Si vous voulez, nous allons entrer au café de la Bolsa, orné de petites

glaces taillées en creux par dessous, de manière à former des dessins,

comme on en voit dans certains verres d'Allemagne: voici la carte des

_bebidas heladas_, des _sorbetes_ et des _quesitos_. La _bebida helada_

(boisson gelée) est contenue dans des verres que l'on distingue en

_grande_ ou _chico_ (grand ou petit), et offre une très-grande variété;

il y a la _bebida de naranja_ (orange), celle de _limon_ (citron), de

_fresa_ (fraise), de _guindas_ (cerises), qui sont aussi supérieures à

ces affreux carafons de groseille sûre et d'acide citrique que l'on n'a

pas honte de vous servir à Paris dans les cafés les plus splendides, que

du véritable vin de Xérès l'est à du vin de Brie authentique: c'est une

espèce de glace liquide, de purée neigeuse du goût le plus exquis. La

_bebida de almendra blanca_ (amandes blanches) est une boisson

délicieuse, inconnue en France où l'on avale, sous prétexte d'orgeat, je

ne sais quelles abominables mixtures médicinales; on donne aussi du lait

glacé, mi-parti de fraise ou de cerise, qui, pendant que votre corps

bout dans la zone torride, fait jouir votre gosier de toutes les neiges

et de tous les frimas de Groënland. Dans la journée, où les glaces ne

sont pas encore préparées, vous avez l'_agraz_, espèce de boisson faite

avec du raisin vert et contenue dans des bouteilles à col démesuré; le

goût légèrement acidulé de l'_agraz_ est des plus agréables; vous pouvez

encore boire une bouteille de _cerveza de Santa Barbara con limon_; mais

ceci exige quelques préparations: l'on apporte d'abord une cuvette et

une grande cuiller, comme celle dont on remue le punch, puis un garçon

s'avance portant la bouteille ficelée de fil de fer, qu'il débouche avec

des précautions infinies; le bouchon part, et l'on verse la bière dans

la cuvette, où l'on a préalablement vidé un carafon de limonade, puis on

remue le tout avec la cuiller, l'on remplit son verre et l'on avale. Si

ce mélange ne vous plaît pas, vous n'avez qu'à entrer dans les

_orchaterias de chufas_, tenues habituellement par des Valenciens. La

chufa est une petite baie, une espèce d'amande qui croit dans les

environs de Valence, qu'on fait griller, qu'on pile, et dont on compose

une boisson exquise, surtout lorsqu'elle est mêlée de neige: cette

préparation est extrêmement rafraîchissante.

Pour en finir avec les cafés, disons que les _sorbetes_ diffèrent de

ceux de France en ce qu'ils ont plus de consistance; que les _quesitos_

sont de petites glaces dures, moulées en forme de fromage: il y en a de

toutes sortes, d'abricots, d'ananas, d'oranges, connue à Paris; mais on

en fait aussi avec du beurre (_manteca_) et avec des oeufs encore non

formés, qu'on retire du corps des poules éventrées, ce qui est

particulier à l'Espagne, car je n'ai jamais entendu parler qu'à Madrid

de ce singulier raffinement. On sert aussi des _spumas_ de chocolat, de

café et autres; ce sont des espèces de crèmes fouettées et glacées,

d'une légèreté extrême, qu'on saupoudre quelquefois de cannelle râpée

très-fine, le tout accompagné de _barquilos_, oublies roulées en longs

cornets avec lesquels on prend sa _bebida_, comme avec un siphon, en

aspirant lentement par l'un des bouts; petit raffinement qui permet de

savourer plus longtemps la fraîcheur du breuvage. Le café ne se prend

pas dans des tasses, mais bien dans des verres; au reste, il est d'un

usage assez rare. Tous ces détails vous paraîtront peut-être fastidieux;

