Il faisait une chaleur atroce, une chaleur de four à plâtre, et il

fallait réellement une curiosité enragée pour ne pas renoncer à toute

exploration de monuments par cette température sénégambienne, mais nous

avions encore toute l'ardeur féroce de touristes parisiens enthousiastes

de couleur locale! Rien ne nous rebutait; nous ne nous arrêtions que

pour boire, car nous étions plus altérés que du sable d'Afrique, et nous

absorbions l'eau comme des éponges sèches. Je ne sais vraiment point

comment nous ne sommes pas devenus hydropiques; sans compter le vin et

les glaces, nous consommions sept ou huit jarres d'eau par jour. _Agua!

agua!_ tel était notre cri perpétuel, et une chaîne de _muchachas_, se

passant les pots de main en main de notre chambre à la cuisine,

suffisaient à peine pour éteindre l'incendie. Sans cette inondation

obstinée, nous serions tombés en poussière comme les modèles d'argile

des sculpteurs, lorsqu'ils négligent de les mouiller.

La cathédrale visitée, nous résolûmes, malgré notre soif, d'aller à

l'église de _San Juan de los Reyes_, mais ce ne fut qu'après de longs

pourparlers que nous réussîmes à nous en faire donner les clefs, car

l'église de _San Juan de los Reyes_ est fermée depuis cinq ou six ans,

et le couvent dont elle fait partie est abandonné et tombe en ruine.

_San Juan de Los Reyes_ est situé au bord du Tage, tout près du pont

Saint-Martin; ses murailles ont cette belle teinte orange qui distingue

les anciens monuments dans les climats où il ne pleut jamais. Une

collection de statues de rois dans des attitudes nobles, chevaleresques,

et d'une grande fierté de tournure, en décore l'extérieur; mais ce n'est

pas là ce qu'il y a de plus singulier à _San Juan de los Reyes_; toutes

les églises du moyen âge sont peuplées de statues. Une multitude de

chaînes suspendues à des crochets garnissent les murs du haut en bas: ce

sont les fers des prisonniers chrétiens délivrés par la conquête de

Grenade. Ces chaînes suspendues en manière d'ornement et d'ex-voto

donnent à l'église un faux air de prison assez étrange et rébarbatif.

On nous a conté à ce propos une anecdote que nous placerons ici parce

qu'elle est courte et caractéristique. Le rêve de tout _jefe politico_,

en Espagne, est d'avoir une _alameda_, comme celui de tout préfet, en

France, une rue de Rivoli dans sa ville. Le rêve du _jefe politico_ de

Tolède était donc de procurer à ses administrés le plaisir de la

promenade; l'emplacement fut choisi, les terrassements ne tardèrent pas

à s'achever, grâce à la coopération des travailleurs du _Presidio_; il

ne manquait donc plus à la promenade que des arbres, mais les arbres ne

s'improvisent pas, et le _jefe politico_ s'imagina judicieusement de les

remplacer par des bornes de pierre reliées entre elles au moyen de

chaînes de fer. Comme l'argent est fort rare en Espagne, l'ingénieux

administrateur, homme de ressource s'il en fut, avisa les chaînes

historiques de _San Juan de Los Reyes_, et se dit: «Pardieu, voilà mon

affaire toute trouvée!» Et l'on attacha aux bornes de l'_alameda_ les

chaînes des captifs délivrés par Ferdinand et Isabelle la Catholique.

Les serruriers qui avaient fait cette besogne, reçurent chacun quelques

brasses de cette héroïque ferraille; quelques personnes intelligentes

(il s'en trouve partout) crièrent à la barbarie, et les chaînes furent

reportées à l'église. Quant à celles que l'on avait données en paiement

aux ouvriers, ils en avaient déjà forgé des socs de charrue, des fers de

mules et autres ustensiles. Cette histoire est peut-être une médisance,

mais elle a tous les caractères de la vraisemblance: nous la rapportons

comme on nous l'a racontée: revenons à notre église. La clef tourna avec

peine dans la serrure rouillée. Ce léger obstacle surmonté, nous

entrâmes dans un cloître dévasté d'une élégance admirable; des colonnes

sveltes et découplées soutenaient sur leurs chapiteaux fleuris des

arcades ornées de nervures et de broderies d'une délicatesse extrême;

sur les murailles couraient de longues inscriptions à la louange de

Ferdinand et d'Isabelle, en caractères gothiques entremêlés de fleurs,

de ramages et d'arabesques; imitation chrétienne des sentences et des

versets du Coran employés par les Mores comme ornement d'architecture.

