Maroto, j'aperçus pour la première fois un prêtre espagnol. Son aspect
me parut assez grotesque, quoique je n'aie, Dieu merci, aucune idée
voltairienne à l'endroit du clergé; mais la caricature du Basile de
Beaumarchais me revint involontairement en mémoire. Figurez-vous une
soutane noire, le manteau de même couleur, et, pour couronner le tout un
immense, un prodigieux, un phénoménal, un hyperbolique et titanique
chapeau, dont aucune épithète, pour boursouflée et gigantesque qu'elle
soit, ne peut donner même une légère idée approximative. Ce chapeau a
pour le moins trois pieds de long; les bords sont roulés en dessus, et
font devant et derrière la tête une espèce de toit horizontal. Il est
difficile d'inventer une forme plus baroque et plus fantastique: cela
n'empêchait pas, en somme, le digne prêtre d'avoir la mine fort
respectable et de se promener avec l'air d'un homme qui a la conscience
parfaitement tranquille sur la forme de sa coiffure; au lieu de rabat il
portait un petit collet (_alzacuello_) bleu et blanc comme les prêtres
de Belgique.
Après Mondragon, qui est la dernière bourgade, comme on dit en Espagne,
le dernier _pueblo_ de la province de Guispuscoa, nous entrâmes dans la
province d'Alava, et nous ne tardâmes pas à nous trouver au bas de la
montagne de Salinas. Les montagnes russes ne sont rien à côté de cela,
et tout d'abord l'idée qu'une voiture va passer par là-dessus vous
paraît aussi ridicule que de marcher au plafond la tête en bas, comme
les mouches. Ce prodige s'opéra grâce à six boeufs que l'on attela en
tête des dix mules. Je n'ai jamais, de ma vie, entendu un vacarme
pareil: le mayoral, le zagal, les escopeteros, le postillon et les
bouviers faisaient assaut de cris, d'invectives, de coups de fouet, de
coups d'aiguillon; ils poussaient les jantes des roues, soutenaient la
caisse par derrière, tiraient les mules par le licou, les boeufs par les
cornes avec une ardeur et une furie incroyables. Cette voiture, au bout
de cette interminable file d'animaux et d'hommes, faisait l'effet le
plus étonnant du monde. Il y avait bien cinquante pas entre la première
et la dernière bête de l'attelage. N'oublions pas, en passant, le
clocher de Salinas, qui a une forme sarrasine assez ragoûtante.
Du haut de cette montagne on voit se dérouler, si l'on regarde derrière
soi, en perspectives infinies, les différents étages de la chaîne des
Pyrénées; on dirait d'immenses draperies de velours épinglé jetées là au
hasard et chiffonnées en plis bizarres par le caprice d'un Titan. À
Royave, qui est un peu plus loin, je remarquai un magique effet de
lumière. Une crête neigeuse (_sierra nevada_), que les montagnes trop
rapprochées nous avaient voilée jusque-là, apparut tout à coup, se
détachant sur un ciel d'un bleu lapis si foncé qu'il était presque noir.
Bientôt, à tous les bords du plateau que nous traversions, d'autres
montagnes levèrent curieusement leurs têtes chargées de neige et
baignées de nuages. Cette neige n'était pas compacte, mais divisée en
minces filons, comme les côtes d'argent d'une gaze lamée, ce qui
augmentait sa blancheur par le contraste avec les teintes d'azur et de
lilas des escarpements. Le froid était assez vif et augmentait
d'intensité à mesure que nous avancions. Le vent ne s'était guère
réchauffé à caresser les joues pâles de ces belles vierges frileuses, et
nous arrivait aussi glacial que s'il fût venu en droite ligne du pôle
arctique ou antarctique. Nous nous enveloppâmes le plus hermétiquement
possible dans nos manteaux, car il est extrêmement honteux d'avoir le
nez gelé dans un pays torride; grillé, passe encore.
Le soleil se couchait quand nous entrâmes dans Vittoria: après avoir
traversé toutes sortes de rues d'une architecture médiocre et d'un goût
maussade, la voiture s'arrêta au _parador viejo_, où l'on visita
minutieusement nos malles. Notre daguerréotype surtout inquiétait
beaucoup les braves douaniers; ils ne s'en approchaient qu'avec une
infinité de précautions et comme des gens qui ont peur de sauter en
l'air: je crois qu'ils le prenaient pour une machine électrique; nous
nous gardâmes bien de les faire revenir de cette idée salutaire.
