ne travaille, toute la ville est en rumeur; ceux qui n'ont pas encore
pris leurs billets marchent à grands pas vers la _calle de Carretas_, où
est situé le bureau de location, dans l'espoir de trouver quelque place
vacante; car, disposition qu'on ne saurait trop louer, cet énorme
amphithéâtre est entièrement numéroté et divisé en stalles, usage que
l'on devrait bien imiter dans les théâtres de France. La _calle de
Alcala_, qui est l'artère où viennent se dégorger les rues populeuses de
la ville, est pleine de piétons, de cavaliers et de voitures; c'est pour
cette solennité que sortent de leurs remises poudreuses les _calessines_
et les carrioles les plus baroques et les plus extravagantes, et que se
produisent au jour les attelages les plus fantastiques, les mules les
plus phénoménales. Les calessines rappellent les corricoli de Naples: de
grandes roues rouges, une caisse sans ressorts, ornée de peintures plus
ou moins allégoriques, et doublée de vieux damas ou de serge passée avec
des franges et des effilés de soie et par là-dessus un certain air
_rococo_ de l'effet le plus amusant; le conducteur est assis sur le
brancard, d'où il peut haranguer et bâtonner sa mule tout à son aise, et
laisse ainsi une place de plus à ses pratiques. La mule est enjolivée
d'autant de plumets, de pompons, de houppes, de franges et de grelots
qu'il est possible d'en accrocher aux harnais d'un quadrupède
quelconque. Un _calessin_ contient ordinairement une _manola_ et son
amie, avec son _manolo_, sans préjudice d'une grappe de _muchachos_
pendue à l'arrière-train. Tout cela va comme le vent dans un tourbillon
de cris et de poussière. Il y a aussi des carrosses à quatre ou cinq
mules dont on ne trouve plus les équivalents que dans les tableaux de
Van der Meulen représentant les conquêtes et les chasses de Louis XIV.
Tous les véhicules sont mis à contribution, car le grand genre parmi les
_manolas_, qui sont les grisettes de Madrid, est d'aller en calessine à
la _plaza de Toros_; elles mettent leur matelas en gage pour avoir de
l'argent ce jour-là, et, sans être précisément vertueuses le reste de la
semaine, elles le sont à coup sûr beaucoup moins le dimanche et le
lundi. On voit aussi des gens de la campagne qui arrivent à cheval, la
carabine à l'arçon de la selle; d'autres sur des ânes, seuls ou avec
leurs femmes; tout cela sans compter les calèches des gens du grand
monde, et une foule d'honnêtes citadins et de señoras en mantille qui se
hâtent et pressent le pas; car voici le détachement de garde nationale à
cheval qui s'avance, trompettes en tête, pour faire évacuer l'arène, et,
pour rien au monde, on ne voudrait manquer l'évacuation de l'arène et la
fuite précipitée de l'alguazil, quand il a jeté au garçon de combat la
clef du _toril_ où sont enfermés les gladiateurs à cornes. Le _toril_
fait face au _matadero_, où l'on écorche les bêtes abattues. Les
taureaux sont amenés de la veille et nuitamment dans un pré voisin de
Madrid, que l'on nomme _el arroyo_, but de promenade pour les
_aficionados_, promenade qui n'est pas sans quelque danger, car les
taureaux sont en liberté, et leurs conducteurs ont fort à faire de les
garder. Ensuite on les fait entrer dans l'_encierro_ (l'étable du
cirque), au moyen de vieux boeufs habitués à cette fonction et que l'on
mêle au troupeau farouche.
La _plaza de Toros_ est située à main gauche en dehors de la porte
d'Alcala qui, par parenthèse, est une assez belle porte, en manière
d'arc de triomphe, avec des trophées et d'autres ornements héroïques;
c'est un cirque énorme qui n'a rien de remarquable à l'extérieur et dont
les murailles sont blanchies à la chaux; comme tout le monde a son
billet pris d'avance, l'entrée s'effectue sans le moindre désordre.