mais, si vous étiez comme nous exposés à une chaleur de 30 à 35 degrés,

vous les trouveriez du plus grand intérêt. L'on voit beaucoup plus de

femmes dans les cafés de Madrid que dans ceux de Paris, bien qu'on y

fume la cigarette et même le cigare de la Havane. Les journaux qu'on y

trouve le plus fréquemment sont l'_Eco del Comercio_, le _Nacional_ et

le _Diario_, qui indique les fêtes du jour, l'heure des messes et

sermons, les degrés de chaleur, les chiens perdus, les jeunes paysannes

qui veulent être nourrices sur place, les _criadas_ qui cherchent une

condition, etc., etc.--Mais voici qu'onze heures sonnent; il est temps

de se retirer; à peine quelques rares promeneurs attardés longent la rue

d'Alcala. Il n'y a plus dans les rues que les _serenos_ avec leur

lanterne au bout d'une pique, leur manteau couleur de muraille, et leur

cri mesuré; vous n'entendez plus qu'un choeur de grillons qui chantent,

dans leurs petites cages enjolivées de verroteries, leur complainte

dissyllabique. À Madrid, l'on a le goût des grillons: chaque maison a le

sien suspendu à la fenêtre dans une cage, miniature en bois ou en fil de

fer; l'on a aussi la bizarre passion des cailles que l'on garde dans des

paniers d'osier à claire-voie, et qui varient agréablement par leur

sempiternel _piou-piou-piou_, le _cri-cri_ des grillons. Comme dit

Bilboquet, ceux qui aiment cette note-là doivent être contents.

La _Puerta del Sol_ n'est pas une porte, comme ou pourrait se

l'imaginer, mais bien une façade d'église, peinte en rose et enjolivée

d'un cadran éclairé la nuit, et d'un grand soleil à rayons d'or, d'où

lui vient le nom de _Puerta del Sol_. Devant cette église, il y a une

espèce de place ou carrefour; traversé par la rue d'Alcala dans sa

longueur, et croisé par les rues de Carretas et de la Montera. La poste,

grand bâtiment régulier, occupe l'angle de la rue de Carretas et a sa

façade sur la place. La _Puerta del Sol_ est le rendez-vous des oisifs

de la ville, et il paraît qu'il y en a beaucoup, car dès huit heures du

matin la foule est compacte. Tous ces graves personnages sont là,

debout, enveloppés dans leurs manteaux, bien qu'il fasse une chaleur

atroce, sous le prétexte frivole que ce qui défend du froid défend aussi

du chaud. De temps en temps, on voit sortir des plis droits, immobiles

de la cape, un pouce et un index, jaunes comme de l'or, qui roulent un

papelito et quelques pincées de cigare haché, et bientôt de la bouche du

grave personnage s'élève un nuage de fumée qui prouve qu'il est doué de

respiration, ce dont on aurait pu douter à voir sa parfaite immobilité.

À propos de _papel espanol para cigaritas_, notons en passant que je

n'en ai pas encore vu un seul cahier; les naturels du pays se servent de

papier à lettre ordinaire coupé en petits morceaux; ces cahiers teintés

de réglisse, bariolés de dessins grotesques et historiés de _letrillas_

ou de _romances_ bouffonnes, sont expédiés en France aux amateurs de

couleur locale. La politique est le sujet général de la conversation; le

théâtre de la guerre occupe beaucoup les imaginations, et il se fait à

la _Puerta del Sol_ plus de stratégie que sur tous les champs de

bataille et dans toutes les campagnes du monde. Balmaseda, Cabrera,

Palillos et autres chefs de bande plus ou moins importants reviennent à

toute minute sur le tapis; on en conte des choses à faire frémir, des

cruautés passées de mode et regardées depuis longtemps comme de mauvais

goût par les Caraïbes et les Chérokées. Balmaseda, dans sa dernière

pointe, s'avança jusqu'à une vingtaine de lieues de Madrid, et, ayant

surpris un village près d'Aranda, il s'amusa à casser les dents à

l'_ayuntamiento_ et à l'alcade, et termina le divertissement en faisant

clouer des fers de cheval aux pieds et aux mains d'un curé

constitutionnel. Comme je témoignais mon étonnement de la tranquillité

parfaite avec laquelle on apprenait cette nouvelle, on me répondit que

c'était dans la Castille-Vieille, et qu'alors il n'y avait pas lieu à

s'en occuper. Cette réponse résume toute la situation de l'Espagne, et

donne la clef de bien des choses qui nous paraissent incompréhensibles,

vues de France. En effet, pour un habitant de la Castille-Nouvelle, ce

qui se passe dans la Castille-Vieille est aussi indifférent que ce qui

se fait dans la lune. L'Espagne n'existe pas encore au point de vue

unitaire: ce sont toujours les Espagnes, Castille et Léon, Aragon et

Navarre, Grenade et Murcie, etc.; des peuples qui parlent des dialectes

différents et ne peuvent se souffrir. En étranger naïf, je me récriai

sur un pareil raffinement de cruauté; mais on me fit observer que le

curé était un curé constitutionnel, ce qui atténuait beaucoup la chose.

