trouve la salle des Deux Soeurs, qui fait pendant à la salle des
Abencérages. Ce nom de _las Dos Hermanas_ lui vient de deux immenses
dalles de marbre blanc de Machaël, de grandeur égale et parfaitement
semblables, que l'on remarque à son pavé. La voûte ou coupole, que les
Espagnols appellent fort expressivement _media naranja_ (demi-orange),
est un miracle de travail et de patience. C'est quelque chose comme les
gâteaux d'une ruche, comme les stalactites d'une grotte, comme les
grappes de globules savonneux que les enfants soufflent au moyen d'une
paille. Ces myriades de petites voûtes, de dômes de trois ou quatre
pieds qui naissent les uns des autres, entre-croisant et brisant à
chaque instant leurs arêtes, semblent plutôt le produit d'une
cristallisation fortuite que l'oeuvre d'une main humaine; le bleu, le
rouge et le vert brillent encore dans le creux des moulures d'un éclat
presque aussi vif que s'ils venaient d'être posés. Les murailles, comme
celle de la salle des Ambassadeurs, sont couvertes, depuis la frise
jusqu'à hauteur d'homme, de broderies de stuc d'une délicatesse et d'une
complication incroyables. Le bas est revêtu de ces carreaux de terre
vernie où des angles noirs, verts et jaunes, forment mosaïque avec un
fond blanc. Le milieu de la pièce, selon l'invariable usage des Arabes,
dont les habitations ne semblent être que de grandes fontaines
enjolivées, est occupé par un bassin et un jet d'eau. Il y en a quatre
sous le portique du tribunal, autant sous le portique de l'entrée, un
autre dans la salle des Abencérages, sans compter la _Taza de los
Leones_, qui, non contente de verser de l'eau par les gueules de ses
douze monstres, lance encore vers le ciel un torrent par le champignon
qui la surmonte. Toutes ces eaux viennent se rendre, par des rigoles
creusées dans le dallage des salles et le pavé de la cour, au pied de la
fontaine des Lions, où elles s'engloutissent dans un conduit souterrain.
Voilà à coup sûr un genre d'habitation où l'on ne sera pas incommodé par
la poussière, et l'on se demande comment ces salles pouvaient être
habitables l'hiver. Sans doute l'on fermait alors les grandes portes de
cèdre, on recouvrait le pavé de marbre d'épais tapis, on allumait dans
les _braseros_ des feux de noyaux et de bois odoriférant, et l'on
attendait ainsi le retour de la belle saison, qui ne se fait jamais
beaucoup attendre à Grenade.
Nous ne décrivons pas la salle des Abencérages, qui est presque
semblable à celle des Deux Soeurs, et n'a rien de particulier que son
ancienne porte de bois assemblé en losanges, qui date du temps des
Mores. À l'Alcazar de Séville, on en remarque une autre tout à fait du
même style.
La _Taza de los Leones_ jouit, dans les poésies arabes, d'une réputation
merveilleuse, il n'est pas d'éloges dont on ne comble ces superbes
animaux; je dois avouer qu'il est difficile de trouver quelque chose qui
ressemble moins à des lions que ces produits de la fantaisie africaine:
les pattes sont de simples piquets pareils à ces morceaux de bois à
peine dégrossis qu'on enfonce dans le ventre des chiens de carton pour
les faire tenir en équilibre; les mufles, rayés de barres transversales,
sans doute pour figurer les moustaches, ressemblent parfaitement à des
museaux d'hippopotame; les yeux sont d'un dessin par trop primitif qui
rappelle les informes essais des enfants. Cependant ces douze monstres,
en les acceptant, non pas comme lions, mais comme chimères, comme
caprice d'ornement, font, avec, la vasque qu'ils supportent, un effet
pittoresque et plein d'élégance, qui aide à comprendre leur réputation
et les éloges contenus dans cette inscription arabe de vingt-quatre vers
de vingt-deux syllabes, gravés sur les parois de la coupe où retombent
les eaux de la coupe supérieure. Nous demandons pardon à nos lecteurs
pour la fidélité un peu barbare de la traduction:
«Ô toi qui regardes les lions fixés à leur place! remarque qu'il ne leur
manque que la vie pour être parfaits. Et toi à qui échoit en héritage
cet Alcazar et ce royaume, prends-le des nobles mains qui l'ont gouverné
sans déplaisir et sans résistance. Que Dieu te sauve pour l'oeuvre que tu
viens d'achever, et te préserve à jamais des vengeances de ton ennemi!
