l'on nous donna deux belles chambres avec un balcon ouvrant sur une
place, des tapis de nattes coloriées, et des murailles peintes à la
détrempe en jaune et en vert pomme. Jusqu'à présent rien n'a justifié
pour nous les reproches de malpropreté et de dénûment que font tous les
voyageurs aux auberges espagnoles; nous n'avons pas encore trouvé des
scorpions dans notre lit, et les insectes promis ne paraissent pas.
Valladolid est une grande ville presque entièrement dépeuplée; elle peut
contenir deux cent mille âmes, et n'a guère que vingt mille habitants.
C'est une ville propre, calme, élégante, et se ressentant déjà des
approches de l'Orient. La façade de San-Pablo est couverte du haut en
bas de sculptures merveilleuses du commencement de la renaissance.
Devant le portail sont rangés en manière de bornes des piliers de granit
surmontés de lions héraldiques, tenant dans toutes les positions
possibles l'écusson des armes de Castille. Vis-à-vis se trouve un palais
du temps de Charles-Quint, avec une cour en arcades d'une extrême
élégance et des médaillons sculptés d'une rare beauté. La régie débite
dans cette perle d'architecture son ignoble sel et son affreux tabac.
Par un hasard heureux, la façade de San-Pablo est située sur une place,
et l'on peut en prendre la vue au daguerréotype, ce qui est
très-difficile pour les édifices du moyen âge, presque toujours
enchâssés dans des tas de maisons et d'échoppes abominables; mais la
pluie, qui ne cessa de tomber pendant le temps que nous restâmes à
Valladolid, ne nous permit pas d'en prendre une épreuve. Vingt minutes
de soleil à travers les ondées de pluie de Burgos nous avaient permis de
reproduire les deux flèches de la cathédrale avec un grand morceau du
portail d'une manière très-nette et très-distincte; mais, à Valladolid,
nous n'eûmes pas même les vingt minutes, ce que nous regrettâmes
d'autant plus que la ville abonde en charmantes architectures. Le
bâtiment où se trouve la bibliothèque, dont on veut faire un musée, est
du goût le plus pur et le plus délicieux; bien que quelques-uns de ces
restaurateurs ingénieux qui préfèrent les planches aux bas-reliefs,
aient honteusement gratté ses admirables arabesques, il en reste encore
assez pour en faire un chef-d'oeuvre d'élégance. Nous signalerons aux
dessinateurs un balcon intérieur qui échancre l'angle d'un palais sur
cette même place de San-Pablo, et forme un _mirador_ d'un goût tout à
fait original. La colonnette qui réunit les deux arcs est d'une coupe
très-heureuse. C'est dans cette maison, à ce qu'on nous a dit, qu'est né
le terrible Philippe II. Mentionnons aussi un colossal fragment de
cathédrale inachevée en granit, par Herrera, dans le genre de
Saint-Pierre de Rome; mais cette construction fut abandonnée pour
l'Escurial, lugubre fantaisie du triste fils de Charles-Quint.
On nous fit voir dans une église fermée une collection de tableaux
provenant de la suppression des couvents, et réunis là par ordre
supérieur; cette collection prouve que les gens qui ont pillé les
églises et les couvents sont d'excellents artistes et d'admirables
connaisseurs, car ils n'ont laissé que d'horribles croûtes dont la
meilleure ne se vendrait pas quinze francs chez un marchand de
bric-à-brac. Au Musée, il y a quelques tableaux passables, mais rien de
supérieur; en revanche, force sculptures sur bois et force christs
d'ivoire, plutôt remarquables par la grandeur de leurs proportions et
leur antiquité, que par la beauté réelle du travail. Au reste, les gens
qui vont en Espagne pour acheter des curiosités sont fort désappointés:
pas une arme précieuse, pas une édition rare, pas un manuscrit, rien.
La _Plaza de la Constitucion_ de Valladolid est fort belle et fort
vaste: elle est entourée de maisons soutenues par de grandes colonnes de
granit bleuâtre d'une seule pièce et d'un bel effet. Le palais de la
_Constitucion_, peint en vert-pomme, est orné d'une inscription en
l'honneur de l'_innocente Isabelle_, comme on appelle ici la petite
reine, et d'un cadran éclairé la nuit comme celui de l'Hôtel-de-ville de
Paris, innovation qui paraît beaucoup réjouir les habitants. Sous les
piliers sont établies des multitudes de tailleurs, de chapeliers et de
cordonniers, les trois états les plus florissants en Espagne; c'est là
que sont les principaux cafés, et tout le mouvement de la population
semble se concentrer sur ce point. Dans le reste de la ville, à peine
rencontrez-vous un rare passant, une _criada_ qui va chercher de l'eau,
ou un paysan qui chasse son âne devant lui. Cet effet de solitude est
encore augmenté par la grande surface qu'occupe cette ville, où les
places sont plus nombreuses que les rues. Le _Campo grande_, à côté de
la grande porte, est entouré de quinze couvents, et il pourrait y en
tenir encore plus.