Les victoires d'Espartero, victoires qui nous semblent médiocres, à nous

autres accoutumés aux colossales batailles de l'empire, servent

fréquemment de texte aux politiques de la _Puerta del Sol_. À la suite

de ces triomphes où l'on a tué deux hommes, fait trois prisonniers et

saisi un mulet chargé d'un sabre et d'une douzaine de cartouches, l'on

illumine et l'on fait à l'armée des distributions d'oranges ou de

cigares qui produisent un enthousiasme facile à décrire. Autrefois, et

encore aujourd'hui, les grands seigneurs allaient dans les boutiques qui

avoisinent la _Puerta del Sol_, se faisaient donner une chaise, et

restaient là une grande partie de la journée, causant avec les

pratiques, au grand déplaisir du marchand, affligé d'une telle marque de

familiarité.

Entrons, s'il vous plaît, à la poste, pour voir s'il n'y a pas de

lettres de France; cette occupation de lettres est vraiment maladive;

soyez sûrs qu'en arrivant dans une ville, le premier monument que va

visiter un voyageur, c'est l'hôtel des postes. À Madrid, les lettres

adressées poste restante sont marquées chacune d'un numéro; le numéro et

le nom de la personne sont écrits sur une liste qu'on affiche contre les

piliers; il y a le pilier de janvier, de février, ainsi de suite; l'on

cherche son nom, l'on prend note du numéro, et l'on va demander sa

lettre au dépôt, où on vous la délivre sans autre formalité. Au bout

d'un an, si les lettres ne sont pas retirées, on les brûle. Sous les

arcades de la cour des postes, ombragées par de grands stores de

sparterie, sont établis toutes sortes de cabinets de lecture comme sous

les arcades de l'Odéon à Paris, où l'on va lire les journaux espagnols

et étrangers. Les ports de lettres ne sont pas très-chers, et, malgré

les innombrables dangers auxquels sont exposés les courriers sur les

routes, presque toujours infestées de factieux et de bandits, le service

se fait aussi régulièrement que possible. C'est aussi contre ces piliers

que sont affichées les offres de service des pauvres étudiants, qui

demandent à cirer les bottes d'un cavalier pour achever leur rhétorique

ou leur philosophie.

Maintenant courons la ville au hasard, le hasard est le meilleur guide,

d'autant plus que Madrid n'est pas riche en magnificences

architecturales, et qu'une rue est aussi curieuse qu'une autre. La

première chose que vous apercevez en levant le nez à l'angle d'une

maison ou d'une rue, c'est une petite plaque de faïence où il y a écrit:

_Manzana. vicitae. gener_. Ces plaques servaient autrefois à numéroter

les maisons réunies en îles ou pâtés. Aujourd'hui tout est chiffré comme

à Paris. Vous seriez surpris aussi de la quantité d'assurances contre

l'incendie qui chamarrent les façades des maisons, surtout dans un pays

où il n'y a pas de cheminées et où l'on ne fait jamais de feu. Tout est

assuré, jusqu'aux monuments publics, jusqu'aux églises; la guerre civile

est, dit-on, la cause de ce grand empressement à s'assurer: personne

n'étant sûr de ne pas être plus ou moins grillé tout vif par un

Balmaseda quelconque, chacun tâche de sauver au moins sa maison.