Quel dommage qu'un si précieux monument soit abandonné de la sorte!

En donnant quelques coups de pied à des portes barrées par des ais

vermoulus ou obstruées de décombres, nous parvînmes à nous introduire

dans l'église, qui est d'un style charmant, et semble, à part quelques

mutilations violentes, avoir été achevée hier. L'art gothique n'a rien

produit de plus suave, de plus élégant ni de plus fin. Tout autour

circule une tribune découpée à jour et fenestrée comme une truelle à

poisson, qui suspend ses balcons aventureux aux faisceaux des piliers

dont elle suit exactement les retraits et les saillies; des rinceaux

gigantesques, des aigles, des chimères, des animaux héraldiques, des

blasons, des banderoles et des inscriptions emblématiques dans le genre

de celles du cloître complètent la décoration. Le choeur placé en face du

_retablo_, à l'autre bout de l'église, est supporté par un arc surbaissé

d'un bel effet et d'une grande hardiesse.

L'autel, qui sans doute était un chef-d'oeuvre de sculpture et de

peinture, a été impitoyablement renversé. Ces dévastations inutiles

attristent l'âme et font douter de l'intelligence humaine: en quoi les

anciennes pierres gênent-elles les idées nouvelles? Ne peut-on faire une

révolution sans démolir le passé? Il nous semble que la _constitucion_

n'aurait rien perdu à ce qu'on laissât debout l'église de Ferdinand et

d'Isabelle la Catholique, cette noble reine qui crut le génie sur parole

et dota l'univers d'un nouveau monde.

Nous risquant sur un escalier à moitié rompu, nous pénétrâmes dans

l'intérieur du couvent: le réfectoire est assez vaste et n'a rien de

particulier qu'une effroyable peinture placée au-dessus de la porte;

elle représente, rendu encore plus hideux par la couche de crasse et de

poussière qui le recouvre, un cadavre en proie à la décomposition, avec

tous ces horribles détails si complaisamment traités par les pinceaux

espagnols. Une inscription symbolique et funèbre, une de ces menaçantes

sentences bibliques qui donnent au néant humain de si terribles

avertissements, est écrit au bas de ce tableau sépulcral, singulièrement

choisi pour un réfectoire. Je ne sais pas si toutes les histoires sur

les goinfreries des moines sont vraies; mais, pour ma part, je ne me

sentirais qu'un appétit médiocre dans une salle à manger ainsi décorée.

Au-dessus, de chaque côté d'un long corridor, sont rangées, comme les

alvéoles d'une ruche d'abeilles, les cellules désertes des moines

disparus; elles sont exactement pareilles les unes aux autres, et toutes

crépies à la chaux. Cette blancheur diminue beaucoup l'impression

poétique en empêchant les terreurs et les chimères de se blottir dans

les coins obscurs. L'intérieur de l'église et le cloître sont également

blanchis, ce qui leur donne quelque chose de neuf et de récent qui

contraste avec le style de l'architecture et l'état des bâtiments.

L'absence d'humidité et l'ardeur de la température n'ont pas permis aux

plantes et aux mauvaises herbes de germer dans les interstices des

pierres et des gravois, et ces débris n'ont pas le vert manteau de

lierre dont le temps recouvre les ruines dans les climats du Nord. Nous

errâmes longtemps dans l'édifice abandonné, suivant d'interminables

corridors, montant et descendant des escaliers hasardeux, ni plus ni

moins que des héros d'Anne Radcliffe, mais nous ne vîmes en fait de

fantômes que deux pauvres lézards qui se sauvèrent à toutes jambes,

ignorant sans doute, en leur qualité d'Espagnols, le proverbe français:

«Le lézard est l'ami de l'homme.» Au reste, cette promenade dans les

veines et dans les membres d'une grande construction dont la vie s'est

retirée, est un plaisir des plus vifs qu'on puisse imaginer; on s'attend

toujours à rencontrer au détour d'une arcade un ancien moine au front

luisant, aux yeux inondés d'ombre, marchant gravement les bras croisés

sur sa poitrine et se rendant à quelque office mystérieux dans l'église

profanée et déserte.

