nom d'auteur, que je soupçonne fort d'être d'André del Sarto, et des
tableaux gothiques sur bois de Cornelis van Eyck, dont les pareils se
trouvent dans la galerie de Dresde; les tableaux de l'école allemande ne
sont pas rares en Espagne, et quelques-uns sont d'une grande beauté.
Nous mentionnerons, en passant, quelques tableaux de fra Diego de Leyva,
qui se fit chartreux à la _Cartuja_ de Miraflores, à l'âge de
cinquante-trois ans, entre autres celui qui représente le martyre de
sainte Casilda, à qui le bourreau a coupé les deux seins: le sang
jaillit à gros bouillons de deux plaques rouges laissées sur la poitrine
par la chair amputée; les deux demi-globes gisent à côté de la sainte,
qui regarde, avec une expression d'extase fiévreuse et convulsive, un
grand ange à figure rêveuse et mélancolique qui lui apporte une palme.
Ces effrayants tableaux de martyres sont très-nombreux en Espagne, où
l'amour du réalisme et de la vérité dans l'art est poussé aux dernières
limites. Le peintre ne vous fera pas grâce d'une seule goutte de sang;
il faut qu'on voie les nerfs coupés qui se retirent, les chairs vives
qui tressaillent, et dont la sombre pourpre contraste avec la blancheur
exsangue et bleuâtre de la peau, les vertèbres tranchées par le
cimeterre du bourreau, les marques violentes imprimées par les verges et
les fouets des tourmenteurs, les plaies béantes qui vomissent l'eau et
le sang par leur bouche livide: tout est rendu avec une épouvantable
vérité. Ribera a peint, dans ce genre, des choses à faire reculer
d'horreur _el verdugo_ lui-même, et il faut réellement l'affreuse beauté
et l'énergie diabolique qui caractérisent ce grand maître pour supporter
cette féroce peinture d'écorcherie et d'abattoir, qui semble avoir été
faite pour des cannibales par un valet de bourreau. Il y a vraiment de
quoi dégoûter d'être martyr, et l'ange avec sa palme paraît une faible
compensation pour de si atroces tourments. Encore Ribera refuse-t-il
bien souvent cette consolation à ses torturés, qu'il laisse se tordre
comme des tronçons de serpent dans une ombre fauve et menaçante que nul
rayon divin n'illumine.
Le besoin du vrai, si repoussant qu'il soit, est un trait
caractéristique de l'art espagnol: l'idéal et la convention ne sont pas
dans le génie de ce peuple, dénué complètement d'esthétique. La
sculpture n'est pas suffisante pour lui: il lui faut des statues
coloriées, des madones fardées et revêtues d'habits véritables. Jamais,
à son gré, l'illusion matérielle n'est portée assez loin, et cet amour
effréné du réalisme lui fait souvent franchir le pas qui sépare la
statuaire du cabinet de figures de cire de Curtius.
Le célèbre christ si révéré de Burgos, que l'on ne peut faire voir
qu'après avoir allumé les cierges, est un exemple frappant de ce goût
bizarre: ce n'est plus de la pierre ni du bois enluminé, c'est une peau
humaine (on le dit du moins), rembourrée avec beaucoup d'art et de soin.
Les cheveux sont de véritables cheveux, les yeux ont des cils, la
couronne d'épines est en vraie ronce, aucun détail n'est oublié. Rien
n'est plus lugubre et plus inquiétant à voir que ce long fantôme
crucifié, avec son faux air de vie et son immobilité morte; la peau,
d'un ton rance et bistré, est rayée de longs filets de sang si bien
imités que l'on croirait qu'ils ruissellent effectivement. Il ne faut
pas un grand effort d'imagination pour ajouter foi à la légende qui
raconte que ce crucifix miraculeux saigne tous les vendredis. Au lieu
d'une draperie enroulée et volante, le christ de Burgos porte un jupon
blanc brodé d'or qui lui descend de la ceinture aux genoux; cet
ajustement produit un effet singulier, surtout pour nous qui ne sommes
pas habitués à voir Notre-Seigneur ainsi costumé. Au bas de la croix
sont enchâssés trois oeufs d'autruche, ornement symbolique dont le sens
m'échappe, à moins que ce ne soit une allusion à la Trinité, principe et
germe de tout.
