Il y a surtout une planche tout à fait fantastique qui est bien le plus

épouvantable cauchemar que nous ayons jamais rêvé;--elle est intitulée:

_Y aun no se van_. C'est effroyable, et Dante lui-même n'arrive pas à

cet effet de terreur suffocante; représentez-vous une plaine nue et

morne au-dessus de laquelle se traîne péniblement un nuage difforme

comme un crocodile éventré; puis une grande pierre, une dalle de tombeau

qu'une figure souffreteuse et maigre s'efforce de soulever.--La pierre,

trop lourde pour les bras décharnés qui la soutiennent et qu'on sent

près de craquer, retombe malgré les efforts du spectre et d'autres

petits fantômes qui roidissent simultanément leurs bras d'ombre;

plusieurs sont déjà pris sous la pierre, un instant déplacée.

L'expression de désespoir qui se peint sur toutes ces physionomies

cadavéreuses, dans ces orbites sans yeux, qui voient que leur labeur a

été inutile, est vraiment tragique; c'est le plus triste symbole de

l'impuissance laborieuse, la plus sombre poésie et la plus amère

dérision que l'un ait jamais faites à propos des morts. La planche _Buen

viage_, où l'on voit un vol de démons, d'élèves du séminaire de Barahona

qui fuient à tire-d'aile, et se hâtent vers quelque oeuvre sans nom, se

fait remarquer par la vivacité et l'énergie du mouvement. Il semble que

l'on entende palpiter dans l'air épais de la nuit toutes ces membranes

velues et onglées comme les ailes des chauves-souris.--Le recueil se

termine par ces mots: _Y es ora_.--C'est l'heure, le coq chante, les

fantômes s'éclipsent, car la lumière paraît.

--Quant à la portée esthétique et morale de cette oeuvre, quelle

est-elle? Nous l'ignorons. Goya semble avoir donné son avis là-dessus

dans un de ses dessins où est représenté un homme, la tête appuyée sur

ses bras et autour duquel voltigent des hiboux, des chouettes, des

coquecigrues.--La légende de cette image est: _El sueno de la razon

produce monstruos_. C'est vrai, mais c'est bien sévère.

Ces _Caprices_ sont tout ce que la Bibliothèque royale de Paris possède

de Goya. Il a cependant produit d'autres oeuvres: la _Tauromaquia_, suite

de 33 planches, les _Scènes d'invasion_ qui forment 20 dessins, et

devaient en avoir plus de 40; les eaux-fortes d'après Velasquez, etc.,

etc.

La _Tauromaquia_ est une collection de scènes représentant divers

épisodes du combat de taureaux, à partir des Mores jusqu'à nos

jours.--Goya était un _aficionado_ consommé, et il passait une grande

partie de son temps avec les _toreros_. Aussi était-il l'homme le plus

compétent du monde pour traiter à fond la matière. Quoique les

attitudes, les poses, les défenses et les attaques, ou, pour parler le

langage technique, les différentes _suertes_ et _cogidas_ soient d'une

exactitude irréprochable, Goya a répandu sur ces scènes ses ombres

mystérieuses et ses couleurs fantastiques.--Quelles têtes bizarrement

féroces! quels ajustements sauvagement étranges! quelle fureur de

mouvement! Ses Mores, compris un peu à la manière des Turcs de l'empire

sous le rapport du costume, ont les physionomies les plus

caractéristiques.--Un trait égratigné, une tache noire, une raie

blanche, voilà un personnage qui vit, qui se meut, et dont la

physionomie se grave pour toujours dans la mémoire. Les taureaux et les

chevaux, bien que parfois d'une forme un peu fabuleuse, ont une vie et

un jet qui manquent bien souvent aux bêtes des animaliers de profession:

les exploits de Gazul, du Cid, de Charles-Quint, de Romero, de

l'étudiant de Falces, de Pepe Illo, qui périt misérablement dans

l'arène, sont retracés avec une fidélité tout espagnole.--Comme celles

des _Caprichos_, les planches de la _Tauromaquia_ sont exécutées à

l'aqua-tinta et relevées d'eau-forte.