Honneur et gloire à toi, ô Mahomad! notre roi, orné de hautes vertus à
l'aide desquelles tu as tout conquis! Puisse Dieu ne jamais permettre
que ce beau jardin, image de tes vertus, ait un rival qui le surpasse!
La matière qui nuance le bassin de la fontaine est comme de la nacre de
perle sous l'eau claire qui scintille; la nappe ressemble à de l'argent
en fusion, car la limpidité de l'eau et la blancheur de la pierre sont
sans pareilles; on dirait une goutte d'essence transparente sur un
visage d'albâtre. Il serait difficile de suivre son cours. Regarde l'eau
et regarde la vasque, et tu ne pourras distinguer si c'est l'eau qui est
immobile ou le marbre qui ruisselle. Comme le prisonnier d'amour, dont
le visage se baigne d'ennui et de crainte sous le regard de l'envieux,
ainsi l'eau jalouse s'indigne contre la pierre, et la pierre porte envie
à l'eau. À ce flot inépuisable peut se comparer la main de notre roi,
qui est aussi libéral et généreux que le lion est fort et vaillant.»
C'est dans le bassin de la fontaine des Lions que tombèrent les têtes
des trente-six Abencérages, attirés dans un piège par les Zégris. Les
autres Abencérages auraient tous éprouvé le même sort sans le dévouement
d'un petit page qui courut prévenir, au risque de sa vie, les
survivants, et les empêcher d'entrer dans la fatale cour. On vous fait
remarquer au fond du bassin de larges taches rougeâtres, accusations
indélébiles laissées par les victimes contre la cruauté de leurs
bourreaux. Malheureusement les érudits prétendent que les Abencérages et
les Zégris n'ont jamais existé. Je m'en rapporte complètement là-dessus
aux romances, aux traditions populaires et à la nouvelle de M. de
Châteaubriand, et je crois fermement que les empreintes empourprées sont
du sang et non de la rouille.
Nous avions établi notre quartier général dans la cour des Lions; notre
ameublement consistait en deux matelas qu'on roulait le jour dans
quelque coin, en une lampe de cuivre, une jarre de terre et quelques
bouteilles de vin de Jérès que nous mettions rafraîchir dans la
fontaine. Nous couchions tantôt dans la salle des Deux Soeurs, tantôt
dans celle des Abencérages, et ce n'était pas sans quelque légère
appréhension, qu'étendu sur mon manteau, je regardais tomber, par les
ouvertures de la voûte, dans l'eau du bassin et sur le pavé luisant, les
rayons blancs de la lune tout étonnés de se croiser avec la flamme jaune
et tremblotante d'une lampe.
Les traditions populaires réunies par Washington Irving, dans ses
_Contes de l'Alhambra_, me revenaient en mémoire; les histoires du
_Cheval sans tête_ et du _Fantôme velu_, rapportées gravement par le
père Echeverria, me paraissaient extrêmement probables, surtout quand la
lumière était soufflée. La vraisemblance des légendes paraît beaucoup
plus grande la nuit, dans ces ténèbres traversées de reflets incertains
qui prêtent à tous les objets vaguement ébauchés des apparences
fantastiques: le doute est fils du jour, la foi est fille de la nuit, et
ce qui m'étonne, moi, c'est que saint Thomas ait cru au Christ, après
avoir mis le doigt dans sa plaie. Je ne suis pas sûr de n'avoir pas vu
les Abencérages se promener le long des galeries au clair de lune
portant leur tête sous le bras: toujours est-il que les ombres des
colonnes prenaient des formes diablement suspectes, et que la brise, on
passant dans les arcades, ressemblait à s'y méprendre à une respiration
humaine.
