sentiment de satisfaction et d'allégement extraordinaire; il me semblait
que je renaissais à la vie et que je pourrais encore être jeune et me
réjouir dans la création du bon Dieu, ce dont j'avais perdu tout espoir
sous ces voûtes funèbres. L'air tiède et lumineux m'enveloppait comme
une moelleuse étoffe de laine fine et réchauffait mon corps glacé par
cette atmosphère cadavéreuse; j'étais délivré de ce cauchemar
architectural, que je croyais ne devoir jamais finir. Je conseille aux
gens qui ont la fatuité de prétendre qu'ils s'ennuient d'aller passer
trois ou quatre jours à l'Escurial; ils apprendront là ce que c'est que
le véritable ennui, et ils s'amuseront tout le reste de leur vie en
pensant qu'ils pourraient être à l'Escurial et qu'ils n'y sont pas.
Quand nous revînmes à Madrid, ce fut parmi les gens un étonnement
heureux de nous voir encore vivants. Peu de personnes reviennent de
l'Escurial; on y meurt de consomption en deux ou trois jours, ou l'on
s'y brûle la cervelle, pour peu qu'on soit Anglais. Heureusement nous
sommes de tempérament robuste, et, comme Napoléon disait du boulet qui
devait l'emporter, le monument qui doit nous tuer n'est pas encore bâti.
Une chose qui ne causa pas une moindre surprise, ce fut de voir que nous
rapportions nos montres; car, en Espagne, il y a toujours sur les routes
des gens très-curieux de savoir l'heure, et, comme il n'y a là ni
horloge ni cadran solaire, ils sont bien forcés de consulter les montres
des voyageurs.--À propos de voleurs, plaçons ici une histoire dont nous
avons bien failli être les héros. La diligence de Madrid à Séville, dans
laquelle nous devions partir, et où il n'y avait plus de place, fut
arrêtée dans la Manche par une bande de factieux ou de voleurs, ce qui
est la même chose; les voleurs se divisaient le butin et se disposaient
à emmener les prisonniers dans la montagne pour se faire payer une
rançon par les familles (ne dirait-on pas que cela se passe en
Afrique?), lorsqu'il survint une autre bande plus nombreuse, qui rossa
la première, lui _vola_ ses prisonniers et les emmena définitivement
dans la montagne.
Chemin faisant, l'un des voyageurs tire d'une poche qu'on avait oublié
de fouiller sa boîte de cigares, en prend un, bat le briquet et
l'allume. «Voulez-vous un cigare? dit-il au bandit avec toute la
politesse castillane, ils sont de la Havane.--_Con mucho gusto_,» répond
le bandit flatté de cette attention; et voilà le voyageur et le brigand,
cigare contre cigare, aspirant et poussant des bouffées pour s'allumer
plus vite. La conversation s'engagea, et, de fil en aiguille, le voleur
en vint, comme tous les négociants, à se plaindre de son commerce: les
temps étaient durs, les affaires n'allaient pas, beaucoup d'honnêtes
gens s'en mêlaient et gâtaient le métier; on faisait queue pour
détrousser ces pauvres diligences, et souvent trois ou quatre bandes
étaient obligées de se disputer les dépouilles de la même galère et du
même convoi de mules; ensuite les voyageurs, certains d'être pillés,
n'emportaient que le strict nécessaire et mettaient leurs plus mauvais
habits. «Tenez, dit-il avec un geste de mélancolie et de découragement,
en montrant son manteau tout usé et tout rapiécé, qui aurait mérite
d'envelopper la Probité même, n'est-il pas honteux d'être forcé de voler
de pareilles guenilles? Ma veste n'est-elle pas des plus vertueuses? le
plus honnête homme de la terre serait-il plus mal habillé? Nous emmenons
bien les voyageurs en otage, mais les parents d'aujourd'hui ont le coeur
si dur qu'ils ne peuvent se résoudre à délier les cordons de la bourse;
nous en sommes pour nos frais de nourriture, et au bout d'un ou deux
mois il nous en coûte encore une charge de poudre et de plomb pour
casser la tête à nos prisonniers, ce qui est toujours désagréable quand