Les _Scènes d'invasion_ offriraient un curieux rapprochement avec les

_Malheurs de la guerre_, de Callot.--Ce ne sont que pendus, tas de morts

qu'on dépouille, femmes qu'on viole, blessés qu'on emporte, prisonniers

qu'on fusille, couvents qu'on dévalise, populations qui s'enfuient,

familles réduites à la mendicité, patriotes qu'on étrangle, tout cela

traité avec ces ajustements fantastiques et ces tournures exorbitantes

qui feraient croire à une invasion de Tartares au quatorzième siècle.

Mais quelle finesse, quelle science profonde de l'anatomie dans tous ces

groupes qui semblent nés du hasard et du caprice de la pointe! Dites-moi

si la Niobé antique surpasse en désolation et en noblesse cette mère

agenouillée au milieu de sa famille devant les baïonnettes

françaises?--Parmi ces dessins qui s'expliquent aisément, il y en a un

tout à fait terrible et mystérieux, et dont le sens, vaguement entrevu,

est plein de frissons et d'épouvantements. C'est un mort à moitié enfoui

dans la terre, qui se soulève sur le coude, et, de sa main osseuse,

écrit sans regarder, sur un papier posé à côté de lui, un mot qui vaut

bien les plus noirs du Dante: _Nada_ (néant). Autour de sa tête, qui a

gardé juste assez de chair pour être plus horrible qu'un crâne

dépouillé, tourbillonnent à peine visibles, dans l'épaisseur de la nuit,

de monstrueux cauchemars illuminés çà et là de livides éclairs. Une main

fatidique soutient une balance dont les plateaux se renversent.

Connaissez-vous quelque chose de plus sinistre et de plus désolant?

Tout à fait sur la fin de sa vie, qui fut longue, car il est mort à

Bordeaux à plus de quatre-vingts ans, Goya a fait quelques croquis

lithographiques improvisés sur la pierre, et qui portent le titre de

_Dibersion de España_;--ce sont des combats de taureaux. On reconnaît

encore, dans ces feuilles charbonnées par la main d'un vieillard sourd

depuis longtemps et presque aveugle, la vigueur et le mouvement des

_Caprichos_ et de la _Tauromaquia_. L'aspect de ces lithographies

rappelle beaucoup, chose curieuse! la manière d'Eugène Delacroix dans

les illustrations de Faust.

Dans la tombe de Goya est enterré l'ancien art espagnol, le monde à

jamais disparu des toreros, des majos, des manolas, des moines, des

contrebandiers, des voleurs, des alguazils et des sorcières, toute la

couleur locale de la Péninsule.--Il est venu juste à temps pour

recueillir et fixer tout cela. Il a cru ne faire que des caprices, il a

fait le portrait et l'histoire de la vieille Espagne, tout en croyant

servir les idées et les croyances nouvelles. Ses caricatures seront

bientôt des monuments historiques.

IX.

L'ESCURIAL.--LES VOLEURS.

Pour aller à l'Escurial, nous louâmes une de ces fantastiques voitures

chamarrées d'amours à la grisaille et autres ornements pompadour dont

nous avons déjà eu l'occasion de parler; le tout attelé de quatre mules

et enjolivé d'un zagal assez bien travesti. L'Escurial est situé à sept

ou huit lieues de Madrid, non loin de Guadarrama, au pied d'une chaîne

de montagnes; on ne peut rien imaginer de plus aride et de plus désolé

que la campagne qu'il faut traverser pour s'y rendre: pas un arbre, pas

une maison; de grandes pentes qui s'enveloppent les unes dans les

autres, des ravins desséchés, que la présence de plusieurs ponts désigne

comme des lits de torrents, et çà et là une échappée de montagnes bleues

coiffées de neige ou de nuages. Ce paysage, tel qu'il est, ne manque

cependant pas de grandeur: l'absence de toute végétation donne aux

lignes de terrain une sévérité et une franchise extraordinaires; à

mesure que l'on s'éloigne de Madrid, les pierres dont la campagne est

constellée deviennent plus grosses et montrent l'ambition d'être des

rochers; ces pierres, d'un gris bleuâtre, papelonant le sol écaillé,

font l'effet de verrues sur le dos rugueux d'un crocodile centenaire;

elles découpent mille déchiquetures bizarres sur la silhouette des

collines, qui ressemblent à des décombres d'édifices gigantesques.

