Accoudé à l'embrasure d'un créneau et regardant à vol d'hirondelle cette

ville où je ne connaissais personne, où mon nom était parfaitement

inconnu, j'étais tombé dans une méditation profonde. Devant tous ces

objets, toutes ces formes, que je voyais et que je ne devais

probablement plus revoir, il me prenait des doutes sur ma propre

identité, je me sentais si absent de moi-même, transporté si loin de ma

sphère, que tout cela me paraissait une hallucination, un rêve étrange

dont j'allais me réveiller en sursaut au son aigre et chevrotant de

quelque musique de vaudeville sur le rebord d'une loge de théâtre. Par

un de ces sauts d'idée si fréquents dans la rêverie, je pensai à ce que

pouvaient faire mes amis à cette heure; je me demandai s'ils

s'apercevaient de mon absence, et si, par hasard, en ce moment même où

j'étais penché sur ce créneau dans l'Alcazar de Tolède, mon nom

voltigeait à Paris sur quelque bouche aimée et fidèle. Apparemment la

réponse intérieure ne fut pas affirmative; car, malgré la magnificence

du spectacle, je me sentis l'âme envahie par une tristesse

incommensurable, et pourtant j'accomplissais le rêve de toute ma vie, je

touchais du doigt un de mes désirs les plus ardemment caressés: j'avais

assez parlé, en mes belles et verdoyantes années de romantisme, de ma

bonne lame de Tolède pour être curieux de voir l'endroit où l'on en

fabriquait.

Il ne fallut rien moins, pour me tirer de ma méditation philosophique,

que la proposition que me fit mon camarade de nous aller baigner dans le

Tage. Se baigner est une particularité assez rare dans un pays où,

l'été, l'on arrose le lit des rivières avec l'eau des puits, pour ne

point en négliger l'occasion. Sur l'affirmation du guide que le Tage

était un fleuve sérieux et pourvu d'assez d'humidité pour y tirer sa

coupe, nous descendîmes en toute hâte de l'Alcazar, afin de profiter

d'un reste de jour, et nous nous dirigeâmes du côté du fleuve. Après

avoir traversé la place de la _Constitucion_, bordée de maisons dont les

fenêtres, garnies de grands stores de sparterie roulés ou relevés à demi

par les saillies des balcons, ont un faux air vénitien et moyen âge des

plus pittoresques, nous passâmes sous une belle porte arabe au cintre de

briques, et nous arrivâmes par un chemin en zigzag très-roide et

très-abrupt, serpentant le long des rochers et des murailles, qui

servent de ceinture à Tolède, au pont d'Alcantara, près duquel se

trouvait une place favorable pour le bain.

Pendant le trajet, la nuit qui succède si rapidement au jour dans les

climats du Midi, était tombée tout à fait, ce qui ne nous empêcha pas

d'entrer à tâtons dans cet estimable fleuve, rendu célèbre par la

romance langoureuse de la reine Hortense et par le sable d'or qu'il

roule dans ses eaux cristallines, disent les poëtes, les domestiques de

place et les guides du voyageur.

Le bain achevé, nous remontâmes en toute hâte pour arriver avant la

fermeture des portes. Nous savourâmes un verre d'_orchata de Chufas_ et

de lait glacé d'un goût et d'un parfum exquis, et nous nous fîmes

reconduire à notre _fonda_.

Notre chambre, comme toutes les chambres espagnoles, était crépie à la

chaux et revêtue de ces tableaux encroûtés et jaunis, de ces

barbouillages mystiques peints comme des enseignes à bière, qu'on

rencontre si fréquemment dans la Péninsule, le pays du monde où il y a

le plus de mauvais tableaux; cela soit dit sans faire tort aux bons.

Nous nous dépêchâmes de dormir le plus vite et le plus fort possible,

pour nous réveiller le matin de bonne heure et aller visiter la

cathédrale avant le commencement des offices.