Un matin, c'était un dimanche, vers quatre ou cinq heures, nous nous
sentîmes, tout en dormant, inondés sur nos matelas d'une pluie fine et
pénétrante. On avait ouvert les conduits des jets d'eau plus tôt qu'à
l'ordinaire, en l'honneur d'un prince de Saxe-Cobourg qui venait visiter
l'Alhambra, et qui, dit-on, devait épouser la jeune reine quand elle
serait majeure.
À peine étions-nous levés et habillés, que le prince arriva avec deux ou
trois personnes de sa suite. Il était furieux. Les gardiens, pour le
fêter plus dignement, avaient ajusté à toutes les fontaines des
mécanismes et des jeux hydrauliques les plus ridicules du monde. L'une
de ces inventions avait la prétention de figurer le voyage de la reine à
Valence au moyen d'un petit carrosse de fer-blanc et de soldats de plomb
que la force de l'eau faisait tourner. Jugez de la satisfaction du
prince à ce raffinement ingénieux et constitutionnel. Le _Fray
Gerundio_, journal satirique de Madrid, persécutait ce pauvre prince
avec un acharnement particulier. Il lui reprochait, entre autres crimes,
de débattre trop vivement ses comptes de dépenses dans les auberges, et
d'avoir paru au théâtre en habit de majo, un chapeau pointu sur la tête.
Une compagnie de Grenadins et de Grenadines vint passer la journée à
l'Alhambra; il y avait sept ou huit femmes jeunes et jolies, et cinq ou
six cavaliers. Ils dansèrent au son de la guitare, jouèrent aux petits
jeux et chantèrent en choeur, sur un air délicieux, la chanson de
Fray-Luis de Léon, qui a obtenu un succès populaire en Andalousie. Comme
les jets d'eau étaient épuises pour avoir commencé trop matin à darder
leur fusée d'argent, et que les vasques se trouvaient à sec, les jeunes
folles s'assirent en rond sur le rebord d'albâtre du bassin de la salle
des Deux Soeurs, de manière à former corbeille, et, renversant en arrière
leurs jolies têtes, elles reprenaient toutes ensemble le refrain de la
chanson.
Le Généralife est situé à peu de distance de l'Alhambra, sur un mamelon
de la même montagne. L'on y va par une espèce de chemin creux qui croise
le ravin de los Molinos, qui est tout bordé de figuiers aux énormes
feuilles luisantes, de chênes verts, de pistachiers, de lauriers, de
cistes d'une incroyable puissance de végétation. Le sol sur lequel on
marche se compose d'un sable jaune tout pénétré d'eau, et d'une
fécondité extraordinaire. Rien n'est plus ravissant à suivre que ce
chemin, qui a l'air d'être tracé à travers une forêt vierge d'Amérique,
tant il est obstrué de feuillages et de fleurs, tant on y respire un
vertigineux parfum de plantes aromatiques. La vigne jaillit par les
fentes des murs lézardés, et suspend à toutes les branches ses vrilles
fantasques et ses pampres découpés comme un ornement arabe; l'aloès
ouvre son éventail de lames azurées, l'oranger contourne son bois noueux
et s'accroche de ses doigts de racines aux déchirures des escarpements.
Tout fleurit, tout s'épanouit dans un désordre touffu et plein de
charmants hasards. Une branche de jasmin qui s'égare mêle une étoile
blanche aux fleurs écarlates du grenadier; un laurier, d'un bord du
chemin à l'autre, va embrasser un cactus, malgré ses épines. La nature,
abandonnée à elle-même, semble se piquer de coquetterie, et vouloir
montrer combien l'art, même le plus exquis et le plus savant, reste
toujours loin d'elle.