À moitié route, au bout d'une montée assez rude, l'on trouve une pauvre

maison isolée, la seule que l'on rencontre dans un espace de huit

lieues, en face d'une fontaine qui filtre goutte à goutte une eau pure

et glaciale; l'on boit autant de verres d'eau qu'il s'en trouve dans la

source, on laisse souffler les mules, puis l'on se remet en route; et

vous ne tardez pas à apercevoir, détaché sur le fond vaporeux de la

montagne, par un vif rayon du soleil, l'Escurial, ce leviathan

d'architecture. L'effet, de loin, est très-beau: on dirait un immense

palais oriental: la coupole de pierre et les boules qui terminent toutes

les pointes, contribuent beaucoup à cette illusion. Avant d'y arriver,

l'on traverse un grand bois d'oliviers orné de croix bizarrement juchées

sur des quartiers de grosses roches de l'effet le plus pittoresque; le

bois traversé, vous débouchez dans le village, et vous vous trouvez face

à face avec le colosse, qui perd beaucoup à être vu de près, comme tous

les colosses de ce monde. La première chose qui me frappa, ce fut

l'immense quantité d'hirondelles et de martinets qui tournoyaient dans

l'air par essaims innombrables, en poussant des cris aigus et stridents.

Ces pauvres petits oiseaux semblaient effrayés du silence de mort qui

régnait dans cette thébaïde, et s'efforçaient d'y jeter un peu de bruit

et d'animation.

Tout le monde sait que l'Escurial fut bâti à la suite d'un voeu fait par

Philippe II au siège de Saint-Quentin, où il fut obligé de canonner une

église de Saint-Laurent; il promit au saint de le dédommager de l'église

qu'il lui enlevait par une autre plus vaste et plus belle, et il a tenu

sa parole mieux que ne la tiennent ordinairement les rois de la terre.

L'Escurial, commencé par Juan Bautista, terminé par Herrera, est

assurément, après les pyramides d'Égypte, le plus grand tas de granit

qui existe sur la terre; on le nomme en Espagne la huitième merveille du

monde; chaque pays a sa huitième merveille, ce qui fait au moins trente

huitièmes merveilles du monde.

Je suis excessivement embarrassé pour dire mon avis sur l'Escurial. Tant

de gens graves et bien situés, qui, j'aime à le croire, ne l'avaient

jamais vu, en ont parlé comme d'un chef-d'oeuvre et d'un suprême effort

du génie humain, que j'aurais l'air, moi pauvre diable de feuilletoniste

errant, de vouloir faire de l'originalité de parti pris et de prendre

plaisir à contrecarrer l'opinion générale; mais pourtant, en mon âme et

conscience, je ne puis m'empêcher de trouver l'Escurial le plus ennuyeux

et le plus maussade monument que puissent rêver, pour la mortification

de leurs semblables, un moine morose et un tyran soupçonneux. Je sais

bien que l'Escurial avait une destination austère et religieuse, mais la

gravité n'est pas la sécheresse, la mélancolie n'est pas le marasme, le

recueillement n'est pas l'ennui, et la beauté des formes peut toujours

se marier heureusement à l'élévation de l'idée.

L'Escurial est disposé en forme de gril, en l'honneur de saint Laurent.

Quatre tours ou pavillons carrés représentent les pieds de l'instrument

de supplice; des corps de logis relient entre eux ces pavillons, et

forment l'encadrement; d'autres bâtiments transversaux simulent les

barres du gril; le palais et l'église sont bâtis dans le manche. Cette

invention bizarre, qui a dû gêner beaucoup l'architecte, ne se saisit

pas aisément à l'oeil, quoiqu'elle soit très-visible sur le plan, et, si

l'on n'en était pas prévenu, on ne s'en apercevrait assurément pas. Je

ne blâme pas cette puérilité symbolique dans le goût du temps, car je

suis convaincu qu'une mesure donnée, loin de nuire à un artiste de

génie, l'aide, le soutient et lui fait trouver des ressources à quoi il

n'aurait pas songé; mais il me semble qu'on aurait pu en tirer un tout

autre parti. Les gens qui aiment le _bon goût et la sobriété_ en

architecture, doivent trouver l'Escurial quelque chose de parfait, car

la seule ligne employée est la ligne droite, le seul ordre, l'ordre

dorique, le plus triste et le plus pauvre de tous.