Les maisons de Madrid sont bâties en lattes et briques et en pisé, sauf

les jambages, les chaînes et les étriers qui sont quelquefois de granit

gris ou bleu, le tout soigneusement recrépi et peint de couleurs assez

fantasques, vert céladon, cendre bleue, ventre de biche, queue de serin,

rose pompadour, et autres teintes plus ou moins anacréontiques; les

fenêtres sont encadrées d'ornements et d'architectures simulés avec

force volutes, enroulements, petits amours et pots à fleurs, et garnies

de stores à la vénitienne rayés de larges bandes bleues et blanches, ou

de tapis de sparterie qu'on arrose pour charger d'humidité et de

fraîcheur le vent qui les traverse. Les maisons tout à fait modernes se

contentent d'être crépies à la chaux ou badigeonnées avec la peinture au

lait, comme celles de Paris. Les saillies des balcons et des _miradores_

rompent un peu la monotonie des lignes droites qui projettent des ombres

tranchées, et qui diversifient l'aspect naturellement plat de

constructions dont tous les reliefs sont peints et traités en

décorations de théâtre: éclairez tout cela avec un soleil étincelant,

plantez de distance en distance, dans ces rues inondées de lumière,

quelques señoras long-voilées qui tiennent contre leur joue leur

éventail déployé en manière de parasol; quelques mendiants hâlés, ridés,

drapés de lambeaux de toile et de haillons à l'état d'amadou, quelques

Valenciens demi-nus à tournure de Bédouin; faites surgir entre les toits

les petites coupoles bossues, les clochetons renflés et terminés par des

pommes de plomb d'une église ou d'un couvent, vous obtiendrez une

perspective assez étrange, et qui vous prouvera qu'enfin vous n'êtes

plus rue Laffitte, et que vous avez décidément quitté l'asphalte, quand

même vos pieds déchirés par les cailloux pointus du pavé de Madrid ne

vous en auraient pas encore convaincu.

Une chose qui est vraiment surprenante, c'est la fréquence de

l'inscription suivante: _Juego de villar_, qui se reproduit de vingt pas

en vingt pas. De peur que vous ne vous imaginiez qu'il y a quelque chose

de mystérieux dans ces trois mots sacramentels, je me hâte de les

traduire: ils signifient seulement _jeu de billard_. Je ne conçois pas à

quoi diable peuvent servir tant de billards; l'univers entier y pourrait

faire sa partie. Après les _juegos de villar_ l'inscription la plus

fréquente est celle de _despacho de bino_ (débit de vin). On y vend du

val-de-penas et des vins généreux. Les comptoirs sont peints de couleurs

éclatantes, ornés de draperies et de feuillages. Les _confiterias_ et

_pastelerias_ sont aussi très-nombreuses et assez coquettement décorées:

les confitures d'Espagne méritent une mention particulière; celles

connues sous le nom de cheveux d'ange (_cabello de angel_) sont

exquises. La pâtisserie est aussi bonne qu'elle peut l'être dans un pays

où il n'y a pas de beurre, où du moins il est si cher et de si mauvaise

qualité, qu'on n'en peut guère faire usage; elle se rapproche de ce que

nous appelons _petit four_. Toutes ces enseignes sont écrites en

caractères abréviés, avec des lettres entrelacées les unes dans les

autres, qui en rendent d'abord l'intelligence difficile aux étrangers,

grands lecteurs d'enseignes, s'il en fut.

L'intérieur des maisons est vaste et commode; les plafonds sont élevés

et l'espace n'est ménagé nulle part; on bâtirait à Paris une maison tout

entière dans la cage de certains escaliers; vous traversez de longues

enfilades de pièces avant d'arriver à la partie réellement habitée; car

toutes ces pièces sont meublées seulement d'un crépi à la chaux ou d'une

teinte plate jaune ou bleue relevée de filets de couleur et de panneaux

de boiseries simulées. Des tableaux, enfumés et noirâtres, représentant

quelque décollation ou quelque éventrement de martyr, sujets favoris des

peintres espagnols, sont pendus aux murailles, la plupart sans cadres et

tout plissés sur leurs châssis. Le parquet est une chose inconnue en

Espagne, ou du moins je n'y en ai jamais vu. Toutes les chambres sont

carrelées en briques; mais, comme ces briques sont recouvertes de nattes

de roseau en hiver et de jonc en été, l'inconvénient est beaucoup

moindre; ces nattes de roseau et de jonc sont tressées avec beaucoup de

goût; des sauvages des Philippines ou des îles Sandwich ne feraient pas

mieux. Il y a trois choses qui sont pour moi des thermomètres précis de

l'état de civilisation d'un peuple: la poterie, l'art de tresser soit

l'osier soit la paille, et la manière de harnacher les bêtes de somme.