La cathédrale de Tolède passe, et avec raison, pour une des plus belles

et surtout des plus riches d'Espagne. Son origine se perd dans la nuit

des temps, et, s'il faut en croire les auteurs indigènes, elle

remonterait jusqu'à l'apôtre Santiago, premier évêque de Tolède, qui en

aurait désigné la place à son disciple et successeur Elpidius, ermite du

mont Carmel. Elpidius éleva à l'endroit marqué une église qu'il mit sous

l'invocation et le titre de sainte Marie, pendant que cette dame divine

vivait encore en Jérusalem. «Notable félicité! blason illustre des

Tolédans! le plus excellent trophée de leurs gloires!» s'écrie dans une

effusion lyrique l'auteur dont nous extrayons ces détails.

La sainte Vierge ne fut pas ingrate, et, suivant la même légende,

descendit en corps et âme visiter l'église de Tolède, et apporta de ses

propres mains au bienheureux saint Ildefonse une belle chasuble _en

toile du ciel_. «Voyez comme sait payer cette reine!» s'écrie encore

notre auteur. La chasuble existe, et l'on voit enchâssée dans le mur la

pierre où se posa la plante divine, dont elle garde encore l'empreinte.

Une inscription ainsi conçue atteste le miracle:

QUANDO LA REINA DEL CIELO

PUSO LOS PIES EN EL SUELO

EN ESTA PIEDRA LOS PUSO.

La légende raconte en outre que la sainte Vierge fut si contente de sa

statue, la trouva si bien faite, si bien proportionnée et si

ressemblante, qu'elle l'embrassa et lui communiqua le don des miracles.

Si la reine des anges descendait aujourd'hui dans nos églises, je doute

qu'elle fût tentée d'embrasser son image.

Plus de deux cents auteurs des plus graves et des plus honorables

racontent cette histoire aussi prouvée pour le moins que la mort de

Henri IV; quant à moi, je n'éprouve aucune difficulté de croire à ce

miracle, et j'admets parfaitement cette histoire au rang des choses

authentiques. L'église subsista telle quelle jusqu'à saint Eugène,

sixième évêque de Tolède, qui l'agrandit et l'embellit autant que le lui

permirent ses moyens, sous le titre de Notre-Dame de l'Assomption,

qu'elle conserve encore aujourd'hui; mais en l'an 302, époque de la

cruelle persécution que firent souffrir aux chrétiens les empereurs

Dioclétien et Maximin, le préfet Dacien ordonna de démolir et de raser

le temple, de sorte que les fidèles ne surent plus où demander et

obtenir le pain de grâce. À trois ans de là, Constance, père du grand

Constantin, étant monté sur le trône, la persécution cessa, les prélats

revinrent à leur siège, et l'archevêque Mélancius commença à relever

l'église, toujours à la même place. Peu de temps après, environ vers

l'an 312, l'empereur Constantin, s'étant converti à la foi, ordonna,

entre autres oeuvres héroïques où le poussa son zèle chrétien, de réparer

et de bâtir à ses frais, le plus somptueusement possible, l'église

basilique de Notre-Dame de l'Assomption de Tolède, que Dacien avait fait

détruire.

Tolède avait alors pour archevêque Marinus, homme docte, lettré,

jouissant de la familiarité de l'empereur; cette circonstance lui laissa

toute liberté d'agir, et il n'épargna rien pour bâtir un temple

remarquable, de grande et somptueuse architecture: ce fut celui qui dura

tout le temps des Goths, celui que visita la Vierge, celui qui fut

mosquée pendant la conquête d'Espagne, celui qui, lorsque Tolède fut

reprise par le roi don Alonzo VI, redevint église, et dont le plan fut

emporté à Oviedo par l'ordre du roi don Alonzo le Chaste, afin de bâtir,

conformément à ce tracé, l'église de San-Salvador de cette ville, en

l'an 803. «Ceux qui seraient curieux de savoir la forme, la grandeur et

la majesté qu'avait la cathédrale de Tolède en ce temps-là, lorsque la

reine des anges descendit la visiter, n'auront qu'à aller voir celle

d'Oviedo, et ils seront satisfaits,» ajoute notre auteur. Pour notre

part, nous regrettons beaucoup de n'avoir pu nous donner ce plaisir.