Au bout d'un quart d'heure de marche, on arrive au Généralife, qui n'est
en quelque sorte que _la casa de campo_, le pavillon champêtre de
l'Alhambra. L'extérieur, comme celui de toutes les constructions
orientales, en est fort simple: de grandes murailles sans fenêtres et
surmontées d'une terrasse avec une galerie en arcades, le tout coiffé
d'un petit belvéder moderne. Il ne reste du Généralife que des arcades
et de grands panneaux d'arabesques malheureusement empâtés par des
couches de lait de chaux renouvelées avec une obstination de propreté
désespérante. Petit à petit, les délicates sculptures, les guillochis
merveilleux de cette architecture de fée s'oblitèrent, se bouchent et
disparaissent. Ce qui n'est plus aujourd'hui qu'une muraille vaguement
vermiculée, était autrefois une dentelle découpée à jour, aussi fine que
ces feuilles d'ivoire que la patience des Chinois cisèle pour les
éventails. La brosse du badigeonneur a fait disparaître plus de
chefs-d'oeuvre que la faux du Temps, s'il nous est permis de nous servir
de cette expression mythologique et surannée. Dans une salle assez bien
conservée, on remarque une suite de portraits enfumés des rois
d'Espagne, qui n'ont qu'un mérite chronologique.
Le véritable charme du Généralife, ce sont ses jardins et ses eaux. Un
canal, revêtu de marbre, occupe toute la longueur de l'enclos, et roule
ses flots abondants et rapides sous une suite d'arcades de feuillages
formées par des ifs contournés et taillés bizarrement. Des orangers, des
cyprès, sont plantés sur chaque bord; au pied de l'un de ces cyprès
d'une monstrueuse grosseur, et qui remonte au temps des Mores, la
favorite de Boabdil, s'il faut en croire la légende, prouva souvent que
les verrous et les grilles sont de minces garants de la vertu des
sultanes. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'if est très-gros et fort
vieux.
La perspective est terminée par une galerie-portique à jets d'eau, à
colonnes de marbre, comme le patio des Myrtes de l'Alhambra. Le canal
fait un coude, et vous pénétrez dans d'autres enceintes ornées de pièces
d'eau et dont les murs conservent des traces de fresques du XVIe siècle,
représentant des architectures rustiques et des points de vue. Au milieu
d'un de ces bassins s'épanouit, comme une immense corbeille, un
gigantesque laurier-rose d'un éclat et d'une beauté incomparables. Au
moment où je le vis, c'était comme une explosion de fleurs, comme le
bouquet d'un feu d'artifice végétal; une fraîcheur splendide et
vigoureuse, presque bruyante, si ce mot peut s'appliquer à des couleurs,
à faire paraître blafard le teint de la rose la plus vermeille! Ses
belles fleurs jaillissaient avec toute l'ardeur du désir vers la pure
lumière du ciel; ses nobles feuilles, taillées tout exprès par la nature
pour couronner la gloire, lavées par la bruine des jets d'eau,
étincelaient comme des émeraudes au soleil. Jamais rien ne m'a fait
éprouver un sentiment plus vif de la beauté que ce laurier-rose du
Généralife.
Les eaux arrivent aux jardins par une espèce de rampe fort rapide,
côtoyée de petits murs en manière de garde-fous, supportant des canaux
de grandes tuiles creuses par où les ruisseaux se précipitent à ciel
ouvert avec un gazouillement le plus gai et le plus vivant du monde. À
chaque palier, des jets abondants partent du milieu de petits bassins et
poussent leur aigrette de cristal jusque dans l'épais feuillage du bois
de lauriers, dont les branches se croisent au-dessus d'eux. La montagne
ruisselle de toutes parts; à chaque pas jaillit une source, et toujours
l'on entend murmurer à côté de soi quelque onde détournée de son cours,
qui va alimenter une fontaine ou porter la fraîcheur au pied d'un arbre.
