Vedia, nous pûmes visiter la cathédrale jusque dans ses moindres
détails. Un volume in-8° de description, un atlas de deux mille
planches, vingt salles remplies de plâtres moulés, ne donneraient pas
encore une idée complète de cette prodigieuse efflorescence de l'art
gothique, plus touffue et plus compliquée qu'une forêt vierge du Brésil.
L'on nous pardonnera, à nous qui n'avons pu écrire qu'une simple lettre
griffonnée à la hâte et de mémoire sur le coin d'une table de posada,
quelques omissions et quelques négligences.
Au premier pas que l'on fait dans l'église, on est arrêté au collet par
un chef-d'oeuvre incomparable: c'est la porte en bois sculpté qui donne
sur le cloître. Elle représente, entre autres bas-reliefs, l'entrée de
Notre-Seigneur à Jérusalem; les jambages et les portants sont chargés de
figurines délicieuses, de la tournure la plus élégante et d'une telle
finesse, que l'on ne peut comprendre qu'une matière inerte et sans
transparence comme le bois se soit prêtée à une fantaisie si capricieuse
et si spirituelle. C'est assurément la plus belle porte du monde après
celle du baptistère de Florence, par Ghiberti, que Michel-Ange, qui s'y
connaissait, trouvait digne d'être la porte du paradis. Il faudrait
mouler cette admirable page et la couler en bronze, pour lui assurer
l'éternité dont peuvent disposer les hommes.
Le choeur, où sont les stalles, qu'on appelle _silleria_, est fermé par
des grilles en fer repoussé d'un travail inconcevable; le pavé est
couvert, comme c'est l'usage en Espagne, d'immenses nattes de
sparteries, et chaque stalle a en outre son tapis d'herbe sèche ou de
jonc. En levant la tête, on aperçoit une espèce de dôme formé par
l'intérieur de la tour dont nous avons déjà parlé; c'est un gouffre de
sculptures, d'arabesques, de statues, de colonnettes, de nervures, de
lancettes, de pendentifs à vous donner le vertige. On regarderait deux
ans qu'on n'aurait pas tout vu. C'est touffu comme un chou, fénestré
comme une truelle à poisson; c'est gigantesque comme une pyramide et
délicat comme une boucle d'oreille de femme, et l'on ne peut comprendre
qu'un semblable filigrane puisse se soutenir en l'air depuis des
siècles! Quels hommes étaient-ce donc que ceux qui exécutaient ces
merveilleuses constructions que les prodigalités des palais féeriques ne
pourraient dépasser? La race en est-elle donc perdue? Et nous, qui nous
vantons d'être civilisés, ne serions-nous, en effet, que des barbares
décrépits? Un profond sentiment de tristesse me serre le coeur lorsque je
visite un de ces prodigieux édifices des temps passés; il me prend un
découragement immense, et je n'aspire plus qu'à me retirer dans un coin,
à me mettre une pierre sous la tête, pour attendre, dans l'immobilité de
la contemplation, la mort, cette immobilité absolue. À quoi bon
travailler? à quoi bon se remuer? L'effort humain le plus violent
n'arrivera jamais au delà. Eh bien! l'on ignore les noms de ces divins
artistes, et, pour en trouver quelques traces, il faut fouiller les
archives poudreuses des couvents. Quand je pense que j'ai usé la
meilleure portion de ma vie à rimer dix ou douze mille vers, à écrire
six ou sept pauvres volumes in-8° et trois ou quatre cents mauvais
articles de journaux, et que je me trouve fatigué, j'ai honte de
moi-même et de mon époque, où il faut tant d'efforts pour produire si
peu de chose. Qu'est-ce qu'une mince feuille de papier à côté d'une
montagne de granit?
