À Vergara, qui est l'endroit où fut conclu le traité entre Espartero et

Maroto, j'aperçus pour la première fois un prêtre espagnol. Son aspect

me parut assez grotesque, quoique je n'aie, Dieu merci, aucune idée

voltairienne à l'endroit du clergé; mais la caricature du Basile de

Beaumarchais me revint involontairement en mémoire. Figurez-vous une

soutane noire, le manteau de même couleur, et, pour couronner le tout un

immense, un prodigieux, un phénoménal, un hyperbolique et titanique

chapeau, dont aucune épithète, pour boursouflée et gigantesque qu'elle

soit, ne peut donner même une légère idée approximative. Ce chapeau a

pour le moins trois pieds de long; les bords sont roulés en dessus, et

font devant et derrière la tête une espèce de toit horizontal. Il est

difficile d'inventer une forme plus baroque et plus fantastique: cela

n'empêchait pas, en somme, le digne prêtre d'avoir la mine fort

respectable et de se promener avec l'air d'un homme qui a la conscience

parfaitement tranquille sur la forme de sa coiffure; au lieu de rabat il

portait un petit collet (_alzacuello_) bleu et blanc comme les prêtres

de Belgique.

Après Mondragon, qui est la dernière bourgade, comme on dit en Espagne,

le dernier _pueblo_ de la province de Guispuscoa, nous entrâmes dans la

province d'Alava, et nous ne tardâmes pas à nous trouver au bas de la

montagne de Salinas. Les montagnes russes ne sont rien à côté de cela,

et tout d'abord l'idée qu'une voiture va passer par là-dessus vous

paraît aussi ridicule que de marcher au plafond la tête en bas, comme

les mouches. Ce prodige s'opéra grâce à six boeufs que l'on attela en

tête des dix mules. Je n'ai jamais, de ma vie, entendu un vacarme

pareil: le mayoral, le zagal, les escopeteros, le postillon et les

bouviers faisaient assaut de cris, d'invectives, de coups de fouet, de

coups d'aiguillon; ils poussaient les jantes des roues, soutenaient la

caisse par derrière, tiraient les mules par le licou, les boeufs par les

cornes avec une ardeur et une furie incroyables. Cette voiture, au bout

de cette interminable file d'animaux et d'hommes, faisait l'effet le

plus étonnant du monde. Il y avait bien cinquante pas entre la première

et la dernière bête de l'attelage. N'oublions pas, en passant, le

clocher de Salinas, qui a une forme sarrasine assez ragoûtante.

Du haut de cette montagne on voit se dérouler, si l'on regarde derrière

soi, en perspectives infinies, les différents étages de la chaîne des

Pyrénées; on dirait d'immenses draperies de velours épinglé jetées là au

hasard et chiffonnées en plis bizarres par le caprice d'un Titan. À

Royave, qui est un peu plus loin, je remarquai un magique effet de

lumière. Une crête neigeuse (_sierra nevada_), que les montagnes trop

rapprochées nous avaient voilée jusque-là, apparut tout à coup, se

détachant sur un ciel d'un bleu lapis si foncé qu'il était presque noir.

Bientôt, à tous les bords du plateau que nous traversions, d'autres

montagnes levèrent curieusement leurs têtes chargées de neige et

baignées de nuages. Cette neige n'était pas compacte, mais divisée en

minces filons, comme les côtes d'argent d'une gaze lamée, ce qui

augmentait sa blancheur par le contraste avec les teintes d'azur et de

lilas des escarpements. Le froid était assez vif et augmentait

d'intensité à mesure que nous avancions. Le vent ne s'était guère

réchauffé à caresser les joues pâles de ces belles vierges frileuses, et

nous arrivait aussi glacial que s'il fût venu en droite ligne du pôle

arctique ou antarctique. Nous nous enveloppâmes le plus hermétiquement

possible dans nos manteaux, car il est extrêmement honteux d'avoir le

nez gelé dans un pays torride; grillé, passe encore.

Le soleil se couchait quand nous entrâmes dans Vittoria: après avoir

traversé toutes sortes de rues d'une architecture médiocre et d'un goût

maussade, la voiture s'arrêta au _parador viejo_, où l'on visita

minutieusement nos malles. Notre daguerréotype surtout inquiétait

beaucoup les braves douaniers; ils ne s'en approchaient qu'avec une

infinité de précautions et comme des gens qui ont peur de sauter en

l'air: je crois qu'ils le prenaient pour une machine électrique; nous

nous gardâmes bien de les faire revenir de cette idée salutaire.

