

de la route, à trois ou quatre lieues de Jérès, dans un désert

effroyable, plein de fondrières et de broussailles, notre homme jeta

fort proprement l'Anglais à bas de la voiture et lui cria, en fouettant

son cheval: «Milord, vous ne m'avez pas trouvé digne de prendre place à

votre table; je vous trouve, moi, don Jose Balbino Bustamente y Orozco,

de trop mauvaise compagnie pour être assis sur cette banquette dans ma

calessine. Bonsoir!»

Les servantes et les domestiques sont traités avec une douceur familière

bien différente de notre politesse affectée, qui semble chaque mot leur

rappeler l'infériorité de leur position. Un petit exemple prouvera notre

assertion. Nous étions allés en partie à la maison de campagne de la

señora ***; le soir, on voulut danser, mais il y avait beaucoup plus de

femmes que de cavaliers; la señora *** fit monter le jardinier et un

autre domestique qui dansèrent toute la soirée, sans embarras, sans

fausse honte, sans empressement servile, comme s'ils eussent réellement

fait partie de la société. Ils invitèrent tour à tour les plus jolies et

les plus titrées, qui se rendirent à leur demande avec toute la bonne

grâce possible. Nos démocrates sont encore loin de cette égalité

pratique, et nos plus farouches républicains se révolteraient à l'idée

de figurer, dans un quadrille, en face d'un paysan ou d'un laquais.

Ces remarques souffrent, comme toutes les règles, une infinité

d'exceptions. Il y a sans doute beaucoup d'Espagnols actifs, laborieux,

sensibles à toutes les recherches de la vie; mais telle est l'impression

générale que reçoit un voyageur après quelque séjour, impression souvent

plus juste que celle d'un observateur indigène, moins frappé et moins

saisi par la nouveauté des objets.

Notre curiosité satisfaite à l'endroit de Grenade et de ses monuments, à

force de rencontrer à chaque bout de la rue la perspective de la

Sierra-Nevada, nous résolûmes de faire plus intime connaissance avec

elle et de tenter une ascension sur le Mulhacen, le pic le plus élevé de

la chaîne. Nos amis essayèrent d'abord de nous détourner de ce projet,

qui ne laissait pas d'offrir quelque danger; mais, lorsqu'on nous vit

bien résolus, l'on nous indiqua un chasseur, nommé Alexandro Romero,

comme connaissant la montagne à fond et capable de nous servir de guide.

Il vint nous voir à notre _casa de pupilos_, et sa physionomie mâle et

franche nous prévint tout de suite en sa faveur; il portait un vieux

gilet de velours, une ceinture de laine rouge, des guêtres de toile

blanche comme celles des Valenciens, qui laissaient voir ses jambes

sèches, nerveuses, tannées comme du cuir de Cordoue. Des alpargatas de

corde tressée lui servaient de chaussure; un petit chapeau andalou,

roussi à force de coups de soleil, une carabine, une poire à poudre en

sautoir, complétaient cet ajustement. Il se chargea des préparatifs de

l'expédition, et promit de nous amener le lendemain, à trois heures, les

quatre chevaux dont nous avions besoin, un pour mon compagnon de voyage,

un autre pour moi, le troisième pour un jeune Allemand qui s'était joint

à notre caravane, le quatrième pour notre domestique, préposé à la

partie culinaire de l'expédition. Quant à Romero, il devait aller à

pied. Nos provisions consistaient en jambon, poulets rôtis, chocolat,

pain, citrons, sucre, et principalement en une grande bourse de cuir

qu'on appelle _bota_, remplie d'excellent vin de Val-de-Penas.

À l'heure dite, les chevaux étaient devant notre maison, et Romero

faisait bélier à notre porte avec la crosse de sa carabine. Nous nous

mîmes en selle encore mal éveillés, et notre cortège partit: notre guide

nous précédait en coureur et nous indiquait le chemin. Quoiqu'il fît

déjà jour, le soleil n'avait pas encore paru, et les ondulations des

collines inférieures, que nous avions dépassées, s'étendaient autour de

nous, fraîches, limpides et bleues comme les vagues d'un océan immobile.

Grenade s'effaçait au loin dans l'atmosphère vaporeuse. Quand le globe

de flamme parut à l'horizon, toutes les cimes devinrent roses comme de

jeunes filles à l'aspect d'un amant, et semblèrent témoigner un embarras

pudique d'être vues dans leur déshabillé du matin. Jusque-là nous

n'avions gravi que des pentes assez douces s'enveloppant les unes dans

les autres et n'offrant aucune difficulté. Les croupes de la montagne

s'unissent à la plaine par des courbes habilement ménagées, qui forment

un premier plateau toujours aisément accessible. Nous étions arrivés sur

ce premier plateau. Le guide décida qu'il fallait laisser souffler nos

montures, leur donner à manger et déjeuner nous-mêmes. Nous nous

établîmes au pied d'une roche, près d'une petite source dont l'eau

diamantée scintillait sous une herbe d'émeraude. Romero, aussi adroit

qu'un sauvage de l'Amérique, improvisa un feu au moyen d'une poignée de

broussailles, et Louis nous fit du chocolat qui, soutenu d'une tranche

de jambon et d'une gorgée de vin, composa notre premier repas dans la

montagne. Pendant que cuisait notre déjeuner, une superbe vipère passa à

côté de nous et parut surprise et mécontente de notre installation sur

ses propriétés, ce qu'elle témoigna par un sifflement impoli qui lui

valut un bon coup de canne à dard dans le ventre. Un petit oiseau, qui

avait observé cette scène d'un air très-attentif, ne vit pas plutôt la

vipère hors de combat qu'il accourut les plumes de la gorge hérissées,

battant des ailes, l'oeil en feu, criant et pépiant dans un état

d'exaltation bizarre, reculant toutes les fois qu'un des tronçons de la

bête venimeuse se tordait convulsivement, puis revenant bientôt à la

charge et lui donnant quelques coups de bec, après lesquels il s'élevait

en l'air de trois ou quatre pieds. Je ne sais pas ce que ce serpent

pouvait avoir fait pendant sa vie à cet oiseau, et quelle rancune nous

avions servie en le tuant, mais jamais je n'ai vu joie plus grande.

