sa masse d'armes: l'on put reconnaître ce qu'il y avait dans la chambre,
et l'on ne tarda pas à rencontrer un coffre sur le couvercle duquel
était écrit: _Celui qui m'ouvrira verra des merveilles_. Voyant
l'obéissance de la statue, les compagnons du roi, revenus de leur
frayeur et encouragés par cette inscription de bon augure, apprêtaient
déjà leurs manteaux et leurs poches pour les remplir d'or et de
diamants; mais l'on ne trouva dans le coffre qu'une toile roulée sur
laquelle étaient peintes des troupes d'Arabes, les uns à pied, les
autres à cheval, la tête ceinte de turbans, avec leurs boucliers et
leurs lances, et une inscription dont le sens était: _Celui qui arrivera
jusqu'ici et ouvrira le coffre perdra l'Espagne, et sera vaincu par des
nations semblables à celles-ci_. Le roi Rodrigue tâcha de dissimuler
l'impression fâcheuse qu'il éprouvait, pour ne pas augmenter la
tristesse des autres, et l'on chercha encore pour voir s'il n'y aurait
pas quelque compensation à de si désastreuses prophéties. En levant les
yeux, Rodrigue aperçut sur la muraille, à la gauche de la statue, un
cartouche qui disait: _Pauvre roi! tu es entré ici pour ton malheur!_ et
à la droite, un autre signifiant: _Tu seras dépossédé par des nations
étrangères, et ton peuple souffrira de rudes châtiments_. Derrière la
statue, il y avait écrit: _J'invoque les Arabes_; et par-devant: _Je
fais mon devoir_.
Le roi et ses courtisans se retirèrent pleins de trouble et de
pressentiments funèbres. La nuit même, il y eut une tempête furieuse, et
les ruines de la tour d'Hercule s'écroulèrent avec un fracas
épouvantable. Les événements ne tardèrent pas à justifier les
prédictions de la grotte magique; les Arabes peints sur la toile roulée
du coffre firent voir en réalité leurs turbans, leurs lances et leurs
boucliers de formes étranges sur la malheureuse terre d'Espagne: tout
cela, parce que Rodrigue regarda la jambe de Florinde, et descendit dans
une cave.
Mais voici la nuit qui tombe, il faut rentrer à la _fonda_, souper et
nous coucher, car nous avons encore à voir l'hôpital du cardinal don
Pedro Gonzales de Mendoza, la manufacture d'armes, les restes de
l'amphithéâtre romain, mille autres curiosités, et nous partons demain
soir. Quant à moi, je suis tellement fatigué par ce pavé en pointe de
diamant, que j'ai envie de me retourner et de marcher un peu sur les
mains, comme les clowns, pour reposer mes pieds endoloris. Ô fiacres de
la civilisation! omnibus du progrès! je vous invoquais douloureusement;
mais qu'eussiez-vous fait dans les rues de Tolède?
L'hôpital du Cardinal est un grand bâtiment de proportions larges et
sévères, qu'il serait trop long de décrire. Nous traverserons rapidement
la cour entourée de colonnes et d'arcades, qui n'a de remarquable que
deux puits d'air avec des margelles de marbre blanc, et nous entrerons
tout de suite dans l'église pour examiner le tombeau du cardinal,
exécuté en albâtre par ce prodigieux Berruguète qui vécut plus de
quatre-vingts ans, couvrant sa patrie de chefs-d'oeuvre d'un style varié
et d'une perfection toujours égale. Le cardinal est couché sur sa tombe
dans ses habits pontificaux; la Mort lui a pincé le nez de ses maigres
doigts, et la contraction suprême des muscles, cherchant à retenir l'âme
près de s'échapper, lui bride les coins de la bouche et lui effile le
menton; jamais masque moulé sur un mort n'a été plus sinistrement
fidèle; et cependant la beauté du travail est telle, que l'on oublie ce
que ce spectacle peut avoir de repoussant. De petits enfants, dans des
altitudes désolées, soutiennent la plinthe et le blason du cardinal; la
terre cuite la plus souple et la plus facile n'a pas plus de liberté et
de mollesse; ce n'est pas sculpté, c'est pétri!
Il y a aussi, dans cette église, deux tableaux de Domenico Theotocopuli,
dit le Greco, peintre extravagant et bizarre qui n'est guère connu hors
de l'Espagne. Sa folie était, comme vous le savez, la crainte de passer
pour imitateur du Titien, dont il avait été l'élève; cette préoccupation
le jeta dans les recherches et les caprices les plus baroques.