Nous sortîmes de la cathédrale éblouis, écrasés, soûls de chefs-d'oeuvre
et n'en pouvant plus d'admiration, et nous eûmes tout au plus la force
de jeter un coup d'oeil distrait sur l'arc de Fernand Gonzalès, essai
d'architecture classique tenté, au commencement de la renaissance, par
Philippe de Bourgogne. On nous fit voir aussi la maison du Cid; quand je
dis la maison du Cid, je m'exprime mal, mais la place où elle a pu être:
c'est un carré de terrain entouré de bornes; il ne reste pas le moindre
vestige qui puisse autoriser cette croyance, mais rien aussi ne prouve
le contraire, et, dans ce cas, il n'y a aucun inconvénient à s'en
rapporter à la tradition. La maison du Cordon, ainsi nommée des lacs qui
s'enroulent autour des portes, encadrent les fenêtres et se jouent à
travers les architectures, mérite d'être examinée; elle sert
d'habitation au chef politique de la province, et nous y rencontrâmes
quelques alcades des environs, dont la physionomie eût paru suspecte au
coin d'un bois, et qui auraient bien fait de se demander leurs papiers à
eux-mêmes avant de se laisser circuler librement.
La porte Sainte-Marie, élevée en l'honneur de Charles-Quint, est un
remarquable morceau d'architecture. Les statues placées dans les niches,
quoique courtes et trapues, ont un caractère de force et de puissance
qui rachète bien leur défaut de sveltesse; il est dommage que cette
superbe porte triomphale soit obstruée et déshonorée par je ne sais
quelles murailles de plâtre élevées là sous prétexte de fortification,
et qu'il serait urgent de jeter par terre. Près de cette porte se trouve
la promenade qui longe l'Arlençon, rivière très-respectable, de deux
pieds de profondeur pour le moins, ce qui est beaucoup pour l'Espagne.
Cette promenade est ornée de quatre statues représentant quatre rois ou
comtes de Castille d'une assez belle tournure, savoir: don Fernand
Gonzalès, don Alonzo, don Enrique II et don Fernando Ier. Voilà à peu
près tout ce qui mérite d'être vu à Burgos. Le théâtre est encore plus
sauvage que celui de Vittoria. On y jouait ce soir-là une pièce en vers:
_El Zapatero y el Rey_ (le Savetier et le Roi) de Zorilla, jeune
écrivain très-distingué, fort en vogue à Madrid, et qui a déjà publié
sept volumes de vers dont on vante le style et l'harmonie. Toutes les
places étaient retenues d'avance; il fallut nous priver de ce plaisir et
attendre au lendemain la représentation des _Trois Sultanes_, entremêlée
de chant et de danses turques d'une bouffonnerie transcendante. Les
acteurs ne savaient pas un mot de leur rôle, et le souffleur criait leur
rôle à tue-tête, de façon à couvrir leur voix. À propos du souffleur, il
est protégé par une carapace de fer-blanc arrondie en voûte de four
contre les _patatas, manzanas et cascaras de naranja_, pommes de terre,
pommes et pelures d'orange dont le public espagnol, public impatient
s'il en fut, ne manque pas de bombarder les acteurs qui lui déplaisent.
Chacun emporte sa provision de projectiles dans ses poches; si les
acteurs ont bien joué, les légumes retournent à la marmite et vont
grossir le _puchero_.
Un instant nous crûmes avoir trouvé le vrai type espagnol féminin dans
une des trois sultanes: grands sourcils noirs arqués, nez mince, ovale
allongé, lèvres rouges; mais un voisin officieux nous apprit que c'était
une jeune Française.
Avant de partir de Burgos, nous allâmes faire une visite à la Cartuja de
Miraflores, située à une demi-lieue de la ville. On a permis à quelques
pauvres vieux moines infirmes de rester dans cette chartreuse pour y
attendre leur mort. L'Espagne a beaucoup perdu de son caractère
romantique à la suppression des moines, et je ne vois pas ce qu'elle y a
gagné sous d'autres rapports. D'admirables édifices dont la perte sera
irréparable, et qui avaient été conservés jusqu'alors dans l'intégrité
la plus minutieuse, vont se dégrader, s'écrouler, et ajouter leurs
ruines aux ruines déjà si fréquentes dans ce malheureux pays; des
richesses inouïes en statues, en tableaux, en objets d'art de toute
sorte, se perdront sans profiter à personne. On pouvait imiter, ce me
semble, notre révolution par un autre côté que par son stupide
vandalisme. Égorgez-vous entre vous pour les idées que vous croyez
avoir, engraissez de vos corps les maigres champs ravagés par la guerre,
c'est bien; mais la pierre, le marbre et le bronze touchés par le génie
sont sacrés, épargnez-les. Dans deux mille ans on aura oublié vos
discordes civiles, et l'avenir ne saura que vous avez été un grand
peuple que par quelques merveilleux fragments retrouvés dans les
fouilles.