Une chose qui vous frappe d'abord désagréablement, c'est la couleur

jaune terre des murailles, que l'on pourrait croire bâties en pisé, si

les joints des pierres, marqués par des lignes d'un blanc criard, ne

vous démontraient le contraire. Rien n'est plus monotone à voir que ces

corps de logis à six ou sept étages, sans moulures, sans pilastres, sans

colonnes, avec leurs petites fenêtres écrasées qui ont l'air de trous de

ruches. C'est l'idéal de la caserne et de l'hôpital; le seul mérite de

tout cela est d'être en granit. Mérite perdu, puisque à cent pas de là

on peut le prendre pour de la terre à poêle. Là-dessus est accroupie

lourdement une coupole bossue, que je ne saurais mieux comparer qu'au

dôme du Val-de-Grâce, et qui n'a d'autre ornement qu'une multitude de

boules de granit. Tout autour, pour que rien ne manque à la symétrie,

l'on a bâti des monuments dans le même style, c'est-à-dire avec beaucoup

de petites fenêtres et pas le moindre ornement; ces corps de logis

communiquent entre eux par des galeries en forme de pont, jetées sur les

rues qui conduisent au village, qui n'est aujourd'hui qu'un monceau de

ruines. Tous les alentours du monument sont dallés en granit, et les

limites sont marquées par de petits murs de trois pieds de haut,

enjolivés des inévitables boules à chaque angle et à chaque coupure. La

façade, ne faisant aucune espèce de saillie sur le corps du monument, ne

rompt en rien l'aridité de la ligne et s'aperçoit à peine, quoiqu'elle

soit gigantesque.

L'on entre d'abord dans une vaste cour au fond de laquelle s'élève le

portail d'une église, qui n'a rien de remarquable que des statues

colossales de prophètes, avec des ornements dorés et des figures teintes

en rose. Cette cour est dallée, humide et froide; l'herbe verdit les

angles; rien qu'en y mettant le pied, l'ennui vous tombe sur les épaules

comme une chape de plomb; votre coeur se resserre; il vous semble que

tout est fini et que toute joie est morte pour vous. À vingt pas de la

porte, vous sentez je ne sais quelle odeur glaciale et fade d'eau bénite

et de caveau sépulcral que vous apporte un courant d'air chargé de

pleurésies et de catarrhes. Quoiqu'il fasse au dehors trente degrés de

chaleur, votre moelle se fige dans vos os; il vous semble que jamais la

chaleur de la vie ne pourra réchauffer dans vos veines votre sang,

devenu plus froid que du sang de vipère. Ces murs, impénétrables comme

la tombe, ne peuvent laisser filtrer l'air des vivants à travers leurs

épaisses parois. Eh bien! malgré ce froid claustral et moscovite, la

première chose que je vis en entrant dans l'église fut une Espagnole à

genoux sur le pavé, qui d'une main se donnait des coups de poing dans la

poitrine, et de l'autre s'éventait avec une ferveur au moins égale;

l'éventail était, je m'en souviens parfaitement, d'un vert d'eau ou de

feuille d'iris qui me fait courir un frisson dans le dos lorsque j'y

pense.

Le cicerone qui nous guida dans l'intérieur de l'édifice était aveugle,

et c'était vraiment une chose merveilleuse de voir avec quelle précision

il s'arrêtait devant les tableaux, dont il nous désignait le sujet et le

peintre sans hésiter et sans se tromper jamais. Il nous fit monter sur

le dôme, et nous promena dans une infinité de corridors ascendants et

descendants qui égalent en complications le _Confessionnal des Pénitents

noirs_ ou _Château des Pyrénées_ d'Anne Radcliffe. Ce bonhomme s'appelle

Cornelio; il est de la plus belle humeur du monde, et paraît tout joyeux

de son infirmité.

