et quatre mules harnachées magnifiquement avec des plumets, des grelots
et des houppes de laine, et des petits drapeaux jaunes et rouges, aux
couleurs d'Espagne, entrèrent au galop dans l'arène. Cet attelage est
destiné à enlever les cadavres qu'on attache au bout d'une corde munie
d'un crampon. On emporta d'abord les chevaux, puis le taureau. Ces
quatre mules éblouissantes et sonores qui traînaient sur le sable, avec
une vélocité enragée, tous ces corps qui couraient eux-mêmes si bien
tout à l'heure, avaient un aspect bizarre et sauvage, qui dissimulait un
peu le lugubre de leurs fonctions; un garçon de service vint avec une
corbeille pleine de terre et saupoudra les mares de sang où le pied des
toreros aurait pu glisser. Les _picadores_ reprirent leurs places à côté
de la porte, l'orchestre joua une fanfare, et un autre taureau s'élança
dans l'arène; car ce spectacle n'a pas d'entr'acte, rien ne le suspend,
pas même la mort d'un _torero_. Comme nous l'avons dit, les _doublures_
sont là tout habillées et armées en cas d'accidents. Notre intention
n'est pas de raconter successivement la mort des huit taureaux qui
furent sacrifiés ce jour-là; mais nous parlerons de quelques variantes
et incidents remarquables.
Les taureaux ne sont pas toujours d'une grande férocité; quelques-uns
même sont fort doux et ne demanderaient pas mieux que de se coucher
tranquillement à l'ombre. L'on voit à leur mine honnête et débonnaire
qu'ils aiment mieux le pâturage que le cirque: ils tournent le dos aux
_picadores_ et laissent, avec beaucoup de flegme les _chulos_ leur
secouer devant le nez leurs capes de toutes couleurs; les _banderillas_
ne suffisent pas même à les tirer de leur apathie; il faut donc avoir
recours aux moyens violents, aux _banderillas de fuego_: ce sont des
espèces de baguettes d'artifice qui s'allument quelques minutes après
avoir été plantées dans les épaules du taureau _cobarde_ (lâche), et
éclatent avec force étincelles et détonations. Le taureau, par cette
ingénieuse invention, est donc à la fois piqué, brûlé et abasourdi:
fût-il le plus _aplomado_ (plombé) des taureaux, il faut bien qu'il se
décide à entrer en fureur. Il se livre à une foule de cabrioles
extravagantes dont on ne croirait pas capable une si lourde bête; il
rugit, il écume et se tord en tous sens pour se délivrer du feu
d'artifice mal placé qui lui grille les oreilles et lui roussit le cuir.
Les _banderillas de fuego_ ne s'accordent, du reste, qu'à la dernière
extrémité; c'est une espèce de déshonneur pour la course lorsque l'on
est obligé d'y recourir; mais, lorsque l'alcade tarde trop à agiter son
mouchoir en signe de permission, on fait un tel vacarme qu'il est bien
obligé de céder. Ce sont des cris et des vociférations inimaginables,
des hurlements, des trépignements. Les uns crient: _Banderillas de
fuego!_! les autres: _Perros! perros_ (les chiens)! L'on accable le
taureau d'injures; on l'appelle brigand, assassin, voleur; on lui offre
une place à l'ombre, on lui fait mille plaisanteries, souvent
très-spirituelles. Bientôt les choeurs de cannes se joignent aux
vociférations devenues insuffisantes. Les planchers des _palcos_
craquent et se fendent, et la peinture des plafonds tombe en pellicules
blanchâtres comme une neige entremêlée de poussière. L'exaspération est
au comble: _Fuego al alcalde! perros al alcalde_ (le feu et les chiens à
l'alcade)! hurle la foule enragée en montrant le poing à la loge de
l'_ayuntamiento_. Enfin la bienheureuse permission est accordée, et le
calme se rétablit. Dans ces espèces d'_engueulements_, pardon du terme,
je n'en connais pas de meilleur, il se dit quelquefois des mots
très-bouffons. Nous en rapporterons un très-concis et très-vif: un
_picador_, magnifiquement vêtu avec un habit tout neuf, se prélassait
sur son cheval sans rien faire, et dans un endroit de la place où il n'y
avait pas de danger. _Pintura! pintura!_ lui cria la foule qui s'aperçut
de son manège.