Si la poterie est belle, pure de formes, correcte comme l'antique, avec

le ton naturel de l'argile blonde ou rouge; si les corbeilles et les

nattes sont fines, merveilleusement enlacées, relevées d'arabesques de

couleurs admirablement choisies; si les harnais sont brodés, piqués,

ornés de grelots, de houppes de laine, de dessins du plus beau choix,

vous pouvez être sûrs que le peuple est primitif et très-voisin encore

de l'état de nature: des civilisés ne savent faire ni un pot, ni une

natte, ni un harnais. Au moment où j'écris, j'ai devant moi, pendue à

une colonne par une ficelle la _jarra_ où rafraîchit l'eau que je dois

boire: c'est un pot de terre qui vaut douze _quartos_, c'est-à-dire de

six à sept sous de France environ; la coupe en est charmante et je ne

connais rien de plus pur après l'étrusque. Le haut, évasé, forme un

trèfle à quatre feuilles légèrement creusées en gouttière, de sorte

qu'on peut se verser de l'eau de quelque côté qu'on prenne le vase; les

anses, cannelées d'une petite moulure, s'agrafent avec une élégance

parfaite au col et aux flancs, d'un galbe délicieux; les gens comme il

faut préfèrent à ces vases charmants d'abominables pots anglais,

ventrus, pansus, bossus et enduits d'une épaisse couche de vernis, qu'on

prendrait pour des bottes à l'écuyère cirées en blanc. Mais, à propos de

bottes et de poteries, nous voici assez loin de notre description

domiciliaire; revenons-y sans plus tarder.

Le peu de meubles qui se trouvent dans les habitations espagnoles sont

d'un goût affreux qui rappelle le _goût messidor_ et le _goût pyramide_.

Les formes de l'empire y fleurissent dans toute leur intégrité. Vous

retrouvez là les pilastres d'acajou terminés par des têtes de sphinx en

bronze vert, les baguettes de cuivre et les encadrements de guirlandes

_pompéi_, qui depuis longtemps ont disparu de la face du monde civilisé;

pas un seul meuble de bois sculpté, pas une table incrustée en burgau,

pas un cabinet de laque, rien; l'ancienne Espagne a disparu

complètement: il n'en reste que quelques tapis de Perse et quelques

rideaux de damas. En revanche, il y a une abondance de chaises et de

canapés de paille vraiment extraordinaire; les murs sont barbouillés de

fausses colonnes, de fausses corniches, ou badigeonnés d'une teinte de

peinture à la détrempe. Sur les tables et les étagères sont disséminées

de petites figurines de biscuit ou de porcelaine représentant des

troubadours, Mathilde et Malek-Adel, et autres sujets également

ingénieux, mais tombés en désuétude; des caniches en verre filé, des

flambeaux de plaqué garnis de leurs bougies, et cent autres

magnificences trop longues à décrire, mais dont ce que je viens de dire

doit paraître suffisant; je n'ai pas le courage de parler des atroces

gravures enluminées qui ont la prétention mal placée d'embellir les

murailles.

Il y a peut-être quelques exceptions, mais en petit nombre. N'allez pas

vous imaginer que les habitations des gens de la haute classe soient

meublées avec plus de goût et de richesse. Ces descriptions, de

l'exactitude la plus scrupuleuse, s'appliquent à des maisons de gens

ayant voiture et huit ou dix domestiques. Les stores sont toujours

baissés, les volets à moitié fermés, de sorte qu'il reste dans les

appartements une espèce de tiers de jour auquel il faut s'accoutumer

pour savoir discerner les objets, surtout lorsque l'on vient du dehors,

ceux qui sont dans la chambre voient parfaitement, mais ceux qui

arrivent sont aveugles pour huit ou dix minutes, surtout lorsqu'une des

pièces précédentes est éclairée. On dit que d'habiles mathématiciennes

ont fait sur cette combinaison d'optique des calculs dont il résulte une

sécurité parfaite pour un tête-à-tête intime dans un appartement ainsi

disposé. La chaleur est excessive à Madrid, elle se déclare tout d'un

coup sans la transition du printemps; aussi, dit-on à propos de la

température de Madrid: Trois mois d'hiver, neuf mois d'enfer. On ne peut

se mettre à l'abri de cette pluie de feu qu'en se tenant dans des

chambres basses, où règne une obscurité presque complète, et où un

perpétuel arrosage entretient l'humidité. Ce besoin de fraîcheur a fait

naître la mode des _bucaros_, bizarre et sauvage raffinement qui

n'aurait rien d'agréable pour nos petites-maîtresses françaises, mais

qui semble une recherche du meilleur goût aux belles Espagnoles.