Si vous voulez faire un tour avec nous dans cet immense madrépore,
construit par ces prodigieux polypes humains du XIVe et du XVe siècle,
nous allons commencer par la petite sacristie, qui est une salle assez
vaste malgré son titre, et renferme un _Ecce Homo, un Christ en croix_,
de Murillo, une _Nativité_, de Jordaëns, encadrée par des boiseries
précieusement sculptées; au milieu est placé un grand brasero, qui sert
à allumer les encensoirs et peut-être aussi les cigarettes, car beaucoup
de prêtres espagnols fument, ce qui ne nous paraît pas plus inconvenant
que de priser du tabac en poudre, jouissance que le clergé français se
permet sans aucun scrupule. Le brasero est une grande bassine de cuivre
jaune posée sur un trépied et remplie de braise ou de petits noyaux
allumés et recouverts de cendre fine, qui font un feu doux. Le brasero
remplace en Espagne les cheminées, qui sont fort rares.
Dans la grande sacristie, voisine de la petite, on remarque un _Christ
en croix_ du Domenico Theotocopuli, dit _el Greco_, peintre extravagant
et singulier, dont on prendrait les tableaux pour des esquisses du
Titien, si une certaine affectation des formes aiguës et strapassées ne
les faisait bientôt reconnaître. Pour donner à sa peinture l'apparence
d'être faite avec une grande fierté de touche, il jette çà et là des
coups de brosse d'une pétulance et d'une brutalité incroyables, des
lueurs minces et acérées qui traversent les ombres comme des lames de
sabre: tout cela n'empêche pas le Greco d'être un grand peintre; les
bons ouvrages de sa seconde manière ressemblent beaucoup aux tableaux
romantiques d'Eugène Delacroix.
Vous avez sans doute vu au musée espagnol de Paris le portrait de la
fille du Greco, magnifique tête que ne désavouerait aucun maître, et
vous pouvez juger quel admirable peintre ce devait être que Domenico
Theotocopuli, lorsqu'il était dans son bon sens. Il paraît que la
préoccupation d'éviter de ressembler au Titien, dont on prétend qu'il
avait été élève, lui troubla la cervelle et le jeta dans les
extravagances et les caprices qui ne laissèrent briller que par lueurs
intermittentes les magnifiques facultés qu'il avait reçues de la nature;
le Greco était en outre architecte et sculpteur, sublime trinité,
lumineux triangle, qui se rencontre souvent dans le ciel de l'art
suprême.
Cette sacristie est entourée de boiseries formant armoires, avec des
colonnes fleuries et festonnées, du goût le plus riche; au-dessus des
boiseries règne une rangée de miroirs de Venise, dont je ne m'explique
guère l'usage, à moins qu'ils ne soient comme pur ornement, car ils sont
trop haut pour qu'on puisse s'y regarder. Plus haut que les miroirs, les
plus anciens touchant à la voûte, sont disposés par ordre chronologique
les portraits de tous les évêques de Burgos, depuis le premier jusqu'à
celui qui occupe aujourd'hui le siège épiscopal. Ces portraits, quoique
peints à l'huile, ont un aspect de pastel et de détrempe qui vient de ce
qu'on ne vernit pas les tableaux en Espagne, manque de précaution qui a
laissé dévorer par l'humidité bien des chefs-d'oeuvre regrettables. Ces
portraits, quoique d'une grande tournure pour la plupart, ne sont
cependant pas des peintures de premier ordre, et d'ailleurs ils sont
accrochés trop haut pour que l'on puisse juger du mérite de l'exécution.
Le milieu de la salle est occupé par un énorme buffet et d'immenses
corbeilles de sparteries, où sont rangés les ornements d'église et les
ustensiles du culte. Sous deux cages de verre l'on conserve comme
curiosité deux arbres de corail, bien moins compliqués dans leurs
ramures que la moindre arabesque de la cathédrale. La porte est
historiée des armes de Burgos en relief, avec un semis de petites croix
de gueules.