L'un de ces tableaux, celui qui représente la _Sainte Famille_, a dû
rendre bien malheureux le pauvre Greco, car, au premier coup d'oeil, on
le prendrait pour un Titien véritable. L'ardente couleur du coloris, la
vivacité de ton des draperies, ce beau reflet d'ambre jaune qui
réchauffe jusqu'aux nuances les plus fraîches du peintre vénitien, tout
concourt à tromper l'oeil le plus exercé: la touche seule est moins large
et moins grasse. Le peu de raison qui restait au Greco dut chavirer tout
à fait dans le sombre océan de la folie, après avoir achevé ce
chef-d'oeuvre; il n'y a pas beaucoup de peintres aujourd'hui en état de
devenir fous par de semblables motifs.
L'autre tableau, dont le sujet est le _Baptême du Christ_, appartient
tout à fait à la seconde manière du Greco: il y a des abus de blanc et
de noir, des oppositions violentes, des teintes singulières, des
attitudes strapassées, des draperies cassées et chiffonnées à plaisir;
mais dans tout cela règnent une énergie dépravée, une puissance
maladive, qui trahissent le grand peintre et le fou de génie. Peu de
tableaux m'ont autant intéressé que ceux du Greco, car les plus mauvais
ont toujours quelque chose d'inattendu et de chevauchant hors du
possible qui vous surprend et vous fait rêver.
De l'hôpital nous nous rendîmes à la manufacture d'armes. C'est un vaste
bâtiment symétrique et de bon goût, fondé par Charles III, dont le nom
se retrouve sur tous les monuments d'utilité publique; la manufacture
est bâtie tout près du Tage, dont les eaux servent à la trempe des épées
et font mouvoir les roues des machines. Les ateliers occupent les côtés
d'une grande cour entourée de portiques et d'arcades, comme presque
toutes les cours en Espagne. Ici on chauffe le fer, là il est soumis au
marteau, plus loin on le trempe; dans cette chambre sont des meules à
aiguiser et à repasser; dans cette autre se fabriquent les fourreaux et
les poignées. Nous ne pousserons pas plus loin cette investigation, qui
n'apprendrait rien de particulier à nos lecteurs, et nous dirons
seulement qu'il entre dans la composition de ces lames, justement
célèbres, des vieux fers de chevaux et de mules, recueillis avec soin
dans ce but.
Pour nous faire voir que les lames de Tolède méritaient encore leur
réputation, l'on nous conduisit à la salle d'épreuve: un ouvrier, d'une
taille élevée et d'une force colossale, prit une arme de l'espèce la
plus ordinaire, un sabre droit de cavalerie, le piqua dans un saumon de
plomb fixé à la muraille, fit ployer la lame dans tous les sens comme
une cravache, de façon à ce que la poignée rejoignait presque la pointe;
la trempe élastique et souple de l'acier lui permit de supporter cette
épreuve sans se rompre. Ensuite l'homme se plaça devant une enclume et y
donna un coup si bien appliqué, que la lame y entra d'une demi-ligne; ce
tour de force me fit penser à cette scène d'un roman de Walter Scott, où
Richard Coeur de Lion et le roi Saladin s'exercent à couper des barres de
fer et des oreillers.
Les lames de Tolède d'aujourd'hui valent donc celles d'autrefois; le
secret de la trempe n'est pas perdu, mais le secret de la forme: il ne
manque vraiment aux ouvrages modernes que cette petite chose, si
méprisée des gens progressifs, pour soutenir la comparaison avec les
anciens. Une épée moderne n'est qu'un outil, une épée du XVIe siècle est
à la fois un outil et un joyau.
Nous comptions trouver à Tolède quelques vieilles armes, dagues,
poignards, cochelimardes, espadons, rapières et autres curiosités bonnes
à mettre en trophée le long de quelque mur ou de quelque dressoir, et
nous avions appris par coeur, à cet effet, les noms et les marques des
soixante armuriers de Tolède recueillis par Achille Jubinal, mais
l'occasion de mettre notre science à l'épreuve ne se présenta pas, car
il n'y a pas plus d'épées à Tolède que de cuir à Cordoue, que de
dentelles à Malines, que d'huîtres à Ostende et de pâtés de foie gras à
Strasbourg; c'est à Paris que sont toutes les raretés, et si l'on en
rencontre quelques-unes dans les pays étrangers, c'est qu'elles viennent
de la boutique de mademoiselle Delaunay, quai Voltaire.
