Grâce à la charmante obligeance du chef politique, don Henrique de

Vedia, nous pûmes visiter la cathédrale jusque dans ses moindres

détails. Un volume in-8° de description, un atlas de deux mille

planches, vingt salles remplies de plâtres moulés, ne donneraient pas

encore une idée complète de cette prodigieuse efflorescence de l'art

gothique, plus touffue et plus compliquée qu'une forêt vierge du Brésil.

L'on nous pardonnera, à nous qui n'avons pu écrire qu'une simple lettre

griffonnée à la hâte et de mémoire sur le coin d'une table de posada,

quelques omissions et quelques négligences.

Au premier pas que l'on fait dans l'église, on est arrêté au collet par

un chef-d'oeuvre incomparable: c'est la porte en bois sculpté qui donne

sur le cloître. Elle représente, entre autres bas-reliefs, l'entrée de

Notre-Seigneur à Jérusalem; les jambages et les portants sont chargés de

figurines délicieuses, de la tournure la plus élégante et d'une telle

finesse, que l'on ne peut comprendre qu'une matière inerte et sans

transparence comme le bois se soit prêtée à une fantaisie si capricieuse

et si spirituelle. C'est assurément la plus belle porte du monde après

celle du baptistère de Florence, par Ghiberti, que Michel-Ange, qui s'y

connaissait, trouvait digne d'être la porte du paradis. Il faudrait

mouler cette admirable page et la couler en bronze, pour lui assurer

l'éternité dont peuvent disposer les hommes.

Le choeur, où sont les stalles, qu'on appelle _silleria_, est fermé par

des grilles en fer repoussé d'un travail inconcevable; le pavé est

couvert, comme c'est l'usage en Espagne, d'immenses nattes de

sparteries, et chaque stalle a en outre son tapis d'herbe sèche ou de

jonc. En levant la tête, on aperçoit une espèce de dôme formé par

l'intérieur de la tour dont nous avons déjà parlé; c'est un gouffre de

sculptures, d'arabesques, de statues, de colonnettes, de nervures, de

lancettes, de pendentifs à vous donner le vertige. On regarderait deux

ans qu'on n'aurait pas tout vu. C'est touffu comme un chou, fénestré

comme une truelle à poisson; c'est gigantesque comme une pyramide et

délicat comme une boucle d'oreille de femme, et l'on ne peut comprendre

qu'un semblable filigrane puisse se soutenir en l'air depuis des

siècles! Quels hommes étaient-ce donc que ceux qui exécutaient ces

merveilleuses constructions que les prodigalités des palais féeriques ne

pourraient dépasser? La race en est-elle donc perdue? Et nous, qui nous

vantons d'être civilisés, ne serions-nous, en effet, que des barbares

décrépits? Un profond sentiment de tristesse me serre le coeur lorsque je

visite un de ces prodigieux édifices des temps passés; il me prend un

découragement immense, et je n'aspire plus qu'à me retirer dans un coin,

à me mettre une pierre sous la tête, pour attendre, dans l'immobilité de

la contemplation, la mort, cette immobilité absolue. À quoi bon

travailler? à quoi bon se remuer? L'effort humain le plus violent

n'arrivera jamais au delà. Eh bien! l'on ignore les noms de ces divins

artistes, et, pour en trouver quelques traces, il faut fouiller les

archives poudreuses des couvents. Quand je pense que j'ai usé la

meilleure portion de ma vie à rimer dix ou douze mille vers, à écrire

six ou sept pauvres volumes in-8° et trois ou quatre cents mauvais

articles de journaux, et que je me trouve fatigué, j'ai honte de

moi-même et de mon époque, où il faut tant d'efforts pour produire si

peu de chose. Qu'est-ce qu'une mince feuille de papier à côté d'une

montagne de granit?