La salle de Jean Cuchiller, que l'on traverse après celle-ci, n'a rien
de remarquable comme architecture, et nous pressions le pas pour en
sortir, lorsqu'on nous pria de lever la tête et de regarder un objet des
plus curieux. Cet objet était un grand coffre retenu au mur par des
crampons de fer. Il est difficile d'imaginer une malle plus rapiécée,
plus vermoulue et plus effondrée. C'est à coup sûr la doyenne des malles
du monde; une inscription en lettres noires ainsi conçue: _Cofre del
Cid_, donna tout de suite, comme vous pouvez le croire, une énorme
importance à ces quatre ais de bois pourri. Ce coffre, s'il faut en
croire la chronique, est précisément celui que le fameux Ruy-Diaz de
Bivar, plus connu sous le nom de Cid Campéador, manquant d'argent, tout
héros qu'il était, comme un simple littérateur, fit porter plein de
sable et de cailloux, en nantissement, chez un honnête usurier juif qui
prêtait sur gages, avec défense d'ouvrir la mystérieuse malle avant que
lui, Cid Campéador, n'eût remboursé la somme empruntée; ce qui prouve
que les usuriers de ce temps-là étaient de plus facile composition que
ceux de nos jours. L'on trouverait maintenant peu de juifs et même peu
de chrétiens assez naïfs et débonnaires pour accepter un pareil gage. M.
Casimir Delavigne s'est servi de cette légende dans sa pièce de la
_Fille du Cid_, mais il a substitué au coffre énorme une boîte
imperceptible, qui ne peut rien contenir en effet que _l'or de la parole
du Cid_; et il n'est aucun juif, même un juif des temps héroïques, qui
prêtât quelque chose sur une pareille bonbonnière. Le coffre historique
est grand, large, lourd, profond, garni de toutes sortes de serrures et
de cadenas: plein de sable, il devait falloir au moins six chevaux pour
le remuer, et le digne israélite pouvait le supposer rempli de nippes,
de joyaux ou d'argenterie, et se résigner plus facilement aux caprices
du Cid, caprice prévu par le Code pénal, ainsi que beaucoup d'autres
fantaisies héroïques. La mise en scène du théâtre de la Renaissance est
donc inexacte, n'en déplaise à M. Anténor Joly.
V.
LE CLOÎTRE; PEINTURES ET SCULPTURES.--MAISON DE CID; MAISON DU CORDON;
PORTE SAINTE-MARIE.--LE THÉÂTRE ET LES ACTEURS.--LA CARTUJA DE
MIRAFLORES.--LE GÉNÉRAL THIBAUT ET LES OS DU CID.
En sortant de la salle de Jean Cuchiller, on entre dans une autre pièce
d'un style de décoration très-pittoresque: des boiseries de chêne, des
tentures rouges et un plafond en manière de cuir de Cordoue du meilleur
effet; on voit dans cette pièce une _Nativité_ de Murillo, une
_Conception_ et un _Jésus_ en robe fort bien peints.
Le cloître est rempli de tombeaux, la plupart fermés de grilles
très-serrées et très-fortes; ces tombeaux, tous d'illustres personnages,
sont pratiqués dans l'épaisseur du mur, historiés de blasons et brodés
de sculptures. Sur l'un d'eux je remarquai un groupe de Marie et Jésus
tenant un livre à la main, d'une grande beauté, et une chimère moitié
animal, moitié arabesque, de l'invention la plus étrange et la plus
surprenante. Sur toutes ces tombes sont couchées des statues de grandeur
naturelle, soit de chevaliers armés, soit d'évêques en costume, qu'on
prendrait volontiers, à travers les mailles des grilles, pour les morts
qu'elles représentent, tant les attitudes sont vraies et les détails
minutieux.
Sur le jambage d'une porte, je remarquai en passant une charmante petite
statuette de la Vierge, d'une exécution délicieuse et d'une hardiesse
d'idée extraordinaire. Au lieu de cet air contrit et modeste que l'on
donne habituellement à la sainte Vierge, le sculpteur l'a représentée
avec un regard où la volupté se mêle à l'extase et dans l'enivrement
d'une femme qui conçoit un Dieu. Elle est là debout, la tête renversée
en arrière, aspirant de toute son âme et de tout son corps le rayon de
flamme soufflé par la colombe symbolique, avec un mélange d'ardeur et de
pureté d'une originalité rare; il était difficile d'être neuf dans un
sujet répété si souvent, mais rien n'est usé pour le génie.