Nous nous retirâmes, car il n'y avait plus rien de curieux à voir, pas

même les cuisines, où notre guide nous fit descendre avec un sourire

voltairien que n'aurait pas désavoué un abonné du _Constitutionnel_.

L'église et le cloître sont d'une rare magnificence; le reste est de la

plus stricte simplicité: tout pour l'âme, rien pour le corps.

À peu de distance de _San Juan de los Reyes_ se trouve, ou plutôt ne se

trouve pas, la célèbre mosquée synagogue; car, à moins d'avoir un guide,

on passerait vingt fois devant sans en soupçonner l'existence. Notre

cornac frappa à une porte pratiquée dans un mur de pisé rougeâtre le

plus insignifiant du monde; au bout de quelque temps, car les Espagnols

ne sont jamais pressés, l'on vint nous ouvrir, et l'on nous demanda si

nous venions pour voir la synagogue; sur notre réponse affirmative, l'on

nous introduisit dans une espèce de cour remplie de végétations

incultes, au milieu desquelles s'épanouissait un figuier d'Inde aux

feuilles profondément découpées, d'une verdure intense et brillante

comme si elles eussent été vernies. Dans le fond s'élevait une masure

sans caractère, ayant plutôt l'air d'une grange que de toute autre

chose. On nous fit entrer dans cette masure. Jamais surprise ne fut plus

grande: nous étions en plein Orient; les colonnes fluettes aux

chapiteaux évasés comme des turbans, les arcs turcs, les versets du

Coran, le plafond plat aux compartiments de bois de cèdre, les jours

pris d'en haut, rien n'y manquait. Des restes d'anciennes enluminures

presque effacées teignaient les murailles de couleurs étranges, et

ajoutaient encore à la singularité de l'effet. Cette synagogue, dont les

Arabes ont fait une mosquée, et les chrétiens une église, sert

aujourd'hui d'atelier et de logement à un menuisier. L'établi a pris la

place de l'autel; cette profanation est toute récente. L'on voit encore

les vestiges du _retablo_, et l'inscription sur marbre noir qui constate

la consécration de cet édifice au culte catholique.

À propos de synagogue, plaçons ici cette anecdote assez curieuse. Les

juifs de Tolède, probablement pour diminuer l'horreur qu'ils inspiraient

aux populations chrétiennes en leur qualité de déicides, prétendaient

n'avoir pas consenti à la mort de Jésus-Christ, et voici comment:

lorsque Jésus fut mis en jugement, le conseil des prêtres, présidé par

Caïphe, envoya consulter les tribus pour savoir s'il devait être relâché

ou mis à mort: l'on posa la question aux juifs d'Espagne, et la

synagogue de Tolède se prononça pour l'acquittement. Cette tribu n'est

donc pas couverte du sang du Juste, et ne mérite pas l'exécration

soulevée par les juifs qui ont voté contre le Fils de Dieu. L'original

de la réponse des juifs de Tolède, avec une traduction latine du texte

hébreu, est conservé, dit-on, dans les archives du Vatican. En

récompense, on leur permit de bâtir cette synagogue, qui est, je crois,

la seule que l'on ait jamais tolérée en Espagne.

L'on nous avait parlé des ruines d'une ancienne maison de plaisance

moresque, le palais de la Galiana; nous nous y fîmes conduire en sortant

de la synagogue, malgré notre fatigue, car le temps nous pressait, et

nous devions repartir le lendemain pour Madrid.

Le palais de la Galiana est situé hors la ville, dans la Vega, et l'on

passe pour y aller par le pont d'Alcantara. Au bout d'un quart d'heure

de marche à travers des champs et des cultures où couraient mille petits

canaux d'irrigation, nous arrivâmes à un bouquet d'arbres d'une grande

fraîcheur, au pied desquels fonctionnait une roue d'arrosement de la

simplicité la plus antique et la plus égyptienne. Des jarres de terre,

attachées aux rayons de la roue par des cordelettes de roseaux,

puisaient l'eau et la reversaient dans un canal de tuiles creuses,

aboutissant à un réservoir, d'où on la dirigeait sans peine par des

rigoles sur les points que l'on voulait désaltérer.