Nos effets visités, nos passeports timbrés, nous avions le droit de
nous éparpiller sur le pavé de la ville. Nous en profitâmes
sur-le-champ, et, traversant une assez belle place entourée d'arcades,
nous allâmes tout droit à l'église; l'ombre emplissait déjà la nef et
s'entassait mystérieuse et menaçante dans les coins obscurs où l'on
démêlait vaguement des formes fantasmatiques. Quelques petites lampes
tremblotaient sinistrement jaunes et enfumées comme des étoiles dans du
brouillard. Je ne sais quelle fraîcheur sépulcrale me saisissait
l'épiderme, et ce ne fut pas sans un léger sentiment de peur que
j'entendis murmurer par une voix lamentable, tout près de moi, la
formule sacramentelle: _Caballero, una limosina por amor de Dios_.
C'était un pauvre diable de soldat blessé qui nous demandait la charité.
Ici les soldats mendient, action qui a son excuse dans leur misère
profonde, car ils sont payés fort irrégulièrement. Dans l'église de
Vittoria je fis connaissance avec ces effrayantes sculptures en bois
colorié dont les Espagnols font un si étrange abus.
Après un souper (_cena_) qui nous fit regretter celui d'Astigarraga,
l'idée nous vint d'aller au spectacle: nous avions été affriandés, en
passant, par une pompeuse affiche annonçant une représentation
extraordinaire d'hercules français, qui devait se terminer par un
certain _baile nacional_ (danse du pays) qui nous paraissait gros de
cachuchas, de boleros, de fandangos et autres danses endiablées.
Les théâtres, en Espagne, n'ont généralement pas de façade, et ne se
distinguent des autres maisons que par les deux ou trois quinquets
fumeux accrochés à la porte. Nous prîmes deux stalles d'orchestre, qu'on
nomme places de lunette (_asientos de luneta_), et nous nous enfournâmes
bravement dans un couloir dont le sol n'était ni planchéié ni carrelé,
mais en simple terre naturelle. On ne se gêne guère plus avec les
murailles des couloirs qu'avec les murs des monuments publics qui
portent l'inscription: _Défense, sous peine d'amende, de déposer_, etc.,
etc. Mais, en nous bouchant bien hermétiquement le nez, nous arrivâmes à
nos places seulement asphyxiés à demi. Ajoutez à cela qu'on fume
perpétuellement pendant les entr'actes, et vous n'aurez pas une idée
bien balsamique d'un théâtre espagnol.
L'intérieur de la salle est cependant plus confortable que les abords ne
le promettent; les loges sont assez bien disposées, et, quoique la
décoration soit très-simple, elle est fraîche et propre. Les _asientos
de luneta_ sont des fauteuils rangés par files et numérotés; il n'y a
pas de contrôleur à la porte pour prendre vos billets, mais un petit
garçon vient vous les demander avant la fin du spectacle; on ne vous
prend à la première porte qu'une contre-marque d'entrée générale.
Nous espérions trouver là le type espagnol féminin, dont nous n'avions
encore eu que peu d'exemples; mais les femmes qui garnissaient les loges
et les galeries n'avaient d'espagnol que la mantille et l'éventail:
c'était déjà beaucoup, mais ce n'était pas assez cependant. Le public se
composait généralement de militaires, ainsi que dans toutes les villes
où il y a garnison. On se tient debout au parterre, comme dans les
théâtres tout à fait primitifs. Pour ressembler au théâtre de l'hôtel de
Bourgogne, il ne manquait vraiment à celui-ci qu'une rangée de
chandelles et un moucheur; mais les verres des quinquets étaient faits
avec des lamelles disposées en côtes de melon et réunies en haut par un
cercle de fer-blanc, ce qui n'est pas d'une industrie bien avancée.
L'orchestre, composé d'une seule file de musiciens, presque tous jouant
d'instruments de cuivre, soufflait vaillamment dans les cornets à piston
une ritournelle toujours la même, et rappelant la fanfare de Franconi.