La description de ce cloître demanderait à elle seule une lettre tout
entière; mais, vu le peu d'espace et de temps dont nous pouvons
disposer, vous nous pardonnerez de n'en dire que ces quelques mots et de
rentrer dans l'église, où nous prendrons au hasard, à droite et à
gauche, les premiers chefs-d'oeuvre venus, sans choix ni préférence; car
tout est beau, tout est admirable, et ce dont nous ne parlons pas vaut
au moins ce dont nous parlons.
Nous nous arrêterons d'abord devant cette _Passion de Jésus-Christ_, en
pierre, de Philippe de Bourgogne, qui n'est malheureusement pas un
artiste français, comme son nom ou plutôt son sobriquet pourrait le
faire croire. C'est un des plus grands bas-reliefs qu'il y ait au monde:
selon l'usage gothique, il est divisé en plusieurs compartiments, le
Jardin des Oliviers, le Portement de croix, le Crucifiement entre les
deux voleurs, immense composition qui, pour la finesse des têtes et le
précieux des détails, vaut tout ce qu'Albert Durer, Hemlinck ou Holbein
ont fait de plus délicat et de plus suave avec leur pinceau de
miniaturistes. Cette épopée de pierre est terminée par une magnifique
Descente au tombeau: les groupes d'apôtres endormis qui occupent les
caissons inférieurs du Jardin des Oliviers sont presque aussi beaux et
aussi purs de style que les prophètes et les saints de fra Bartholomé;
les têtes des saintes femmes au pied de la croix ont une expression
pathétique et douloureuse dont les artistes gothiques possédaient seuls
le secret, ici cette expression se joint à une rare beauté de forme; les
soldats se font remarquer par des ajustements singuliers et farouches
comme on en prêtait dans le moyen âge aux personnages antiques,
orientaux ou juifs, dont on ne connaissait pas le costume; ils sont
d'ailleurs campés avec une audace et une crânerie qui font le plus
heureux contraste avec l'idéalité et la mélancolie des autres figures.
Tout cela est encadré par des architectures travaillées comme de
l'orfèvrerie, d'un goût et d'une légèreté incroyables. Cette sculpture a
été achevée en 1536.
Puisque nous en sommes à la sculpture, parlons tout de suite des stalles
du choeur, admirable menuiserie qui n'a peut-être pas sa rivale au monde.
Les stalles sont autant de merveilles; elles représentent des sujets de
l'Ancien-Testament en bas-reliefs, et sont séparées l'une de l'autre par
des chimères et des animaux fantastiques en forme de bras de fauteuil.
Les parties planes sont formées d'incrustations relevées de hachures
noires comme les nielles sur métaux; l'arabesque et le caprice n'ont
jamais été plus loin. C'est une verve inépuisable, une abondance inouïe,
une invention perpétuelle dans l'idée et dans la forme; c'est un monde
nouveau, une création à part aussi complète, aussi riche que celle de
Dieu, où les plantes vivent, où les hommes fleurissent, où le rameau se
termine par une main et la jambe par un feuillage, où la chimère à l'oeil
sournois ouvre ses ailes onglées, où le dauphin monstrueux souffle l'eau
par ses _fosses_. Un enlacement inextricable de fleurons, de rinceaux,
d'acanthes, de lotus, de fleurs aux calices ornés d'aigrettes et de
vrilles, de feuillages dentelés et contournés, d'oiseaux fabuleux, de
poissons impossibles, de sirènes et de dragons extravagants, dont aucune
langue ne peut donner l'idée. La fantaisie la plus libre règne dans
toutes ces incrustations, à qui leur ton jaune sur le fond sombre du
bois donne un air de peinture de vase étrusque bien justifié par la
franchise et l'accent primitif du trait. Ces dessins, où perce le génie
païen de la renaissance, n'ont aucun rapport avec la destination des
stalles, et quelquefois même le choix du sujet laisse voir un entier
oubli de la sainteté du lieu. Ce sont des enfants qui jouent avec des
masques, des femmes qui dansent, des gladiateurs qui luttent, des
paysans en vendange, des jeunes filles tourmentant ou caressant un
monstre fantastique, des animaux pinçant de la harpe, et même de petits
garçons imitant dans la vasque d'une fontaine le fameux _Manneken-Pis_
de Bruxelles. Avec un peu plus de sveltesse dans les proportions, ces
figures vaudraient les plus purs étrusques: unité dans l'aspect et
variété infinie dans le détail, voilà le difficile problème que les
artistes du moyen âge ont presque toujours résolu avec bonheur. À cinq
ou six pas, cette menuiserie, si folle d'exécution, est grave,
solennelle, architecturale, brune de ton, et tout à fait digne de servir
d'encadrement aux pâles et austères visages des chanoines.