Un énorme tas de briques rougeâtres ébauchait sa silhouette ébréchée

derrière le feuillage des arbres; c'était le palais de la Galiana.

Nous pénétrâmes par une porte basse dans ce monceau de décombres habités

par une famille de paysans; il est impossible d'imaginer quelque chose

de plus noir, de plus enfumé, de plus caverneux et de plus sale. Les

Troglodytes étaient logés comme des princes en comparaison de ces

gens-là, et pourtant la charmante Galiana, la belle Moresque aux longs

yeux teints de henné, aux vestes de brocart constellées de perles, avait

posé ses petites babouches sur ce plancher défoncé; elle s'était

accoudée à cette fenêtre, regardant au loin dans la Vega les cavaliers

mores s'exercer à lancer le djerrid.

Nous continuâmes bravement notre exploration, montant aux étages

supérieurs par des échelles chancelantes, nous accrochant des pieds et

des mains aux touffes d'herbe sèche, qui pendaient comme des barbes au

menton renfrogné des vieilles murailles.

Parvenus au faîte, nous nous aperçûmes d'un bizarre phénomène; nous

étions entrés avec des pantalons blancs, nous sortions avec des

pantalons noirs, mais d'un noir sautillant, grouillant, fourmillant:

nous étions couverts de petites puces imperceptibles qui s'étaient

précipitées sur nous en essaims compactes, attirées par la froideur de

notre sang septentrional. Je n'aurais jamais cru qu'il y eût au monde

tant de puces que cela.

Quelques tuyaux de conduite pour amener l'eau dans les étuves sont les

seuls vestiges de magnificence que le temps ait épargnés: les mosaïques

de verre et de faïence émaillée, les colonnettes de marbre aux

chapiteaux couverts de dorures, de sculptures et de versets du Coran,

les bassins d'albâtre, les pierres trouées à jour pour laisser filtrer

les parfums, tout a disparu. Il ne reste absolument que la carcasse des

gros murs et des tas de briques qui se résolvent en poussière; car ces

merveilleux édifices, qui rappellent les féeries des _Mille et une

Nuits_, ne sont malheureusement bâtis qu'avec des briques et du pisé

recouvert d'une croûte de stuc ou de chaux. Toutes ces dentelles, toutes

ces arabesques, ne sont pas, comme on le croit généralement, taillées

dans le marbre ou la pierre, mais bien moulées en plâtre, ce qui permet

de les reproduire à l'infini et sans grande dépense. Il faut toute la

sécheresse conservatrice du climat d'Espagne pour que des monuments

bâtis avec de si frêles matériaux soient parvenus jusqu'à nos jours.

La légende de la Galiana est mieux conservée que son palais. Elle était

fille du roi Calafre, qui l'aimait par-dessus tout, et lui avait fait

bâtir dans la Vega une maison de plaisance avec des jardins délicieux,

des kiosques, des bains, des fontaines et des eaux qui s'élevaient et

s'abaissaient selon le décours de la lune, soit par magie, soit par un

de artifices hydrauliques si familiers aux Arabes. La Galiana, idolâtrée

par son père, vivait le plus agréablement du monde dans cette charmante

retraite, s'occupant de musique, de poésie et de danse. Son travail le

plus pénible était de se dérober aux galanteries et aux adorations de

ses poursuivants. Le plus importun et le plus acharné de tous était un

certain roitelet de Guadalajara, nommé Bradamant, More gigantesque,

vaillant et féroce; Galiana ne le pouvait souffrir; et, comme dit le

chroniqueur: «Qu'importe que le cavalier soit de feu, quand la dame est

de glace?» Cependant le More ne se rebutait pas, et sa passion de voir

Galiana et de lui parler était si vive, qu'il avait fait creuser de

Guadalajara à Tolède un chemin couvert par où il venait la visiter tous

les jours.