On donnait ce soir-là au théâtre une pièce de M. Breton de Los Herreros,
poëte dramatique très-estimé en Espagne. Cette pièce portait ce titre
assez bizarre: _El Pelo de la Desa_, qui signifie littéralement le _Poil
du Pâturage_, expression proverbiale assez difficile à faire comprendre,
mais qui répond à notre dicton: «La caque sent toujours le hareng.» Il
s'agit d'un paysan aragonais qui doit épouser une fille bien née, et qui
a le bon sens de reconnaître qu'il ne pourra jamais devenir un homme du
monde. Le comique de cette pièce consiste dans l'imitation parfaite du
dialecte, de l'accent aragonais, mérite peu sensible pour des étrangers.
Le _baile nacional_, sans être aussi _macabre_ que celui de Vittoria,
était encore très-médiocre. Le lendemain, on jouait _Hernani ou
l'Honneur castillan_, de Victor Hugo, traduit par don Eugenio de Ochoa;
nous n'eûmes garde de manquer pareille fête. La pièce est rendue, vers
pour vers, avec une exactitude scrupuleuse, à l'exception de quelques
passages et de quelques scènes que l'on a dû retrancher pour satisfaire
aux exigences du public. La scène des portraits est réduite à rien,
parce que les Espagnols la considèrent comme injurieuse pour eux, et s'y
trouvent indirectement tournés en ridicule. Il y a aussi beaucoup de
suppressions dans le cinquième acte. En général, les Espagnols se
fâchent lorsqu'on parle d'eux d'une manière poétique; ils se prétendent
calomniés par Hugo, par Mérimée et par tous ceux en général qui ont
écrit sur l'Espagne: oui... calomniés, mais en beau. Ils renient de
toutes leurs forces l'Espagne du Romancero et des Orientales, et une de
leurs principales prétentions, c'est de n'être ni poétiques ni
pittoresques, prétentions, hélas! trop bien justifiées. Le drame a été
bien joué: le Ruy Gomez de Valladolid valait assurément celui de la rue
de Richelieu, et ce n'est pas peu dire. Quant à l'Hernani, _rebelle
empoisonné_, il aurait été très-satisfaisant sans le caprice maussade
qu'il avait eu de s'habiller en troubadour de pendule. La doña Sol était
presque aussi _jeune_ que mademoiselle Mars, et n'avait pas son talent.
Le théâtre de Valladolid est d'une coupe assez heureuse, et, quoiqu'il
ne soit décoré à l'intérieur que d'une simple couche de blanc avec des
ornements en grisaille, l'effet en est joli; le décorateur a eu l'idée
bizarre de peindre sur les parois de l'avant-scène des fenêtres ornées
de leurs rideaux de mousseline à petits pois fort bien imités. Ces
fenêtres en premières loges ont un aspect singulier: les balcons et les
devantures des loges sont à jour avec des balustres évidés qui
permettent de voir si les femmes ont le pied petit et sont bien
chaussées, et même si leur cheville est fine et leur bas bien tiré;--ce
qui n'a pas grand inconvénient pour les femmes espagnoles, presque
toujours irréprochables sous ce rapport. J'ai vu par un charmant
feuilleton de mon remplaçant littéraire (car _la Presse_ pénètre jusque
dans ces régions barbares) que les balcons de galerie du nouvel
Opéra-Comique étaient construits dans ce système.
Au sortir de Valladolid, le paysage change de caractère, les landes
reparaissent; seulement elles ont de plus que celles de Bordeaux des
bouquets de chênes verts rabougris, et leurs pins sont plus évasés et se
rapprochent de la forme du parasol. Du reste, même aridité, même
solitude, même aspect de désolation; çà et là quelques tas de décombres
décorés du nom de villages brûlés et dévastés par les factieux, où
errent quelques rares habitants déguenillés et de mine chétive. Comme
pittoresque, il n'y a que quelques jupons de femme: ces jupons sont d'un
jaune queue de serin très-vif, égayé de broderies de plusieurs nuances,
représentant des oiseaux et des fleurs.