Si vous voulez faire un tour avec nous dans cet immense madrépore,

construit par ces prodigieux polypes humains du XIVe et du XVe siècle,

nous allons commencer par la petite sacristie, qui est une salle assez

vaste malgré son titre, et renferme un _Ecce Homo, un Christ en croix_,

de Murillo, une _Nativité_, de Jordaëns, encadrée par des boiseries

précieusement sculptées; au milieu est placé un grand brasero, qui sert

à allumer les encensoirs et peut-être aussi les cigarettes, car beaucoup

de prêtres espagnols fument, ce qui ne nous paraît pas plus inconvenant

que de priser du tabac en poudre, jouissance que le clergé français se

permet sans aucun scrupule. Le brasero est une grande bassine de cuivre

jaune posée sur un trépied et remplie de braise ou de petits noyaux

allumés et recouverts de cendre fine, qui font un feu doux. Le brasero

remplace en Espagne les cheminées, qui sont fort rares.

Dans la grande sacristie, voisine de la petite, on remarque un _Christ

en croix_ du Domenico Theotocopuli, dit _el Greco_, peintre extravagant

et singulier, dont on prendrait les tableaux pour des esquisses du

Titien, si une certaine affectation des formes aiguës et strapassées ne

les faisait bientôt reconnaître. Pour donner à sa peinture l'apparence

d'être faite avec une grande fierté de touche, il jette çà et là des

coups de brosse d'une pétulance et d'une brutalité incroyables, des

lueurs minces et acérées qui traversent les ombres comme des lames de

sabre: tout cela n'empêche pas le Greco d'être un grand peintre; les

bons ouvrages de sa seconde manière ressemblent beaucoup aux tableaux

romantiques d'Eugène Delacroix.

Vous avez sans doute vu au musée espagnol de Paris le portrait de la

fille du Greco, magnifique tête que ne désavouerait aucun maître, et

vous pouvez juger quel admirable peintre ce devait être que Domenico

Theotocopuli, lorsqu'il était dans son bon sens. Il paraît que la

préoccupation d'éviter de ressembler au Titien, dont on prétend qu'il

avait été élève, lui troubla la cervelle et le jeta dans les

extravagances et les caprices qui ne laissèrent briller que par lueurs

intermittentes les magnifiques facultés qu'il avait reçues de la nature;

le Greco était en outre architecte et sculpteur, sublime trinité,

lumineux triangle, qui se rencontre souvent dans le ciel de l'art

suprême.

Cette sacristie est entourée de boiseries formant armoires, avec des

colonnes fleuries et festonnées, du goût le plus riche; au-dessus des

boiseries règne une rangée de miroirs de Venise, dont je ne m'explique

guère l'usage, à moins qu'ils ne soient comme pur ornement, car ils sont

trop haut pour qu'on puisse s'y regarder. Plus haut que les miroirs, les

plus anciens touchant à la voûte, sont disposés par ordre chronologique

les portraits de tous les évêques de Burgos, depuis le premier jusqu'à

celui qui occupe aujourd'hui le siège épiscopal. Ces portraits, quoique

peints à l'huile, ont un aspect de pastel et de détrempe qui vient de ce

qu'on ne vernit pas les tableaux en Espagne, manque de précaution qui a

laissé dévorer par l'humidité bien des chefs-d'oeuvre regrettables. Ces

portraits, quoique d'une grande tournure pour la plupart, ne sont

cependant pas des peintures de premier ordre, et d'ailleurs ils sont

accrochés trop haut pour que l'on puisse juger du mérite de l'exécution.

Le milieu de la salle est occupé par un énorme buffet et d'immenses

corbeilles de sparteries, où sont rangés les ornements d'église et les

ustensiles du culte. Sous deux cages de verre l'on conserve comme

curiosité deux arbres de corail, bien moins compliqués dans leurs

ramures que la moindre arabesque de la cathédrale. La porte est

historiée des armes de Burgos en relief, avec un semis de petites croix

de gueules.