Nos effets visités, nos passeports timbrés, nous avions le droit de

nous éparpiller sur le pavé de la ville. Nous en profitâmes

sur-le-champ, et, traversant une assez belle place entourée d'arcades,

nous allâmes tout droit à l'église; l'ombre emplissait déjà la nef et

s'entassait mystérieuse et menaçante dans les coins obscurs où l'on

démêlait vaguement des formes fantasmatiques. Quelques petites lampes

tremblotaient sinistrement jaunes et enfumées comme des étoiles dans du

brouillard. Je ne sais quelle fraîcheur sépulcrale me saisissait

l'épiderme, et ce ne fut pas sans un léger sentiment de peur que

j'entendis murmurer par une voix lamentable, tout près de moi, la

formule sacramentelle: _Caballero, una limosina por amor de Dios_.

C'était un pauvre diable de soldat blessé qui nous demandait la charité.

Ici les soldats mendient, action qui a son excuse dans leur misère

profonde, car ils sont payés fort irrégulièrement. Dans l'église de

Vittoria je fis connaissance avec ces effrayantes sculptures en bois

colorié dont les Espagnols font un si étrange abus.

Après un souper (_cena_) qui nous fit regretter celui d'Astigarraga,

l'idée nous vint d'aller au spectacle: nous avions été affriandés, en

passant, par une pompeuse affiche annonçant une représentation

extraordinaire d'hercules français, qui devait se terminer par un

certain _baile nacional_ (danse du pays) qui nous paraissait gros de

cachuchas, de boleros, de fandangos et autres danses endiablées.

Les théâtres, en Espagne, n'ont généralement pas de façade, et ne se

distinguent des autres maisons que par les deux ou trois quinquets

fumeux accrochés à la porte. Nous prîmes deux stalles d'orchestre, qu'on

nomme places de lunette (_asientos de luneta_), et nous nous enfournâmes

bravement dans un couloir dont le sol n'était ni planchéié ni carrelé,

mais en simple terre naturelle. On ne se gêne guère plus avec les

murailles des couloirs qu'avec les murs des monuments publics qui

portent l'inscription: _Défense, sous peine d'amende, de déposer_, etc.,

etc. Mais, en nous bouchant bien hermétiquement le nez, nous arrivâmes à

nos places seulement asphyxiés à demi. Ajoutez à cela qu'on fume

perpétuellement pendant les entr'actes, et vous n'aurez pas une idée

bien balsamique d'un théâtre espagnol.

L'intérieur de la salle est cependant plus confortable que les abords ne

le promettent; les loges sont assez bien disposées, et, quoique la

décoration soit très-simple, elle est fraîche et propre. Les _asientos

de luneta_ sont des fauteuils rangés par files et numérotés; il n'y a

pas de contrôleur à la porte pour prendre vos billets, mais un petit

garçon vient vous les demander avant la fin du spectacle; on ne vous

prend à la première porte qu'une contre-marque d'entrée générale.

Nous espérions trouver là le type espagnol féminin, dont nous n'avions

encore eu que peu d'exemples; mais les femmes qui garnissaient les loges

et les galeries n'avaient d'espagnol que la mantille et l'éventail:

c'était déjà beaucoup, mais ce n'était pas assez cependant. Le public se

composait généralement de militaires, ainsi que dans toutes les villes

où il y a garnison. On se tient debout au parterre, comme dans les

théâtres tout à fait primitifs. Pour ressembler au théâtre de l'hôtel de

Bourgogne, il ne manquait vraiment à celui-ci qu'une rangée de

chandelles et un moucheur; mais les verres des quinquets étaient faits

avec des lamelles disposées en côtes de melon et réunies en haut par un

cercle de fer-blanc, ce qui n'est pas d'une industrie bien avancée.

L'orchestre, composé d'une seule file de musiciens, presque tous jouant

d'instruments de cuivre, soufflait vaillamment dans les cornets à piston

une ritournelle toujours la même, et rappelant la fanfare de Franconi.

