caractère d'un peuple et les usages d'une société. Cependant l'on reçoit
de la nouveauté une impression qui s'efface pendant un long séjour. Il
m'a semblé que les femmes, en Espagne, avaient la haute main et
jouissaient d'une plus grande liberté qu'en France. La contenance des
hommes vis-à-vis d'elles m'a paru très-humble et très-soumise; ils
rendent leurs devoirs avec une exactitude et une ponctualité
scrupuleuses, et expriment leurs flammes par des vers de toute mesure,
rimes, assonants, _sueltos_ et autres; dès l'instant qu'ils ont mis leur
coeur aux pieds d'une beauté, il ne leur est plus permis de danser
qu'avec des trisaïeules. La conversation des femmes de cinquante ans, et
d'une laideur constatée, leur est seule accordée. Ils ne peuvent plus
faire de visites dans les maisons où il y a une jeune femme: un visiteur
des plus assidus disparaît tout à coup et revient au bout de six mois ou
d'un an; sa maîtresse lui avait défendu cette maison: on le reçoit comme
s'il était venu la veille; cela est parfaitement admis. Autant que l'on
en peut juger à la première vue, les Espagnoles ne sont pas capricieuses
en amour, et les liaisons qu'elles forment durent souvent plusieurs
années. Au bout de quelques soirées passées dans une réunion, les
couples se discernent aisément et sont visibles à l'oeil nu.--Si l'on
veut avoir Mme ***, il faut inviter M. ***, et réciproquement; les maris
sont admirablement civilisés et valent les maris parisiens les plus
débonnaires: nulle apparence de cette antique jalousie espagnole, sujet
de tant de drames et de mélodrames. Pour achever d'ôter l'illusion, tout
le monde parle français en perfection, et, grâce à quelques élégants qui
passent l'hiver à Paris et vont dans les coulisses de l'Opéra, le rat le
plus chétif, la marcheuse la plus ignorée, sont parfaitement connus à
Madrid. J'ai trouvé là ce qui n'existe peut-être en aucun autre lieu de
l'univers, un admirateur passionné de Mlle Louise Fitzjames, dont le nom
nous servira de transition pour passer de la tertulia au théâtre.
Le théâtre _del Principe_ est d'une distribution assez commode; on y
joue des drames, des comédies, des saynètes et des intermèdes. J'y ai vu
représenter une pièce de don Antonio Gil y Zarate, _Don Carlos et
Heschizado_, charpentée tout à fait dans le goût shakspearien. Don
Carlos ressemble fort au Louis XIII de _Marion de Lorme_, et, la scène
du moine, dans la prison, est imitée de la visite de Claude Frollo à la
Esmeralda dans le cachot où elle attend la mort. Le rôle de Carlos est
rempli par Julian Roméa, acteur d'un admirable talent, à qui je ne
connais pas de rival, excepté Frédérik Lemaître, dans un genre tout
opposé; il est impossible de porter l'illusion et la vérité plus loin.
Mathilde Diez est aussi une actrice de premier ordre: elle nuance avec
une délicatesse exquise et une finesse d'intention surprenante. Je ne
lui trouve qu'un défaut, c'est l'extrême volubilité de son débit, défaut
qui n'en est pas un pour les Espagnols. Don Antonio Guzman, le gracioso,
ne serait déplacé sur aucune scène; il rappelle beaucoup Legrand, et,
dans certains moments, Arnal. On donne aussi au théâtre _del Principe_
des pièces féeriques, entremêlées de danses et de divertissements. J'y
ai vu représenter, sous le titre de la _Pata de Cabra_, une imitation du
_Pied de Mouton_, joué autrefois à la Gaieté. La partie chorégraphique
était singulièrement médiocre: les premiers sujets ne valent pas les
simples doublures de l'Opéra; en revanche, les comparses déploient une
intelligence extraordinaire; le pas des cyclopes est exécuté avec une
précision et une netteté rares: quant au _baile nacional_, il n'existe
pas. On nous avait dit à Vittoria, à Burgos et à Valladolid, que les
bonnes danseuses étaient à Madrid; à Madrid, l'on nous a dit que les
véritables danseuses de cachucha n'existaient qu'en Andalousie, à
Séville. Nous verrons bien; mais nous avons peur qu'en fait de danses
espagnoles, il ne nous faille en revenir à Fanny Elssler et aux deux
soeurs Noblet. Dolorès Serral, qui a fait une si vive sensation à Paris,
où nous avons été un des premiers à signaler l'audace passionnée, la
souplesse voluptueuse et la grâce pétulante qui caractérisaient sa
danse, a paru plusieurs fois sur le théâtre de Madrid sans produire le
moindre effet, tellement le sens et l'intelligence des anciens pas
nationaux sont perdus en Espagne. Quand on exécute la _jota aragonesa_
ou le _bolero_, tout le beau monde se lève et s'en va, il ne reste que
les étrangers et la canaille, en qui l'instinct poétique est toujours
plus difficile à éteindre. L'auteur français le plus en réputation à
Madrid est Frédéric Soulié; presque tous les drames traduits du français
lui sont attribués: il paraît avoir succédé à la vogue de M. Scribe.