Chacun grimpe à sa place et s'asseoit suivant son numéro.
Voici la disposition intérieure. Autour de l'arène, d'une grandeur
vraiment romaine, règne une barrière circulaire en planches de six pieds
de haut peinte en rouge sang de boeuf et garnie de chaque côté, à deux
pieds de terre environ, d'un rebord en charpente, où les _chulos_ et
_banderilleros_ posent le pied pour sauter de l'autre côté lorsqu'ils
sont trop vivement pressés par le taureau. Cette barrière s'appelle _las
tablas_. Elle est percée de quatre portes pour le service de la place,
l'entrée des taureaux, l'enlèvement des cadavres, etc. Après cette
barrière, il y en a une autre un peu plus élevée qui forme avec la
première une espèce de couloir où se tiennent les _chulos_ fatigués, le
picador _sobre-saliente_ (remplaçant), qui doit toujours être là tout
habillé et tout caparaçonné au cas où son chef d'emploi serait blessé ou
tué; le _cachetero_ et quelques _aficionados_ qui, à force de
persévérance, parviennent, malgré les règlements, à se glisser dans ce
bienheureux couloir dont les entrées sont aussi recherchées en Espagne
que celles des coulisses de l'Opéra peuvent l'être à Paris.
Comme il arrive souvent que le taureau exaspéré franchit la première
barrière, la seconde est garnie en outre d'un réseau de cordes destinées
à prévenir un autre élan; plusieurs charpentiers avec des haches et des
marteaux se tiennent prêts à réparer les dommages qui peuvent en
résulter pour les clôtures, en sorte que les accidents sont pour ainsi
dire impossibles. Cependant l'on a vu des taureaux de _muchas piernas_
(de beaucoup de jambes), comme on les appelle techniquement, franchir la
seconde enceinte, comme en fait foi une gravure de la _Tauromaquia_ de
Goya, le célèbre auteur des _Caprices_, gravure qui représente la mort
de l'alcade de Torrezon, misérablement embroché par un taureau sauteur.
À partir de cette seconde enceinte commencent les gradins destinés aux
spectateurs: ceux qui sont près des cordes s'appellent places de
_barrera_, ceux du milieu _tendido_, et les autres qui sont adossés au
premier rang de la _grada cubierta_, prennent le nom de _tabloncillos_.
Ces gradins, qui rappellent ceux des amphithéâtres de Rome, sont en
granit bleuâtre, et n'ont d'autre toiture que le ciel. Immédiatement
après viennent les places couvertes, _gradas cubiertas_, qui se divisent
ainsi: _delantera_, places de devant; _centro_, places du milieu; et
_tabloncillo_, places adossées. Par-dessus, s'élèvent les loges appelées
_palcos_ et _palcos por asientos_, au nombre de cent dix. Ces loges sont
très-grandes et peuvent contenir une vingtaine de personnes. Le _palco
por asientos_ offre cette différence avec le _palco_ simple, qu'on y
peut prendre une seule place, comme une stalle de balcon à l'Opéra. Les
loges de la _Reina Gobernadora y de la inocente Isabel_ sont décorées
avec des draperies de soie et fermées par des rideaux. À côté se trouve
la loge de l'_ayuntamiento_ (municipalité), qui préside la place et doit
résoudre les difficultés qui se présentent.
Le cirque, ainsi distribué, contient douze mille spectateurs, tous assis
à l'aise et voyant parfaitement, chose indispensable dans un spectacle
purement oculaire. Cette immense enceinte est toujours pleine, et ceux
qui ne peuvent se procurer des places de _sombra_ (places à l'ombre)
aiment encore mieux cuire tout vifs sur les gradins au soleil que de
manquer une course. Il est de rigueur, pour les gens qui se piquent
d'élégance, d'avoir leur loge aux Taureaux, comme à Paris, une loge aux
Italiens.