Dans ce temps-là, Karl le Grand, fils de Pépin, vint à Tolède, envoyé

par son père, pour porter secours à Calafre contre le roi de Cordoue,

Abderrhaman. Calafre le logea dans le palais même de la Galiana; car les

Mores laissent volontiers voir leurs filles aux personnes illustres et

considérables. Karl le Grand avait le coeur tendre sous sa cuirasse de

fer, et ne tarda pas à devenir fort éperdûment amoureux de la princesse

moresque. Il supporta d'abord les assiduités de Bradamant, n'étant pas

encore sûr d'avoir touché le coeur de la belle; mais comme Galiana,

malgré sa réserve et sa modestie, ne put lui cacher longtemps la secrète

préférence de son âme, il commença à se montrer jaloux et demanda la

suppression de son rival basané. Galiana, qui était déjà Française

jusqu'aux yeux, dit la chronique, et qui d'ailleurs haïssait le roitelet

de Guadalajara, donna à entendre au prince qu'elle et son père étaient

également ennuyés des poursuites du More, et qu'elle aurait pour

agréable qu'on l'en débarrassât. Karl ne se le fit pas dire deux fois;

il provoqua Bradamant en combat singulier, et, quoique ce fût un géant,

il le vainquit, lui coupa la tête et la présenta à Galiana, qui trouva

le présent de bon goût. Cette galanterie mit fort avant le prince

français dans le coeur de la belle More, et, l'amour s'augmentant de part

et d'autre, Galiana promit d'embrasser le christianisme, afin que Karl

pût l'épouser; ce qui s'exécuta sans difficulté, Calafre étant charmé de

donner sa fille à un si grand prince. Sur ces entrefaites, Pépin mourut,

et Karl revint en France, emmenant avec lui Galiana, qui fut couronnée

reine et reçue avec de grandes réjouissances. C'est ainsi qu'une More

eut l'industrie de devenir reine chrétienne, «et le souvenir de cette

histoire, encore qu'il soit attaché à un vieil édifice, mérite d'être

conservé dans Tolède,» ajoute le chroniqueur par manière de réflexion

finale.

Il fallait avant tout nous débarrasser des populations microscopiques

qui tigraient de leurs piqûres les plis de nos ex-pantalons blancs;

heureusement le Tage n'était pas loin, et nous y conduisîmes directement

les puces de la princesse Galiana, employant le même moyen que les

renards qui se plongent dans l'eau jusqu'au nez, tenant du bout des

dents un morceau d'écorce qu'ils abandonnent ensuite au fil de la

rivière, lorsqu'ils le sentent garni d'un équipage suffisant; car les

infernales petites bêtes, progressivement envahies par les ondes, s'y

réfugient et s'y pelotonnent. Nous demandons pardon à nos lectrices de

ce détail fourmillant et picaresque qui serait mieux à sa place dans la

vie de Lazarille de Tormes ou de Guzman d'Alfarache; mais un voyage

d'Espagne ne serait pas complet sans cela, et nous espérons être absous

en faveur de la couleur locale.

La rive du Tage est de ce côté-là cernée de rochers à pic d'un abord

difficile, et ce ne fut pas sans peine que nous descendîmes à l'endroit

où nous devions opérer la grande noyade. Je me mis à nager et à tirer ma

coupe marinière avec le plus de précision possible, afin d'être digne

d'un fleuve aussi célèbre et aussi respectable que le Tage, et, au bout

de quelques brassées, j'arrivai sur des constructions écroulées et des

restes de maçonnerie informes qui dépassaient de quelques pieds

seulement le niveau du fleuve. Sur la rive, précisément du même côté,

s'élevait une vieille tour en ruine avec une arcade en plein cintre, où

quelques linges suspendus par des lavandières séchaient fort

prosaïquement au soleil.

J'étais tout simplement dans le _baño de la Cara_, autrement, pour le

Français, le bain de Florinde, et la tour que j'avais en face de moi

était la tour du roi Rodrigue. C'est du balcon de cette fenêtre que

Rodrigue, caché derrière un rideau, épiait les jeunes filles au bain, et

aperçut la belle Florinde mesurant[1] sa jambe et celles de ses

compagnes, pour savoir qui l'avait la plus ronde et la mieux faite.