Nos compatriotes herculéens soulevèrent des masses de poids, tordirent
beaucoup de barres de fer, au grand contentement de l'assemblée, et le
plus léger des deux exécuta une ascension sur la corde roide et autres
exercices, hélas! trop connus à Paris, mais neufs probablement pour la
population de Vittoria. Nous séchions d'impatience dans nos stalles, et
je récurais le verre de ma lorgnette avec une activité furieuse, pour ne
rien perdre du _baile nacional_. Enfin l'on détendit les chevalets, et
les _Turcs_ de service emportèrent les poids et tout le matériel des
hercules. Représentez-vous bien, ami lecteur, l'attente passionnée de
deux jeunes Français enthousiastes et romantiques qui vont voir pour la
première fois une danse espagnole... en Espagne!
Enfin la toile se leva sur une décoration qui avait des velléités, non
suivies d'effet, d'être enchanteresse et féerique; les cornets à piston
soufflèrent avec plus de fureur que jamais la fanfare déjà décrite, et
le _baile nacional_ s'avança sous la figure d'un danseur et d'une
danseuse armés tous deux de castagnettes.
Je n'ai rien vu de plus triste et de plus lamentable que ces deux grands
débris qui _ne se consolaient pas entre eux_: le théâtre à quatre sous
n'a jamais porté sur ses planches vermoulues un couple plus usé, plus
éreinté, plus édenté, plus chassieux, plus chauve et plus en ruines. La
pauvre femme, qui s'était plâtrée avec du mauvais blanc, avait une
teinte bleu de ciel qui rappelait à l'imagination les images
anacréontiques d'un cadavre de cholérique ou d'un noyé peu frais; les
deux taches rouges qu'elle avait plaquées sur le haut de ses pommettes
osseuses, pour rallumer un peu ses yeux de poisson cuit, faisaient avec
ce bleu le plus singulier contraste; elle secouait avec ses mains
veineuses et décharnées des castagnettes fêlées qui claquaient comme les
dents d'un homme qui a la fièvre ou les charnières d'un squelette en
mouvement. De temps en temps, par un effort désespéré, elle tendait les
ficelles relâchées de ses jarrets, et parvenait à soulever sa pauvre
vieille jambe taillée en balustre, de manière à produire une petite
cabriole nerveuse, comme une grenouille morte soumise à la pile de
Volta, et à faire scintiller et fourmiller une seconde les paillettes de
cuivre du lambeau douteux qui lui servait de basquine. Quant à l'homme,
il se trémoussait sinistrement dans son coin; il s'élevait et retombait
flasquement comme une chauve-souris qui rampe sur ses moignons; il avait
une physionomie de fossoyeur s'enterrant lui-même: son front ridé comme
une botte à la hussarde; son nez de perroquet, ses joues de chèvre lui
donnaient une apparence des plus fantastiques, et si, au lieu de
castagnettes, il avait eu en main un rebec gothique, il aurait pu poser
pour le coryphée de la danse des morts sur la fresque de Bâle.
Tout le temps que la danse dura, ils ne levèrent pas une fois les yeux
l'un sur l'autre; on eût dit qu'ils avaient peur de leur laideur
réciproque, et qu'ils craignaient de fondre en larmes en se voyant si
vieux, si décrépits et si funèbres. L'homme, surtout, fuyait sa compagne
comme une araignée, et semblait frissonner d'horreur dans sa vieille
peau parcheminée, toutes les fois qu'une figure de la danse le forçait
de s'en rapprocher. Ce boléro-macabre dura cinq ou six minutes, après
quoi la toile tombant mit fin au supplice de ces deux malheureux... et
au nôtre.
Voilà comme le boléro apparut à deux pauvres voyageurs épris de couleur
locale. Les danses espagnoles n'existent qu'à Paris, comme les
coquillages, qu'on ne trouve que chez les marchands de curiosités, et
jamais sur le bord de la mer. Ô Fanny Elssler! qui êtes maintenant en
Amérique chez les sauvages, même avant d'aller en Espagne nous nous
doutions bien que c'était vous qui aviez inventé la cachucha!