Quand je débouchai du corridor pour m'asseoir à ma place, j'éprouvai une
espèce d'éblouissement vertigineux. Des torrents de lumière inondaient
le cirque, car le soleil est un lustre supérieur qui a l'avantage de ne
pas répandre d'huile, et le gaz lui-même ne l'effacera pas de longtemps.
Une immense rumeur flottait comme un brouillard de bruit au-dessus de
l'arène. Du côté du soleil palpitaient et scintillaient des milliers
d'éventails et de petits parasols ronds emmanchés dans des baguettes de
roseau; on eût dit des essaims d'oiseaux de couleurs changeantes
essayant de prendre leur vol: il n'y avait pas un seul vide. Je vous
assure que c'est déjà un admirable _spectacle_ que douze mille
_spectateurs_ dans un théâtre si vaste que Dieu seul peut en peindre le
plafond avec le bleu splendide qu'il puise à l'urne de l'éternité.
La garde nationale à cheval, qui est fort bien montée et fort bien
habillée, faisait le tour de l'arène, précédée de deux alguazils en
costume, panache et chapeau à la Henri IV, justaucorps et manteau noirs,
bottes à l'écuyère, et chassait devant elle quelques _aficionados_
obstinés et quelques chiens retardataires. L'arène demeurée vide, les
deux alguazils allèrent chercher les _toreros_, se composant des
_picadores_, des _chulos_, des _banderilleros_ et de l'_espada_,
principal acteur du drame, qui firent leur entrée au son d'une fanfare.
Les _picadores_ montaient des chevaux dont les yeux étaient bandés,
parce que la vue du taureau pourrait les effrayer et les jeter dans des
écarts dangereux. Leur costume est très-pittoresque: il se compose d'une
veste courte, qui ne se boutonne pas, de velours orange, incarnat, vert
ou bleu, chargée de broderies d'or ou d'argent, de paillettes, de
passequilles, de franges, de boutons en filigrane et d'agréments de
toutes sortes, surtout aux épaulettes où l'étoffe disparaît complètement
sous un fouillis lumineux et phosphorescent d'arabesques entrelacées;
d'un gilet dans le même style, d'une chemise à jabot, d'une cravate
bariolée et nouée négligemment, d'une ceinture de soie, et de pantalons
de peau de buffle fauve rembourrés et garnis de tôle intérieurement,
comme les bottes des postillons, pour défendre les jambes contre les
coups de corne du taureau; un chapeau gris (_sombrero_) à bords énormes,
à forme basse, enjolivé d'une énorme touffe de faveurs; une grosse
bourse, ou cadogan, en rubans noirs, qui se nomme, je crois, _moño_, et
qui réunit les cheveux derrière la tête, complètent l'ajustement. Le
_picador_ a pour arme une lance ferrée d'une pointe d'un ou deux pouces
de longueur; ce fer ne peut pas blesser le taureau dangereusement, mais
suffit pour l'irriter et le contenir. Un pouce de peau adapté à la main
du picador empêche la lance de glisser; la selle est très-haute par
devant et par derrière, et ressemble aux harnais bardés d'acier où
s'enchâssaient, pour les tournois, les chevaliers du moyen âge; les
étriers sont en bois et forment sabots, comme les étriers turcs; un long
éperon de fer, aigu comme un poignard, arme le talon du cavalier; pour
diriger les chevaux, souvent à moitié morts, un éperon ordinaire ne
suffirait pas.
Les _chulos_ ont un air fort leste et fort galant avec leurs culottes
courtes de satin, vertes, bleues ou roses, brodées d'argent sur toutes
les coutures, leurs bas de soie couleur de chair ou blancs, leur veste
historiée de dessins et de ramages, leur ceinture serrée et leur petite
_montera_ perchée coquettement vers l'oreille; ils portent sur le bras
un manteau d'étoffe (_capa_) qu'ils déroulent et font papillonner devant
le taureau pour l'irriter, l'éblouir, ou lui donner le change. Ce sont
des jeunes gens bien découplés, minces et sveltes au contraire des
_picadores_ qui se font en général remarquer par une haute taille et des
formes athlétiques: les uns ont besoin de force, les autres d'agilité.