L'on nous fit voir aussi les restes de l'amphithéâtre romain et de la
naumachie, qui ont parfaitement l'air d'un champ labouré, comme toutes
les ruines romaines en général. Je n'ai pas l'imagination qu'il faut
pour m'extasier sur des néants si problématiques; c'est un soin que je
laisse aux antiquaires, et j'aime mieux vous parler des murailles de
Tolède, qui sont visibles à l'oeil nu et d'un admirable effet
pittoresque. Les constructions se marient très-heureusement aux
aspérités du terrain; il est souvent difficile de dire où finit le
rocher, où commence le rempart; chaque civilisation a mis la main au
travail; ce pan de mur est romain, cette tour est gothique, et ces
créneaux sont arabes. Toute cette portion qui s'étend de la porte
Cambron à la puerta Visagra (_via sacra_), où aboutissait probablement
la voie romaine, a été bâtie par le roi goth Wamba. Chacune de ces
pierres a son histoire, et si nous voulions tout raconter, il nous
faudrait un volume au lieu d'un article; mais ce qui ne sort pas de nos
attributions de voyageur, c'est de redire encore une fois la noble
figure que fait à l'horizon Tolède assise sur son trône de rochers, avec
sa ceinture de tours et son diadème d'églises: on ne saurait imaginer un
profil plus ferme et plus sévère revêtu d'une couleur plus riche, et où
la physionomie du moyen âge soit plus fidèlement conservée. Je restai
plus d'une heure en contemplation, tâchant de rassasier mes yeux, et de
graver au fond de ma mémoire la silhouette de cette admirable
perspective: la nuit vint trop tôt, hélas! et nous allâmes nous coucher,
car nous devions partir à une heure du matin pour éviter les trop
grandes chaleurs. À minuit, en effet, notre calesero arriva
ponctuellement, et nous grimpâmes tout endormis, et dans un état de
somnambulisme prononcé, sur les maigres coussins de notre carriole. Les
cahots épouvantables causés par le pavé chausse-trape de Tolède nous
eurent bientôt assez réveillés pour jouir de l'aspect fantastique de
notre caravane nocturne. La voiture aux grandes roues écarlates, au
coffre extravagant, semblait, tant les murailles étaient rapprochées,
fendre, pour passer, des flots de maisons qui se refermaient derrière
elle! Un _sereno_ aux jambes nues, avec le caleçon flottant et le
mouchoir bariolé des Valenciens, marchait devant nous, portant au bout
de sa lance une lanterne dont les vacillantes lueurs produisaient toutes
sortes de jeux d'ombre et de lumière que Rembrandt n'eût pas dédaigné de
placer dans quelques-unes de ses belles eaux-fortes de rondes et de
patrouilles de nuit; le seul bruit qu'on entendît, c'était le
frémissement argentin des grelots au cou de notre mule et le grincement
de nos essieux. Les citadins dormaient aussi profondément que les
statues de la chapelle de _los Reyes nuevos_. De temps en temps, notre
_sereno_ avançait sa lanterne sous le nez de quelque drôle endormi en
travers de la rue, et le faisait ranger avec le bois de sa lance; car,
en quelque endroit que le sommeil prenne un Espagnol, il étend son
manteau à terre et se couche avec une philosophie et un flegme parfaits.
Devant la porte, qui n'était pas encore ouverte, et où on nous fit
attendre deux heures, le sol était jonché de dormeurs qui ronflaient sur
tous les tons possibles, car la rue est la seule chambre à coucher où
l'on ne soit pas livré aux bêtes, et il faut pour entrer dans une alcôve
la résignation d'un fakir indien. Enfin la damnée porte tourna sur ses
gonds, et nous reprîmes le chemin par où nous étions venus.
XI.
PROCESSION DE LA FÊTE-DIEU À MADRID.--ARANJUEZ.--UN PATIO.--LA CAMPAGNE
D'OCAÑA.--TEMBLEQUE ET SES JARRETIÈRES.--UNE NUIT À MANZANARÈS.--LES
COUTEAUX DE SANTA-CRUZ.--LE PUERTO DE LOS PERROS.--LA COLONIE DE LA
CAROLINA.--BAYLEN.--JAEN, SA CATHÉDRALE ET SES
MAJOS.--GRENADE.--L'ALAMEDA.--L'ALHAMBRA.--LE
GÉNÉRALIFE.--L'ALBAYCIN.--LA VIE À GRENADE.--LES GITANOS.--LA
CHARTREUSE.--SANTO-DOMINGO.--ASCENSION AU MULHACEN.