Les Arabes ont poussé au plus haut degré l'art de l'irrigation; leurs
travaux hydrauliques attestent une civilisation des plus avancées; ils
subsistent encore aujourd'hui, et c'est à eux que Grenade doit d'être le
paradis de l'Espagne, et de jouir d'un printemps éternel sous une
température africaine. Un bras du Darro a été détourné par les Arabes et
amené de plus de deux lieues sur la colline de l'Alhambra.
Du belvéder du Généralife, l'on aperçoit nettement la configuration de
l'Alhambra avec son enceinte de tours rougeâtres à demi ruinées, et ses
pans de murs qui montent et descendent, en suivant les ondulations de la
montagne. Le palais de Charles-Quint, que l'on ne découvre pas du côté
de la ville, dessine sur les flancs damassés de la Sierra-Nevada, dont
l'échine blanche entaille bizarrement le ciel, sa masse robuste et
carrée, que le soleil dore d'un reflet blond. Le clocher de Sainte-Marie
profile sa silhouette chrétienne au-dessus des créneaux moresques.
Quelques cyprès poussent à travers les crevasses des murailles leurs
noirs soupirs de feuillage au milieu de toute cette lumière et de tout
cet azur, comme une pensée triste dans la joie d'une fête. Les pentes de
la colline qui descendent vers le Darro et le ravin de los Molinos
disparaissent sous un océan de verdure. C'est un des plus beaux points
de vue que l'on puisse imaginer.
De l'autre côté, comme pour faire contraste à tant de fraîcheur, s'élève
une montagne inculte, brûlée, fauve, plaquée de tons d'ocre et de terre
de Sienne, qu'on appelle la _silla del Moro_ à cause de quelques restes
de constructions qu'elle porte à son sommet. C'est de là que le roi
Boabdil regardait, les cavaliers arabes jouter dans la Vega contre les
chevaliers chrétiens. Le souvenir des Mores est toujours vivant à
Grenade. On dirait que c'est d'hier qu'ils ont quitté la ville, et, si
l'on en juge par ce qui reste d'eux, c'est vraiment dommage. Ce qu'il
faut à l'Espagne du midi, c'est la civilisation africaine et non la
civilisation européenne, qui n'est pas en rapport avec l'ardeur du
climat et des passions qu'il inspire. Le mécanisme constitutionnel ne
peut convenir qu'aux zones tempérées; au delà de trente degrés de
chaleur, les chartes fondent ou éclatent.
Maintenant que nous avons fini avec l'Alhambra et le Généralife,
traversons le ravin du Darro et allons visiter, le long du chemin qui
mène au Monte-Sagrado, les tanières des gitanos, assez nombreux à
Grenade. Ce chemin est pratiqué dans le flanc de la colline de
l'Albaycin, qui surplombe d'un côté. Des raquettes gigantesques, des
nopals monstrueux hérissent ces pentes décharnées et blanchâtres de
leurs palettes et de leurs lances couleur de vert-de-gris; sous les
racines de ces grandes plantes grasses qui semblent leur servir de
chevaux de frise et d'artichauts, sont creusées dans le roc vif les
habitations des bohémiens. L'entrée de ces cavernes est blanchie à la
chaux; une corde tendue, sur laquelle glisse un morceau de tapisserie
éraillée, leur tient lieu de porte. C'est là dedans que grouille et
pullule la sauvage famille; les enfants, plus fauves de peau que des
cigares de la Havane, jouent tout nus devant le seuil, sans distinction
de sexe, et se roulent dans la poussière en poussant des cris aigus et
gutturaux. Les gitanos sont ordinairement forgerons, tondeurs de mules,
vétérinaires, et surtout maquignons. Ils ont mille recettes pour donner
du feu et de la vigueur aux bêtes les plus poussives et les plus
fourbues; un gitano eût fait galoper Rossinante et caracoler le grison
de Sancho. Leur vrai métier, au fond, est celui de voleur.