Les _banderilleros_ portent le même costume et ont pour spécialité de
planter dans les épaules du taureau des espèces de flèches munies d'un
fer barbelé et enjolivées de découpures de papier; ces flèches se
nomment _banderillas_, et sont destinées à raviver la fureur du taureau
et à lui donner le degré d'exaspération nécessaire pour qu'il se
présente bien à l'épée du _matador_. On doit poser deux _banderillas_ à
la fois, et pour cela il faut passer les deux bras entre les cornes du
taureau, opération délicate pendant laquelle des distractions seraient
dangereuses.
L'_espada_ ne diffère des _banderilleros_ que par un costume plus riche,
plus orné, quelquefois de soie pourpre, couleur particulièrement
désagréable au taureau. Ses armes sont une longue épée avec une poignée
en croix et un morceau d'étoffe écarlate ajouté sur un bâton
transversal; le nom technique de cette espèce de bouclier flottant est
_muleta_.
Vous connaissez maintenant le théâtre et les acteurs; nous allons vous
les montrer à l'oeuvre.
Les _picadores_ escortés des _chulos_ vont saluer la loge de
l'_ayuntamiento_ d'où on leur jette les clefs du _toril_; les clefs sont
ramassées et remises à l'alguazil, qui va les porter au garçon de
combat, et se sauve au grand galop au milieu des huées et des cris de la
foule, car les alguazils et tous les représentants de la justice ne sont
guère plus populaires en Espagne que chez nous les gendarmes et les
sergents de ville. Cependant les deux _picadores_ vont se placer à la
gauche des portes du _toril_ qui fait face à la loge de la reine, parce
que la sortie du taureau est une des choses les plus curieuses de la
course; ils sont postés à peu de distance l'un de l'autre, adossés à la
_tablas_, bien assurés sur leurs arçons, la lance au poing et préparés à
recevoir vaillamment la bête farouche; les _chulos_ et les
_banderilleros_ se tiennent à distance ou s'éparpillent dans l'arène.
Toutes ces préparations, qui paraissent plus longues dans la description
que dans la réalité, allument la curiosité au plus haut point. Tous les
yeux sont fixés avec anxiété sur la fatale porte, et dans ces douze
mille regards il n'y en a pas un seul qui soit tourné d'un autre coté.
La plus belle femme de la terre n'obtiendrait pas l'aumône d'une oeillade
dans ce moment-là.
J'avoue que, pour ma part, j'avais le coeur serré comme par une main
invisible; les tempes me sifflaient, et des sueurs chaudes et froides me
passaient dans le dos. C'est une des plus fortes émotions que j'aie
jamais éprouvées.
Une grêle fanfare résonna, les deux battants rouges se renversèrent avec
fracas, et le taureau se précipita dans l'arène au milieu d'un hourra
immense.
C'était un superbe animal, presque noir, luisant, avec un fanon énorme,
un mufle carré, des cornes en croissant aiguës et polies, des jambes
sèches, une queue toujours en mouvement, portant entre les deux épaules
une touffe de rubans aux couleurs de sa _Ganaderia_, piquée dans le cuir
par une aiguillette. Il s'arrêta une seconde, renifla l'air deux ou
trois fois, ébloui du grand jour, étonné du tumulte; puis, avisant le
premier _picador_, il fondit dessus au galop avec un élan furieux.
Le _picador_ ainsi attaqué était Sevilla. Je ne puis résister au plaisir
de décrire ici ce fameux Sevilla, qui est réellement l'idéal du genre.