Il nous fallait repasser par Madrid pour prendre la diligence de
Grenade; nous aurions pu aller l'attendre à Aranjuez, mais nous courions
risque de la trouver pleine, et nous nous décidâmes pour le premier
parti.
Notre guide avait eu la précaution de faire partir, la veille au soir,
une mule qui devait nous attendre à mi-chemin, pour relayer la bête
attelée à notre véhicule: car il est douteux que, sans cette précaution,
nous eussions pu faire le trajet de Tolède à Madrid en une journée, vu
l'intolérable chaleur de cette route poussiéreuse et sans ombre à
travers d'interminables champs de blé.
Nous arrivâmes vers une heure à Illescas à moitié cuits, pour ne pas
dire tout à fait, et sans autre incident. Il nous tardait d'en avoir
fini avec ce chemin qui n'avait rien de nouveau pour nous, sinon que
nous le parcourions en sens inverse.
Mon compagnon préféra dormir, et moi, déjà plus familiarisé avec la
cuisine espagnole, je me mis à disputer mon dîner à d'innombrables
essaims de mouches. La fille de l'hôtesse, gentille enfant de douze ou
treize ans, aux yeux arabes, se tenait debout auprès de moi, un éventail
d'une main et un petit balai de l'autre, tâchant d'écarter les insectes
importuns, qui revenaient à la charge plus furieux et plus bourdonnants
que jamais dès qu'elle ralentissait ou cessait son mouvement. Avec ce
secours, je parvins à me fourrer dans la bouche quelques morceaux assez
exempts de mouches; et, quand mon appétit fut un peu apaisé, j'entamai
avec ma chasseuse d'insectes un dialogue que mon ignorance de la langue
espagnole bornait nécessairement beaucoup. Cependant, avec l'aide de mon
dictionnaire _diamant_, je parvins à soutenir une conversation fort
passable pour un étranger. La petite me dit qu'elle savait écrire et
lire toutes sortes d'écritures moulées et même du latin, et qu'en outre
elle jouait passablement du _pandero_, talent dont je l'engageai à me
donner un échantillon, ce qu'elle fit de fort bonne grâce au détriment
du sommeil de mon camarade, que le bruissement des plaques de cuivre et
le ronflement sourd de la peau d'âne effleurée par le pouce de la petite
musicienne finirent par réveiller.
La mule fraîche était attelée. Il fallait se remettre en route, et
réellement on a besoin d'un grand courage moral pour quitter, par trente
degrés de chaleur, une _posada_ où l'on a pour perspective plusieurs
rangs de jarres, de pots et d'_alcarrazas_, couverts d'une transpiration
perlée. Boire de l'eau est une volupté que je n'ai connue qu'en Espagne;
il est vrai qu'elle y est légère, limpide et d'un goût exquis. La
défense de boire du vin faite aux mahométans est la prescription la plus
facile à suivre sous de tels climats.
Grâce aux discours éloquents que notre _calesero_ ne cessa de tenir à sa
mule et aux petites pierres qu'il lui jetait aux oreilles avec beaucoup
de dextérité, nous allions assez bon train. Il l'appelait, dans les
circonstances difficiles, _vieja_, _revieja_ (vieille, deux fois
vieille), injure particulièrement sensible aux mules, soit parce qu'elle
est toujours accompagnée d'un coup de manche de fouet sur l'échine, soit
parce qu'elle est fort humiliante en elle-même. Cette épithète,
appliquée plusieurs fois avec beaucoup d'à-propos, nous fit arriver aux
portes de Madrid à cinq heures du soir.
Nous connaissions déjà Madrid, et nous n'y vîmes rien de nouveau que la
procession de la Fête-Dieu, qui a beaucoup perdu de son ancienne
splendeur par la suppression des couvents et des confréries religieuses.