Les gitanas vendent des amulettes, disent la bonne aventure et
pratiquent les industries suspectes habituelles aux femmes de leur race:
j'en ai vu peu de jolies, bien que leurs figures fussent remarquables de
type et de caractère. Leur teint basané fait ressortir la limpidité de
leurs yeux orientaux dont l'ardeur est tempérée par je ne sais quelle
tristesse mystérieuse, comme le souvenir d'une patrie absente et d'une
grandeur déchue. Leur bouche, un peu épaisse, fortement colorée,
rappelle l'épanouissement des bouches africaines; la petitesse du front,
la forme busquée du nez, accusent leur origine commune avec les tziganes
de Valachie et de Bohême, et tous les enfants de ce peuple bizarre qui a
traversé, sous le nom générique d'Égypte, la société du moyen âge, et
dont tant de siècles n'ont pu interrompre la filiation énigmatique.
Presque toutes ont dans le port une telle majesté naturelle, une telle
franchise d'allure, elles sont si bien assises sur leurs hanches, que,
malgré leurs haillons, leur saleté et leur misère, elles semblent avoir
la conscience de l'antiquité et de la pureté de leur race vierge de tout
mélange, car les bohémiens ne se marient qu'entre eux, et les enfants
qui proviendraient d'unions passagères seraient rejetés de la tribu
impitoyablement. Une des prétentions des gitanos est d'être bons
Castillans et bons catholiques, mais je crois qu'au fond ils sont
quelque peu Arabes et mahométans, ce dont ils se défendent tant qu'ils
peuvent, par un reste de terreur de l'inquisition disparue. Quelques
rues désertes et à moitié en ruine de l'Albaycin sont aussi habitées par
des gitanos plus riches ou moins nomades. Dans une de ces ruelles, nous
aperçûmes une petite fille de huit ans, entièrement nue, qui s'exerçait
à danser le _zorongo_ sur un pavé pointu. Sa soeur, hâve, décharnée, avec
des yeux de braise dans une figure de citron, était accroupie à terre à
côté d'elle, une guitare sur les genoux, dont elle faisait ronfler les
cordes avec le pouce, musique assez semblable au grincement enroué des
cigales. La mère, richement habillée et le cou chargé de verroteries,
battait la mesure du bout d'une pantoufle de velours bleu que son oeil
caressait complaisamment. La sauvagerie d'attitude, l'accoutrement
étrange et la couleur extraordinaire de ce groupe, en eussent fait un
excellent motif de tableau pour Callot ou Salvator Rosa.
Le Monte-Sagrado, qui renferme les grottes des martyrs retrouvés
miraculeusement, n'offre rien de bien curieux. C'est un couvent avec une
église assez ordinaire, sous laquelle sont creusées les cryptes. Ces
cryptes n'ont rien qui puisse produire une vive impression. Elles se
composent d'une complication de petits corridors étroit, hauts de sept
ou huit pieds et blanchis à la chaux. Dans des enfoncements ménagés à
cet effet, l'on a élevé des autels parés avec plus de dévotion que de
goût. C'est là que sont enfermés, derrière des grillages, les châsses et
les ossements des saints personnages. Je m'attendais à une église
souterraine obscure, mystérieuse, presque effrayante, à piliers trapus,
à voûte surbaissée, éclairée par le reflet incertain d'une lampe
lointaine, à quelque chose comme les anciennes catacombes, et je ne fus
pas peu surpris de l'aspect propre et coquet de cette crypte
badigeonnée, éclairée par des soupiraux comme une cave. Nous autres
catholiques un peu superficiels, nous avons besoin du pittoresque pour
arriver au sentiment religieux. Le dévot ne pense guère aux jeux de
l'ombre et de la lumière, aux proportions plus ou moins savantes de
l'architecture; il sait que sous cet autel de forme médiocre sont cachés
les os des saints morts pour la foi qu'il professe: cela lui suffit.
La Chartreuse, maintenant veuve de ses moines, comme tous les couvents
d'Espagne, est un admirable édifice, et l'on ne saurait trop regretter
qu'il ait été détourné de sa destination primitive. Nous n'avons jamais
bien compris quel mal pouvaient faire les cénobites cloîtrés dans une
prison volontaire et vivant d'austérités et de prières, surtout dans un
pays comme l'Espagne, où ce n'est certes pas le terrain qui manque.