Figurez-vous un homme de trente ans environ, de grande mine et de grande
tournure, robuste comme un Hercule, basané comme un mulâtre, avec des
yeux superbes et une physionomie comme un des Césars du Titien;
l'expression de sérénité joviale et dédaigneuse qui règne dans ses
traits et son maintien ont vraiment quelque chose d'héroïque. Il avait,
ce jour-là, une veste orange brodée et galonnée d'argent, qui m'est
restée dessinée dans la mémoire avec une ineffaçable minutie: il abaissa
la pointe de sa lance, se mit en arrêt, et soutint le choc du taureau si
victorieusement, que la bête farouche chancela, passa outre, emportant
une blessure qui ne tarda pas à rayer sa peau noire de filets rouges;
elle s'arrêta incertaine quelques instants, puis fondit avec un
redoublement de rage sur le second _picador_ posté à quelque distance.
Antonio Rodriguez lui donna un bon coup de lance qui ouvrit une seconde
blessure tout à côté de la première, car l'on ne doit piquer qu'à
l'épaule; mais le taureau revint sur lui tête baissée et plongea sa
corne tout entière dans le ventre du cheval. Les _chulos_ accoururent,
secouant leur cape, et l'animal stupide, attiré et distrait par ce
nouvel appât, se mit à les poursuivre à toutes jambes; mais les
_chulos_, mettant le pied sur le rebord dont nous avons parlé, sautèrent
légèrement par-dessus la barrière, laissant l'animal fort étonné de ne
plus rien voir.
Le coup de corne avait fendu le ventre du cheval, en sorte que ses
entrailles se répandaient et coulaient presque jusqu'à terre; je crus
que le _picador_ allait se retirer pour en prendre un autre: pas le
moins du monde; il lui toucha l'oreille pour voir si le coup était
mortel. Le cheval n'était que décousu; cette blessure, quoique affreuse
à voir, peut se guérir; on remet les boyaux dans le ventre, on y fait
deux ou trois points, et la pauvre bête peut servir pour une autre
course. Il lui donna un coup d'éperon, et fut, avec un temps de galop de
chasse, se replacer plus loin.
Le taureau commençait à comprendre qu'il n'y avait guère que des coups
de lance à gagner du côté des _picadores_, et sentait le besoin de
retourner au pâturage. Au lieu d'entrer sans hésitation, après un élan
de quelques pas, il retournait à sa _querencia_ avec une imperturbable
opiniâtreté; la _querencia_, en termes de l'art, est un coin quelconque
de la place que le taureau se choisit pour gîte, et auquel il revient
toujours après avoir donné la _cogida_; la _cogida_ se dit de l'attaque
du taureau, et la _suerte_ de l'attaque du _torero_, qui se nomme aussi
_diestro_.
Une nuée de _chulos_ vint agiter devant ses yeux leurs _capas_ de
couleurs éclatantes; l'un d'eux poussa l'insolence jusqu'à coiffer de
son manteau enroulé la tête du taureau, qui ressemblait ainsi à
l'enseigne du _Boeuf à la mode_, que tout le monde a pu voir à Paris. Le
taureau furieux se débarrassa, comme il put, de cet ornement
intempestif, et fit voler en l'air l'innocente étoffe qu'il piétina avec
rage lorsqu'elle retomba à terre. Profitant de cette recrudescence de
colère, un _chulo_ se mit à l'agacer en l'attirant du côté des
_picadores_; se trouvant face à face de ses ennemis, le taureau hésita,
puis, prenant son parti, se précipita sur Sevilla avec tant de force,
que le cheval roula les quatre fers on l'air, car le bras de Sevilla est
un arc-boutant de bronze que rien ne peut faire plier. Sevilla tomba
sous le cheval, ce qui est la meilleure façon, parce que l'homme est à
couvert des coups de corne, et que le corps de sa monture lui sert de
bouclier. Les _chulos_ intervinrent, et le cheval en fut quitte pour une
estafilade à la cuisse. On releva Sevilla qui se remit en selle avec une
tranquillité parfaite. Le cheval d'Antonio Rodriguez, l'autre picador,
fut moins heureux: il reçut dans le poitrail un coup si violent, que la
corne s'enfonça jusqu'à la garde, et disparut entièrement dans la
blessure. Pendant que le taureau cherchait à dégager sa tête embarrassée
dans le corps du cheval, Antonio s'accrochait des mains aux rebords de
_las tablas_ qu'il franchissait avec l'aide des _chulos_, car les
_picadores_, désarçonnés, alourdis par la garniture de fer de leurs
bottes, ne peuvent guère plus remuer que les anciens chevaliers emboîtés
dans leurs armures.