Enfin, sous le règne heureux de saint Ferdinand, don Rodrigue étant

archevêque de Tolède, l'église prit cette forme admirable et magnifique

qu'on lui voit aujourd'hui, et qui est, dit-on, celle du temple de Diane

à Éphèse. Ô naïf chroniqueur! permettez-moi de n'en rien croire: le

temple d'Éphèse ne valait pas la cathédrale de Tolède! L'archevêque

Rodrigue, assisté du roi et de toute la cour, ayant dit une messe

pontificale, en posa la première pierre un samedi, l'an 1227; l'oeuvre se

poursuivit avec beaucoup de chaleur jusqu'à ce qu'on y eût mis la

dernière main et qu'on l'eût portée au plus haut degré de perfection où

puisse atteindre l'art humain.

Qu'on nous pardonne cette petite digression historique, nous ne sommes

pas coutumier du fait, et nous allons revenir bien vite à notre humble

mission de touriste descripteur et de daguerréotype littéraire.

L'extérieur de la cathédrale de Tolède est beaucoup moins riche que

celui de la cathédrale de Burgos: point d'efflorescence d'ornements,

point d'arabesques, point de collerettes de statues épanouies autour des

portails; de solides contre-forts, des angles nets et francs, une

épaisse cuirasse de pierre de taille, un clocher d'un aspect robuste,

qui n'a rien des délicatesses de l'orfévrerie gothique, tout cela revêtu

d'une teinte rousse, d'une couleur de rôtie grillée, d'un épiderme hâlé

comme celui d'un pèlerin de Palestine; en revanche, l'intérieur est

fouillé et sculpté comme une grotte à stalactites.

La porte par laquelle nous entrâmes est de bronze et porte l'inscription

suivante: _Antonio Zurreno del arte de Oro y Plata, faciebat esta media

puerta_. L'impression qu'on éprouve est des plus vives et des plus

grandioses; cinq nefs partagent l'église: celle du milieu est d'une

hauteur démesurée, les autres semblent à côté d'elle incliner la tête et

s'agenouiller en signe d'adoration et de respect; quatre-vingt-huit

piliers, gros comme des tours et composés chacun de seize colonnes

fuselées et reliées entre elles, soutiennent la masse énorme de

l'édifice; une nef transversale coupe la grande nef entre le choeur et le

maître-autel, et forme ainsi les bras de la croix. Toute cette

architecture, mérite bien rare dans les cathédrales gothiques

ordinairement bâties à plusieurs reprises, est du style le plus homogène

et le plus complet; le plan primitif a été exécuté d'un bout à l'autre,

à part quelques dispositions de chapelles qui ne contrarient en rien

l'harmonie de l'aspect général. Des vitraux où l'émeraude, le saphir et

le rubis étincellent, enchâssés dans des nervures de pierre ouvrées

comme des bagues, tamisent un jour doux et mystérieux qui porte à

l'extase religieuse, et, quand le soleil est trop vif, des stores de

sparterie qu'on abat sur les fenêtres entretiennent cette demi-obscurité

pleine de fraîcheur, qui fait des églises d'Espagne des lieux si

favorables au recueillement et à la prière.