On monte par un double perron au portail de l'église, surmonté d'une
statue de saint Bruno en marbre blanc, d'un assez bel effet. La
décoration de cette église est singulière et consiste en arabesques de
plâtre moulé d'une variété et d'une fécondité de motifs vraiment
prodigieuses. Il semble que l'intention de l'architecte ait été de
lutter, dans un goût tout différent, de légèreté et de complication avec
les dentelles de l'Alhambra. Il n'y a pas un endroit large comme la
main, dans cet immense vaisseau, qui ne soit fleuri, damassé, feuillé,
guilloché, touffu comme un coeur de chou; il y aurait de quoi faire
perdre la tête à qui voudrait en tirer un crayon exact. Le choeur est
revêtu de porphyres et de marbres précieux. Quelques tableaux médiocres
sont accrochés çà et là le long des murs et font regretter la place
qu'ils cachent. Le cimetière est auprès de l'église; selon l'usage des
chartreux, aucune tombe, aucune croix n'y désigne l'endroit où dorment
les frères décédés, les cellules entourent le cimetière et sont pourvues
chacune d'un petit jardin. Dans un terrain planté d'arbres, qui servait
sans doute de promenade aux religieux, l'on me fit remarquer une espèce
de vivier à marges de pierres inclinées, où se traînaient gauchement
quelques douzaines de tortues humant le soleil et tout heureuses d'être
désormais à l'abri de la marmite. La règle des chartreux leur impose de
ne jamais manger de viande, et la tortue est considérée comme poisson
par les casuistes. Celles-ci devaient servir à la nourriture des moines.
La révolution les a sauvées.
Pendant que nous sommes en train de visiter les couvents, entrons, s'il
vous plaît, dans le monastère de Saint-Jean-de-Dieu. Le cloître en est
des plus bizarres et d'un mauvais goût tout à fait prodigieux; les
murailles, peintes à fresque, représentent différentes belles actions de
la vie de saint Jean-de-Dieu, encadrées dans des grotesques et des
fantaisies d'ornement qui dépassent ce que les monstres du Japon et les
magots de la Chine ont de plus extravagant et de plus curieusement
difforme. Ce sont des sirènes qui jouent du violon, des guenuches à leur
toilette, des poissons chimériques dans des flots impossibles, des
fleurs qui ont l'air d'oiseaux, des oiseaux qui ont l'air de fleurs, des
losanges de miroirs, des carreaux de faïence, des lacs d'amour, un
fouillis inextricable!
L'église, heureusement d'une autre époque, est presque toute dorée. Le
retable, soutenu par des colonnes d'ordre salomonique, produit un effet
riche et majestueux. Le sacristain, qui nous servait de guide, voyant
que nous étions Français, nous questionna sur notre pays, et nous
demanda s'il était vrai, comme on le disait à Grenade, que l'empereur de
Russie, Nicolas, eût envahi la France et se fût rendu maître de Paris;
telles étaient les nouvelles les plus fraîches. Ces grossières
absurdités étaient répandues dans le peuple par les partisans de don
Carlos pour faire croire à une réaction absolutiste de la part des
puissances de l'Europe, et ranimer par l'espoir d'un prochain secours le
courage défaillant des bandes désorganisées.
Dans cette église, je vis un spectacle qui me frappa: c'était une
vieille femme qui rampait sur les genoux, de la porte vers l'autel; elle
avait les bras étendus en croix, roides comme des pieux, la tête
renversée en arrière, les yeux retournés et ne laissant voir que le
blanc, les lèvres bridées sur les dents, la face luisante et plombée;
c'était de l'extase poussée jusqu'à la catalepsie. Jamais Zurbaran n'a
rien fait de plus ascétique et d'une ardeur plus fiévreuse. Elle
accomplissait une pénitence ordonnée par son confesseur, et en avait
encore pour quatre jours.