Olmedo, où l'on s'arrête pour dîner, est complètement en ruine; des rues
entières sont désertes, d'autres obstruées par les maisons écroulées;
l'herbe pousse dans les places. Comme dans ces villes maudites dont
parle l'Écriture, il n'y aura bientôt plus à Olmedo d'autres habitants
que la vipère à tête plate, le hibou myope, et le dragon du désert
frottera les écailles de son ventre sur la pierre des autels. Une
ceinture d'anciennes fortifications démantelées entoure la ville, et le
lierre charitable habille de son manteau vert la nudité des tours
éventrées et lézardées. De grands et beaux arbres bordent ces remparts.
La nature tâche de réparer de son mieux les ravages du temps et de la
guerre. La dépopulation de l'Espagne est effrayante: du temps des Mores,
elle comptait trente-deux millions d'habitants; maintenant elle en
possède tout au plus dix ou onze. À moins d'un changement heureux qui
n'est guère probable, ou d'une fécondité surnaturelle dans les mariages,
des villes autrefois florissantes seront tout à fait abandonnées, et
leurs ruines de briques et de pisé se fondront insensiblement dans la
terre qui dévore tout, les cités et les hommes.
Dans la salle où nous dînions, une grosse femme taillée en Cybèle se
promenait de long en large, portant sous son bras un panier oblong
recouvert d'une étoffe, d'où sortaient de petits gémissements plaintifs
et flûtés, ressemblant assez à ceux d'un enfant en bas âge. Cela
m'intriguait beaucoup, parce que la corbeille était si petite qu'elle ne
pouvait assurément contenir qu'un enfant microscopique et phénoménal, un
Lilliputien bon à montrer dans les foires. L'énigme ne tarda pas à
s'expliquer; la nourrice (c'en était une) tira du panier un jeune chien
café au lait, s'assit dans un coin, et donna fort gravement à téter à ce
nourrisson d'un nouveau genre. C'était une _pasiega_ qui se rendait à
Madrid pour être nourrice sur place, et qui craignait de voir son lait
se tarir.
Le paysage, lorsqu'on part d'Olmedo, n'offre pas grande variété:
seulement je remarquai, avant d'arriver à la couchée, un admirable effet
de soleil; les rayons lumineux éclairaient en flanc une chaîne de
montagnes très-éloignées dont tous les détails ressortaient avec une
netteté extraordinaire; les côtés baignés d'ombre étaient presque
invisibles, le ciel avait des nuances de mine de saturne.--Un peintre
qui rendrait cet effet exactement serait accusé d'exagération et
d'inexactitude.--Cette fois la posada était beaucoup plus espagnole que
celles que nous avions vues jusqu'alors: elle consistait en une immense
écurie, entourée de chambres blanchies au lait de chaux, et contenant
chacune quatre ou cinq lits. C'était misérable et nu, mais non
malpropre; la saleté caractéristique et proverbiale ne se faisait pas
encore voir; il y avait même, luxe inouï! dans la salle à manger, une
suite de gravures représentant les aventures de Télémaque, non pas les
charmantes vignettes dont Célestin Nanteuil et son ami Baron illustrent
l'histoire du maussade fils d'Ulysse, mais ces affreux barbouillages
coloriés dont la rue Saint-Jacques inonde l'univers. On repartit à deux
heures du matin, et, quand les premières lueurs du jour me permirent de
distinguer les objets, je vis un spectacle que je n'oublierai de ma vie.
Nous venions de relayer à un village appelé, je crois,
Sainte-Marie-des-Neiges, et nous gravissions les croupes naissantes de
la chaîne que nous devions traverser; on aurait dit les ruines d'une
ville cyclopéenne: d'immenses quartiers de grès affectant des formes
architecturales se dressaient de toutes parts et découpaient sur le ciel
des silhouettes de Babels fantastiques. Ici, une pierre plate tombée en
travers sur deux autres roches simulait, à s'y méprendre, des _peulven_
ou des _dolmen_ druidiques; plus loin, une suite de pitons en forme de
fûts de colonnes représentaient des portiques et des propylées; d'autres
fois, ce n'était plus qu'un chaos, un océan de grès figé au moment de sa
plus grande fureur; le ton gris bleu de ces roches augmentait encore la
singularité de la perspective: à chaque instant, des interstices de la
pierre jaillissaient en bruine vaporeuse ou filtraient en larmes de
cristal des sources d'eau de roche, et, ce qui me ravit
particulièrement, la neige fondue s'amassait dans les creux et formait
de petits lacs bordés d'un gazon couleur d'émeraude ou enchâssés dans un
cercle d'argent fait par la neige qui avait résisté à l'action du
soleil. Des piliers élevés de loin en loin, qui servent à faire
reconnaître la route lorsque la neige étend ses nappes perfides sur le
bon chemin et sur les précipices, lui donnent quelque chose de
monumental; les torrents écument et bruissent de toutes parts; la route
les enjambe avec ces ponts de pierre sèche si fréquents en Espagne: on
en rencontre à chaque pas.