La salle de Jean Cuchiller, que l'on traverse après celle-ci, n'a rien

de remarquable comme architecture, et nous pressions le pas pour en

sortir, lorsqu'on nous pria de lever la tête et de regarder un objet des

plus curieux. Cet objet était un grand coffre retenu au mur par des

crampons de fer. Il est difficile d'imaginer une malle plus rapiécée,

plus vermoulue et plus effondrée. C'est à coup sûr la doyenne des malles

du monde; une inscription en lettres noires ainsi conçue: _Cofre del

Cid_, donna tout de suite, comme vous pouvez le croire, une énorme

importance à ces quatre ais de bois pourri. Ce coffre, s'il faut en

croire la chronique, est précisément celui que le fameux Ruy-Diaz de

Bivar, plus connu sous le nom de Cid Campéador, manquant d'argent, tout

héros qu'il était, comme un simple littérateur, fit porter plein de

sable et de cailloux, en nantissement, chez un honnête usurier juif qui

prêtait sur gages, avec défense d'ouvrir la mystérieuse malle avant que

lui, Cid Campéador, n'eût remboursé la somme empruntée; ce qui prouve

que les usuriers de ce temps-là étaient de plus facile composition que

ceux de nos jours. L'on trouverait maintenant peu de juifs et même peu

de chrétiens assez naïfs et débonnaires pour accepter un pareil gage. M.

Casimir Delavigne s'est servi de cette légende dans sa pièce de la

_Fille du Cid_, mais il a substitué au coffre énorme une boîte

imperceptible, qui ne peut rien contenir en effet que _l'or de la parole

du Cid_; et il n'est aucun juif, même un juif des temps héroïques, qui

prêtât quelque chose sur une pareille bonbonnière. Le coffre historique

est grand, large, lourd, profond, garni de toutes sortes de serrures et

de cadenas: plein de sable, il devait falloir au moins six chevaux pour

le remuer, et le digne israélite pouvait le supposer rempli de nippes,

de joyaux ou d'argenterie, et se résigner plus facilement aux caprices

du Cid, caprice prévu par le Code pénal, ainsi que beaucoup d'autres

fantaisies héroïques. La mise en scène du théâtre de la Renaissance est

donc inexacte, n'en déplaise à M. Anténor Joly.

V.

LE CLOÎTRE; PEINTURES ET SCULPTURES.--MAISON DE CID; MAISON DU CORDON;

PORTE SAINTE-MARIE.--LE THÉÂTRE ET LES ACTEURS.--LA CARTUJA DE

MIRAFLORES.--LE GÉNÉRAL THIBAUT ET LES OS DU CID.

En sortant de la salle de Jean Cuchiller, on entre dans une autre pièce

d'un style de décoration très-pittoresque: des boiseries de chêne, des

tentures rouges et un plafond en manière de cuir de Cordoue du meilleur

effet; on voit dans cette pièce une _Nativité_ de Murillo, une

_Conception_ et un _Jésus_ en robe fort bien peints.

Le cloître est rempli de tombeaux, la plupart fermés de grilles

très-serrées et très-fortes; ces tombeaux, tous d'illustres personnages,

sont pratiqués dans l'épaisseur du mur, historiés de blasons et brodés

de sculptures. Sur l'un d'eux je remarquai un groupe de Marie et Jésus

tenant un livre à la main, d'une grande beauté, et une chimère moitié

animal, moitié arabesque, de l'invention la plus étrange et la plus

surprenante. Sur toutes ces tombes sont couchées des statues de grandeur

naturelle, soit de chevaliers armés, soit d'évêques en costume, qu'on

prendrait volontiers, à travers les mailles des grilles, pour les morts

qu'elles représentent, tant les attitudes sont vraies et les détails

minutieux.

Sur le jambage d'une porte, je remarquai en passant une charmante petite

statuette de la Vierge, d'une exécution délicieuse et d'une hardiesse

d'idée extraordinaire. Au lieu de cet air contrit et modeste que l'on

donne habituellement à la sainte Vierge, le sculpteur l'a représentée

avec un regard où la volupté se mêle à l'extase et dans l'enivrement

d'une femme qui conçoit un Dieu. Elle est là debout, la tête renversée

en arrière, aspirant de toute son âme et de tout son corps le rayon de

flamme soufflé par la colombe symbolique, avec un mélange d'ardeur et de

pureté d'une originalité rare; il était difficile d'être neuf dans un

sujet répété si souvent, mais rien n'est usé pour le génie.