La Cartuja est située sur le haut d'une colline; l'extérieur en est
austère et simple: murailles de pierres grises, toit de tuiles; tout
pour la pensée, rien pour les yeux. À l'intérieur, ce sont de longs
cloîtres frais et silencieux, blanchis à la chaux vive, des portes de
cellules, des fenêtres à mailles de plomb dans lesquelles sont enchâssés
quelques sujets pieux en verres de couleur, et particulièrement une
Ascension de Jésus-Christ d'une composition singulière: le corps du
Sauveur a déjà disparu; on ne voit plus que ses pieds, dont les
empreintes sont restées en creux sur un rocher entouré de saints
personnages en admiration.
Une petite cour au milieu de laquelle s'élève une fontaine d'où filtre
goutte à goutte une eau diamantée, renferme le jardin du prieur.
Quelques brindilles de vigne égaient un peu la tristesse des murailles;
quelques bouquets de fleurs, quelques gerbes de plantes poussent çà et
là, un peu au hasard et dans un désordre pittoresque. Le prieur,
vieillard à figure noble et mélancolique, accoutré de vêtements
ressemblant le plus possible à un froc (il n'est pas permis aux moines
de garder leur costume), nous reçut avec beaucoup de politesse et nous
fit asseoir autour du brasero, car il ne faisait pas très-chaud, et nous
offrit des cigarettes et des _azucarillos_ avec de l'eau fraîche. Un
livre était ouvert sur la table; je me permis d'y jeter les yeux:
c'était la _Bibliotheca carluxiana_, recueil de tous les passages de
différents auteurs faisant l'éloge de l'ordre et de la vie des
chartreux. Les marges étaient annotées de sa main avec cette bonne
vieille écriture de prêtre, droite, ferme, un peu grosse, qui dit tant
de choses à la pensée, et qu'un mondain hâté et convulsif ne saurait
avoir. Ainsi ce pauvre vieux moine, laissé là par pitié dans ce couvent
abandonné dont les voûtes vont bientôt s'écrouler sur sa fosse inconnue,
rêvait encore la gloire de son ordre, et d'une main tremblante
inscrivait sur les feuilles blanches du livre quelque passage oublié ou
nouvellement recueilli.
Le cimetière est ombragé par deux ou trois grands cyprès, comme il y en
a dans les cimetières turcs: cet enclos funèbre contient quatre cent
dix-neuf chartreux morts depuis la construction du couvent; une herbe
épaisse et touffue couvre ce terrain, où l'on ne voit ni tombe, ni
croix, ni inscription; ils gisent là confusément, humbles dans la mort
comme ils l'ont été dans la vie. Ce cimetière anonyme a quelque chose de
calme et de silencieux qui repose l'âme; une fontaine, placée au centre,
pleure, avec ses larmes limpides comme de l'argent, tous ces pauvres
morts oubliés; je bus une gorgée de cette eau filtrée par les cendres de
tant de saints personnages; elle était pure et glaciale comme la mort.
Mais, si la demeure des hommes est pauvre, celle de Dieu est riche. Dans
le milieu de la nef sont placés les tombeaux de don Juan II et de la
reine Isabelle, sa femme. On s'étonne que la patience humaine soit venue
à bout d'une pareille oeuvre: seize lions, deux à chaque angle, soutenant
huit écussons aux armes royales, leur servent de base. Ajoutez un nombre
proportionné de vertus, de figures allégoriques, d'apôtres et
d'évangélistes, faites serpenter à travers tout cela des rameaux, des
feuillages, des oiseaux, des animaux, des lacs d'arabesques, et vous
n'aurez qu'une bien faible idée de ce prodigieux travail. Les statues
couronnées du roi et de la reine sont couchées sur le couvercle. Le roi
tient son sceptre à la main, et porte une robe longue, guillochée et
ramagée avec une délicatesse inconcevable.