Nous nous allâmes coucher assez désappointés. Au milieu de la nuit, on
nous vint éveiller pour nous remettre en route; il faisait toujours un
froid glacial, une température de Sibérie, ce qui s'explique par la
hauteur du plateau que nous traversions et les neiges dont nous étions
entourés. À Miranda, l'on visita encore une fois nos malles, et nous
entrâmes dans la Vieille-Castille (_Castilla la Vieja_), dans le royaume
de Castille et Léon, symbolisé par un lion tenant un écu semé de
châteaux. Ces lions, répétés à satiété, sont ordinairement en granit
grisâtre et ont une prestance héraldique assez imposante.
Entre Ameyugo et Cubo, petites bourgades insignifiantes, où l'on relaye,
le paysage est extrêmement pittoresque; les montagnes se rapprochent, se
resserrent, et d'immenses rochers perpendiculaires se dressent au bord
de la route, escarpés comme des falaises; sur la gauche, un torrent
traversé par un pont à ogive tronquée, bouillonne au fond d'un ravin,
fait tourner un moulin, et couvre d'écume les pierres qui l'arrêtent.
Pour que rien ne manque à l'effet, une église gothique, tombant en
ruines, le toit défoncé, les murs brodés de plantes parasites, s'élève
au milieu des roches; dans le fond, la Sierra se dessine vague et
bleuâtre. Cette vue sans doute est belle, mais le passage de _Pancorbo_
l'emporte pour la singularité et le grandiose. Les rochers ne laissent
plus que la place du chemin tout juste, et l'on arrive à un endroit où
deux grandes masses granitiques, penchées l'une vers l'autre, simulent
l'arche d'un pont gigantesque que l'on aurait coupé par le milieu, pour
fermer le passage à une armée de Titans; une seconde arche plus petite,
pratiquée dans l'épaisseur de la roche, ajoute encore à l'illusion.
Jamais décorateurs de théâtre n'ont imaginé une toile plus pittoresque
et mieux entendue; quand on est accoutumé aux plates perspectives des
plaines, les effets surprenants que l'on rencontre à chaque pas dans les
montagnes vous semblent impossibles et fabuleux.
La posada où l'on s'arrêta pour dîner avait pour vestibule une écurie.
Cette disposition architecturale se répète invariablement dans toutes
les posadas espagnoles, et pour aller à sa chambre il faut passer
derrière la croupe des mules. Le vin, plus noir encore que de coutume,
avait en plus un certain fumet de peau de bouc assez local. Les filles
de l'auberge portaient leurs cheveux pendants jusqu'au milieu du dos;
excepté cela, leur vêtement était celui des femmes françaises de la
classe inférieure. Les costumes nationaux ne sont guère, en général,
conservés que dans l'Andalousie, et il y a maintenant en Castille bien
peu d'anciens costumes. Pour les hommes, ils portaient tous le chapeau
pointu, bordé de velours avec des houppes de soie, ou bien une casquette
en peau de loup de forme assez féroce, et l'inévitable manteau de
couleur tabac ou ramoneur. Leurs figures, du reste, ne présentaient rien
de caractéristique.
De Pancorbo à Burgos, nous rencontrâmes trois ou quatre petits villages
à moitié en ruine, secs comme de la pierre ponce et couleur de pain
grillé, tels que Briviesca, Castil de Péones et Quintanapalla. Je doute
qu'au fond de l'Asie Mineure Decamps ait jamais trouvé des murailles
plus rôties, plus roussies, plus fauves, plus grenues, plus
croustillantes et plus égratignées que celles-là. Le long de ces
murailles flânaient de certains ânes qui valent bien les ânes turcs, et
qu'il devrait aller étudier. L'âne turc est fataliste, et l'on voit à sa
mine humble et rêveuse qu'il est résigné à tous les coups de bâton que
le destin lui réserve et qu'il subira sans se plaindre. L'âne castillan
a la mine plus philosophique et plus délibérée; il comprend qu'on ne
peut se passer de lui; il est de la maison, il a lu _Don Quichotte_, et
se flatte de descendre en droite ligne du célèbre grison de Sancho
Pança. Côte à côte avec les ânes vaguaient aussi des chiens pur sang et
d'une race superbe, parfaitement onglés, râblés et coiffés, entre autres
de grands lévriers dans le goût de Paul Véronèse et de Velasquez, d'une
taille et d'une beauté admirables, sans compter quelques douzaines de
_muchachos_ ou gamins dont les yeux pétillaient dans les guenilles comme
des diamants noirs.