Souvent le taureau est si lâche que les _banderillas de fuego_ ne
suffisent pas encore. Il retourne à sa _querencia_ et ne veut pas
entrer. Les cris: _Perros! perros!_ recommencent. Alors, sur le signe de
l'alcade, messieurs les chiens sont introduits. Ce sont d'admirables
bêtes, d'une pureté de race et d'une beauté extraordinaires; ils vont
droit au taureau, qui en jette bien une demi-douzaine en l'air, mais qui
ne peut empêcher qu'un ou deux des plus forts et des plus courageux ne
finissent par lui saisir l'oreille. Une fois qu'ils ont _pris_ ils sont
comme des sangsues; on les retournerait plutôt que de les faire lâcher.
Le taureau secoue la tête, les cogne contre les barrières: rien n'y
fait. Quand cela a duré quelque temps, l'_espada_ ou le _cachetero_
enfonce une épée dans le flanc de la victime, qui chancèle, ploie les
genoux et tombe à terre, où on l'achève. On emploie aussi quelquefois
une espèce d'instrument appelé _media luna_ (demi-lune), qui lui coupe
les jarrets de derrière et le rend incapable de toute résistance; alors
ce n'est plus un combat, mais une boucherie dégoûtante. Il arrive
souvent que le matador manque son coup: l'épée rencontre un os et
rejaillit, ou bien elle pénètre dans le gosier et fait vomir au taureau
le sang à gros bouillons, ce qui est une faute grave selon les lois de
la _tauromaquia_. Si au second coup la bête n'est pas achevée,
l'_espada_ est couvert de huées, de sifflets et d'injures, car le public
espagnol est impartial; il applaudit le taureau et l'homme selon leurs
mérites réciproques. Si le taureau éventre un cheval et renverse un
homme: _Bravo toro!_ si c'est l'homme qui blesse le taureau: _Bravo
torero!_ mais il ne souffre la lâcheté ni dans l'homme ni dans la bête.
Un pauvre diable, qui n'osait pas aller poser les _banderillas_ à un
taureau, extrêmement féroce, excita un tel tumulte qu'il fallut que
l'alcade promît de le faire mettre en prison pour que l'ordre se
rétablît.
Dans cette même course, Sevilla, qui est un écuyer admirable, fut
très-applaudi pour le trait suivant: un taureau d'une force
extraordinaire prit son cheval sous le ventre, et, relevant la tête, lui
fit quitter terre complètement. Sevilla, dans cette position périlleuse,
ne vacilla même pas sur sa selle, ne perdit pas les étriers, et tint si
bien son cheval qu'il retomba sur les quatre pieds.
La course avait été bonne: huit taureaux, quatorze chevaux tués, un
_chulo_ blessé légèrement; on ne pouvait souhaiter rien de mieux. Chaque
course doit rapporter vingt ou vingt-cinq mille francs; c'est une
concession faite par la reine au grand hôpital, où les _toreros_ blessés
trouvent tous les secours imaginables; un prêtre et un médecin se
tiennent dans une chambre à la _plaza de Toros_, prêts à administrer,
l'un les remèdes de l'âme, l'autre les remèdes du corps; l'on disait
autrefois, et je crois bien que l'on dit encore une messe à leur
intention pendant la course. Vous voyez bien que rien n'est négligé, et
que les impresarios sont gens de prévoyance. Le dernier taureau tué,
tout le monde saute dans l'arène pour le voir de plus près, et les
spectateurs se retirent en dissertant sur le mérite des différents
_suertes_ ou _cogidas_ qui les ont le plus frappés. Et les femmes, me
direz-vous, comment sont-elles? car c'est là une des premières questions
que l'on adresse à un voyageur. Je vous avoue que je n'en sais rien. Il
me semble vaguement qu'il y en avait de fort jolies auprès de moi, mais
je ne l'affirmerai pas.