Le tombeau de l'infant Alonzo est du côté de l'évangile. L'infant y est
représenté à genoux devant un prie-Dieu. Une vigne découpée à jours, où
de petits enfants se suspendent et cueillent des raisins, festonne avec
un intarissable caprice l'arc gothique qui encadre la composition à demi
engagée dans le mur. Ces merveilleux monuments sont en albâtre et de la
main de Gil de Siloé, qui fit aussi les sculptures du maître-autel; à
droite et à gauche de cet autel, qui est d'une rare beauté, sont
ouvertes deux portes par où l'on aperçoit deux chartreux immobiles dans
le suaire blanc de leur froc: ces deux figures, qui sont probablement de
Diego de Leyva, font illusion au premier coup d'oeil. Des stalles de
Berruguete complètent cet ensemble, qu'on s'étonne de rencontrer dans
une campagne déserte.
Du haut de la colline, l'on nous fit apercevoir dans le lointain
San-Pedro de Cardena, où se trouve la tombe du Cid et de doña Chimène,
sa femme. À propos de cette tombe, on raconte une anecdote bizarre que
nous allons rapporter, sans en garantir l'authenticité.
Pendant l'invasion des Français, le général Thibaut eut l'idée de faire
apporter les os du Cid, de San-Pedro de Cardena à Burgos, dans
l'intention de les placer dans un sarcophage sur la promenade publique,
afin d'inspirer à la population des sentiments héroïques et
chevaleresques par la présence de ces restes magnanimes. On ajoute que,
dans un accès d'enthousiasme guerrier, l'honorable général mit coucher
près de lui les ossements du héros, pour se hausser le courage à ce
glorieux contact, précaution dont il n'avait aucunement besoin. Ce
projet ne s'exécuta pas, et le Cid retourna près de doña Chimène, à
San-Pedro de Cardena, où il est resté définitivement; mais une de ses
dents, qui était détachée, et que l'on avait serrée dans un tiroir, a
disparu sans que l'on ait pu savoir ce qu'elle était devenue. Il n'a
manqué à la gloire du Cid que d'être canonisé; il l'aurait été si, avant
de mourir, il n'avait pas eu l'idée arabo-hérétique et malsonnante de
vouloir qu'on enterrât avec lui son fameux cheval Babieça: ce qui fit
douter de son orthodoxie. À propos du Cid, faisons observer à M. Casimir
Delavigne que l'épée du héros s'appelle Tisona et non pas Tizonade, qui
fait une rime trop riche à limonade. Tout ceci soit dit sans porter la
moindre atteinte à la gloire du Cid, qui, outre son mérite de héros, a
eu celui d'inspirer si bien les poëtes inconnus du Romancero, Guilhen de
Castro, Diamante et Pierre Corneille.
VI.
EL CORREO REAL; LES GALÈRES.--VALLADOLID.--SAN-PABLO.--UNE
REPRÉSENTATION D'HERNANI.--SAINTE-MARIE-DES-NEIGES.--MADRID.
_El correo real_ dans lequel nous quittâmes Burgos mérite une
description particulière. Figurez-vous une voiture antédiluvienne, dont
le modèle aboli ne peut se retrouver que dans l'Espagne fossile; des
roues énormes, évasées, à rayons très-minces, et placées très en arrière
de la caisse, peinte en rouge au temps d'Isabelle la Catholique; un
coffre extravagant, percé de toutes sortes de fenêtres de formes
contournées et garni à l'intérieur de petits coussins d'un satin qui
avait pu être rose à une époque reculée, le tout relevé de piqûres et
d'agréments en chenille, que rien n'empêchait d'avoir été de plusieurs
couleurs. Ce respectable carrosse était naïvement suspendu par des
cordes, et ficelé aux endroits menaçants avec des cordelettes de
sparterie. On ajoute à cette machine une file de mules d'une raisonnable
longueur, avec un assortiment de postillons et de _mayoral_ en veste
d'agneau d'Astrakan, et en pantalon de peau de mouton d'une apparence on
ne peut plus moscovite, et nous voilà partis au milieu d'un tourbillon
de cris, d'injures et de coups de fouet. Nous allions un train d'enfer,
nous dévorions le terrain, et les vagues silhouettes des objets
s'envolaient à droite et à gauche avec une rapidité fantasmagorique. Je
n'ai jamais vu de mules plus emportées, plus rétives et plus farouches;
à chaque relais, il fallait une armée de _muchachos_ pour en accrocher
une à la voiture. Ces diaboliques bêtes sortaient de l'écurie debout sur
leurs pieds de derrière, et ce n'était qu'au moyen d'une grappe de
postillons suspendus à leur licou qu'on parvenait à les réduire à l'état
de quadrupède. Je crois que ce qui leur inspirait cette ardeur
endiablée, était l'idée de la nourriture qui les attendait à la
prochaine _venta_, car elles étaient d'une maigreur effrayante. En
partant d'un petit village, elles se mirent à ruer, à sauter si bien,
que leurs jambes se prirent dans les traits: alors ce fut un salmis de
ruades, de coups de bâton inimaginables; toute la file tomba, et un
malheureux postillon qui se trouvait en tête, monté sur un cheval qui
probablement n'avait jamais été attelé, fut retiré de dessous ce monceau
presque aplati et rendant le sang par le nez. Sa maîtresse, qui
assistait au départ, poussait des cris à fendre l'âme, et tels que je
n'aurais cru qu'il en pût sortir d'une poitrine humaine. Enfin on
parvint à débrouiller les cordes, à remettre les mules sur leurs pieds;
un autre postillon prit la place du blessé, et l'on se mit en route avec
une vélocité sans pareille. Le pays que nous traversions avait un aspect
d'une sauvagerie étrange: c'étaient de grandes plaines arides, sans un
seul arbre qui en rompît l'uniformité, terminées par des montagnes et
des collines d'un jaune d'ocre que l'éloignement pouvait à peine azurer.