on s'est habitué aux personnes. Pour cela, il faut dormir par terre,
manger des glands qui ne sont pas toujours doux, boire de la neige
fondue, faire des trajets immenses dans des chemins abominables, et
risquer sa peau à chaque instant.» Ainsi parlait ce brave bandit, plus
dégoûté de son métier qu'un journaliste parisien quand arrive son tour
de feuilleton. «Eh! pourquoi, dit le voyageur, si votre métier vous
déplaît et vous rapporte si peu, n'en faites-vous pas un autre?--J'y ai
bien songé, et mes camarades pensent comme moi; mais comment voulez-vous
faire? nous sommes traqués, poursuivis; on nous fusillerait comme des
chiens si nous approchions de quelque village; il faut bien continuer le
même train de vie.» Le voyageur, qui était un homme d'une certaine
influence, resta un moment pensif. «De sorte que vous quitteriez
volontiers votre état si l'on vous recevait à _indullo_ (si l'on vous
amnistiait).--Certainement, répondit toute la bande; croyez-vous que
cela soit si amusant d'être voleur? il faut travailler comme des nègres
et avoir un mal de chien. Nous aimons tout autant être honnêtes.--Eh
bien! reprit le voyageur, je me charge d'obtenir votre grâce, à la
condition que vous nous rendrez la liberté.--Ainsi soit fait: allez à
Madrid; voilà un cheval et de l'argent pour faire la route et un
sauf-conduit pour que les camarades vous laissent passer. Revenez vite;
nous vous attendons à tel endroit avec vos compagnons, que nous
traiterons de notre mieux.» L'homme va à Madrid, obtient que les bandits
seront reçus à _indullo_, et retourne pour aller chercher ses camarades
d'infortune; il les trouve tranquillement assis avec les brigands,
mangeant un jambon de la Manche cuit au sucre, et donnant de fréquentes
accolades à une outre de Val-de-Penas que l'on avait volée exprès pour
eux: attention délicate! Ils chantaient et se divertissaient fort, et
avaient plus envie de se faire voleurs comme les autres que de retourner
à Madrid; mais le chef de la bande leur fit une morale sévère qui les
rappela à eux-mêmes, et toute la troupe se mit en marche bras dessus
bras dessous pour la ville, où voyageurs et voleurs furent reçus avec
enthousiasme, car des brigands pris par la diligence sont quelque chose
de vraiment rare et curieux.
X.
TOLÈDE.--L'ALCAZAR.--LA CATHÉDRALE.--LE RITE GRÉGORIEN ET LE RITE
MOZARABE.--NOTRE-DAME DE TOLÈDE.--SAN JUAN DE LOS REYES.--LA
SYNAGOGUE.--GALIANA, KARL ET BRADAMANT.--LE NAIN DE FLORINDE.--LA GROTTE
D'HERCULE.--L'HÔPITAL DU CARDINAL.--LES LAMES DE TOLÈDE.
Nous avions épuisé les curiosités de Madrid, nous avions vu le palais,
l'_Armeria_, le _Buen-Retiro_, le musée et l'académie de peinture, le
théâtre _del Principe_, la _plaza de Toros_; nous nous étions promenés
sur le Prado depuis la fontaine de Cybèle jusqu'à la fontaine de
Neptune, et l'ennui commençait légèrement à nous envahir. Aussi, malgré
une température de trente degrés et toutes sortes d'histoires
horripilantes sur les factieux et les _rateros_, nous nous mîmes
bravement en route pour Tolède, la ville des belles épées et des dagues
romantiques.
Tolède est une des plus anciennes villes non-seulement de l'Espagne,
mais de l'univers entier, s'il faut en croire les chroniqueurs. Les plus
modérés placent l'époque de sa fondation avant le déluge (pourquoi pas
sous les rois préadamites, quelques années avant la création du monde?).
Les uns attribuent l'honneur d'avoir posé sa première pierre à Tubal,
les autres aux Grecs; ceux-ci à Telmon et Brutus, consuls romains;
ceux-là aux Juifs, qui entrèrent en Espagne avec Nabuchodonosor,
s'appuyant sur l'étymologie de Tolède, qui vient de _Toledoth_, mot
hébreu signifiant générations, parce que les douze tribus avaient
contribué à la bâtir et à la peupler.