Nous voilà au courant de ce côté; il s'agit d'en finir avec les
monuments publics: ce sera bientôt fait. Le palais de la reine est un
grand bâtiment très-carré, très-solide, en belles pierres bien liées,
avec beaucoup de fenêtres, un nombre équivalent de portes, des colonnes
ioniques, des pilastres doriques, tout ce qui constitue un monument de
bon goût. Les immenses terrasses qui le soutiennent et les montagnes
chargées de neige de la Guadarrama sur lesquelles il se découpe,
rehaussent ce que sa silhouette pourrait avoir d'ennuyeux et de
vulgaire. Vélasquez, Maella, Bayeu, Tiepolo y ont peint de beaux
plafonds plus ou moins allégoriques; le grand escalier est très-beau, et
Napoléon le trouva préférable à celui des Tuileries.
Le bâtiment où se tiennent les cortès est entremêlé de colonnes
pæstumniennes et de lions en perruque d'un goût fort abominable: je
doute qu'on puisse faire de bonnes lois dans une architecture pareille.
En face de la chambre des cortès s'élève au milieu de la place une
statue en bronze de Miguel Cervantes; il est louable sans doute d'élever
une statue à l'immortel auteur du _Don Quichotte_, mais on aurait bien
dû la faire meilleure.
Le monument aux victimes du _Dos de Mayo_ est situé sur le Prado, non
loin du musée de peinture; en l'apercevant, je me suis cru un instant
transporté sur la place de la Concorde à Paris, et je vis, comme dans un
mirage fantastique, le vénérable obélisque de Luxor, que jusqu'à présent
je n'avais jamais soupçonné de vagabondage; c'est une espèce de cippe en
granit gris, surmonté d'un obélisque de granit rougeâtre assez semblable
de ton à celui de l'aiguille égyptienne; l'effet est assez beau et ne
manque pas d'une certaine gravité funèbre. Il est à regretter que
l'obélisque ne soit pas d'un seul morceau; des inscriptions en l'honneur
des victimes sont gravées en lettres d'or sur les côtés du socle. Le
_Dos de Mayo_ est un épisode héroïque et glorieux, dont les Espagnols
abusent légèrement; on ne voit partout que des gravures et des tableaux
sur ce sujet. Vous n'avez pas de peine à croire que nous n'y sommes pas
représentés en beau: on nous a faits aussi affreux que des Prussiens du
Cirque Olympique.
L'Armeria ne répond pas à l'idée que l'on s'en fait. Le musée
d'artillerie de Paris est incomparablement plus riche et plus complet.
Il y a peu d'armures entières et d'un assemblage authentique à l'Armeria
de Madrid. Des casques d'une époque antérieure et postérieure sont
placés sur des cuirasses d'un style différent. On donne pour raison de
ce désordre que, lors de l'invasion des Français, on cacha dans des
greniers toutes ces curieuses reliques, et que là elles se confondirent
et se mêlèrent sans qu'il ait été possible ensuite de les réunir et de
les remonter avec certitude. Ainsi il ne faut en aucune façon se fier
aux indications des gardiens. On nous fit voir comme étant la voiture de
Jeanne la Folle, mère de Charles-Quint, un carrosse en bois sculpté d'un
admirable travail, et qui évidemment ne pouvait remonter plus haut que
le règne de Louis XIV. La carriole de Charles-Quint, avec ses coussins
et ses courtines de cuir, nous paraît beaucoup plus vraisemblable. Il y
a très peu d'armes moresques: deux ou trois boucliers, quelques
yatagans, voilà tout. Ce qu'il y a de plus curieux, ce sont les selles
brodées, étoilées d'or et d'argent, écaillées de lames d'acier, qui sont
en grand nombre et de formes bizarres; mais il n'y a rien de certain sur
la date et sur la personne à laquelle elles ont appartenu. Les Anglais
admirent beaucoup une espèce de fiacre triomphal en fer battu offert à
Ferdinand vers 1823 ou 1824.