Nos compatriotes herculéens soulevèrent des masses de poids, tordirent

beaucoup de barres de fer, au grand contentement de l'assemblée, et le

plus léger des deux exécuta une ascension sur la corde roide et autres

exercices, hélas! trop connus à Paris, mais neufs probablement pour la

population de Vittoria. Nous séchions d'impatience dans nos stalles, et

je récurais le verre de ma lorgnette avec une activité furieuse, pour ne

rien perdre du _baile nacional_. Enfin l'on détendit les chevalets, et

les _Turcs_ de service emportèrent les poids et tout le matériel des

hercules. Représentez-vous bien, ami lecteur, l'attente passionnée de

deux jeunes Français enthousiastes et romantiques qui vont voir pour la

première fois une danse espagnole... en Espagne!

Enfin la toile se leva sur une décoration qui avait des velléités, non

suivies d'effet, d'être enchanteresse et féerique; les cornets à piston

soufflèrent avec plus de fureur que jamais la fanfare déjà décrite, et

le _baile nacional_ s'avança sous la figure d'un danseur et d'une

danseuse armés tous deux de castagnettes.

Je n'ai rien vu de plus triste et de plus lamentable que ces deux grands

débris qui _ne se consolaient pas entre eux_: le théâtre à quatre sous

n'a jamais porté sur ses planches vermoulues un couple plus usé, plus

éreinté, plus édenté, plus chassieux, plus chauve et plus en ruines. La

pauvre femme, qui s'était plâtrée avec du mauvais blanc, avait une

teinte bleu de ciel qui rappelait à l'imagination les images

anacréontiques d'un cadavre de cholérique ou d'un noyé peu frais; les

deux taches rouges qu'elle avait plaquées sur le haut de ses pommettes

osseuses, pour rallumer un peu ses yeux de poisson cuit, faisaient avec

ce bleu le plus singulier contraste; elle secouait avec ses mains

veineuses et décharnées des castagnettes fêlées qui claquaient comme les

dents d'un homme qui a la fièvre ou les charnières d'un squelette en

mouvement. De temps en temps, par un effort désespéré, elle tendait les

ficelles relâchées de ses jarrets, et parvenait à soulever sa pauvre

vieille jambe taillée en balustre, de manière à produire une petite

cabriole nerveuse, comme une grenouille morte soumise à la pile de

Volta, et à faire scintiller et fourmiller une seconde les paillettes de

cuivre du lambeau douteux qui lui servait de basquine. Quant à l'homme,

il se trémoussait sinistrement dans son coin; il s'élevait et retombait

flasquement comme une chauve-souris qui rampe sur ses moignons; il avait

une physionomie de fossoyeur s'enterrant lui-même: son front ridé comme

une botte à la hussarde; son nez de perroquet, ses joues de chèvre lui

donnaient une apparence des plus fantastiques, et si, au lieu de

castagnettes, il avait eu en main un rebec gothique, il aurait pu poser

pour le coryphée de la danse des morts sur la fresque de Bâle.

Tout le temps que la danse dura, ils ne levèrent pas une fois les yeux

l'un sur l'autre; on eût dit qu'ils avaient peur de leur laideur

réciproque, et qu'ils craignaient de fondre en larmes en se voyant si

vieux, si décrépits et si funèbres. L'homme, surtout, fuyait sa compagne

comme une araignée, et semblait frissonner d'horreur dans sa vieille

peau parcheminée, toutes les fois qu'une figure de la danse le forçait

de s'en rapprocher. Ce boléro-macabre dura cinq ou six minutes, après

quoi la toile tombant mit fin au supplice de ces deux malheureux... et

au nôtre.

Voilà comme le boléro apparut à deux pauvres voyageurs épris de couleur

locale. Les danses espagnoles n'existent qu'à Paris, comme les

coquillages, qu'on ne trouve que chez les marchands de curiosités, et

jamais sur le bord de la mer. Ô Fanny Elssler! qui êtes maintenant en

Amérique chez les sauvages, même avant d'aller en Espagne nous nous

doutions bien que c'était vous qui aviez inventé la cachucha!