Le maître-autel ou _retablo_ pourrait passer à lui seul pour une église;

c'est un énorme entassement de colonnettes, de niches, de statues, de

rinceaux et d'arabesques, dont la description la plus minutieuse ne

donnerait qu'une bien faible idée; toute cette architecture, qui monte

jusqu'à la voûte et qui fait le tour du sanctuaire, est peinte et dorée

avec une richesse inimaginable. Les tons fauves et chauds de l'antique

dorure font ressortir splendidement les filets et les paillettes de

lumière accrochés au passage par les nervures et les saillies des

ornements, et produisent des effets admirables de la plus grande

opulence pittoresque. Les peintures sur fond d'or qui garnissent les

panneaux de cet autel valent, pour la richesse de la couleur, les plus

éclatantes toiles vénitiennes; cette union de la couleur avec les formes

sévères et presque hiératiques de l'art au moyen âge, ne se rencontre

que bien rarement; l'on pourrait prendre quelques-unes de ces peintures

pour des Giorgione de la première manière.

En face du grand autel est placé le choeur ou _silleria_, suivant l'usage

espagnol; il est composé de trois rangs de stalles en bois sculpté,

fouillé, découpé d'une manière merveilleuse, avec des bas-reliefs

historiques, allégoriques et sacrés. L'art gothique, sur les confins de

la renaissance, n'a rien produit de plus pur, de plus parfait, ni de

mieux dessiné. On attribue cette oeuvre effrayante de détails aux

patients ciseaux de Philippe de Bourgogne et de Berruguète. La stalle de

l'archevêque, plus élevée que les autres, est disposée en forme de trône

et marque le milieu du choeur; des colonnes de jaspe, d'un ton brun et

luisant, couronnent cette prodigieuse menuiserie, et sur l'entablement

s'élèvent des figures d'albâtre, aussi de Philippe de Bourgogne et de

Berruguète, mais dans une manière plus souple et plus libre, d'une

élégance et d'un effet admirables. D'énormes pupitres de bronze couverts

de missels gigantesques, de grands tapis de sparterie, et deux orgues de

dimension colossale, posés en regard, l'un à droite, l'autre à gauche,

complètent la décoration.

Derrière le _retablo_ se trouve la chapelle où sont enterrés don Alvar

de Luna et sa femme dans deux magnifiques tombeaux d'albâtre juxtaposés;

les murs de cette chapelle sont historiés des armes du connétable, et

des coquilles de l'ordre de Santiago, dont il était grand-maître. Tout

près de là, à la voûte de cette portion de la nef qu'on appelle ici le

_trascoro_, l'on remarque une pierre avec une inscription funèbre: c'est

celle d'un noble Tolédan, dont l'orgueil se révoltait à l'idée que sa

tombe serait foulée aux pieds par des gens de peu et d'extraction

suspecte: «Je ne veux pas que des manants me passent sur le ventre,»

avait-il dit à son lit de mort; et, comme il laissait de grands biens à

l'église, on satisfit cet étrange caprice en logeant son corps dans la

maçonnerie de la voûte où personne assurément ne lui marchera dessus.

Nous n'essaierons pas de décrire les chapelles les unes après les

autres, il faudrait un volume pour cela: nous nous contenterons de

mentionner le tombeau d'un cardinal, exécuté dans le goût arabe avec une

délicatesse inimaginable; nous ne pouvons mieux le comparer qu'à de la

guipure sur une grande échelle, et nous arriverons sans plus tarder à la

chapelle mozarabe ou musarabe, les deux se disent, une des plus

curieuses de la cathédrale. Avant de la décrire, expliquons ce que

veulent dire ces mots: _chapelle mozarabe_.