La chapelle du Connétable, _capilla del Condestable_, est à elle seule
une église complète; le tombeau de don Pedro Fernandez Velasco,
connétable de Castille, et celui de sa femme, en occupent le milieu et
n'en sont pas le moindre ornement; ces tombes sont de marbre blanc et
d'un travail magnifique. L'homme est couché dans son armure de guerre
enrichie d'arabesques du meilleur style, dont les sacristains lèvent
avec du papier mouillé des empreintes qu'ils vendent aux voyageurs; la
femme a son petit chien à côté d'elle, ses gants et les ramages de sa
robe de brocart sont rendus avec une finesse inouïe. Les têtes des deux
époux reposent sur des coussins de marbre, ornés de leur couronne et de
leurs armoiries; des blasons gigantesques décorent les murailles de
cette chapelle, et sur l'entablement sont placées des figures portant
des hampes de pierre pour soutenir des bannières et des étendards. Le
_retablo_ (on appelle ainsi les façades architecturales qui accompagnent
les autels) est sculpté, doré, peint, entremêlé d'arabesques et de
colonnes, et représente la circoncision de Jésus-Christ, figures de
grandeur naturelle. À droite, du côté où est le portrait de doña Mencia
de Mendoza, comtesse de Haro, se trouve un petit autel gothique
enluminé, doré, ciselé, enjolivé d'une infinité de figurines que l'on
croirait d'Antonin Moine, tant elles sont légères et spirituellement
tournées; sur cet autel il y a un christ en jais. Le grand autel est
orné de lames d'argent et de soleils de cristal, dont les reflets
miroitants forment des jeux de lumière d'un éclat singulier. À la voûte
s'épanouit une rose de sculpture d'une délicatesse incroyable.
Dans la sacristie qui est auprès de la chapelle, on voit enchâssée au
milieu de la boiserie une Madeleine que l'on attribue à Léonard de
Vinci: la douceur des demi-teintes brunes et fondues avec le clair par
des dégradations insensibles, la légèreté de touche des cheveux et la
rondeur parfaite des bras, rendent cette supposition tout à fait
vraisemblable. On conserve aussi dans cette chapelle le diptyque en
ivoire que le connétable emportait à l'armée et devant lequel il faisait
sa prière. La _capilla del Condestable_ appartient au duc de Frias.
Jetez en passant un regard sur cette statue de saint Bruno, en bois
colorié, qui est de Pereida, sculpteur portugais, et sur cette épitaphe
qui est celle de Villegas, traducteur du Dante.
Un grand escalier du plus beau dessin, avec de magnifiques chimères
sculptées, nous tint quelques minutes en admiration. J'ignore où il
conduit et sur quelle salle s'ouvre la petite porte qui le termine; mais
il est digne du palais le plus éblouissant. Le grand autel de la
chapelle du duc d'Abrantès est une des plus singulières imaginations que
l'on puisse voir: il représente l'arbre généalogique de Jésus-Christ.
Voici comme cette bizarre idée est rendue: le patriarche Abraham est
couché au bas de la composition, et dans sa féconde poitrine plongent
les racines chevelues d'un arbre immense dont chaque rameau porte un
aïeul de Jésus, et se subdivise en autant de branches qu'il y a de
descendants. Le faîte est occupé par la sainte Vierge, sur un trône de
nuages; le soleil, la lune et les étoiles, argentés et dorés,
scintillent à travers les efflorescences des rameaux. Ce qu'il a fallu
de patience pour découper toutes ces feuilles, fouiller ces plis, évider
ces branches, détacher du fond tous ces personnages, on n'ose y songer
qu'avec effroi. Ce _retablo_, ainsi travaillé, est grand comme une
façade de maison, et s'élève pour le moins à trente pieds de haut, en y
comprenant les trois étages, dont le second renferme le couronnement de
la Vierge, et le dernier un Crucifiement avec saint Jean et la Vierge.