Le pauvre animal, abandonné à lui-même, se mit à traverser l'arène en
chancelant, comme s'il était ivre, s'embarrassant les pieds dans ses
entrailles; des flots de sang noir jaillissaient impétueusement de sa
plaie, et zébraient le sable de zigzags intermittents qui trahissaient
l'inégalité de sa démarche; enfin il vint s'abattre près des _tablas_.
Il releva deux ou trois fois la tête, roulant un oeil bleu déjà vitré,
retirant en arrière ses lèvres blanches d'écume, qui laissaient voir ses
dents décharnées; sa queue battit faiblement la terre; ses pieds de
derrière s'agitèrent convulsivement et lancèrent une ruade suprême,
comme s'il eût voulu briser de son dur sabot le crâne épais de la mort.
Son agonie était à peine terminée que les _muchachos_ de service, voyant
le taureau occupé d'un autre côté, accoururent pour lui ôter la selle et
la bride. Il resta déshabillé, couché sur le flanc, et dessinant sur le
sable sa brune silhouette. Il était si mince, si aplati, qu'on l'eût
pris pour une découpure de papier noir. J'avais déjà remarqué à
Montfaucon quelles formes étrangement fantastiques la mort fait prendre
aux chevaux: c'est assurément l'animal dont le cadavre est le plus
triste à voir. Sa tête, si noblement et si purement charpentée, modelée
et frappée de méplats par le doigt terrible du néant, semble avoir été
habitée par une pensée humaine; la crinière qui s'échevèle, la queue qui
s'éparpille, ont quelque chose de pittoresque et de poétique. Un cheval
mort est un cadavre; tout autre animal dont la vie s'est envolée n'est
qu'une charogne.
J'insiste sur la mort de ce cheval, parce que c'est la sensation la plus
pénible que j'aie éprouvée au combat de taureau. Ce ne fut pas, du
reste, la seule victime: quatorze chevaux restèrent sur l'arène ce
jour-là; un seul taureau en tua cinq.
Le _picador_ revint avec un cheval frais, et il y eut encore plusieurs
attaques plus ou moins heureuses. Mais le taureau commençait à se
fatiguer et sa fureur à s'abattre; les _banderilleros_ arrivèrent avec
leurs flèches garnies de papier, et bientôt le cou du taureau fut orné
d'une collerette de découpures que les efforts qu'il faisait pour s'en
délivrer attachaient encore plus invinciblement. Un petit
_banderillero_, nommé Majaron, piquait les dards avec beaucoup de
bonheur et d'audace, et quelquefois même il battait un entrechat avant
de se retirer; aussi était-il fort applaudi. Quand le taureau eut après
lui sept à huit _banderillas_, dont le fer lui déchirait le cuir et dont
le papier lui bruissait aux oreilles, il se mit à courir çà et là, à
beugler affreusement. Son mufle noir blanchissait d'écume, et, dans
l'enivrement de sa rage, il donna de si rudes coups de corne contre une
des portes, qu'il la fit sauter des gonds. Les charpentiers, qui
suivaient de l'oeil ses mouvements, remirent aussitôt le battant en
place; un _chulo_ l'attira d'un autre côté, et fut poursuivi si vivement
qu'il eut à peine le temps de franchir la barrière. Le taureau,
exaspéré, enragé, fit un effort prodigieux, et passa par-dessus _las
tablas_. Tous ceux qui se trouvaient dans le couloir sautèrent avec une
merveilleuse promptitude dans la place, et le taureau rentra par une
autre porte, reconduit à coups de canne et à coups de chapeau par les
spectateurs du premier rang.