Quoi qu'il en soit, Tolède est très-certainement une admirable vieille
ville, située à une douzaine de lieues de Madrid, des lieues d'Espagne
bien entendu, qui sont plus longues qu'un feuilleton de douze colonnes
ou qu'un jour sans argent, les deux plus longues choses que nous
connaissions. On y va soit en calessine, soit dans une petite diligence
qui part deux fois par semaine; on préfère ce dernier moyen comme plus
sûr, car au delà des monts, comme autrefois en France, on fait son
testament pour le moindre voyage. Cette terreur des brigands doit être
exagérée, car, dans un très-long pèlerinage à travers les provinces
réputées les plus dangereuses, nous n'avons jamais rien vu qui pût
justifier cette panique. Néanmoins cette crainte ajoute beaucoup au
plaisir, elle vous tient en éveil et vous préserve de l'ennui: vous
faites une action héroïque, vous déployez une valeur surhumaine; l'air
inquiet et effrayé de ceux qui restent vous rehausse à vos propres yeux.
Une course en diligence, la chose la plus vulgaire qui soit au monde,
devient une aventure, une expédition; vous partez, il est vrai, mais
vous n'êtes pas sûr d'arriver ou de revenir. C'est quelque chose dans
une civilisation si avancée que celle des temps modernes, en cette
prosaïque et malencontreuse année 1840.
On sort de Madrid par la porte et le pont de Tolède, tout orné de pots à
feu, de volutes, de statues, de chicorées d'un goût médiocre, et
cependant d'un assez majestueux effet; on laisse à droite le village de
Caramanchel, où Ruy Blas allait chercher, pour Marie de Neubourg, _la
petite fleur bleue d'Allemagne_ (Ruy Blas ne trouverait pas aujourd'hui
le moindre _vergiss-mein-nicht_ dans ce hameau de liège, bâti sur un sol
de pierre ponce), et l'on s'engage, par un chemin détestable, dans une
interminable plaine poussiéreuse, toute couverte de blés et de seigles,
dont le jaune pâle ajoute encore à la monotonie du paysage. Quelques
croix de mauvais augure qui étirent çà et là leurs bras décharnés,
quelques pointes de clochers qui révèlent au loin un bourg inaperçu,
quelque lit de ravin desséché, traversé par une arcade de pierre, sont
les seuls accidents qui se présentent. De temps à autre, l'on rencontre
un paysan sur son mulet, la carabine au côté; un _muchacho_ chassant
devant lui deux ou trois ânes chargés de jarres ou de paille hachée
retenue par des cordelettes; une pauvre femme hâve et brûlée par le
soleil, traînant un marmot à l'air farouche, et puis c'est tout.
À mesure que nous avancions, le paysage devenait plus aride et plus
désert, et ce ne fut pas sans un sentiment de satisfaction intérieure
que nous aperçûmes, sur un pont de pierre sèche, les cinq chasseurs
verts à cheval qui devaient nous servir d'escorte, car il faut une
escorte pour aller de Madrid à Tolède. Ne dirait-on pas que l'on est en
pleine Algérie, et que Madrid est entouré d'une Mitidja peuplée de
Bédouins?
On s'arrête pour déjeuner à Illescas, ville ou bourg, nous ne savons
trop lequel, où l'on voit quelques traces d'anciennes constructions
moresques, et dont les maisons ont des fenêtres grillées de serrurerie
compliquée et surmontées de croix.
Ce déjeuner se compose d'une soupe à l'ail et aux oeufs, de l'inévitable
_tortilla_ aux tomates, d'amandes grillées et d'oranges, le tout arrosé
d'un vin de Val-de-Penas assez bon, quoique épais à couper au couteau,
empoisonnant la poix et couleur de sirop de mûres. La cuisine n'est pas
le côté brillant de l'Espagne, et les hôtelleries n'ont pas été
sensiblement améliorées depuis don Quichotte; les peintures d'omelettes
emplumées, de merluches coriaces, d'huile rance et de pois chiches
pouvant servir de balles pour les fusils, sont encore de la plus exacte
vérité; mais, par exemple, je ne sais pas où l'on trouverait aujourd'hui
les belles poulardes et les oies monstrueuses des noces de Gamache.