Les montagnes s'élevaient de plus en plus; quand nous en avions franchi
une, il s'en présentait une autre plus élevée que nous n'avions pas vue
d'abord; les mules devinrent insuffisantes, et il fallut recourir aux
boeufs, ce qui nous permit de descendre de voiture et de gravir à pied le
reste de la sierra. J'étais réellement enivré de cet air vif et pur; je
me sentais si léger, si joyeux et si plein d'enthousiasme, que je
poussais des cris et faisais des cabrioles comme un jeune chevreau;
j'éprouvais l'envie de me jeter la tête la première dans tous ces
charmants précipices si azurés, si vaporeux, si veloutés; j'aurais voulu
me faire rouler par les cascades, tremper mes pieds dans toutes les
sources, prendre une feuille à chaque pin, me vautrer dans la neige
étincelante, me mêler à toute cette nature, et me fondre comme un atome
dans cette immensité.
Sous les rayons du soleil, les hautes cimes scintillaient et
fourmillaient comme des basquines de danseuses sous leur pluie de
paillettes d'argent; d'autres avaient la tête engagée dans les nuages et
se fondaient dans le ciel par des transitions insensibles, car rien ne
ressemble à une montagne comme un nuage. C'étaient des escarpements, des
ondulations, des tons et des formes dont aucun art ne peut donner
l'idée, ni la plume ni le pinceau; les montagnes réalisent tout ce que
l'on en rêve: ce qui n'est pas un mince éloge. Seulement on se les
figure plus grandes; leur énormité n'est sensible que par comparaison:
en regardant bien, l'on s'aperçoit que ce qu'on prenait de loin pour un
brin d'herbe est un pin de soixante pieds de haut.
Au tournant d'un pont fort propice pour une embuscade de brigands, nous
vîmes une petite colonne avec une croix: c'était le monument d'un pauvre
diable qui avait fini ses jours dans cette gorge étroite, pour cause de
_manoairada_ (main irritée). De temps en temps nous rencontrions des
_Maragatos_ en voyage avec leur costume du XVIe siècle, justaucorps de
cuir serré par une boucle, larges grègues, chapeau à grands bords, des
_Valencianos_ avec leurs caleçons de toile blanche qui ressemblent au
jupon des klephtes, leur mouchoir noué autour de la tête, leurs guêtres
blanches bordées de bleu et sans pied en façon de _knémis_ antique, leur
longue pièce d'étoffe (_capa de muestra_) rayée transversalement de
bandes de couleurs vives et posée en draperie sur l'épaule d'une manière
très-élégante. Ce qu'on apercevait de leur peau était fauve comme du
bronze de Florence. Nous vîmes aussi des convois de mules harnachées
dans le goût le plus charmant avec des grelots, des franges et des
couvertures bariolées, et leurs _arrieros_ armés de carabines. Nous
étions enchantés; le pittoresque demandé se produisait en abondance.
À mesure que nous montions, les bandes de neige devenaient plus épaisses
et plus larges; mais un rayon de soleil faisait ruisseler la montagne,
comme une amante qui rit dans les pleurs; de tous côtés filtraient de
petits ruisseaux éparpillés comme des chevelures de naïades en désordre,
et plus clairs que le diamant. À force de grimper, nous atteignîmes la
crête supérieure, et nous nous assîmes sur la plinthe du socle d'un
grand lion de granit qui marque au versant de la montagne les limites de
la Vieille-Castille; au delà, c'est la Castille-Nouvelle.
La fantaisie de cueillir une délicieuse fleur rose dont j'ignore
l'appellation botanique et qui croît dans les fentes du grès, nous fit
monter sur une roche qu'on nous dit être l'endroit où s'asseyait
Philippe II pour regarder à quel point en étaient les travaux de
l'Escurial. Ou la tradition est apocryphe, ou Philippe avait des yeux
diablement bons.