La description de ce cloître demanderait à elle seule une lettre tout

entière; mais, vu le peu d'espace et de temps dont nous pouvons

disposer, vous nous pardonnerez de n'en dire que ces quelques mots et de

rentrer dans l'église, où nous prendrons au hasard, à droite et à

gauche, les premiers chefs-d'oeuvre venus, sans choix ni préférence; car

tout est beau, tout est admirable, et ce dont nous ne parlons pas vaut

au moins ce dont nous parlons.

Nous nous arrêterons d'abord devant cette _Passion de Jésus-Christ_, en

pierre, de Philippe de Bourgogne, qui n'est malheureusement pas un

artiste français, comme son nom ou plutôt son sobriquet pourrait le

faire croire. C'est un des plus grands bas-reliefs qu'il y ait au monde:

selon l'usage gothique, il est divisé en plusieurs compartiments, le

Jardin des Oliviers, le Portement de croix, le Crucifiement entre les

deux voleurs, immense composition qui, pour la finesse des têtes et le

précieux des détails, vaut tout ce qu'Albert Durer, Hemlinck ou Holbein

ont fait de plus délicat et de plus suave avec leur pinceau de

miniaturistes. Cette épopée de pierre est terminée par une magnifique

Descente au tombeau: les groupes d'apôtres endormis qui occupent les

caissons inférieurs du Jardin des Oliviers sont presque aussi beaux et

aussi purs de style que les prophètes et les saints de fra Bartholomé;

les têtes des saintes femmes au pied de la croix ont une expression

pathétique et douloureuse dont les artistes gothiques possédaient seuls

le secret, ici cette expression se joint à une rare beauté de forme; les

soldats se font remarquer par des ajustements singuliers et farouches

comme on en prêtait dans le moyen âge aux personnages antiques,

orientaux ou juifs, dont on ne connaissait pas le costume; ils sont

d'ailleurs campés avec une audace et une crânerie qui font le plus

heureux contraste avec l'idéalité et la mélancolie des autres figures.

Tout cela est encadré par des architectures travaillées comme de

l'orfèvrerie, d'un goût et d'une légèreté incroyables. Cette sculpture a

été achevée en 1536.

Puisque nous en sommes à la sculpture, parlons tout de suite des stalles

du choeur, admirable menuiserie qui n'a peut-être pas sa rivale au monde.

Les stalles sont autant de merveilles; elles représentent des sujets de

l'Ancien-Testament en bas-reliefs, et sont séparées l'une de l'autre par

des chimères et des animaux fantastiques en forme de bras de fauteuil.

Les parties planes sont formées d'incrustations relevées de hachures

noires comme les nielles sur métaux; l'arabesque et le caprice n'ont

jamais été plus loin. C'est une verve inépuisable, une abondance inouïe,

une invention perpétuelle dans l'idée et dans la forme; c'est un monde

nouveau, une création à part aussi complète, aussi riche que celle de

Dieu, où les plantes vivent, où les hommes fleurissent, où le rameau se

termine par une main et la jambe par un feuillage, où la chimère à l'oeil

sournois ouvre ses ailes onglées, où le dauphin monstrueux souffle l'eau

par ses _fosses_. Un enlacement inextricable de fleurons, de rinceaux,

d'acanthes, de lotus, de fleurs aux calices ornés d'aigrettes et de

vrilles, de feuillages dentelés et contournés, d'oiseaux fabuleux, de

poissons impossibles, de sirènes et de dragons extravagants, dont aucune

langue ne peut donner l'idée. La fantaisie la plus libre règne dans

toutes ces incrustations, à qui leur ton jaune sur le fond sombre du

bois donne un air de peinture de vase étrusque bien justifié par la

franchise et l'accent primitif du trait. Ces dessins, où perce le génie

païen de la renaissance, n'ont aucun rapport avec la destination des

stalles, et quelquefois même le choix du sujet laisse voir un entier

oubli de la sainteté du lieu. Ce sont des enfants qui jouent avec des

masques, des femmes qui dansent, des gladiateurs qui luttent, des

paysans en vendange, des jeunes filles tourmentant ou caressant un

monstre fantastique, des animaux pinçant de la harpe, et même de petits

garçons imitant dans la vasque d'une fontaine le fameux _Manneken-Pis_

de Bruxelles. Avec un peu plus de sveltesse dans les proportions, ces

figures vaudraient les plus purs étrusques: unité dans l'aspect et

variété infinie dans le détail, voilà le difficile problème que les

artistes du moyen âge ont presque toujours résolu avec bonheur. À cinq

ou six pas, cette menuiserie, si folle d'exécution, est grave,

solennelle, architecturale, brune de ton, et tout à fait digne de servir

d'encadrement aux pâles et austères visages des chanoines.