Allons au Prado pour éclaircir ce point important.
VIII.
LE PRADO.--LA MANTILLE ET L'ÉVENTAIL.--TYPE ESPAGNOL.--MARCHANDS D'EAU;
CAFÉS DE MADRID.--JOURNAUX.--LES POLITIQUES DE LA PUERTA DEL SOL.--HÔTEL
DES POSTES.--LES MAISONS DE MADRID.--TERTULIAS; SOCIÉTÉ ESPAGNOLE.--LE
THÉÂTRE DEL PRINCIPE.--PALAIS DE LA REINE, DES CORTES, ET MONUMENT DU
DOS DE MAYO.--L'ARMERIA, LE BUEN RETIRO.
Quand on parle de Madrid, les deux premières idées que ce mot éveille
dans l'imagination sont le Prado et la Puerta del Sol: puisque nous
sommes tout portés, allons au Prado, c'est l'heure où la promenade
commence. Le Prado, composé de plusieurs allées et contre-allées, avec
une chaussée au milieu pour les voitures, est ombragé par des arbres
écimés et trapus, dont le pied baigne dans un petit bassin entouré de
briques où des rigoles amènent l'eau aux heures de l'arrosement; sans
cette précaution ils seraient bientôt dévorés par la poussière et
grillés par le soleil. La promenade commence au couvent d'Atocha, passe
devant la porte de ce nom, la porte d'Alcala, et se termine à la porte
des Récollets. Mais le beau monde se tient dans un espace circonscrit
par la fontaine de Cybèle et celle de Neptune, depuis la porte d'Alcala
jusqu'à la Carrera de San-Jeronimo. C'est là que se trouve un grand
espace appelé _salon_, tout bordé de chaises, comme la grande allée des
Tuileries; du côté du salon, il y a une contre-allée qui porte le nom de
_Paris_; c'est le boulevard de Gand du lieu, le rendez-vous de la
fashion de Madrid; et, comme l'imagination des fashionables ne brille
pas précisément par le pittoresque, ils ont choisi l'endroit le plus
poussiéreux, le moins ombragé, le moins commode de toute la promenade.
La foule est si grande dans cet étroit espace, resserré entre le salon
et la chaussée des voitures, qu'on a souvent peine à porter la main à sa
poche pour prendre son mouchoir; il faut emboîter le pas et suivre la
file comme à une queue de théâtre (au temps où les théâtres avaient des
queues). La seule raison qui puisse avoir fait adopter cette place,
c'est qu'on y peut voir et saluer les gens qui passent en calèche sur la
chaussée (il est toujours honorable pour un piéton de saluer une
voiture). Les équipages ne sont pas très-brillants; la plupart sont
traînés par des mules dont le poil noirâtre, le gros ventre et les
oreilles pointues sont de l'effet le plus disgracieux; on dirait les
voitures de deuil qui suivent les corbillards: le carrosse de la reine
elle-même n'a rien que de très-simple et de très-bourgeois. Un Anglais
un peu millionnaire le dédaignerait assurément; sans doute, il y a
quelques exceptions, mais elles sont rares. Ce qui est charmant, ce sont
les beaux chevaux de selle andalous, sur lesquels se pavanent les
merveilleux de Madrid. Il est impossible de voir quelque chose de plus
élégant, de plus noble et de plus gracieux qu'un étalon andalou avec sa
belle crinière dressée, sa longue queue bien fournie qui descend jusqu'à
terre, son harnais orné de houppes rouges, sa tête busquée, son oeil
étincelant et son cou renflé en gorge de pigeon. J'en ai vu un monté par
une femme qui était rose (le cheval et non la femme) comme une rose du
Bengale glacée d'argent, et d'une beauté merveilleuse. Quelle différence
entre ces nobles bêtes qui ont conservé leur belle forme primitive et
ces machines locomotives en muscles et en os, qu'on appelle des coureurs
anglais, et qui n'ont plus du cheval que quatre jambes et une épine
dorsale pour poser un jockey!