L'intérieur de l'église est triste et nu. D'énormes pilastres gris de

souris, d'un granit à gros grains micacés comme du sel de cuisine,

montent jusqu'aux voûtes peintes à fresque, dont les ton azurés et

vaporeux se lient mal avec la couleur froide et pauvre de

l'architecture; le _retablo_, doré et sculpté à l'espagnole avec de fort

belles peintures, corrige un peu cette aridité de décoration, où tout

est sacrifié à je ne sais quelle symétrie insipide; les statues de

bronze doré qui sont agenouillées des deux côtés du _retablo_, et qui

représente, je crois, don Carlos et des princesses de la famille royale,

sont d'un grand style et d'un bel effet; le chapitre, qui fait face au

grand autel, est à lui seul une église immense; les stalles qui

l'entourent, au lieu d'être épanouies et fleuries en fantasques

arabesques comme celles de Burgos, participent de la rigidité générale,

et n'ont pour toute décoration que de simples moulures. On nous fit voir

la place où, pendant quatorze ans, vint s'asseoir le sombre Philippe II,

ce roi né pour être grand inquisiteur; c'est la stalle qui occupe

l'angle; une porte pratiquée dans l'épaisseur de la boiserie la fait

communiquer avec l'intérieur du palais. Sans me piquer d'une dévotion

bien fervente, je ne suis jamais entré dans une cathédrale gothique sans

éprouver un sentiment mystérieux et profond, une émotion extraordinaire,

et sans la crainte vague de rencontrer au détour d'un faisceau de

piliers le Père éternel lui-même avec sa longue barbe d'argent, son

manteau de pourpre et sa robe d'azur, recueillant dans le pan de sa

tunique les prières des fidèles. Dans l'église de l'Escurial on est

tellement abattu, écrasé, on se sent si bien sous la domination d'un

pouvoir inflexible et morne, que l'inutilité de la prière vous est

démontrée. Le dieu d'un temple ainsi fait ne se laissera jamais fléchir.

Après avoir visité l'église, nous descendîmes dans le Panthéon. On

appelle ainsi le caveau où sont déposés les corps des rois; c'est une

pièce octogone de 36 pieds de diamètre sur 38 de haut, située

précisément sous le maître-autel, de manière que le prêtre, en disant la

messe, a les pieds sur la pierre qui forme la clef de voûte; on y

descend par un escalier de granit et de marbre de couleur, fermé par une

belle grille de bronze. Le Panthéon est revêtu entièrement de jaspe, de

porphyre et autres marbres non moins précieux. Dans les murailles sont

pratiquées des niches avec des cippes de forme antique destinées à

contenir le corps des rois et des reines qui ont laissé succession. Il

fait dans ce caveau un froid pénétrant et mortel, les marbres polis

miroitent et se glacent de reflets aux rayons tremblotants de la torche;

on dirait qu'ils ruissellent d'eau, et l'on pourrait se croire dans une

grotte sous-marine. Le monstrueux édifice pèse sur vous de tout son

poids; il vous entoure, il vous enlace et vous étouffe; vous vous sentez

pris comme dans les tentacules d'un gigantesque polype de granit. Les

morts que renferment les urnes sépulcrales paraissent plus morts que

tous les autres, et l'on a peine à croire qu'ils puissent jamais venir à

bout de ressusciter. Là, comme dans l'église, l'impression est sinistre,

désespérée; il n'y a pas toutes ces voûtes mornes un seul trou par où

l'on puisse voir le ciel.

Dans la sacristie, il reste encore quelques bons tableaux (les meilleurs

ont été transférés au musée royal de Madrid), entre autres, deux ou

trois tableaux sur bois de l'école allemande d'une rare perfection; le

plafond du grand escalier est peint à fresque par Luca Jordano, et

représente d'une manière allégorique le voeu de Philippe II et la

fondation du couvent. Ce que ce Luca Jordano a peint d'arpents de

murailles en Espagne est vraiment prodigieux, et nous avons peine à

concevoir la possibilité de pareils travaux, nous autres modernes, déjà

essoufflés au milieu de la tâche la plus courte. Pelegrini, Luca,

Gangiaso, Carducho, Romulo, Cincinnato et plusieurs autres ont peint à

l'Escurial des cloîtres, des voûtes et des plafonds. Celui de la

bibliothèque, qui est de Carducho et de Pellegrini, est d'un bon ton de

fresque clair et lumineux; la composition en est riche, et les

arabesques qui s'y entrelacent sont du meilleur goût. La bibliothèque de

l'Escurial présente cette particularité que les livres sont rangés sur

le rayon le dos contre le mur et la tranche du côté du spectateur;