La chapelle du Connétable, _capilla del Condestable_, est à elle seule

une église complète; le tombeau de don Pedro Fernandez Velasco,

connétable de Castille, et celui de sa femme, en occupent le milieu et

n'en sont pas le moindre ornement; ces tombes sont de marbre blanc et

d'un travail magnifique. L'homme est couché dans son armure de guerre

enrichie d'arabesques du meilleur style, dont les sacristains lèvent

avec du papier mouillé des empreintes qu'ils vendent aux voyageurs; la

femme a son petit chien à côté d'elle, ses gants et les ramages de sa

robe de brocart sont rendus avec une finesse inouïe. Les têtes des deux

époux reposent sur des coussins de marbre, ornés de leur couronne et de

leurs armoiries; des blasons gigantesques décorent les murailles de

cette chapelle, et sur l'entablement sont placées des figures portant

des hampes de pierre pour soutenir des bannières et des étendards. Le

_retablo_ (on appelle ainsi les façades architecturales qui accompagnent

les autels) est sculpté, doré, peint, entremêlé d'arabesques et de

colonnes, et représente la circoncision de Jésus-Christ, figures de

grandeur naturelle. À droite, du côté où est le portrait de doña Mencia

de Mendoza, comtesse de Haro, se trouve un petit autel gothique

enluminé, doré, ciselé, enjolivé d'une infinité de figurines que l'on

croirait d'Antonin Moine, tant elles sont légères et spirituellement

tournées; sur cet autel il y a un christ en jais. Le grand autel est

orné de lames d'argent et de soleils de cristal, dont les reflets

miroitants forment des jeux de lumière d'un éclat singulier. À la voûte

s'épanouit une rose de sculpture d'une délicatesse incroyable.

Dans la sacristie qui est auprès de la chapelle, on voit enchâssée au

milieu de la boiserie une Madeleine que l'on attribue à Léonard de

Vinci: la douceur des demi-teintes brunes et fondues avec le clair par

des dégradations insensibles, la légèreté de touche des cheveux et la

rondeur parfaite des bras, rendent cette supposition tout à fait

vraisemblable. On conserve aussi dans cette chapelle le diptyque en

ivoire que le connétable emportait à l'armée et devant lequel il faisait

sa prière. La _capilla del Condestable_ appartient au duc de Frias.

Jetez en passant un regard sur cette statue de saint Bruno, en bois

colorié, qui est de Pereida, sculpteur portugais, et sur cette épitaphe

qui est celle de Villegas, traducteur du Dante.

Un grand escalier du plus beau dessin, avec de magnifiques chimères

sculptées, nous tint quelques minutes en admiration. J'ignore où il

conduit et sur quelle salle s'ouvre la petite porte qui le termine; mais

il est digne du palais le plus éblouissant. Le grand autel de la

chapelle du duc d'Abrantès est une des plus singulières imaginations que

l'on puisse voir: il représente l'arbre généalogique de Jésus-Christ.

Voici comme cette bizarre idée est rendue: le patriarche Abraham est

couché au bas de la composition, et dans sa féconde poitrine plongent

les racines chevelues d'un arbre immense dont chaque rameau porte un

aïeul de Jésus, et se subdivise en autant de branches qu'il y a de

descendants. Le faîte est occupé par la sainte Vierge, sur un trône de

nuages; le soleil, la lune et les étoiles, argentés et dorés,

scintillent à travers les efflorescences des rameaux. Ce qu'il a fallu

de patience pour découper toutes ces feuilles, fouiller ces plis, évider

ces branches, détacher du fond tous ces personnages, on n'ose y songer

qu'avec effroi. Ce _retablo_, ainsi travaillé, est grand comme une

façade de maison, et s'élève pour le moins à trente pieds de haut, en y

comprenant les trois étages, dont le second renferme le couronnement de

la Vierge, et le dernier un Crucifiement avec saint Jean et la Vierge.