Nous nous allâmes coucher assez désappointés. Au milieu de la nuit, on

nous vint éveiller pour nous remettre en route; il faisait toujours un

froid glacial, une température de Sibérie, ce qui s'explique par la

hauteur du plateau que nous traversions et les neiges dont nous étions

entourés. À Miranda, l'on visita encore une fois nos malles, et nous

entrâmes dans la Vieille-Castille (_Castilla la Vieja_), dans le royaume

de Castille et Léon, symbolisé par un lion tenant un écu semé de

châteaux. Ces lions, répétés à satiété, sont ordinairement en granit

grisâtre et ont une prestance héraldique assez imposante.

Entre Ameyugo et Cubo, petites bourgades insignifiantes, où l'on relaye,

le paysage est extrêmement pittoresque; les montagnes se rapprochent, se

resserrent, et d'immenses rochers perpendiculaires se dressent au bord

de la route, escarpés comme des falaises; sur la gauche, un torrent

traversé par un pont à ogive tronquée, bouillonne au fond d'un ravin,

fait tourner un moulin, et couvre d'écume les pierres qui l'arrêtent.

Pour que rien ne manque à l'effet, une église gothique, tombant en

ruines, le toit défoncé, les murs brodés de plantes parasites, s'élève

au milieu des roches; dans le fond, la Sierra se dessine vague et

bleuâtre. Cette vue sans doute est belle, mais le passage de _Pancorbo_

l'emporte pour la singularité et le grandiose. Les rochers ne laissent

plus que la place du chemin tout juste, et l'on arrive à un endroit où

deux grandes masses granitiques, penchées l'une vers l'autre, simulent

l'arche d'un pont gigantesque que l'on aurait coupé par le milieu, pour

fermer le passage à une armée de Titans; une seconde arche plus petite,

pratiquée dans l'épaisseur de la roche, ajoute encore à l'illusion.

Jamais décorateurs de théâtre n'ont imaginé une toile plus pittoresque

et mieux entendue; quand on est accoutumé aux plates perspectives des

plaines, les effets surprenants que l'on rencontre à chaque pas dans les

montagnes vous semblent impossibles et fabuleux.

La posada où l'on s'arrêta pour dîner avait pour vestibule une écurie.

Cette disposition architecturale se répète invariablement dans toutes

les posadas espagnoles, et pour aller à sa chambre il faut passer

derrière la croupe des mules. Le vin, plus noir encore que de coutume,

avait en plus un certain fumet de peau de bouc assez local. Les filles

de l'auberge portaient leurs cheveux pendants jusqu'au milieu du dos;

excepté cela, leur vêtement était celui des femmes françaises de la

classe inférieure. Les costumes nationaux ne sont guère, en général,

conservés que dans l'Andalousie, et il y a maintenant en Castille bien

peu d'anciens costumes. Pour les hommes, ils portaient tous le chapeau

pointu, bordé de velours avec des houppes de soie, ou bien une casquette

en peau de loup de forme assez féroce, et l'inévitable manteau de

couleur tabac ou ramoneur. Leurs figures, du reste, ne présentaient rien

de caractéristique.

De Pancorbo à Burgos, nous rencontrâmes trois ou quatre petits villages

à moitié en ruine, secs comme de la pierre ponce et couleur de pain

grillé, tels que Briviesca, Castil de Péones et Quintanapalla. Je doute

qu'au fond de l'Asie Mineure Decamps ait jamais trouvé des murailles

plus rôties, plus roussies, plus fauves, plus grenues, plus

croustillantes et plus égratignées que celles-là. Le long de ces

murailles flânaient de certains ânes qui valent bien les ânes turcs, et

qu'il devrait aller étudier. L'âne turc est fataliste, et l'on voit à sa

mine humble et rêveuse qu'il est résigné à tous les coups de bâton que

le destin lui réserve et qu'il subira sans se plaindre. L'âne castillan

a la mine plus philosophique et plus délibérée; il comprend qu'on ne

peut se passer de lui; il est de la maison, il a lu _Don Quichotte_, et

se flatte de descendre en droite ligne du célèbre grison de Sancho

Pança. Côte à côte avec les ânes vaguaient aussi des chiens pur sang et

d'une race superbe, parfaitement onglés, râblés et coiffés, entre autres

de grands lévriers dans le goût de Paul Véronèse et de Velasquez, d'une

taille et d'une beauté admirables, sans compter quelques douzaines de

_muchachos_ ou gamins dont les yeux pétillaient dans les guenilles comme

des diamants noirs.