Indiquons en passant, et pour mémoire, quelques fontaines d'un _rococo_
très-corrompu, mais assez amusant, le pont de Tolède, d'un mauvais goût,
très-riche et très-orné, avec cassolettes, oves et chicorées, quelques
églises bariolées bizarrement el surmontées de clochetons moscovites, et
dirigeons-nous vers le Buen-Retiro, résidence royale située à quelques
pas du Prado. Nous autres Français, qui avons Versailles, Saint-Cloud,
qui avons eu Marly, nous sommes difficiles en fait de résidences
royales; le Buen-Retiro nous paraît devoir réaliser le rêve d'un épicier
cossu: c'est un jardin rempli de fleurs communes, mais voyantes, de
petits bassins ornés de rocailles et de bossages vermiculés avec des
jets d'eau dans le goût des devantures des marchands de comestibles, de
pièces d'eau verdâtres où flottent des cygnes de bois peints en blanc et
vernis, et autres merveilles d'un goût médiocre. Les naturels du pays
tombent en extase devant un certain pavillon rustique bâti en rondins,
et dont l'intérieur a des prétentions assez indoues; le premier jardin
turc, le jardin turc naïf et patriarcal, avec kiosques vitrés de
carreaux de couleur, par où l'on voyait des paysages bleus, verts et
rouges, était bien supérieur comme goût et comme magnificence. Il y a
surtout un certain chalet qui est bien la chose la plus ridicule et la
plus bouffonne que l'on puisse imaginer. À côté de ce chalet se trouve
une étable garnie d'une chèvre et de son chevreau empaillés, et d'une
truie de pierre grise tétée par des marcassins de la même matière. À
quelques pas du chalet, le guide se détache, ouvre mystérieusement la
porte, et, quand il vous appelle et vous permet enfin d'entrer, vous
entendez un bruit sourd de rouages et de contre-poids, et vous vous
trouvez face à face avec d'affreux automates qui battent le beurre,
filent au rouet, ou bercent de leurs pieds de bois des enfants de bois
couchés dans leurs berceaux sculptés; dans la pièce voisine, le
grand-père malade et couché dans son lit, sa potion est à côté de lui
sur la table; l'on a poussé le scrupule jusqu'à poser sous la couchette
une urne indescriptible, mais fort bien imitée; voilà un résumé fort
exact des principales magnificences du Retiro. Une belle statue équestre
en bronze de Philippe V, dont la pose ressemble à la statue de la place
des Victoires, relève un peu toutes ces pauvretés.
Le musée de Madrid, dont la description demanderait un volume entier,
est d'une richesse extrême: les Titien, les Raphaël, les Paul Véronèse,
les Rubens, les Vélasquez, les Ribeira et les Murillo y abondent; les
tableaux sont fort bien éclairés, et l'architecture du monument ne
manque pas de style, surtout à l'intérieur. La façade qui donne sur le
Prado est d'assez mauvais goût; mais en somme la construction fait
honneur à l'architecte Villa Nueva, qui en a donné le plan.--Le musée
visité, allez voir au cabinet d'histoire naturelle le mastodonte ou
_dinotherium gigantoeum_, merveilleux fossile avec des os comme des
barres d'airain, qui doit être pour le moins le behemot de la Bible, un
morceau d'or vierge qui pèse seize livres, les gongs chinois dont le
son, quoi qu'on en dise, ressemble beaucoup à celui des chaudrons dans
lesquels on donne un coup de pied, et une suite de tableaux représentant
toutes les variétés qui peuvent naître du croisement des races blanches,
noires et cuivrées. N'oubliez pas à l'académie trois admirables tableaux
de Murillo: la _Fondation de Sainte-Marie-Majeure_ (deux sujets),
_Sainte Élisabeth lavant la tête à des teigneux_; deux ou trois
admirables Ribeira; un enterrement du Greco, dont quelques portions sont
dignes du Titien; une esquisse fantastique du même Greco, représentant
des moines en train d'accomplir des pénitences, qui dépassent tout ce
que Lewis ou Anne Radcliffe ont pu rêver de plus mystérieusement
funèbre; et une charmante femme en costume espagnol, couchée sur un
divan, du bon vieux Goya, le peintre national par excellence, qui semble
être venu au monde tout exprès pour recueillir les derniers vestiges des
anciennes moeurs, qui allaient s'effacer.