Voyez à quoi tiennent les grands événements! Si Florinde avait eu le

mollet mal tourné et le genou disgracieux, les Arabes ne seraient pas

venus en Espagne. Malheureusement Florinde avait le pied mignon, les

chevilles fines et la jambe la plus blanche et la mieux tournée du

monde. Rodrigue devint amoureux de l'imprudente baigneuse et la

séduisit. Le comte Julien, père de Florinde, furieux de l'outrage,

trahit son pays pour se venger, et appela les Mores à son secours.

Rodrigue perdit cette fameuse bataille dont il est tant question dans

les romanceros, et périt misérablement dans un cercueil plein de

vipères, où il s'était couché pour faire pénitence de son crime. La

pauvre Florinde, flétrie du nom ignominieux de la Cava, resta chargée de

l'exécration de l'Espagne entière; aussi quelle idée saugrenue et

singulière d'aller placer un bain de jeunes filles devant la tour d'un

jeune roi!

Puisque nous en sommes à parler de Rodrigue, disons ici la légende de la

grotte d'Hercule, qui se rattache fatalement à l'histoire du malheureux

prince goth. La grotte d'Hercule est un souterrain qui s'étend, dit-on,

à trois lieues hors des murs, et dont la porte, fermée et cadenassée

soigneusement, se trouve dans l'église de San-Ginès, sur le point le

plus élevé de la ville. À cette place s'élevait autrefois un palais

fondé par Tubal; Hercule le restaura, l'agrandit, y établit son

laboratoire et son école de magie, car Hercule, dont plus tard les Grecs

firent un dieu, fut d'abord un puissant cabaliste. Au moyen de son art,

il construisit une tour enchantée, avec des talismans et des

inscriptions portant que, lorsque l'on pénétrerait dans cette enceinte

magique, une nation féroce et barbare envahirait l'Espagne.

Craignant de voir se réaliser cette funeste prédiction, tous les rois,

et surtout les rois goths, ajoutaient de nouvelles serrures et de

nouveaux cadenas à la porte mystérieuse, non pas qu'ils eussent

positivement foi à la prophétie, mais, en personnes sages, ils ne se

souciaient nullement de se mêler à ces enchantements et à ces

sorcelleries. Rodrigue, plus curieux ou plus nécessiteux, car ses

débauches et ses prodigalités l'avaient épuisé d'argent, voulut tenter

l'aventure, espérant trouver des trésors considérables dans le

souterrain enchanté: il se dirigea vers la grotte, en tête de quelques

déterminés munis de torches, de lanternes et de cordes, arriva à la

porte creusée dans le roc vif et fermée d'un couvercle de fer plein de

cadenas, avec une tablette où on lisait en caractères grecs: _Le roi qui

ouvrira ce souterrain et pourra découvrir les merveilles qu'il renferme,

verra des biens et des maux_. Les autres rois, effrayés de

l'alternative, n'avaient pas osé passer outre; mais Rodrigue, risquant

le mal pour avoir la chance du bien, ordonna de briser les cadenas, de

forcer les serrures et de lever le couvercle; ceux qui se vantaient

d'être les plus hardis descendirent les premiers, mais ils revinrent

bientôt, leurs torches éteintes, tremblants, pâles, effarés, et ceux qui

pouvaient parler racontèrent qu'ils avaient été effrayés par une

épouvantable vision. Rodrigue, ne renonçant pas pour cela à rompre

l'enchantement, fit disposer les torches de manière à ce que le vent qui

sortait de la caverne ne pût les éteindre, se mit en tête de la troupe,

et pénétra hardiment dans la grotte: il arriva bientôt à une chambre

carrée d'une riche architecture, au milieu de laquelle il y avait une

statue de bronze de haute stature et d'un aspect terrible. Cette statue

avait les pieds posés sur une colonne de trois coudées de haut, et

tenait à la main une masse d'armes dont elle frappait le pavé à grands

coups, ce qui produisait le bruit et le vent qui avaient causé tant de

frayeur aux premiers entrés. Rodrigue, brave comme un Goth, résolu comme

un chrétien qui a confiance en Dieu et ne s'étonne pas des enchantements

des païens, alla droit au colosse et lui demanda la permission de

visiter les merveilles qui se trouvaient là.

Voyage en Espagne · 第 13 / 31 段