j'ignore la raison de cette bizarrerie. Elle est riche surtout en

manuscrits arabes et doit renfermer des trésors inestimables et

complètement inconnus. Aujourd'hui que la conquête d'Afrique a fait de

l'arabe une langue à la mode et courante, il faut espérer que cette

riche mine sera fouillée dans tous les sens par nos jeunes

orientalistes; les autres livres m'ont paru être en général des livres

de théologie et de philosophie scolastique. On nous fit voir quelques

manuscrits sur vélin avec marges historiées et miniaturisées; mais,

comme c'était le dimanche et que le bibliothécaire était absent, nous ne

pûmes en obtenir davantage, et il fallut nous en aller sans avoir vu une

seule édition _incunable_, désagrément beaucoup plus sensible pour mon

compagnon que pour moi, qui malheureusement n'ai pas la passion de la

bibliographie ni aucune autre.

Dans un des corridors est placé un christ de marbre blanc de grandeur

naturelle, attribué à Benvenuto Cellini, et quelques peintures

fantastiques très singulières, dans le goût des tentations de Callot et

de Teniers, mais beaucoup plus anciennes. Du reste, on ne peut rien

imaginer de plus monotone que ces interminables corridors de granit

gris, étroits et bas, qui circulent dans l'édifice, comme des veines

dans le corps humains; il faut vraiment être aveugle pour s'y retrouver;

on monte, on descend, on fait mille détours, et il ne faudrait pas s'y

promener plus de trois ou quatre heures pour user entièrement la semelle

de ses souliers, car ce granit est âpre comme une lime et revêche comme

du papier de verre. Lorsque l'on est sur le dôme, on voit que les

boules, qui d'en bas paraissent grosses comme des grelots, sont d'une

dimension énorme, et pourraient faire de monstrueuses mappemondes. Un

immense horizon se déroule à vos pieds, et vous embrassez d'un seul coup

d'oeil la campagne montueuse qui vous sépare de Madrid; de l'autre côté,

se dressent les montagnes de Guadarrama: vous voyez ainsi toute la

disposition du monument; vous plongez dans les cours et dans les

cloîtres, avec leurs rangs d'arcades superposées, leur fontaine on leur

pavillon central; les toits se présentent en dos d'âne, comme dans un

plan à vol d'oiseau.

À l'époque de notre ascension au dôme, il y avait sur le bout d'une

cheminée, dans un grand nid de paille semblable à un turban renversé,

une cigogne avec ses trois petits. Cette intéressante famille faisait le

profil le plus bizarre du monde; la mère était debout sur une patte au

milieu du nid, le cou enfoncé dans les épaules, le bec majestueusement

posé sur le jabot, comme un philosophe en méditation; les petits

tendaient leur long bec et leur long cou pour demander leur pâture.

J'espérais être témoin d'une de ces scènes sentimentales de l'histoire

naturelle, où l'on voit le grand pélican blanc qui se saigne le flanc

pour donner à téter à ses petits enfants; mais la cigogne semblait

s'émouvoir fort peu de ces démonstrations faméliques et ne bougeait non

plus que la cigogne gravée sur bois qui orne le frontispice des livres

mis en lumière par Cramoisi. Ce groupe mélancolique ajoutait encore à la

solitude profonde du lieu et donnait une teinte égyptienne à cet

entassement pharaonien. En redescendant nous vîmes le jardin, où il y a

plus d'architectures que de végétation; ce sont de grandes terrasses et

des parterres de buis taillé qui représentent des dessins pareils à des

ramages de vieux damas, avec quelques fontaines et quelques pièces d'eau

verdâtre; un jardin ennuyeux et solennel, empesé comme une Golilla et

tout à fait digne du bâtiment morose qu'il accompagne.

Il y a, dit-on, mille cent dix fenêtres seulement à l'extérieur, ce qui

cause un grand étonnement aux bourgeois; je ne les ai pas comptées,

aimant mieux le croire que de me livrer à un pareil travail; mais il n'y

a là rien d'improbable, car je n'ai jamais vu tant de fenêtres ensemble;

le nombre des portes est également fabuleux.

Voyage en Espagne · 第 10 / 31 段