Cependant la cérémonie ne manque pas de solennité. Le passage de la
procession est poudré de sable fin, et des _tendidos_ de toile à voile,
allant d'une maison à l'autre, entretiennent l'ombre et la fraîcheur
dans les rues; les balcons sont pavoisés et garnis de jolies femmes en
grande toilette; c'est le coup d'oeil le plus charmant qu'on puisse
imaginer. Le manège perpétuel des éventails qui s'ouvrent, se ferment,
palpitent et battent de l'aile comme des papillons qui cherchent à se
poser; les mouvements de coude des femmes se groupant dans leur mantille
et corrigeant l'inflexion d'un pli disgracieux; les oeillades lancées
d'une croisée à l'autre aux gens de connaissance; le joli signe de tête
et le geste gracieux qui accompagnent l'_agur_ par lequel les _señoras_
répondent aux cavaliers qui les saluent; la foule pittoresque entremêlée
de _Gallegos_, de _Pasiegas_, de Valenciens, de _Manolas_ et de vendeurs
d'eau, tout cela forme un spectacle d'une animation et d'une gaieté
charmantes. Les _Niños de la Cuna_ (enfants trouvés), vêtus de leur
uniforme bleu, marchent en tête de la procession. Dans cette longue file
d'enfants, nous en vîmes bien peu qui eussent une jolie figure, et
l'Hymen lui-même, dans toute son insouciance conjugale, aurait eu de la
peine à faire plus laid que ces enfants de l'Amour. Puis viennent les
bannières des paroisses, le clergé, les châsses d'argent, et, sous un
dais de drap d'or, le _corpus Dei_ dans un soleil de diamants d'un éclat
insoutenable.
La dévotion proverbiale des Espagnols me parut très-refroidie, et sous
ce rapport l'on eût pu se croire à Paris au temps où ne pas
s'agenouiller devant le saint sacrement était une opposition de bon
goût. C'est tout au plus si, à l'approche du dais, les hommes touchaient
le bord de leur chapeau. L'Espagne catholique n'existe plus. La
Péninsule en est aux idées voltairiennes et libérales sur la
_féodalité_, l'_inquisition_ et le _fanatisme_. Démolir des couvents lui
paraît être le comble de la civilisation.
Un soir, étant près de l'hôtel de la Poste, au coin de la rue de
Carretas, je vis la foule s'écarter avec précipitation, et s'approcher
par la _Calle-Mayor_ une pléiade de lumières scintillantes: c'était le
saint sacrement qui se rendait, dans son carrosse, au chevet de quelque
moribond; car à Madrid le bon Dieu ne va pas encore à pied. Cette fuite
avait pour but d'éviter de se mettre à genoux.
Puisque nous sommes en train de parler de cérémonies religieuses, disons
qu'en Espagne la croix du drap des morts n'est pas blanche comme en
France, mais d'un jaune soufre tout aussi lugubre. On ne se sert pas,
pour les emporter, d'un corbillard, mais d'une bière à bras.
Madrid nous était insupportable, et les deux jours qu'il nous fallut y
rester nous parurent deux siècles pour le moins. Nous ne rêvions
qu'orangers, citronniers, cachuchas, castagnettes, basquines et costumes
pittoresques, car tout le monde nous faisait des récits merveilleux de
l'Andalousie avec cette emphase un peu fanfaronne dont les Espagnols ne
se déshabitueront jamais, pas plus que les Gascons de France.
Le moment tant souhaité arriva enfin, car tout arrive, même le jour
qu'on désire, et nous partîmes dans une diligence très-comfortable,
attelée d'un troupeau de mules rasées, luisantes et vigoureuses, qui
allaient grand train. Cette diligence était tapissée de nankin, et
garnie de stores et de jalousies vertes. Elle nous parut le suprême de
l'élégance après les abominables galères, _sillas volantes_ et
carrosses, où nous avions été secoués jusqu'alors; et réellement elle
eût été fort commode sans cette température de four à plâtre qui nous
calcinait, malgré nos éventails toujours en mouvement et l'extrême
légèreté de nos habits. Aussi c'était dans notre étuve roulante une
litanie perpétuelle de: _Jesus! que calor!_ j'étouffe! je fonds! et
autres exclamations assorties. Cependant nous prenions notre mal en
patience, et nous laissions, sans trop maugréer, couler notre sueur en
cascade le long de notre nez et de nos tempes, car, au bout de nos
fatigues, nous avions en perspective Grenade et l'Alhambra, le rêve de
tout poëte; Grenade, dont le nom seul fait éclater en formules
admiratives et danser sur un pied le bourgeois le plus épais, le plus
électeur et le plus caporal de la garde civique.