La Castille vieille est, sans doute, ainsi nommée à cause du grand

nombre de vieilles qu'on y rencontre: et quelles vieilles! Les sorcières

de Macbeth traversant la bruyère de Dunsinane pour aller préparer leur

infernale cuisine, sont de charmantes jeunes filles en comparaison: les

abominables mégères des caprices de Goya, que j'avais pris jusqu'à

présent pour des cauchemars et des chimères monstrueuses, ne sont que

des portraits d'une exactitude effrayante; la plupart de ces vieilles

ont de la barbe comme du fromage moisi, et des moustaches comme des

grenadiers; et puis, c'est leur accoutrement qu'il faut voir! on

prendrait un morceau d'étoffe, et l'on travaillerait pendant dix ans à

le salir, à le râper, à le trouer, à le rapiécer, à lui faire perdre sa

couleur primitive, que l'on n'arriverait pas à cette sublimité du

haillon! Ces agréments sont rehaussés par une mine hagarde et farouche,

bien différente de la tenue humble et piteuse des pauvres gens de

France.

Un peu avant d'arriver à Burgos, l'on nous fit remarquer, dans le

lointain, un grand édifice sur une colline: c'était la _Cartuja de

Miraflores_ (la Chartreuse), dont nous aurons occasion de parler plus

amplement. Bientôt après, les flèches de la cathédrale développèrent sur

le ciel leurs dentelures de plus en plus distinctes; une demi-heure

après, nous entrions dans l'ancienne capitale de la Vieille-Castille.

La place de Burgos, au milieu de laquelle s'élève une assez médiocre

statue en bronze de Charles III, est grande et ne manque pas de

caractère. Des maisons rouges, supportées par des piliers de granit

bleuâtre, la ferment de tous côtés. Sous les arcades et sur la place, se

tiennent toutes sortes de petits marchands et se promènent une infinité

d'ânes, de mulets et de paysans pittoresques. Les guenilles castillanes

se produisent là dans toute leur splendeur. Le moindre mendiant est

drapé noblement dans son manteau comme un empereur romain dans sa

pourpre. Je ne saurais mieux comparer ces manteaux, pour la couleur et

la substance, qu'à de grands morceaux d'amadou déchiquetés par le bord.

Le manteau de don César de Bazan, dans la pièce de _Ruy Blas_,

n'approche pas de ces triomphantes et glorieuses guenilles. Tout cela

est si râpé, si sec, si inflammable, qu'on les trouve imprudents de

fumer et de battre le briquet. Les petits enfants de six ou huit ans ont

aussi leurs manteaux, qu'ils portent avec la plus ineffable gravité. Je

ne puis me rappeler sans rire un pauvre petit diable qui n'avait plus

qu'un collet qui lui couvrait à peine l'épaule, et qui se drapait dans

les plis absents d'un air si comiquement piteux, qu'il eût déridé le

spleen en personne. Les condamnés au _presidio_ (travaux forcés)

balaient la ville et enlèvent les immondices sans quitter les haillons

qui les emmaillotent. Ces galériens en manteaux sont bien les plus

étonnantes canailles que l'on puisse voir. À chaque coup de balai, ils

vont s'asseoir ou se coucher sur le seuil des portes. Rien ne leur

serait plus facile que de s'échapper, et, comme j'en fis l'objection, on

me répondit qu'ils ne le faisaient pas par un effet de la bonté

naturelle de leur caractère.

La fonda où nous descendîmes était une vraie fonda espagnole où personne

n'entendait un mot de français; il nous fallut bien déployer notre

castillan, et nous écorcher le gosier à râler l'abominable _jota_, son

arabe et guttural qui n'existe pas dans notre langue, et je dois dire

que, grâce à l'extrême intelligence qui distingue ce peuple, on nous

comprenait assez bien. L'on nous apportait bien quelquefois de la

chandelle quand nous demandions de l'eau, ou du chocolat quand nous

voulions de l'encre; mais, à part ces petites méprises, fort

pardonnables, tout allait pour le mieux. L'auberge était desservie par

un peuple de maritornes échevelées qui portaient les plus beaux noms du

monde: Casilda, Matilde, Balbina; les noms sont toujours charmants en

Espagne: Lola, Bibiana, Pepa, Hilaria, Carmen, Cipriana, servent

d'étiquette aux créatures les moins poétiques qu'on puisse voir, l'une

de ces filles avait les cheveux d'un roux très-véhément, couleur qui est

très-fréquente en Espagne, où il y a beaucoup de blondes et surtout

beaucoup de rousses, contre l'idée généralement reçue.