De temps à autre nous traversions des villages terreux, bâtis en pisé,
la plupart en ruine. Comme c'était le dimanche, le long de ces murailles
jaunâtres éclairées d'un pâle rayon, se tenaient debout, immobiles comme
des momies, des rangs de Castillans hautains drapés dans leurs guenilles
d'amadou, en train de _tomar el sol_, récréation qui ferait mourir
d'ennui au bout d'une heure l'Allemand le plus flegmatique. Cependant
cette jouissance tout espagnole était ce jour-là fort excusable, car il
faisait un froid atroce; un vent furieux balayait la plaine avec un
bruit de tonnerre et de chariots pleins d'armures roulant sur des voûtes
d'airain. Je ne crois pas que dans les kraals des Hottentots et dans les
campements des Kalmouks on puisse rencontrer rien de plus sauvage, de
plus barbare et de plus primitif. Profitant d'une halte, j'entrai dans
une de ces huttes: c'était un taudis sans fenêtre, avec un foyer de
pierres brutes placé au centre, et un trou dans le toit pour laisser
sortir la fumée; les murs étaient bistrés d'un bitume digne de
Rembrandt.
On dîna à Torrequemada, _pueblo_ situé sur une petite rivière encombrée
par d'anciennes fortifications en ruine. Torrequemada est remarquable
par l'absence complète de vitres: il n'y a de carreaux qu'au _parador_
qui, malgré ce luxe inouï, n'en a pas moins une cuisine avec un trou
dans le plafond. Après avoir avalé quelques _garbanzos_ qui sonnaient
dans nos ventres comme des grains de plomb dans des tambours de basque,
nous rentrâmes dans notre boîte, et la course au clocher recommença.
Cette voiture après ces mules était comme une casserole attachée à la
queue d'un tigre: le bruit qu'elle faisait les excitait encore
davantage. Un feu de paille allumé au milieu de la route faillit leur
faire prendre le mors aux dents. Elles étaient si ombrageuses, qu'il
fallait les tenir par la bride et leur mettre la main sur les yeux
lorsqu'une autre voiture venait en sens inverse. Règle générale, lorsque
deux voitures traînées par des mules se rencontrent, l'une des deux doit
verser. Enfin, ce qui devait arriver arriva. J'étais en train de
retourner dans ma tête je ne sais quel lambeau d'hémistiche, comme c'est
mon habitude en voyage, lorsque je vis venir de mon côté, décrivant une
rapide parabole, mon camarade qui était assis en face de moi; cette
action bizarre fut suivie d'un choc très-rude et d'un craquement
général: «Es-tu mort? me demanda mon ami en achevant sa courbe.--Au
contraire, répondis-je; et toi?--Très-peu,» me répondit-il. Et nous
sortîmes au plus vite par le toit défoncé de la pauvre voiture qui était
brisée en mille pièces. Nous vîmes avec une satisfaction infinie à
quinze pas dans un champ la boîte de notre daguerréotype aussi pure,
aussi intacte, que si elle eût été encore dans la boutique de Susse,
occupée à faire des vues de la colonnade de la Bourse. Quant aux mules,
elles s'étaient envolées, et avaient emporté à tous les diables le train
de devant et les deux petites roues. Notre perte se monta à un bouton
qui sauta dans la violence du choc et ne put être retrouvé, il est
vraiment impossible de verser plus admirablement.