À partir d'Illescas, le terrain devient plus accidenté, et il résulte de
là une route encore plus abominable; ce ne sont que fondrières et
casse-cou. Cela n'empêche pas que l'on n'aille grand train; les
postillons espagnols sont comme les cochers morlaques, ils se soucient
assez peu de ce qui se passe derrière eux, et pourvu qu'ils arrivent, ne
fût-ce qu'avec le timon et les petites roues de devant, ils sont
satisfaits. Cependant nous parvînmes à notre destination sans encombre,
au milieu du nuage de poudre soulevé par nos mules et les chevaux des
chasseurs, et nous fîmes notre entrée dans Tolède, haletants de
curiosité et de soif, par une magnifique porte arabe, à l'arc élégamment
évasé, aux piliers de granit surmontés de boules, et chamarrés de
versets de l'Alcoran. Cette porte s'appelle _la puerta del Sol_; elle
est rousse, cuite et confite de ton, comme une orange de Portugal, et se
profile admirablement sur la limpidité d'un ciel de lapis-lazuli. Dans
nos climats brumeux, l'on ne peut réellement pas se faire une idée de
cette violence de couleur et de cette âpreté de contour, et les
peintures qu'on en rapportera sembleront toujours exagérées.
Après avoir passé _la puerta del Sol_, l'on se trouve sur une espèce de
terrasse d'où l'on jouit d'une vue fort étendue; l'on découvre la Vega
pommelée et zébrée d'arbres et de cultures qui doivent leur fraîcheur au
système d'irrigation introduit par les Mores. Le Tage, traversé par le
pont Saint-Martin et le pont d'Alcantara, roule avec rapidité ses flots
jaunâtres, et entoure presque entièrement la ville dans un de ses
replis. Au bas de la terrasse papillotent aux yeux les toits bruns et
luisants des maisons, et les clochers des couvents et des églises, à
carreaux de faïence verte et blanche disposés en damiers; au delà, l'on
aperçoit les collines rouges et les escarpements décharnés qui forment
l'horizon de Tolède. Cette vue a cela de particulier, qu'elle est
entièrement privée d'air ambiant et de ce brouillard qui, chez nous,
baigne toujours les larges perspectives; la transparence de l'atmosphère
laisse toute leur netteté aux lignes, et permet de discerner le moindre
détail à des distances considérables.
Nos malles visitées, nous n'eûmes rien de plus pressé que de chercher
une _fonda_ ou un _parador_ quelconque, car les oeufs d'Illescas étaient
déjà bien loin. On nous conduisit, par des ruelles si resserrées, que
deux ânes chargés n'y eussent point passé de front, à la _fonda del
Caballero_, un des plus confortables endroits de la ville. Là,
réunissant le peu d'espagnol que nous savions, et nous aidant d'une
pantomime pathétique, nous parvînmes à faire comprendre à l'hôtesse,
douce et charmante femme, de l'air le plus intéressant et le plus
distingué, que nous mourions de faim, chose qui paraît toujours étonner
beaucoup les naturels du pays, qui vivent d'air et de soleil, à la mode
économique des caméléons.
Toute la marmitonnerie se mit en l'air, l'on approcha du feu les
innombrables petits pots où se distillent et se subliment les ragoûts
épicés de la cuisine espagnole, et l'on nous promit un dîner au bout
d'une heure. Nous profitâmes de cette heure pour examiner la _fonda_
plus en détail.
C'était un beau bâtiment, quelque ancien hôtel sans doute, avec une cour
intérieure dallée de marbres de couleur formant mosaïque, ornée de puits
de marbre blanc et d'auges revêtues de carreaux de faïence pour laver
les verres et les jattes.
Cette cour se nomme _patio_; elle est habituellement entourée de
colonnes et d'arcades, avec un jet d'eau dans le milieu. Un _tendido_ de
toile, qu'on replie le soir afin de laisser pénétrer la fraîcheur
nocturne, sert de plafond à cette espèce de salon retourné. Tout autour
circule, à la hauteur du premier étage, un balcon de fer élégamment
travaillé, sur lequel s'ouvrent les fenêtres et les portes des
appartements, où l'on n'entre que pour s'habiller, dîner ou faire la
sieste. Le reste du temps, l'on se tient dans cette cour-salon, où l'on
descend les tableaux, les chaises, les canapés, le piano, et que l'on
enjolive de pots de fleurs et de caisses d'orangers.