Le coup d'oeil du Prado est réellement un des plus animés qui se puissent
voir, et c'est une des plus belles promenades du monde, non pour le site
qui est des plus ordinaires, malgré tous les efforts que Charles III a
pu faire pour en corriger la défectuosité, mais à cause de l'affluence
étonnante qui s'y porte tous les soirs, de sept heures et demie à dix
heures.
On voit très-peu de chapeaux de femme au Prado; à l'exception de
quelques galettes jaune soufre, qui ont dû orner autrefois des ânes
instruits, il n'y a que des mantilles. La mantille espagnole est donc
une vérité; j'avais pensé qu'elle n'existait plus que dans les romances
de M. Crevel de Charlemagne: elle est en dentelles noires ou blanches,
plus habituellement noires, et se pose à l'arrière de la tête sur le
haut du peigne; quelques fleurs placées sur les tempes complètent cette
coiffure qui est la plus charmante qui se puisse imaginer. Avec une
mantille, il faut qu'une femme soit laide comme les trois vertus
théologales pour ne pas paraître jolie; malheureusement c'est la seule
partie du costume espagnol que l'on ait conservée: le reste est _à la
française_. Les derniers plis de la mantille flottent sur un châle, un
odieux châle, et le châle lui-même est accompagné d'une robe d'étoffe
quelconque, qui ne rappelle en rien la basquine. Je ne puis m'empêcher
d'être étonné d'un pareil aveuglement, et je ne comprends pas que les
femmes, ordinairement clairvoyantes en ce qui concerne leur beauté, ne
s'aperçoivent pas que leur suprême effort d'élégance arrive tout au plus
à les faire ressembler à une _merveilleuse_ de province, résultat
médiocre. L'ancien costume est si parfaitement approprié au caractère de
beauté, aux proportions et aux habitudes des Espagnoles, qu'il est
vraiment le seul possible. L'éventail corrige un peu cette prétention au
_parisianisme_. Une femme sans éventail est une chose que je n'ai pas
encore vue en ce bienheureux pays; j'en ai vu qui avaient des souliers
de satin sans bas, mais elles avaient un éventail; l'éventail les suit
partout, même à l'église où vous rencontrez des groupes de femmes de
tout âge, agenouillées ou accroupies sur leurs talons, qui prient et
s'éventent avec ferveur, entremêlant le tout de signes de croix
espagnols qui sont beaucoup plus compliqués que les nôtres, et qu'elles
exécutent avec une précision et une rapidité dignes de soldats
prussiens. Manoeuvrer l'éventail est un art totalement inconnu en France.
Les Espagnoles y excellent; l'éventail s'ouvre, se ferme, se retourne
dans leurs doigts si vivement, si légèrement, qu'un prestidigitateur ne
ferait pas mieux. Quelques élégantes en forment des collections du plus
grand prix; nous en avons vu une qui en comptait plus de cent de
différents styles; il y en avait de tout pays et de toute époque:
ivoire, écaille, bois de sandal, paillettes, gouaches du temps de Louis
XIV et de Louis XV, papier de riz du Japon et de la Chine, rien n'y
manquait; plusieurs étaient étoilés de rubis, de diamants et autres
pierres précieuses: c'est un luxe de bon goût et une charmante manie
pour une jolie femme. Les éventails qui se ferment et s'épanouissent
produisent un petit sifflement qui, répété plus de mille fois par
minute, jette sa note à travers la confuse rumeur qui flotte sur la
promenade, et a quelque chose d'étrange pour une oreille française.