Les _picadores_ se retirèrent, laissant le champ libre à l'_espada_ Juan
Pastor, qui s'en fut saluer la loge de l'_ayuntamiento_ et demander la
permission de tuer le taureau; la permission accordée, il jeta en l'air
sa _montera_, comme pour montrer qu'il allait jouer son va-tout, et
marcha au taureau d'un pas délibéré, cachant son épée sous les plis
rouges de sa _muleta_.
L'_espada_ fit voltiger à plusieurs reprises l'étoffe écarlate sur
laquelle le taureau se précipitait aveuglément; un mouvement de corps
lui suffisait pour éviter l'élan de la bête farouche, qui revenait
bientôt à la charge, donnant de furieux coups de tête dans l'étoffe
légère qu'il déplaçait sans la pouvoir percer. Le moment favorable étant
venu, l'_espada_ se plaça tout à fait en face du taureau, agitant sa
_muleta_ de la main gauche et tenant son épée horizontale, la pointe à
la hauteur des cornes de l'animal; il est difficile de rendre avec des
mots la curiosité pleine d'angoisses, l'attention frénétique qu'excite
cette situation qui vaut tous les drames de Shakspeare; dans quelques
secondes, l'un des deux acteurs sera tué. Sera-ce l'homme ou le taureau?
Ils sont là tous les deux face à face, seuls; l'homme n'a aucune arme
défensive; il est habillé comme pour un bal: escarpins et bas de soie;
une épingle de femme percerait sa veste de satin; un lambeau d'étoffe,
une frêle épée, voilà tout. Dans ce duel le taureau a tout l'avantage
matériel: il a deux cornes terribles, aiguës comme des poignards, une
force d'impulsion immense, la colère de la brute qui n'a pas la
conscience du danger; mais l'homme a son épée et son coeur, douze mille
regards fixés sur lui; de belles jeunes femmes vont l'applaudir tout à
l'heure du bout de leurs blanches mains!
La _muleta_ s'écarta, laissant à découvert le buste du _matador_; les
cornes du taureau n'étaient qu'à un pouce de sa poitrine; je le crus
perdu! Un éclair d'argent passa avec la rapidité de la pensée au milieu
des deux croissants; le taureau tomba à genoux en poussant un beuglement
douloureux, ayant la poignée de l'épée entre les deux épaules, comme ce
cerf de saint Hubert qui portait un crucifix dans les ramures de son
bois, ainsi qu'il est représenté dans la merveilleuse gravure d'Albert
Durer.
Un tonnerre d'applaudissements éclata dans tout l'amphithéâtre; les
_palcos_ de la noblesse, les _gradas cubiertas_ de la bourgeoisie, le
_tendido_ des _manolos_ et des _manolas_, criaient et vociféraient avec
toute l'ardeur et la pétulance méridionales: _Bueno! bueno! viva el
Barbero! viva!!!_
Le coup que venait de faire l'_espada_ est, en effet, très-estimé et se
nomme la _estocada a vuela piés_: le taureau meurt sans perdre une
goutte de sang, ce qui est le suprême de l'élégance, et en tombant sur
ses genoux semble reconnaître la supériorité de son adversaire. Les
_aficionados_ (dilettanti) disent que l'inventeur de ce coup est Joaquin
Rodriguez, célèbre torero du siècle passé.
Lorsque le taureau n'est pas mort sur le coup, on voit sauter par-dessus
la barrière un petit être mystérieux, vêtu de noir, et qui n'a pris
aucune part à la course: c'est le _cachetero_. Il s'avance d'un pied
furtif, épie ses dernières convulsions, voit s'il est encore capable de
se relever, ce qui arrive quelquefois, et lui enfonce traîtreusement par
derrière un poignard cylindrique terminé en lancette, qui coupe la
moelle épinière et enlève la vie avec la rapidité de la foudre; le bon
endroit est derrière la tête à quelques pouces de la raie des cornes.