Notre inspection était à peine achevée, que la Celestina (fille
d'auberge fantasque et bizarre) vint nous dire, tout en fredonnant sa
chanson, que nous étions servis. Le dîner était assez passable:
côtelettes, oeufs aux tomates, poulets frits à l'huile, truites du Tage,
avec une bouteille de Peralta, vin chaud et liquoreux, parfumé d'un
certain petit goût muscat qui n'est pas désagréable.
Notre repas achevé, nous nous répandîmes à travers la ville, précédés
d'un guide, barbier de son état, et promeneur de touristes à ses moments
perdus.
Les rues de Tolède sont extrêmement étroites; l'on pourrait se donner la
main d'une fenêtre à l'autre, et rien ne serait plus facile que
d'enjamber les balcons, si de fort belles grilles et de charmants
barreaux de cette riche serrurerie dont on est si prodigue par delà les
monts, n'y mettaient bon ordre et n'empêchaient les familiarités
aériennes. Ce peu de largeur ferait jeter les hauts cris à tous les
partisans de la civilisation, qui ne rêvent que places immenses, vastes
squares, rues démesurées et autres embellissements plus ou moins
progressifs; pourtant rien n'est plus raisonnable que des rues étroites
sous un climat torride, et les architectes qui font de si larges trouées
dans le massif d'Alger, s'en apercevront bientôt. Au fond de ces minces
coupures faites à propos aux pâtés et aux îles de maisons, l'on jouit
d'une ombre et d'une fraîcheur délicieuses, l'on circule à couvert dans
les ramifications et les porosités de ce polypier humain que l'on
appelle une ville; les cuillerées de plomb fondu que Phébus-Apollon
verse du haut du ciel aux heures de midi ne vous atteignent jamais; les
saillies des toits vous servent de parasol.
Si, par malheur, vous êtes obligés de passer par quelque _plazuela_ ou
_calle ancha_ exposée aux rayons caniculaires, vous appréciez bien vite
la sagesse des aïeux, qui ne sacrifiaient pas tout à je ne sais quelle
régularité stupide; les dalles sont comme ces plaques de tôle rouge sur
lesquelles les bateleurs font danser la cracovienne aux oies et aux
dindons; les malheureux chiens, qui n'ont ni souliers ni _alpargatas_,
les traversent au galop et en poussant des hurlements plaintifs. Si vous
soulevez le marteau d'une porte, vous vous brûlez les doigts; vous
sentez votre cervelle bouillir dans votre crâne comme une marmite sur le
feu; votre nez se cardinalise, vos mains se gantent de hâle, vous vous
évaporez en sueur. Voilà à quoi servent les grandes places et les rues
larges. Tous ceux qui auront passé entre midi et deux heures dans la rue
d'Alcala à Madrid seront de mon avis. En outre, pour avoir des rues
spacieuses, l'on rétrécit les maisons, et le contraire me paraît plus
raisonnable. Il est bien entendu que cette observation ne s'applique
qu'aux pays chauds, où il ne pleut jamais, où la boue est chimérique et
où les voitures sont extrêmement rares. Des rues étroites dans nos
climats pluvieux seraient d'abominables sentines. En Espagne, les femmes
sortent à pied, en souliers de satin noir, et font ainsi de longues
courses; en quoi je les admire, et surtout à Tolède, où le pavé est
composé de petits cailloux polis, luisants, aigus, qui semblent avoir
été placés avec soin du côté le plus tranchant; mais leurs petits pieds
cambrés et nerveux sont durs comme des sabots de gazelle, et elles
courent le plus gaiement du monde sur ce pavé taillé en pointe de
diamant, qui fait crier d'angoisse le voyageur accoutumé aux mollesses
de l'asphalte Seyssel et aux élasticités du bitume Polonceau.
Les maisons de Tolède présentent un aspect imposant et sévère; elles ont
peu de fenêtres sur la façade, et ces fenêtres sont habituellement
grillées. Les portes, ornées de piliers de granit bleuâtre, surmontées
de boules, décoration qui se reproduit fréquemment, ont un air de
solidité et d'épaisseur auquel ajoutent encore des constellations de
clous énormes. Cela tient à la fois du couvent, de la prison, de la
forteresse, et aussi un peu du harem, car les Mores ont passé par là.