Au temps de l'invasion des Mores, les habitants de Tolède furent forcés

de se rendre après un siège de deux ans; ils tâchèrent d'obtenir la

capitulation la plus favorable, et au nombre des articles convenus était

celui-ci: à savoir que l'on garderait six églises pour les chrétiens qui

désireraient vivre avec les barbares. Ces églises furent celles de

Saint-Marc, de Saint-Luc, de Saint-Sébastien, de Saint-Torcato, de

Sainte-Olalla et de Sainte-Juste. Par ce moyen, la foi se conserva dans

la ville pendant les quatre cents ans qu'y dura la domination des Mores,

et pour cette raison les fidèles Tolédans furent appelés Mozarabes,

c'est-à-dire mêlés aux Arabes. Sous le règne d'Alonzo VI, lorsque Tolède

retourna au pouvoir des chrétiens, Richard, légat du pape, voulut faire

abandonner l'office mozarabe pour le rite grégorien, soutenu en cela par

le roi et la reine doña Constanza, qui préféraient le rite de Rome. Tout

le clergé s'insurgea et poussa les hauts cris; les fidèles se montrèrent

fort indignés, et peu s'en fallut qu'il n'y eût mutinerie et soulèvement

du populaire. Le roi, effrayé de la tournure que prenaient les choses,

et craignant que l'on n'en vînt aux dernières extrémités, calma les

esprits comme il put, et proposa aux Tolédans ce _mezzo termine_

singulier et tout à fait dans l'esprit du temps, qui fut accepté avec

enthousiasme de part et d'autre: les partisans du rite grégorien et du

rite mozarabe devaient choisir deux champions et les faire combattre,

afin que Dieu décidât dans quel idiome et dans quel rite il aimait mieux

être loué. En effet, si le jugement de Dieu a été acceptable, c'est

assurément en matière de liturgie.

Le champion des Mozarabes se nommait don Ruiz de La Matanza; l'on prit

jour. La Vega fut choisie pour lieu du combat. La victoire resta quelque

temps incertaine; mais à la fin don Ruiz eut l'avantage et sortit

vainqueur de la lice, aux cris d'allégresse des Tolédans, qui, pleurant

de joie et jetant leurs bonnets en l'air, s'en furent aux églises

s'agenouiller et rendre grâce à Dieu. Le roi, la reine et la cour furent

très-contrariés de ce triomphe. S'avisant un peu tard que c'était une

chose impie, téméraire et cruelle, de faire résoudre une question

théologique par un combat sanglant, ils prétendirent qu'on ne devait

s'en rapporter qu'à un miracle et proposèrent une nouvelle épreuve, que

les Tolédans, confiants dans l'excellence de leur rituel, voulurent bien

accepter. L'épreuve consistait, après un jeûne général et des prières

dans toutes les églises, à mettre sur un bûcher allumé un exemplaire de

l'office romain et un autre de l'office tolédan; celui qui resterait

dans la flamme sans se brûler serait réputé le meilleur et le plus

agréable à Dieu.

La chose fut exécutée de point en point. On dressa un bûcher de bois sec

et bien flambant sur la place Zocodover, qui, depuis qu'elle est place,

ne vit jamais une telle affluence de spectateurs; l'on jeta les deux

bréviaires dans le feu, chaque parti levant les yeux et les bras au

ciel, et priant Dieu pour la liturgie dans laquelle il préférait le

servir. Le rituel romain fut rejeté, les feuilles éparses, par la

violence du feu, et sortit de l'épreuve intact, mais un peu roussi. Le

tolédan resta majestueusement au milieu de la flamme, à l'endroit où il

était tombé, sans bouger et sans ressentir aucun dommage. Quelques

Mozarabes enthousiastes prétendent même que le missel romain fut

entièrement consumé. Le roi, la reine et le légat Richard furent

médiocrement satisfaits, mais il n'y avait pas moyen de revenir

là-dessus. Le rite mozarabe fut donc conservé et suivi avec ardeur

pendant de longues années par les Mozarabes, leurs fils et leurs

petits-fils; mais, à la fin, l'intelligence du texte se perdit, et il ne

se trouva plus personne en état de dire ou d'entendre l'office, objet de

si vives contestations. Don Francisco Ximenès, archevêque de Tolède, ne

voulant pas laisser tomber en désuétude un usage si mémorable, fonda une

chapelle mozarabe dans la cathédrale, fit traduire et imprimer en

lettres vulgaires les rituels qui étaient en caractères gothiques, et

institua des prêtres spécialement chargés de dire cet office.