Lorsqu'une femme rencontre quelqu'un de connaissance, elle lui fait un
petit signe d'éventail, et lui jette en passant le mot _agur_ qui se
prononce _abour_. Maintenant venons aux beautés espagnoles.
Ce que nous entendons en France par type espagnol n'existe pas en
Espagne, ou du moins je ne l'ai pas encore rencontré. On se figure
habituellement, lorsqu'on parle señora et mantille, un ovale allongé et
pâle, de grands yeux noirs surmontés de sourcils de velours, un nez
mince un peu arqué, une bouche rouge de grenade, et, sur tout cela, un
ton chaud et doré justifiant le vers de la romance: _Elle est jaune
comme une orange_. Ceci est le type arabe ou moresque, et non le type
espagnol. Les Madrilègnes sont charmantes dans toute l'acception du mot:
sur quatre il y en a trois de jolies; mais elles ne répondent en rien à
l'idée qu'on s'en fait. Elles sont petites, mignonnes, bien tournées, le
pied mince, la taille cambrée, la poitrine d'un contour assez riche;
mais elles ont la peau très-blanche, les traits délicats et chiffonnés,
la bouche en coeur, et représentant parfaitement bien certains portraits
de la régence. Beaucoup ont les cheveux châtain clair, et vous ne ferez
pas deux tours sur le Prado sans rencontrer sept ou huit blondes de
toutes les nuances, depuis le blond cendré jusqu'au roux véhément, au
roux barbe de Charles-Quint. C'est une erreur de croire qu'il n'y a pas
de blondes en Espagne. Les yeux bleus y abondent, mais ne sont pas si
estimés que les noirs.
Dans les premiers temps nous avions quelque peine à nous accoutumer à
voir des femmes décolletées comme pour un bal, les bras nus, des
souliers de satin aux pieds et des fleurs à la tête, l'éventail à la
main, se promener toutes seules, dans un endroit public, car ici l'on ne
donne pas le bras aux femmes, à moins d'être leur mari ou leur proche
parent: on se contente de marcher à côté d'elles, du moins tant qu'il
fait jour, car, la nuit tombée, on est moins rigoureux sur cette
étiquette, surtout avec les étrangers qui n'en ont pas l'habitude.
On nous avait beaucoup vanté les _manolas_ de Madrid: la manola est un
type disparu comme la grisette de Paris, comme les Transtéverins de
Rome; elle existe bien encore, mais dépouillée de son caractère
primitif; elle n'a plus son costume si hardi et si pittoresque;
l'ignoble indienne a remplacé les jupes de couleurs éclatantes brodées
de ramages exorbitants; l'affreux soulier de peau a chassé le chausson
de satin, et, chose horrible à penser, la robe s'est allongée de deux
bons doigts. Autrefois elles variaient l'aspect du Prado par leurs vives
allures et leur costume singulier: aujourd'hui on a peine à les
distinguer des petites bourgeoises et des femmes de marchands. J'ai
cherché la manola _pur sang_ dans tous les coins de Madrid, à la course
de taureaux, au jardin de _las Delicias_, au _Nuevo Recreo_, à la fête
de saint Antoine, et je n'en ai jamais rencontré de complète. Une fois,
en parcourant le quartier du _Rastro_, le Temple de Madrid, après avoir
enjambé une grande quantité de gueux qui dormaient étendus par terre au
milieu d'effroyables guenilles, je me trouvai dans une petite ruelle
déserte, et là je vis, pour la première et la dernière fois, la manola
demandée. C'était une grande fille bien découplée, de vingt-quatre ans
environ, la plus haute vieillesse où puissent arriver les _manolas_ et
les grisettes. Elle avait le teint basané, le regard ferme et triste, la
bouche un peu épaisse, et je ne sais quoi d'africain dans la
construction du masque. Une énorme tresse de cheveux bleus à force
d'être noirs, nattée comme le jonc d'une corbeille, lui faisait le tour