La Castille vieille est, sans doute, ainsi nommée à cause du grand
nombre de vieilles qu'on y rencontre: et quelles vieilles! Les sorcières
de Macbeth traversant la bruyère de Dunsinane pour aller préparer leur
infernale cuisine, sont de charmantes jeunes filles en comparaison: les
abominables mégères des caprices de Goya, que j'avais pris jusqu'à
présent pour des cauchemars et des chimères monstrueuses, ne sont que
des portraits d'une exactitude effrayante; la plupart de ces vieilles
ont de la barbe comme du fromage moisi, et des moustaches comme des
grenadiers; et puis, c'est leur accoutrement qu'il faut voir! on
prendrait un morceau d'étoffe, et l'on travaillerait pendant dix ans à
le salir, à le râper, à le trouer, à le rapiécer, à lui faire perdre sa
couleur primitive, que l'on n'arriverait pas à cette sublimité du
haillon! Ces agréments sont rehaussés par une mine hagarde et farouche,
bien différente de la tenue humble et piteuse des pauvres gens de
France.
Un peu avant d'arriver à Burgos, l'on nous fit remarquer, dans le
lointain, un grand édifice sur une colline: c'était la _Cartuja de
Miraflores_ (la Chartreuse), dont nous aurons occasion de parler plus
amplement. Bientôt après, les flèches de la cathédrale développèrent sur
le ciel leurs dentelures de plus en plus distinctes; une demi-heure
après, nous entrions dans l'ancienne capitale de la Vieille-Castille.
La place de Burgos, au milieu de laquelle s'élève une assez médiocre
statue en bronze de Charles III, est grande et ne manque pas de
caractère. Des maisons rouges, supportées par des piliers de granit
bleuâtre, la ferment de tous côtés. Sous les arcades et sur la place, se
tiennent toutes sortes de petits marchands et se promènent une infinité
d'ânes, de mulets et de paysans pittoresques. Les guenilles castillanes
se produisent là dans toute leur splendeur. Le moindre mendiant est
drapé noblement dans son manteau comme un empereur romain dans sa
pourpre. Je ne saurais mieux comparer ces manteaux, pour la couleur et
la substance, qu'à de grands morceaux d'amadou déchiquetés par le bord.
Le manteau de don César de Bazan, dans la pièce de _Ruy Blas_,
n'approche pas de ces triomphantes et glorieuses guenilles. Tout cela
est si râpé, si sec, si inflammable, qu'on les trouve imprudents de
fumer et de battre le briquet. Les petits enfants de six ou huit ans ont
aussi leurs manteaux, qu'ils portent avec la plus ineffable gravité. Je
ne puis me rappeler sans rire un pauvre petit diable qui n'avait plus
qu'un collet qui lui couvrait à peine l'épaule, et qui se drapait dans
les plis absents d'un air si comiquement piteux, qu'il eût déridé le
spleen en personne. Les condamnés au _presidio_ (travaux forcés)
balaient la ville et enlèvent les immondices sans quitter les haillons
qui les emmaillotent. Ces galériens en manteaux sont bien les plus
étonnantes canailles que l'on puisse voir. À chaque coup de balai, ils
vont s'asseoir ou se coucher sur le seuil des portes. Rien ne leur
serait plus facile que de s'échapper, et, comme j'en fis l'objection, on
me répondit qu'ils ne le faisaient pas par un effet de la bonté
naturelle de leur caractère.
La fonda où nous descendîmes était une vraie fonda espagnole où personne
n'entendait un mot de français; il nous fallut bien déployer notre
castillan, et nous écorcher le gosier à râler l'abominable _jota_, son
arabe et guttural qui n'existe pas dans notre langue, et je dois dire
que, grâce à l'extrême intelligence qui distingue ce peuple, on nous
comprenait assez bien. L'on nous apportait bien quelquefois de la
chandelle quand nous demandions de l'eau, ou du chocolat quand nous
voulions de l'encre; mais, à part ces petites méprises, fort
pardonnables, tout allait pour le mieux. L'auberge était desservie par
un peuple de maritornes échevelées qui portaient les plus beaux noms du
monde: Casilda, Matilde, Balbina; les noms sont toujours charmants en
Espagne: Lola, Bibiana, Pepa, Hilaria, Carmen, Cipriana, servent
d'étiquette aux créatures les moins poétiques qu'on puisse voir, l'une
de ces filles avait les cheveux d'un roux très-véhément, couleur qui est
très-fréquente en Espagne, où il y a beaucoup de blondes et surtout
beaucoup de rousses, contre l'idée généralement reçue.