La chapelle mozarabe, qui subsiste encore aujourd'hui, est ornée de

fresques gothiques du plus haut intérêt: elles ont pour sujets des

combats entre les Tolédans et les Mores; la conservation en est

parfaite, les couleurs sont vives, comme si la peinture était achevée de

la veille; l'archéologue y trouverait mille renseignements curieux

d'armes, de costumes, d'équipement et d'architecture, car la fresque

principale représente une vue de l'ancienne Tolède, qui a dû être d'une

grande exactitude. Dans les fresques latérales sont peints avec beaucoup

de détails les vaisseaux qui apportèrent les Arabes en Espagne; un homme

du métier pourrait en tirer d'utiles renseignements pour l'histoire si

embrouillée de la marine au moyen âge. Le blason de Tolède, cinq étoiles

de sable sur champ d'argent, est répété en plusieurs endroits de cette

chapelle à voûte surbaissée, fermée à la mode espagnole par une grille

d'un beau travail.

La chapelle de la Vierge, entièrement revêtue de porphyre, de jaspe, de

brèches jaunes et violettes d'un poli admirable, est d'une richesse qui

dépasse les splendeurs des _Mille et une Nuits_; on y conserve beaucoup

de reliques, entre autres une châsse donnée par saint Louis, et qui

renferme un morceau de la vraie croix.

Pour reprendre haleine, nous allons, s'il vous plaît, faire un tour dans

le cloître, qui encadre d'arcades élégantes et sévères de belles masses

de verdure à qui l'ombre de l'église conserve de la fraîcheur, malgré

l'ardeur dévorante de la saison; tous les murs de ce cloître sont

couverts d'immenses fresques, dans le goût de Vanloo, d'un peintre nommé

Bayeu. Ces compositions, d'un arrangement facile et d'un coloris

agréable, ne sont pas en rapport avec le style du monument, et doivent

sans doute remplacer d'anciennes peintures dégradées par les siècles ou

trouvées trop gothiques par les gens de bon goût de ce temps-là. Un

cloître est fort bien situé auprès d'une église; il ménage heureusement

la transition de la tranquillité du sanctuaire à l'agitation de la cité.

On peut aller s'y promener, rêver, réfléchir, sans toutefois être

astreint à suivre les prières et les cérémonies du culte; les

catholiques entrent dans le temple, les chrétiens restent plus souvent

dans le cloître. Cette disposition d'esprit a été comprise par le

catholicisme, si habile psychologue. Dans les pays religieux, la

cathédrale est l'endroit le plus orné, le plus riche, le plus doré, le

plus fleuri; c'est là que l'ombre est la plus fraîche et la paix la plus

profonde; la musique y est meilleure qu'au théâtre, et la pompe du

spectacle n'a pas de rivale. C'est le point central, le lieu attrayant,

comme l'Opéra à Paris. Nous n'avons pas l'idée, nous autres catholiques

du Nord, avec nos temples voltairiens, du luxe, de l'élégance, du

comfortable des églises espagnoles; ces églises sont meublées, vivantes,

et n'ont pas l'aspect glacialement désert des nôtres: les fidèles

peuvent y habiter familièrement avec leur Dieu.

Les sacristies et les salles capitulaires de la cathédrale de Tolède

sont d'une magnificence plus que royale; rien n'est plus noble et plus

pittoresque que ces vastes salles décorées avec ce luxe solide et sévère

dont l'église a seule le secret. Ce ne sont que menuiseries sculptées de

noyer ou de chêne noir, portières de tapisserie ou de damas des Indes,

rideaux de brocatelle à plis larges et puissants, tentures historiées,

tapis de Perse, peintures à fresque. Nous n'essaierons pas de les

décrire les unes après les autres; nous parlerons seulement d'une pièce

ornée d'admirables fresques représentant des sujets religieux dans le

style allemand, dont les Espagnols ont fait de si heureuses imitations,

et qu'on attribue au neveu de Berruguète, si ce n'est à Berruguète

lui-même, car ces prodigieux génies parcouraient à la fois la triple

carrière de l'art. Nous citerons aussi un immense plafond de Luc Jordan,

où fourmille tout un monde d'anges et d'allégories dans les attitudes

les plus strapassées du raccourci, et qui présente un singulier effet

d'optique. Du milieu de la voûte jaillit un rayon de lumière qui, bien

que peint sur une surface plane, semble tomber perpendiculairement sur

votre tête, de quelque côté qu'on le regarde.