Les environs de Madrid sont tristes, nus et brûlés, quoique moins
pierreux de ce côté qu'en venant par Guadarrama; les terrains, plutôt
tourmentés qu'accidentés, s'enveloppent et se succèdent uniformément,
sans autre particularité que des villages poussiéreux et crayeux, jetés
çà et là dans l'aridité générale, et qu'on ne remarquerait pas si la
tour carrée de leur église n'attirait l'attention. Les flèches aiguës
sont rares en Espagne, et la tour à quatre pans est la forme la plus
ordinaire des clochers. À l'embranchement des chemins, des croix
suspectes ouvrent leurs bras sinistres; de temps en temps passent des
chars à boeufs avec le bouvier endormi sous son manteau, des paysans à
cheval, la mine farouche et la carabine à l'arçon de la selle.
Le ciel, au milieu du jour, est couleur de plomb en fusion; la terre,
d'un gris poudroyant micacé de lumière qui s'azure à peine dans le plus
extrême lointain. Pas un seul bouquet d'arbres, pas un arbuste, pas une
goutte d'eau dans le lit des torrents desséchés; rien qui repose l'oeil
et rafraîchisse l'imagination. Pour trouver un peu d'abri contre les
rayons dévorants du soleil, il faut suivre l'étroite ligne d'ombre bleue
et rare que projettent les murailles. Il est vrai de dire que l'on était
en plein mois de juillet, ce qui n'est pas précisément l'époque pour
voyager fraîchement en Espagne; mais nous sommes d'avis qu'il faut
visiter les pays dans leur saison violente: l'Espagne en été, la Russie
en hiver.
Jusqu'à la résidence royale (_sitio real_) d'Aranjuez, nous ne
rencontrâmes rien qui mérite mention particulière. Aranjuez est un
château de briques à coins de pierre, d'un effet blanc et rouge, avec de
grands toits d'ardoises, des pavillons et des girouettes, qui rappellent
le genre de constructions en usage sous Henri IV et Louis XIII, le
palais de Fontainebleau ou les maisons de la place Royale de Paris. Le
Tage, que l'on traverse sur un pont suspendu, y entretient une fraîcheur
de végétation qui fait l'admiration des Espagnols, et permet aux arbres
du Nord de s'y développer vigoureusement. On voit à Aranjuez des ormes,
des frênes, des bouleaux, des trembles, curieux là-bas comme le seraient
ici des figuiers de l'Inde, des aloès et des palmiers.
L'on nous fit remarquer une galerie construite exprès, par laquelle
Godoy, le fameux prince de la Paix, se rendait de son hôtel au château.
En sortant du village, l'on aperçoit à gauche la place de Taureaux, qui
est d'un aspect assez monumental.
Pendant le temps qu'on changeait de mules, nous courûmes au marché faire
provision d'oranges et prendre des glaces, ou plutôt de la purée de
neige au limon, à une de ces boutiques de _refrescos_ en plein vent
aussi communes en Espagne que les cabarets en France. Au lieu de boire
des _canons_ de vin bleu ou de petits verres d'eau-de-vie, les paysans
et les vendeuses d'herbes du marché prennent une _bebida helada_, qui ne
leur coûte pas plus cher, et du moins ne leur trouble pas la cervelle et
ne les abrutit pas. L'absence d'ivrognerie rend les gens du peuple bien
supérieurs aux classes correspondantes dans nos pays prétendus
civilisés.
Le nom d'Aranjuez, qui est formé de ces deux mots: _ara Jovis_, indique
assez que cette résidence s'élève sur l'emplacement d'un ancien temple
de Jupiter. Nous n'eûmes pas le temps d'en visiter l'intérieur, et nous
le regrettâmes peu, car tous les palais se ressemblent. Il en est de
même des courtisans: l'originalité ne se trouve que dans le peuple, et
la canaille semble avoir conservé le privilége de la poésie.
D'Aranjuez à Ocaña, les sites, sans être remarquables, sont cependant
plus pittoresques. Des collines d'un beau mouvement, bien frappées par
la lumière, accidentent les côtés de la route, quand le tourbillon de
poussière où la diligence galope, enfermée comme un dieu dans son nuage,
se dissipe, emporté par quelque haleine favorable, et vous permet de les
apercevoir. Le chemin, quoique mal entretenu, est assez beau, grâce à ce
merveilleux climat où il ne pleut presque jamais, et à la rareté des
voitures, presque tous les transports se faisant à dos de bêtes.