Francisco Goya y Lucientes est le petit-fils encore reconnaissable de
Velasquez. Après lui viennent les Aparicio, les Lopez; la décadence est
complète, le cycle de l'art est fermé. Qui le rouvrira?
C'est un étrange peintre, un singulier génie que Goya!--Jamais
originalité ne fut plus tranchée, jamais artiste espagnol ne fut plus
local.--Un croquis de Goya, quatre coups de pointe dans un nuage
d'aqua-tinta en disent plus sur les moeurs du pays que les plus longues
descriptions. Par son existence aventureuse, par sa fougue, par ses
talents multiples, Goya semble appartenir aux belles époques de l'art,
et cependant c'est en quelque sorte un contemporain: il est mort à
Bordeaux en 1828.
Avant d'arriver à l'appréciation de son oeuvre, esquissons sommairement
sa biographie. Don Francisco Goya y Lucientes naquit en Aragon de
parents dans une position de fortune médiocre, mais cependant suffisante
pour ne pas entraver ses dispositions naturelles. Son goût pour le
dessin et la peinture se développa de bonne heure. Il voyagea, étudia à
Rome quelque temps, et revint en Espagne, où il fit une fortune rapide à
la cour de Charles IV, qui lui accorda le titre de peintre du roi. Il
était reçu chez la reine, chez le prince de Bénavente et la duchesse
d'Albe, et menait cette existence de grand seigneur des Rubens, des
Van-Dyck et des Velasquez, si favorable à l'épanouissement du génie
pittoresque. Il avait, près de Madrid, une _casa de campo_ délicieuse,
où il donnait des fêtes, et où il avait son atelier.
Goya a beaucoup produit; il a fait des sujets de sainteté, des fresques,
des portraits, des scènes de moeurs, des eaux-fortes, des aqua-tinta, des
lithographies, et partout, même dans les plus vagues ébauches, il a
laissé l'empreinte d'un talent vigoureux; la griffe du lion raie
toujours ses dessins les plus abandonnés. Son talent, quoique
parfaitement original, est un singulier mélange de Velasquez, de
Rembrandt et de Reynolds; il rappelle tour à tour ou en même temps ces
trois maîtres, mais comme le fils rappelle ses aïeux, sans imitation
servile, ou plutôt par une disposition congéniale que par une volonté
formelle.
On voit de lui, au musée de Madrid, le portrait de Charles IV et de la
reine à cheval: les têtes sont merveilleusement peintes, pleines de vie,
de finesse et d'esprit; un Picador et le Massacre du 2 mai, scène
d'invasion. Le duc d'Ossuna possède plusieurs tableaux de Goya, et il
n'est guère de grande maison qui n'ait de lui quelque portrait ou
quelque esquisse. L'intérieur de l'église de San-Antonio de la Florida,
où se tient une fête assez fréquentée, à une demi-lieue de Madrid, est
peint à fresque par Goya avec cette liberté, cette audace et cet effet
qui le caractérisent. À Tolède, dans une des salles capitulaires, nous
avons vu de lui un tableau représentant Jésus livré par Judas, effet de
nuit que n'eût pas désavoué Rembrandt, à qui je l'eusse attribué
d'abord, si un chanoine ne m'eût fait voir la signature du peintre
émérite de Charles IV. Dans la sacristie de la cathédrale de Séville, il
existe aussi un tableau de Goya, d'un grand mérite, sainte Justine et
sainte Ruffine, vierges et martyres, toutes deux filles d'un potier de
terre, comme l'indiquent les _alcarazas_ et les _cantaros_ groupés à
leurs pieds.
La manière de peindre de Goya était aussi excentrique que son talent: il
puisait la couleur dans des baquets, l'appliquait avec des éponges, des
balais, des torchons, et tout ce qui lui tombait sous la main; il
truellait et maçonnait ses tons comme du mortier, et donnait les touches
de sentiment à grands coups de pouce. À l'aide de ces procédés
expéditifs et péremptoires, il couvrait en un ou deux jours une
trentaine de pieds de muraille. Tout ceci nous paraît dépasser un peu
les bornes de la fougue et de l'entrain; les artistes les plus emportés
sont des _lécheurs_ en comparaison. Il exécuta, avec une cuiller en
guise de brosse, une scène du _Dos de Mayo_, où l'on voit des Français
qui fusillent des Espagnols. C'est une oeuvre d'une verve et d'une furie
incroyables. Cette curieuse peinture est reléguée sans honneur dans
l'antichambre du musée de Madrid.