L'artiste est Rodrigo del Haya, sculpteur, qui vivait dans le milieu du
XVIe siècle.
La chapelle de sainte Thècle est tout ce qu'on peut imaginer de plus
étrange. L'architecte et le sculpteur semblent s'être donné pour but le
plus d'ornements possible dans le moins d'espace possible; ils y ont
parfaitement réussi, et je défierais l'ornemaniste le plus industrieux
de trouver dans toute la chapelle la place d'une seule rosace ou d'un
seul fleuron. C'est le mauvais goût le plus riche, le plus adorable et
le plus charmant: ce ne sont que colonnes torses entourées de ceps de
vigne, volutes enroulées à l'infini, collerettes de chérubins cravatés
d'ailes, gros bouillons de nuages, flammes de cassolettes en coup de
vent, rayons ouverts en éventail, chicorées épanouies et touffues, tout
cela doré et peint de couleurs naturelles, avec des pinceaux de
miniature. Les ramages des draperies sont exécutés fil par fil, point
par point, et d'une effrayante minutie. La sainte, environnée par les
flammes du bûcher, dont l'ardeur est excitée par des Sarrasins en
costumes extravagants, lève vers le ciel ses beaux yeux d'émail, et
tient dans sa petite main couleur de chair un grand rameau bénit, frisé
à l'espagnole. Les voûtes sont travaillées dans le même goût. D'autres
autels, d'une moindre dimension, mais d'une égale richesse, occupent le
reste de la chapelle: ce n'est plus la finesse gothique, ni le goût
charmant de la renaissance; la richesse est substituée à la pureté des
lignes; mais c'est encore très-beau, comme toute chose excessive et
complète dans son genre.
Les orgues, d'une grandeur formidable, ont des batteries de tuyaux
disposées sur un plan transversal comme des canons pointés, d'un effet
menaçant et belliqueux. Les chapelles particulières ont chacune leur
orgue, mais plus petit. Dans le _retablo_ d'une de ces chapelles nous
vîmes une peinture d'une telle beauté, que je ne sais à quel maître
l'attribuer, si ce n'est à Michel-Ange; les caractères irrécusables de
l'école florentine à sa plus belle époque brillent victorieusement dans
ce magnifique tableau, qui serait la perle du plus splendide musée.
Cependant Michel-Ange ne peignit presque jamais à l'huile, et ses
tableaux sont d'une rareté fabuleuse; je croirais volontiers que c'est
une composition peinte par Sébastien del Piombo d'après un carton et sur
un trait de ce sublime artiste. On sait que, jaloux du succès de
Raphaël, Michel-Ange employa quelquefois Sébastien del Piombo pour
réunir la couleur au dessin et dépasser son jeune rival. Quoi qu'il en
soit, c'est un tableau admirable; la sainte Vierge, assise et noblement
drapée, voile avec une écharpe transparente la divine nudité du petit
Jésus, debout à côté d'elle. Deux anges en contemplation nagent
silencieusement dans l'outremer du ciel; au fond l'on aperçoit un
paysage sévère, des roches, des terrains et quelques pans de murs. La
tête de la Vierge est d'une majesté, d'un calme et d'une puissance dont
on ne peut donner l'idée avec des mots. Le cou est attaché aux épaules
par des lignes si pures, si chastes et si nobles, la figure respire une
si douce quiétude maternelle, les mains sont tournées si divinement, les
pieds ont une telle élégance et un si grand style, qu'on ne peut
détacher les yeux de cette peinture. Ajoutez à ce merveilleux dessin une
couleur simple, solide, soutenue de ton, sans faux brillants, sans
petites recherches de clair-obscur, avec un certain aspect de fresque
qui s'harmonise parfaitement au ton de l'architecture, et vous aurez un
chef-d'oeuvre dont vous ne pourrez trouver l'équivalent que dans l'école
florentine ou l'école romaine.