Les _bucaros_ sont des espèces de pots en terre rouge d'Amérique, assez

semblable à celle dont sont faites les cheminées des pipes turques; il y

en a de toutes formes et de toutes grandeurs; quelques-uns sont relevés

de filets de dorure et semés de fleurs grossièrement peintes. Comme on

n'en fabrique plus en Amérique, les _bucaros_ commencent à devenir

rares, et dans quelques années seront introuvables et fabuleux comme le

vieux Sèvres; alors tout le monde en aura.

Quand on veut se servir des _bucaros_, on en place sept ou huit sur le

marbre des guéridons ou des encoignures, on les remplit d'eau, et on va

s'asseoir sur un canapé pour attendre qu'ils produisent leur effet et

pour en savourer le plaisir avec le recueillement convenable. L'argile

prend alors une teinte plus foncée, l'eau pénètre ses pores, et les

_bucaros_ ne tardent pas à entrer en sueur et à répandre un parfum qui

ressemble à l'odeur du plâtre mouillé ou d'une cave humide que l'on

n'aurait pas ouverte depuis longtemps. Cette transpiration des _bucaros_

est tellement abondante, qu'au bout d'une heure la moitié de l'eau s'est

évaporée; celle qui reste dans le vase est froide comme la glace, et a

contracté un goût de puits et de citerne assez nauséabond, mais qui est

trouvé délicieux par les _aficionadas_. Une demi-douzaine de _bucaros_

suffit pour imprégner l'air d'un boudoir d'une telle humidité, qu'elle

vous saisit en entrant; c'est une espèce de bain de vapeur à froid. Non

contentes d'en humer le parfum, d'en boire l'eau, quelques personnes

mâchent de petits fragments de _bucaros_, les réduisent en poudre et

finissent par les avaler.

J'ai vu quelques soirées ou _tertulias_, elles n'ont rien de

remarquable; on y danse au piano comme en France, mais d'une façon

encore plus moderne et plus lamentable, s'il est possible. Je ne conçois

pas que des gens qui dansent si peu ne prennent pas franchement la

résolution de ne pas danser du tout, cela serait plus simple et tout

aussi amusant; la peur d'être accusées de _bolero_, de _fandango_ ou de

_cachuca_, rend les femmes d'une immobilité parfaite. Leur costume est

très-simple, en comparaison de celui des hommes, toujours mis comme des

gravures de modes. Je fis la même remarque au palais de Villa-Hermosa, à

la représentation au bénéfice des enfants trouvés, _Niños de la Cuna_,

où se trouvaient la reine mère, la petite reine et tout ce que Madrid

renferme de beau et grand monde. Des femmes deux fois duchesses et

quatre fois marquises avaient des toilettes que dédaignerait à Paris une

modiste allant en soirée chez une couturière; elles ne savent plus

s'habiller à l'espagnole, mais elles ne savent pas encore s'habiller à

la française, et, si elles n'étaient pas si jolies, elles courraient

souvent le risque d'être ridicules. Une fois seulement, à un bal, je vis

une femme en basquine de satin rose, garnie de cinq à six rangs de

blonde noire, comme celle de Fanny Elssler dans le _Diable boiteux_;

mais elle avait été à Paris, où on lui avait révélé le costume espagnol.

Les _tertulias_ ne doivent pas coûter très-cher à ceux qui les donnent.

Les rafraîchissements y brillent par leur absence: ni thé, ni glaces, ni

punch; seulement sur une table, dans un premier salon, sont disposés une

douzaine de verres d'eau, parfaitement limpide, avec une assiette

d'_azucarillos_; mais on passe généralement pour un homme indiscret et

_sur sa bouche_, comme dirait la Mme Desjardins de Henri Monnier, si

l'on poussait le sardanapalisme jusqu'à sucrer son eau; ceci se passe

dans les maisons les plus riches: ce n'est pas par avarice, mais telle

est la coutume; d'ailleurs, la sobriété érémitique des Espagnols

s'accommode parfaitement de ce régime.

Voyage en Espagne · 第 8 / 31 段