On ne met pas ici de buis bénit dans les chambres, mais de grands

rameaux en forme de palmes, tressés, nattés et tire-bouchonnés avec

beaucoup d'élégance et de soin. Les lits n'ont pas de traversin, mais

deux oreillers plats que l'on superpose; ils sont généralement fort

durs, quoique la laine en soit bonne; mais on n'est pas dans l'habitude

de carder les matelas, on en retourne seulement la laine au bout de deux

bâtons.

En face de nos fenêtres, nous avions une enseigne assez bizarre, celle

d'un maître en chirurgie qui s'était fait représenter avec son élève

sciant le bras à un pauvre diable assis sur une chaise, et nous

apercevions la boutique d'un barbier qui, je vous le jure, ne

ressemblait nullement à Figaro. Nous voyions reluire à travers ses

vitres un grand plat à barbe en cuivre jaune assez brillant, que don

Quichotte, s'il était de ce monde, aurait bien pu prendre pour l'armet

de Mambrin. Les barbiers espagnols, s'ils ont perdu leur costume, ont

conservé leur adresse, et rasent avec beaucoup de dextérité.

Pour avoir été si longtemps la première ville de la Castille, Burgos ne

conserve pas une physionomie gothique bien prononcée; à l'exception

d'une rue où se trouvent quelques fenêtres et quelques portiques du

temps de la renaissance, avec des blasons supportés par des figures, les

maisons ne remontent guère au delà du commencement du XVIIe siècle, et

n'ont rien que de très-vulgaire; elles sont surannées et ne sont pas

antiques. Mais Burgos a sa cathédrale, qui est une des plus belles du

monde; malheureusement, comme toutes les cathédrales gothiques, elle est

enchâssée dans une foule de constructions ignobles, qui ne permettent

pas d'en apprécier l'ensemble et d'en saisir la masse. Le principal

portail donne sur une place au milieu de laquelle s'élève une jolie

fontaine surmontée d'un délicieux christ en marbre blanc, point de mire

de tous les polissons de la ville, qui n'ont pas de plus doux

passe-temps que de jeter des pierres contre les sculptures. Ce portail,

qui est magnifique, brodé, fouillé et fleuri comme une dentelle, a été

malheureusement gratté et raboté jusqu'à la première frise par je ne

sais quels prélats italiens, grands amateurs d'architecture simple, de

murailles sobres et d'ornements de bon goût, qui voulaient arranger la

cathédrale à la romaine, ayant grand'pitié de ces pauvres architectes

barbares qui pratiquaient peu l'ordre corinthien, et n'avaient pas l'air

de se douter des agréments de l'attique et du fronton triangulaire.

Beaucoup de gens sont encore de cet avis en Espagne, où le goût

_messidor_ fleurit dans toute sa pureté, et préfèrent aux églises

gothiques les plus épanouies et les plus richement ciselées toutes

sortes d'abominables édifices percés de beaucoup de fenêtres, et _ornés_

de colonnes pæstumniennes, absolument comme en France, avant que l'école

romantique eût remis le moyen âge en honneur, et fait comprendre le sens

et la beauté des cathédrales. Deux flèches aiguës tailladées en scie,

découpées à jour comme à l'emporte-pièce, festonnées et brodées,

ciselées jusque dans les moindres détails, comme un chaton de bague,

s'élancent vers Dieu avec toute l'ardeur de la foi et tout l'emportement

d'une conviction inébranlable. Ce ne sont pas nos campaniles incrédules

qui oseraient se risquer dans le ciel, n'ayant pour se soutenir que des

dentelles de pierre et des nervures minces comme des fils d'araignée.

Une autre tour, sculptée aussi avec une richesse inouïe, mais moins

haute, marque la place où se joignent les bras de la croix, et complète

la magnificence de la silhouette. Une foule innombrable de statues de

saints, d'archanges, de rois, de moines, anime toute cette architecture,

et cette population de pierre est si nombreuse, si pressée, si

fourmillante, qu'elle dépasse à coup sûr le chiffre de la population en

chair et en os qui occupe la ville.

Voyage en Espagne · 第 2 / 31 段