L'artiste est Rodrigo del Haya, sculpteur, qui vivait dans le milieu du

XVIe siècle.

La chapelle de sainte Thècle est tout ce qu'on peut imaginer de plus

étrange. L'architecte et le sculpteur semblent s'être donné pour but le

plus d'ornements possible dans le moins d'espace possible; ils y ont

parfaitement réussi, et je défierais l'ornemaniste le plus industrieux

de trouver dans toute la chapelle la place d'une seule rosace ou d'un

seul fleuron. C'est le mauvais goût le plus riche, le plus adorable et

le plus charmant: ce ne sont que colonnes torses entourées de ceps de

vigne, volutes enroulées à l'infini, collerettes de chérubins cravatés

d'ailes, gros bouillons de nuages, flammes de cassolettes en coup de

vent, rayons ouverts en éventail, chicorées épanouies et touffues, tout

cela doré et peint de couleurs naturelles, avec des pinceaux de

miniature. Les ramages des draperies sont exécutés fil par fil, point

par point, et d'une effrayante minutie. La sainte, environnée par les

flammes du bûcher, dont l'ardeur est excitée par des Sarrasins en

costumes extravagants, lève vers le ciel ses beaux yeux d'émail, et

tient dans sa petite main couleur de chair un grand rameau bénit, frisé

à l'espagnole. Les voûtes sont travaillées dans le même goût. D'autres

autels, d'une moindre dimension, mais d'une égale richesse, occupent le

reste de la chapelle: ce n'est plus la finesse gothique, ni le goût

charmant de la renaissance; la richesse est substituée à la pureté des

lignes; mais c'est encore très-beau, comme toute chose excessive et

complète dans son genre.

Les orgues, d'une grandeur formidable, ont des batteries de tuyaux

disposées sur un plan transversal comme des canons pointés, d'un effet

menaçant et belliqueux. Les chapelles particulières ont chacune leur

orgue, mais plus petit. Dans le _retablo_ d'une de ces chapelles nous

vîmes une peinture d'une telle beauté, que je ne sais à quel maître

l'attribuer, si ce n'est à Michel-Ange; les caractères irrécusables de

l'école florentine à sa plus belle époque brillent victorieusement dans

ce magnifique tableau, qui serait la perle du plus splendide musée.

Cependant Michel-Ange ne peignit presque jamais à l'huile, et ses

tableaux sont d'une rareté fabuleuse; je croirais volontiers que c'est

une composition peinte par Sébastien del Piombo d'après un carton et sur

un trait de ce sublime artiste. On sait que, jaloux du succès de

Raphaël, Michel-Ange employa quelquefois Sébastien del Piombo pour

réunir la couleur au dessin et dépasser son jeune rival. Quoi qu'il en

soit, c'est un tableau admirable; la sainte Vierge, assise et noblement

drapée, voile avec une écharpe transparente la divine nudité du petit

Jésus, debout à côté d'elle. Deux anges en contemplation nagent

silencieusement dans l'outremer du ciel; au fond l'on aperçoit un

paysage sévère, des roches, des terrains et quelques pans de murs. La

tête de la Vierge est d'une majesté, d'un calme et d'une puissance dont

on ne peut donner l'idée avec des mots. Le cou est attaché aux épaules

par des lignes si pures, si chastes et si nobles, la figure respire une

si douce quiétude maternelle, les mains sont tournées si divinement, les

pieds ont une telle élégance et un si grand style, qu'on ne peut

détacher les yeux de cette peinture. Ajoutez à ce merveilleux dessin une

couleur simple, solide, soutenue de ton, sans faux brillants, sans

petites recherches de clair-obscur, avec un certain aspect de fresque

qui s'harmonise parfaitement au ton de l'architecture, et vous aurez un

chef-d'oeuvre dont vous ne pourrez trouver l'équivalent que dans l'école

florentine ou l'école romaine.

Voyage en Espagne · 第 3 / 31 段