La voiture qui rampait péniblement le long des pentes escarpées nous
rejoignit enfin. L'on détela les boeufs et l'on descendit le versant au
galop: on s'arrêta pour dîner à Guadarrama, petit village accroupi au
pied de la montagne, qui n'a pour tout monument qu'une fontaine de
granit érigée par Philippe II. À Guadarrama, par un renversement bizarre
de l'ordre naturel des plats, on nous servit pour dessert une soupe au
lait de chèvre.
Madrid est, comme Rome, entouré d'une campagne déserte, d'une aridité,
d'une sécheresse et d'une désolation dont rien ne peut donner l'idée:
pas un arbre, pas une goutte d'eau, pas une plante verte, pas une
apparence d'humidité, rien que du sable jaune et des roches gris de fer.
En s'éloignant de la montagne, ce ne sont plus même des roches, mais de
grosses pierres; de loin en loin une _venta_ poussiéreuse, un clocher
couleur de liège qui montre son nez au bord de l'horizon, de grands
boeufs à l'air mélancolique traînant de ces chariots dont nous avons déjà
donné la description; un paysan à cheval ou à mule, avec sa carabine à
l'arçon, le sombrero sur les yeux et la mine farouche; ou bien encore de
longues files d'ânes blanchâtres portant de la paille hachée, ficelée
avec des résilles de cordelettes; et c'est tout: l'âne qui marche en
tête, l'âne _coronel_, a toujours un petit plumet ou un pompon qui
marque sa supériorité dans la hiérarchie de la gent à longues oreilles.
Au bout de quelques heures, que l'impatience d'arriver rendait plus
longues encore, nous aperçûmes enfin Madrid assez distinctement.
Quelques minutes après, nous entrions dans la capitale de l'Espagne par
la _puerta de Hierro_: la voiture suivit d'abord une avenue plantée
d'arbres écimés et trapus, et côtoyée de tourelles de briques qui
servent à élever l'eau. À propos d'eau, quoique cette transition ne soit
pas heureuse, j'oubliais de vous dire que nous avions traversé le
Manzanarès sur un pont digne d'une rivière plus sérieuse; puis nous
longeâmes le palais de la reine, qui est un de ces édifices que l'on est
convenu d'appeler de bon goût. Les immenses terrasses qui l'exhaussent
lui donnent une apparence assez grandiose.
Après avoir subi la visite de la douane, nous allâmes nous installer
tout près de la _calle_ d'Alcala et du Prado, _calle del Caballero de
Gracia_, dans _la fonda de la Amistad_, où logeait précisément madame
Espartero, duchesse de la Victoire, et nous n'eûmes rien de plus pressé
que d'envoyer Manuel, notre domestique de place, _aficionado_ et
tauromaquiste consommé, nous prendre des billets pour la prochaine
course aux taureaux.
VII.
COURSES DE TAUREAUX.--SEVILLA LE PICADOR.--LA ESTOCADA À VUELA PIÉS.
Il fallait encore attendre deux jours. Jamais jours ne me semblèrent
plus longs, et je relus plus de dix fois, pour tromper mon impatience,
l'affiche apposée au coin des principales rues; l'affiche promettait
monts et merveilles: huit taureaux des plus fameux pâturages; Sevilla et
Antonio Rodriguez, _picadores_; Juan Pastor, qu'on appelle aussi _el
Barbero_, et Guillen, _espadas_; le tout avec défense au public de jeter
dans l'arène des écorces d'orange et autres projectiles capables de
nuire aux combattants.
On n'emploie guère en Espagne le mot _matador_ pour désigner celui qui
tue le taureau, on l'appelle _espada_ (épée), ce qui est plus noble et a
plus de caractère; l'on ne dit pas non plus _toreador_, mais bien
_torero_. Je donne, en passant, cet utile renseignement à ceux qui font
de la couleur locale dans les romances et dans les opéras-comiques. La
course se nomme _media corrida_, demi-course, parce qu'autrefois il y en
avait deux tous les lundis, l'une le matin, l'autre à cinq heures du
soir, ce qui faisait la course entière: la course du soir est seule
conservée.
L'on a dit et répété de toutes parts que le goût des courses de taureaux
se perdait en Espagne, et que la civilisation les ferait bientôt
disparaître; si la civilisation fait cela, ce sera tant pis pour elle,
car une course de taureaux est un des plus beaux spectacles que l'homme
puisse imaginer; mais ce jour-là n'est pas encore arrivé, et les
écrivains sensibles qui disent le contraire n'ont qu'à se transporter un
lundi, entre quatre et cinq heures, à la porte d'Alcala, pour se
convaincre que le goût de ce _féroce_ divertissement n'est pas encore
près de se perdre.