L'on se remit en marche. De temps en temps nous rencontrions des files

de petits ânes qui descendaient des régions supérieures, chargés de

neige qu'ils portaient à Grenade pour la consommation de la journée. Les

conducteurs nous saluaient, en passant, du sacramentel: _Vayan ustedes

con Dios_, et notre guide leur lançait quelque bouffonnerie sur leur

marchandise qui ne les accompagnerait pas à la ville, et qu'ils seraient

forcés de vendre au préposé de l'arrosement.

Romero nous précédait toujours, sautant de pierre en pierre avec la

légèreté d'un chamois, criant: _Bueno camino_ (bon chemin). Je serais

bien curieux de savoir ce que ce brave homme entendait par mauvais

chemin, car il n'y avait aucune apparence de route. À droite et à gauche

se creusaient à perte de vue de charmants précipices, très-bleus,

très-azurés, très-vaporeux, variant de quinze cents à deux mille pieds

de profondeur, différence qui, du reste, nous inquiétait fort peu,

quelques douzaines de toises de plus ou de moins ne changeant rien à

l'affaire. Je me rappelle en frissonnant un certain passage long de

trois ou quatre portées de fusil, large de deux pieds, planche naturelle

jetée entre deux gouffres. Comme mon cheval tenait la tête de la file,

je dus passer le premier sur cette espèce de corde tendue, qui eût donné

à réfléchir aux acrobates les plus déterminés. À certains endroits, le

sentier était si étroit que ma monture n'avait que bien juste la place

de poser son sabot, et que chacune de mes jambes surplombait sur un

abîme différent: je me tenais immobile en selle, droit comme si j'eusse

porté une chaise en équilibre au bout du nez. Ce trajet de quelques

minutes me parut fort long.

Quand je réfléchis de sang-froid à cette ascension incroyable, je

m'étonne comme au souvenir d'un rêve incohérent. Nous avons passé par

des chemins où les chèvres auraient hésité à poser le pied, gravi des

pentes tellement escarpées que les oreilles de nos chevaux nous

touchaient le menton, à travers des rochers, des pierres qui

s'écroulaient, le long de précipices effroyables, décrivant des zigzags,

profitant du moindre accident de terrain, avançant peu, mais toujours,

et montant par degrés vers le sommet, but de notre ambition, et que nous

avions perdu de vue depuis que nous étions engagés dans la montagne,

parce que chaque plateau dérobe aux yeux le plateau supérieur. Chaque

fois que nos bêtes s'arrêtaient pour reprendre haleine, nous nous

retournions sur nos selles pour contempler l'immense panorama formé par

la toile circulaire de l'horizon. Les crêtes surmontées se dessinaient

comme dans une grande carte géographique. La Vega de Grenade et toute

l'Andalousie se déployaient sous l'aspect d'une mer azurée où quelques

points blancs, frappés par le soleil, figuraient les voiles. Les cimes

voisines, chauves, fendillées et lézardées de haut en bas, avaient dans

l'ombre des teintes de cendre verte, de bleu d'Égypte, de lilas et de

gris de perle, et dans la lumière des tons d'écorce d'orange, de peau de

lion, d'or bruni, les plus chauds et les plus admirables du monde. Rien

ne donne l'idée d'un chaos, d'un univers encore aux mains du Créateur,

comme une chaîne de montagnes vue de haut. On dirait qu'un peuple de

Titans a essayé de bâtir là une de ces tours d'énormités, une de ces

prodigieuses _Lylacqs_ qui alarment Dieu; qu'ils en ont entassé les

matériaux, commencé les terrasses gigantesques, et qu'un souffle inconnu

a renversé et agité comme une tempête leurs ébauches de temples et de

palais. On se croirait au milieu des décombres d'une Babylone

antédiluvienne, dans les ruines d'une ville préadamite. Ces blocs

énormes, ces entassements pharaoniens réveillent l'idée d'une race de

géants disparus, tant la vieillesse du monde est lisiblement écrite en

rides profondes sur le front chenu et la face rechignée de ces montagnes

millénaires.

Nous avions atteint la région des aigles. De loin en loin, nous

apercevions un de ces nobles oiseaux perché sur une roche solitaire,

l'oeil tourné vers le soleil, et dans cet état d'extase contemplative qui

remplace la pensée chez les animaux. L'un d'eux planait à une grande

hauteur et semblait immobile au milieu d'un océan de lumière. Romero ne

put résister au plaisir de lui envoyer une balle en manière de carte de

visite. Le plomb emporta une des grandes plumes de l'aile, et l'aigle,

avec une majesté indicible, continua sa route comme s'il ne lui était

rien arrivé. La plume tournoya longtemps avant d'arriver à terre, où

elle fut recueillie par Romero, qui en orna son feutre.

Voyage en Espagne · 第 20 / 31 段