On ne met pas ici de buis bénit dans les chambres, mais de grands
rameaux en forme de palmes, tressés, nattés et tire-bouchonnés avec
beaucoup d'élégance et de soin. Les lits n'ont pas de traversin, mais
deux oreillers plats que l'on superpose; ils sont généralement fort
durs, quoique la laine en soit bonne; mais on n'est pas dans l'habitude
de carder les matelas, on en retourne seulement la laine au bout de deux
bâtons.
En face de nos fenêtres, nous avions une enseigne assez bizarre, celle
d'un maître en chirurgie qui s'était fait représenter avec son élève
sciant le bras à un pauvre diable assis sur une chaise, et nous
apercevions la boutique d'un barbier qui, je vous le jure, ne
ressemblait nullement à Figaro. Nous voyions reluire à travers ses
vitres un grand plat à barbe en cuivre jaune assez brillant, que don
Quichotte, s'il était de ce monde, aurait bien pu prendre pour l'armet
de Mambrin. Les barbiers espagnols, s'ils ont perdu leur costume, ont
conservé leur adresse, et rasent avec beaucoup de dextérité.
Pour avoir été si longtemps la première ville de la Castille, Burgos ne
conserve pas une physionomie gothique bien prononcée; à l'exception
d'une rue où se trouvent quelques fenêtres et quelques portiques du
temps de la renaissance, avec des blasons supportés par des figures, les
maisons ne remontent guère au delà du commencement du XVIIe siècle, et
n'ont rien que de très-vulgaire; elles sont surannées et ne sont pas
antiques. Mais Burgos a sa cathédrale, qui est une des plus belles du
monde; malheureusement, comme toutes les cathédrales gothiques, elle est
enchâssée dans une foule de constructions ignobles, qui ne permettent
pas d'en apprécier l'ensemble et d'en saisir la masse. Le principal
portail donne sur une place au milieu de laquelle s'élève une jolie
fontaine surmontée d'un délicieux christ en marbre blanc, point de mire
de tous les polissons de la ville, qui n'ont pas de plus doux
passe-temps que de jeter des pierres contre les sculptures. Ce portail,
qui est magnifique, brodé, fouillé et fleuri comme une dentelle, a été
malheureusement gratté et raboté jusqu'à la première frise par je ne
sais quels prélats italiens, grands amateurs d'architecture simple, de
murailles sobres et d'ornements de bon goût, qui voulaient arranger la
cathédrale à la romaine, ayant grand'pitié de ces pauvres architectes
barbares qui pratiquaient peu l'ordre corinthien, et n'avaient pas l'air
de se douter des agréments de l'attique et du fronton triangulaire.
Beaucoup de gens sont encore de cet avis en Espagne, où le goût
_messidor_ fleurit dans toute sa pureté, et préfèrent aux églises
gothiques les plus épanouies et les plus richement ciselées toutes
sortes d'abominables édifices percés de beaucoup de fenêtres, et _ornés_
de colonnes pæstumniennes, absolument comme en France, avant que l'école
romantique eût remis le moyen âge en honneur, et fait comprendre le sens
et la beauté des cathédrales. Deux flèches aiguës tailladées en scie,
découpées à jour comme à l'emporte-pièce, festonnées et brodées,
ciselées jusque dans les moindres détails, comme un chaton de bague,
s'élancent vers Dieu avec toute l'ardeur de la foi et tout l'emportement
d'une conviction inébranlable. Ce ne sont pas nos campaniles incrédules
qui oseraient se risquer dans le ciel, n'ayant pour se soutenir que des
dentelles de pierre et des nervures minces comme des fils d'araignée.
Une autre tour, sculptée aussi avec une richesse inouïe, mais moins
haute, marque la place où se joignent les bras de la croix, et complète
la magnificence de la silhouette. Une foule innombrable de statues de
saints, d'archanges, de rois, de moines, anime toute cette architecture,
et cette population de pierre est si nombreuse, si pressée, si
fourmillante, qu'elle dépasse à coup sûr le chiffre de la population en
chair et en os qui occupe la ville.