C'est là que l'on garde le trésor, c'est-à-dire les belles chapes de

brocart, de toile d'or frisé, de damas d'argent; les merveilleuses

guipures, les châsses de vermeil, les ostensoirs de diamants, les

gigantesques chandeliers d'argent, les bannières brodées, tout le

matériel et les accessoires de la représentation de ce sublime drame

catholique qu'on appelle la messe.

Dans les armoires d'une de ces salles est contenue la garde-robe de la

sainte Vierge, car de froides statues de marbre ou d'albâtre ne

suffisent pas à la piété passionnée des méridionaux; dans leur

emportement dévot, ils entassent sur l'objet de leur culte des ornements

d'une richesse extravagante; rien n'est assez beau, assez brillant,

assez ruineux; sous ce ruissellement de pierreries la forme et le fond

disparaissent: ils s'en inquiètent peu. La grande affaire, c'est qu'il

soit matériellement impossible de suspendre une perle de plus aux

oreilles de marbre de l'idole, d'enchâsser un plus gros diamant dans

l'or de sa couronne, et de tracer un autre ramage de pierreries sur le

brocart de sa robe.

Jamais reine antique, pas même Cléopâtre, qui buvait des perles, jamais

impératrice du Bas-Empire, jamais duchesse du moyen âge, jamais

courtisane vénitienne du temps de Titien n'eut un écrin plus étincelant,

un trousseau plus riche que la Notre-Dame de Tolède. L'on nous fit voir

quelques-unes de ses robes: l'une d'elles est entièrement recouverte, de

manière à ne pas laisser soupçonner le fond, de ramages et d'arabesques

de perles fines parmi lesquelles il y en a d'une grosseur et d'un prix

inestimables, entre autres plusieurs rangs de perles noires d'une rareté

inouïe; des soleils et des étoiles de pierreries constellent cette robe

prodigieuse dont l'oeil a peine à soutenir l'éclat, et qui vaut plusieurs

millions de francs.

Nous terminâmes notre visite par une ascension au clocher, au sommet

duquel on arrive par des superpositions d'échelles assez roides et d'un

aspect peu rassurant. À mi-chemin à peu près on rencontre, dans une

espèce de magasin que l'on traverse, une série de mannequins

gigantesques, coloriés et vêtus à la mode du siècle dernier, qui servent

à nous ne savons plus quelle procession dans le genre de celle de la

tarasque.

La vue magnifique que l'on découvre du haut de la flèche est un large

dédommagement de la fatigue de l'ascension. Toute la ville se dessine

devant vous avec la netteté et la précision des plans sculptés en liège,

de M. Pelet, que l'on admirait à la dernière exposition de l'industrie.

Cette comparaison semblera sans doute fort prosaïque et peu pittoresque,

mais en vérité je n'en saurais trouver une meilleure ni plus juste. Ces

roches bossues et tourmentées de granit bleu, qui encaissent le Tage et

cerclent un côté de l'horizon de Tolède, ajoutent encore à la

singularité de ce paysage, inondé et criblé d'une lumière crue,

impitoyable, aveuglante, que nul reflet ne vient tempérer et qu'augmente

encore la réverbération d'un ciel sans nuage et sans vapeur, devenu

blanc, à force d'ardeur, comme du fer dans la fournaise.

Voyage en Espagne · 第 12 / 31 段