L'individualité de cet artiste est si forte et si tranchée, qu'il nous
est difficile d'en donner une idée même approximative. Ce n'est pas un
caricaturiste comme Hogarth, Bamburry ou Cruishanck: Hogarth, sérieux,
flegmatique, exact et minutieux comme un roman de Richardson, laissant
toujours voir l'intention morale; Bamburry et Cruishanck, si
remarquables pour leur verve maligne, leur exagération bouffonne, n'ont
rien de commun avec l'auteur des _Caprichos_. Callot s'en rapprocherait
plus, Callot, moitié Espagnol, moitié Bohémien; mais Callot est net,
clair, fin, précis, fidèle au vrai, malgré le maniéré de ses tournures
et l'extravagance fanfaronne de ses ajustements; ses diableries les plus
singulières sont rigoureusement possibles; il fait grand jour dans ses
eaux-fortes, où la recherche des détails empêche l'effet et le
clair-obscur, qui ne s'obtiennent que par des sacrifices. Les
compositions de Goya sont des nuits profondes où quelque brusque rayon
de lumière ébauche de pâles silhouettes et d'étranges fantômes.
C'est un composé de Rembrandt, de Watteau et des songes drolatiques de
Rabelais; singulier mélange! Ajoutez à cela une haute saveur espagnole,
une forte dose de l'esprit picaresque de Cervantes, quand il fait le
portrait de la Escalanta et de la Gananciosa, dans _Rinconete et
Cortadillo_, et vous n'aurez encore qu'une très imparfaite idée du
talent de Goya. Nous allons tâcher de le faire comprendre, si toutefois
cela est possible, avec des mots.
Les dessins de Goya sont exécutés à l'aqua-tinta, repiqués et ravivés
d'eau-forte; rien n'est plus franc, plus libre et plus facile; un trait
indique toutes une physionomie, une traînée d'ombre tient lieu de fond,
ou laisse deviner de sombres paysages à demi ébauchés; des gorges de
_sierra_, théâtres tout préparés pour un meurtre, pour un sabbat ou une
_tertulia_ de Bohémiens; mais cela est rare, car le _fond_ n'existe pas
chez Goya. Comme Michel-Ange, il dédaigne complètement la nature
extérieure, et n'en prend tout juste que ce qu'il faut pour poser des
figures, et encore en met-il beaucoup dans les nuages. De temps en temps
un pan de mur coupé par un grand angle d'ombre, une noire arcade de
prison, une charmille à peine indiquée; voilà tout.--Nous avons dit que
Goya était un caricaturiste, faut d'un mot plus juste. C'est de la
caricature dans le genre d'Hoffmann, où la fantaisie se mêle toujours à
la critique, et qui va souvent jusqu'au lugubre et au terrible; on
dirait que toutes ces têtes grimaçantes on été dessinées par la griffe
de Smarra sur le mur d'une alcôve suspecte, aux lueurs intermittentes
d'une veilleuse à l'agonie. On se sent transporté dans un monde inouï,
impossible et cependant réel.--Les troncs d'arbre ont l'air de fantômes,
les hommes d'hyènes, de hiboux, de chats, d'ânes ou d'hippopotames; les
ongles sont peut-être des serres, les souliers à bouffettes chaussent
des pieds de bouc; ce jeune cavalier est un vieux mort, et ses chausses
enrubanées enveloppent un fémur décharné et deux maigres tibias;--jamais
il ne sortit de derrière le poêle du docteur Faust des apparitions plus
mystérieusement sinistres.
Les caricatures de Goya renferment, dit-on, quelques allusions
politiques, mais en petit nombre; elles ont rapport à Godoï, à la
vieille duchesse de Benavente, aux favoris de la reine, et à quelques
seigneurs de la cour, dont elles stigmatisent l'ignorance ou les vices.