de la tête et venait se rattacher à un grand peigne à galerie; des
paquets de grains de corail pendaient à ses oreilles; son cou fauve
était orné d'un collier de même matière; une mantille de velours noir
encadrait sa tête et ses épaules; sa robe, aussi courte que celle des
Suissesses du canton de Berne, était de drap brodé, et laissait voir des
jambes fines et nerveuses enfermées dans un bas de soie noire bien tiré;
le soulier était de satin, selon l'ancienne mode; un éventail rouge
tremblait comme un papillon de cinabre dans ses doigts chargés de bagues
d'argent. La dernière des manolas tourna le coin de la ruelle, et
disparut à mes yeux émerveillés d'avoir vu une fois se promener dans le
monde réel et vivant un costume de Duponchel, un déguisement d'Opéra! Je
vis aussi au Prado quelques _pasiegas_ de Santander avec leur costume
national; ces _pasiegas_ sont réputées les meilleures nourrices de
l'Espagne, et l'affection qu'elles portent aux enfants est proverbiale,
comme en France la probité des Auvergnats; elles ont une jupe de drap
rouge plissée à gros plis, bordée d'un large galon, un corset de velours
noir également galonné d'or, et pour coiffure un madras bariolé de
couleurs éclatantes, le tout avec accompagnement de bijoux, d'argent et
autres coquetteries sauvages. Ces femmes sont fort belles, elles ont un
caractère de force et de grandeur très-frappant. L'habitude de bercer
les enfants sur les bras leur donne une attitude renversée et cambrée
qui va bien avec le développement de leur poitrine. Avoir une pasiega en
costume est une espèce de luxe comme de faire monter un klephte derrière
sa voiture.
Je ne vous ai rien dit de l'habit des hommes: regardez les gravures de
mode parues il y a six mois, au carreau de quelque tailleur ou de
quelque cabinet de lecture, et vous en aurez une parfaite idée. Paris
est la pensée qui occupe tout le monde, et je me souviens d'avoir vu sur
l'échoppe d'un décrotteur: «Ici on cire les bottes à l'instar (_al
estilo_) de Paris.» Gavarni et ses délicieux dessins, voilà le but
modeste que se proposent d'atteindre les modernes hidalgos: ils ne
savent pas qu'il n'y a que la plus fine fleur des pois de Paris qui y
puisse arriver. Cependant, pour leur rendre la justice qui leur est due,
nous dirons qu'ils sont beaucoup mieux habillés que les femmes: ils sont
aussi vernis, aussi gantés de blanc que possible. Leurs habits sont
corrects et leurs pantalons louables; mais la cravate n'est pas de la
même pureté, et le gilet, cette seule partie du costume moderne où la
fantaisie puisse se déployer, n'est pas toujours d'un goût
irréprochable.
Il existe à Madrid un commerce dont on n'a aucune idée à Paris: ce sont
les marchands d'eau en détail. Leur boutique consiste en un _cantaro_ de
terre blanche, un petit panier de jonc ou de fer-blanc qui contient deux
ou trois verres, quelques _azucarillos_ (bâtons de sucre caramélé et
poreux), et quelquefois une couple d'oranges ou de limons; d'autres ont
de petits tonneaux entourés de feuillages qu'ils portent sur leur dos;
quelques-uns même, le long du Prado par exemple, tiennent des comptoirs
enluminés et surmontés de renommées de cuivre jaune avec des drapeaux
qui ne le cèdent en rien aux magnificences des marchands de coco de
Paris. Ces marchands d'eau sont ordinairement de jeunes _muchachos_
galiciens en veste couleur de tabac, avec des culottes courtes, des
guêtres noires et un chapeau pointu; il y a aussi quelques Valencianos
avec leurs grègues de toile blanche, leur pièce d'étoffe posée sur
l'épaule, leurs jambes bronzées et leurs _alpargatas_ bordées de bleu.