Une des choses les plus bouffonnes que j'aie vues, c'est le mayoral se
lamentant sur les débris de sa carriole; il en rajustait les morceaux
comme un enfant qui vient de casser un verre, et, voyant que le mal
était irréparable, il éclatait en affreux jurements, trépignait, se
donnait des coups de poing, se roulait par terre, imitant les excès des
douleurs antiques, ou bien il s'attendrissait et se livrait aux plus
touchantes élégies. Ce qui l'affligeait surtout, c'était le sort des
coussins roses gisant çà et là, déchirés et souillés de poussière; ces
coussins étaient ce que son imagination de mayoral pouvait concevoir de
plus magnifique, et son coeur saignait de voir tant de splendeur
évanouie.
Notre position n'était pas autrement gaie, quoique nous fussions
attaqués d'un accès de fou rire assez intempestif. Nos mules s'étaient
évanouies en fumée, et nous n'avions plus qu'une voiture démantelée et
sans roues. Heureusement la _venta_ n'était pas loin. On alla chercher
deux _galères_, qui nous recueillirent, nous et notre bagage. La galère
justifie parfaitement son nom: c'est une charrette à deux ou quatre
roues, qui n'a ni fond ni plancher; un lacis de cordes de roseaux forme,
dans la partie inférieure, une espèce de filet où l'on place les malles
et les paquets. Là-dessus on étend un matelas, un pur matelas espagnol,
qui ne vous empêche en aucune façon de sentir les angles du bagage
entassé au hasard. Les patients se groupent comme ils peuvent sur ce
chevalet d'une nouvelle espèce, auprès duquel les grils de saint Laurent
et de Guatimozin sont des lits de roses, car il était du moins possible
de s'y retourner. Que diraient les philanthropes qui font voyager les
_forçats_ en chaises de poste, en voyant les _galères_ où sont condamnés
les gens les plus innocents du monde, lorsqu'ils vont visiter l'Espagne?
Dans cet agréable véhicule privé de toute espèce de ressorts, nous
faisions quatre lieues d'Espagne à l'heure, c'est-à-dire cinq lieues de
France, une lieue de plus que les malles-postes les mieux servies sur la
plus belle route. Pour aller plus vite, il aurait fallu des chevaux
anglais, de course ou de chasse, et la route que nous suivions était
coupée de montées très-rudes et de pentes rapides, toujours descendues
au triple galop; il faut toute l'assurance et toute l'adresse des
postillons et des conducteurs espagnols pour ne pas s'aller briser en
cinquante mille morceaux au fond des précipices: au lieu de verser une
fois, nous aurions dû toujours verser.
Nous étions secoués comme ces souris que l'on ballotte pour les étourdir
et les tuer contre les parois de la souricière, et il fallait toute la
sévère beauté du paysage pour ne pas nous laisser aller à la mélancolie
et à la courbature; mais ces belles collines aux lignes austères, à la
couleur sobre et calme, donnaient tant de caractère à l'horizon sans
cesse renouvelé, que les cahots de la galère étaient compensés et au
delà. Un village, un ancien couvent bâti en forteresse, variaient ces
sites d'une simplicité orientale, qui rappelaient les lointains du
_Joseph vendu par ses frères_, de Decamps.
Dueñas, situé sur une colline, a l'air d'un cimetière turc; les caves,
creusées dans le roc vif, reçoivent l'air par de petites tourelles
évasées en turban, qui ont un faux air de minaret très-singulier. Une
église de tournure mauresque complète l'illusion. À gauche, dans la
plaine, le canal de Castille fait apparition de temps à autre; ce canal
n'est pas encore terminé.
À Venta de Trigueros, l'on attela à notre galère un cheval _rose_ d'une
singulière beauté (l'on avait renoncé aux mules), qui justifiait
pleinement le cheval tant critiqué du _Triomphe de Trajan_, d'Eugène
Delacroix. Le génie a toujours raison; ce qu'il invente existe, et la
nature l'imite presque dans ses plus excentriques fantaisies. Après
avoir franchi une route flanquée de remblais et de contre-forts en
arc-boutant d'un caractère assez monumental, nous entrâmes enfin dans
Valladolid légèrement moulus, mais avec notre nez intact et nos bras
tenant encore à notre buste sans épingles noires, comme les bras d'une
poupée neuve. Je ne parle pas des jambes, où l'engourdissement avait
piqué toutes les aiguilles de l'Angleterre, et où grouillaient les
pattes de cent mille fourmis invisibles.