Mais il faut bien les chercher à travers le voile épais qui les
obombre.--Goya a encore fait d'autres dessins pour la duchesse d'Albe,
son amie, qui ne sont point parus, sans doute à cause de la facilité de
l'application.--Quelques-uns ont trait au fanatisme, à la gourmandise et
à la stupidité des moines; les autres représentent des sujets de moeurs
ou de sorcellerie.
Le portrait de Goya sert de frontispice au recueil de son oeuvre. C'est
un homme de cinquante ans environ, l'oeil oblique et fin, recouvert d'une
large paupière avec une _patte d'oie_ maligne et moqueuse, le menton
recourbé en sabot, la lèvre supérieure mince l'inférieure proéminente et
sensuelle; le tout encadré dans des favoris méridionaux et surmonté d'un
chapeau à la Bolivar; une physionomie caractérisée et puissante.
La première planche représente un mariage d'argent, une pauvre jeune
fille sacrifiée à un vieillard cacochyme et monstrueux par des parents
avides. La mariée est charmante avec son petit loup de velours noir et
sa basquine à grandes franges, car Goya rend à merveille la grâce
andalouse et castillane; les parents sont hideux de rapacité et de
misère envieuse. Ils ont des airs de requin et de crocodile
inimaginables; l'enfant sourit dans les larmes, comme une pluie du mois
d'avril; ce ne sont que des yeux, des griffes et des dents; l'enivrement
de la parure empêche la jeune fille de sentir encore toute l'étendue de
son malheur.--Ce thème revient souvent au bout du crayon de Goya, et il
sait toujours en tirer des effets piquants. Plus loin, c'est _El coco_,
croque-mitaine, qui vient effrayer les petits enfants et qui en
effraierait bien d'autres; car, après l'ombre de Samuel dans le tableau
de _La Pythonisse d'Endor_, par Salvator Rosa, nous ne connaissons rien
de plus terrible que cet épouvantail. Ensuite ce sont des _majos_ qui
courtisent des fringantes sur le Prado;--de belles filles au bas de soie
bien tiré, avec de petites mules à talon pointu qui ne tiennent au pied
que par l'ongle de l'orteil, avec des peignes d'écaille à galerie,
découpés à jour et plus hauts que la couronne murale de Cybèle; des
mantilles de dentelles noires disposées en capuchon et jetant leur ombre
veloutée sur les plus beaux yeux noirs du monde; des basquines plombées
pour mieux faire ressortir l'opulence des hanches, des mouches posées en
assassines au coin de la bouche et près de la tempe; des accroche-coeurs
à suspendre les amours de toutes les Espagnes, et de larges éventails
épanouis en queue de paon; ce sont des hidalgos en escarpins, en frac
prodigieux, avec le chapeau demi-lune sous le bras et des grappes de
breloques sur le ventre, faisant des révérences à trois temps, se
penchant au dos des chaises pour souffler, comme une fumée de cigare,
quelque folle bouffée de madrigaux dans une belle touffe de cheveux
noirs, ou promenant par le bout de son gant blanc quelque divinité plus
ou moins suspectes;--puis des _mères utiles_, donnant à leurs filles
trop obéissantes les conseils de la Macette de Régnier, les lavant et
les graissant pour aller au sabbat.--Le type de la _mère utile_ est
merveilleusement bien rendu par Goya, qui a, comme tous les peintres
espagnols, un vif et profond sentiment de l'ignoble; on ne saurait
imaginer rien de plus grotesquement horrible, de plus vicieusement
difforme; chacune de ces mégères réunit à elle seule la laideur des sept
péchés capitaux; le diable est joli à côté de cela. Imaginez des fossés
et des contrescarpes de rides; des yeux comme des charbons éteints dans
du sang; des nez en flûte d'alambic, tout bubelés de verrues et de
fleurettes; des mufles d'hippopotame hérissés de crins roides, des
moustaches de tigre, des bouches en tirelire contractées par d'affreux
ricanements; quelque chose qui tient de l'araignée et du cloporte, et
qui vous fait éprouver le même dégoût que lorsqu'on met le pied sur le
ventre mou d'un crapaud.--Voilà pour le côté réel; mais c'est lorsqu'il
s'abandonne à sa verve démonographique que Goya est surtout admirable;
personne ne sait aussi bien que lui faire rouler dans la chaude
atmosphère d'une nuit d'orage de gros nuages noirs chargés de vampires,
de stryges, de démons, et découper une cavalcade de sorcières sur une
bande d'horizons sinistres.