Quelques femmes et petites filles, en costume insignifiant, font aussi
le commerce de l'eau. On les appelle, selon leur sexe, _aguadores_ ou
_aguadoras_; de tous les coins de la ville on entend leurs cris aigus
modulés sur tous les tons et variés de cent mille manières: _Agua, agua,
quien quiere agua? agua helada, fresquita como la nieve!_ Cela dure
depuis cinq heures du matin jusqu'à dix heures du soir; ces cris ont
inspiré à Breton de Los Herreros, poète estimé de Madrid, une chanson
intitulée _l'Aguadora_, qui a beaucoup de succès dans toute l'Espagne.
Cette altération de Madrid est vraiment une chose extraordinaire: toute
l'eau des fontaines, toute la neige des montagnes de Guadarrama ne
peuvent y suffire. L'on a beaucoup plaisanté sur ce pauvre Manzanarès et
l'urne tarie de sa naïade; je voudrais bien voir la figure que ferait
tout autre fleuve dans une ville dévorée d'une pareille soif. Le
Manzanarès est bu dès sa source; les aguadores guettent avec anxiété la
moindre goutte d'eau, la plus légère humidité qui se reproduit entre ses
rives desséchées, et l'emportent dans leurs _cantaros_ et leurs
fontaines; les blanchisseuses lavent le linge avec du sable, et au beau
milieu du lit du fleuve un mahométan n'aurait pas de quoi faire ses
ablutions. Vous vous souvenez sans doute de ce délicieux feuilleton de
Méry sur l'altération de Marseille, exagérez-le six fois et vous n'aurez
qu'une légère idée de la soif de Madrid. Le verre d'eau se vend un
_cuarto_ (deux liards à peu près); ce dont Madrid a le plus besoin après
l'eau, c'est de feu pour allumer sa cigarette; aussi, le cri: _Fuego,
fuego_, se fait-il entendre de toutes parts et se croise incessamment
avec le cri: _Agua, agua_. C'est une lutte acharnée entre les deux
éléments, et c'est à qui fera le plus de tapage: ce feu, plus
inextinguible que celui de Vesta, est porté par de jeunes drôles dans de
petites coupes pleines de charbons et de cendres fines avec un manche
pour ne pas se brûler les doigts.
Voici qu'il est neuf heures et demie, le Prado commence à se dépeupler,
et la foule se dirige vers les cafés et les botillerias qui bordent la
grande rue d'Alcala et les rues avoisinantes.
Les cafés de Madrid nous semblent, à nous autres habitués au luxe
éblouissant et féerique des cafés de Paris, de véritables guinguettes de
vingt-cinquième ordre; la manière dont ils sont décorés rappelle avec
bonheur les baraques où l'on montre des femmes barbues et des sirènes
vivantes; mais ce manque de luxe est bien racheté par l'excellence et la
variété des rafraîchissements qu'on y sert. Il faut l'avouer, Paris, si
supérieur en tout, est en arrière sous ce rapport: l'art du limonadier
est encore dans l'enfance. Les cafés les plus célèbres sont le café de
la _Bolsa_, au coin de la rue de Carretas; le café _Nuevo_, où se
réunissent les _exaltados_; le café de ... (j'ai oublié le nom),
rendez-vous habituel des gens qui appartiennent à l'opinion modérée, et
qu'on appelle _cangrejos_, c'est-à-dire écrevisses; celui du _Levante_,
tout proche de la Puerta del Sol, ce qui ne veut pas dire que les autres
ne soient pas bons; mais ceux-là sont les plus fréquentés. N'oublions
pas le café _del Principe_, à côté du théâtre de ce nom, rendez-vous
habituel des artistes et des littérateurs.