Quelques-unes de ces maisons, par un contraste assez bizarre, sont
enluminées et peintes extérieurement, soit à fresque, soit en détrempe,
de faux bas-reliefs, de grisailles, de fleurs, de rocailles et de
guirlandes, avec des cassolettes, des médaillons, des amours et tout le
fatras mythologique du dernier siècle. Ces maisons _trumeau_ et
_pompadour_ produisent l'effet le plus étrange et le plus bouffon parmi
leurs soeurs renfrognées d'origine féodale ou moresque.
L'on nous conduisit à travers un inextricable réseau de petites ruelles,
où mon compagnon et moi nous marchions l'un derrière l'autre, comme les
oies de la ballade, faute d'espace pour nous donner le bras, à
l'Alcazar, situé en manière d'acropole sur le haut point de la ville, et
nous y entrâmes après quelques pourparlers, car le premier mouvement des
gens à qui l'on s'adresse est toujours de refuser, quelle que soit la
demande. «Revenez ce soir ou demain, le gardien fait la sieste, les
clefs sont égarées, il faut une permission du gouverneur:» telles sont
les réponses que l'on obtient d'abord; mais, en exhibant la sacro-sainte
piécette, ou le rayonnant _duro_ en cas d'extrêmes difficultés, on finit
toujours bien par forcer la consigne.
Cet Alcazar, bâti sur les ruines de l'ancien palais more, est
aujourd'hui tout en ruine lui-même; on dirait un des merveilleux rêves
d'architecture que Piranèse poursuivait dans ses magnifiques
eaux-fortes; il est de Covarrubias, artiste peu connu, bien supérieur à
ce lourd et pesant Herrera, dont la renommée est de beaucoup surfaite.
La façade, ornée et fleurie des plus pures arabesques de la renaissance,
est un chef-d'oeuvre d'élégance et de noblesse. L'ardent soleil
d'Espagne, qui rougit le marbre et donne à la pierre des tons de safran,
l'a revêtue d'une robe de couleurs riches et vigoureuses, bien
différentes de la lèpre noire dont les siècles encroûtent nos vieux
édifices. Selon l'expression d'un grand poëte, le Temps a passé son
pouce intelligent sur les arêtes du marbre, sur les contours trop
rigides, et donné à cette sculpture déjà si souple et si moelleuse le
suprême poli et le dernier achèvement. Je me souviens surtout d'un grand
escalier d'une élégance féerique, avec des colonnes, des rampes et des
marches de marbre déjà à moitié rompues, conduisant à une porte qui
donne sur un abîme, car cette partie de l'édifice est écroulée. Cet
admirable escalier, qu'un roi pourrait habiter, et qui n'aboutit à rien,
a quelque chose de prestigieux et de singulier.
L'Alcazar est bâti sur une grande esplanade entourée de remparts
crénelés à la mode orientale, du haut desquels on découvre une vue
immense, un panorama vraiment magique: ici la cathédrale enfonce au coeur
du ciel sa flèche démesurée; plus loin brille, dans un rayon du soleil,
l'église de _San Juan de los Reyes_; le pont d'Alcantara, avec sa porte
en forme de tour, enjambe le Tage de ses arches hardies; l'_Artificio_
de Juanello encombre le fleuve de ses superpositions d'arcades de
briques rouges qu'on prendrait pour des débris de constructions
romaines, et les tours massives du _Castillo_ de Cervantes (ce Cervantes
n'a rien de commun avec l'auteur de _don Quichotte_), perchées sur les
roches rugueuses et difformes qui bordent le fleuve, ajoutent une
dentelure de plus à l'horizon déjà si profondément découpé par les
crêtes vertébrées des montagnes.
Un admirable coucher de soleil complétait le tableau: le ciel, par des
dégradations insensibles, passait du rouge le plus vif à l'orange, puis
au citron pâle, pour arriver à un bleu bizarre, couleur de turquoise
verdie, qui se fondait lui-même à l'occident dans les teintes lilas de
la nuit, dont l'ombre refroidissait déjà tout ce côté.