Le port est encombré de vaisseaux de toutes nations et de di

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nationale de France (BnF/Gallica)

VOYAGE EN ESPAGNE

PAR

THÉOPHILE GAUTIER

NOUVELLE ÉDITION REVUE ET CORRIGÉE

PARIS

CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR

1845

À

MON AMI ET COMPAGNON DE VOYAGE

EUGÈNE PIOT

CE LIVRE EST DÉDIÉ

THÉOPHILE GAUTIER

I.

DE PARIS À BORDEAUX.

Il y a quelques semaines (avril 1840), j'avais laissé tomber

négligemment cette phrase: «J'irais volontiers en Espagne!» Au bout de

cinq ou six jours, mes amis avaient ôté le prudent conditionnel dont

j'avais mitigé mon désir et répétaient à qui voulait l'entendre que

j'allais faire un voyage en Espagne. À cette formule positive succéda

l'interrogation: «Quand partez-vous?» Je répondis, sans savoir à quoi je

m'engageais: «Dans huit jours.» Les huit jours passés, les gens

manifestaient un étonnement de me voir encore à Paris. «Je vous croyais

à Madrid, disait l'un.--Êtes-vous revenu?» demandait l'autre. Je compris

alors que je devais à mes amis une absence de plusieurs mois, et qu'il

fallait acquitter cette dette au plus vite, sous peine d'être harcelé

sans répit par ces créanciers officieux; le foyer des théâtres, les

divers asphaltes et bitumes élastiques des boulevards m'étaient

interdits jusqu'à nouvel ordre: tout ce que je pus obtenir fut un délai

de trois ou quatre jours, et le 5 mai je commençai à débarrasser ma

patrie de ma présence importune, en grimpant dans la voiture de

Bordeaux.

Je glisserai très légèrement sur les premières postes, qui n'offrent

rien de curieux. À droite et à gauche s'étendent toutes sortes de

cultures tigrées et zébrées qui ressemblent parfaitement à ces cartes de

tailleurs où sont collés les échantillons de pantalons et de gilets. Ces

perspectives font les délices des agronomes, des propriétaires et autres

bourgeois, mais offrent une maigre pâture au voyageur enthousiaste et

descriptif qui, la lorgnette en main, s'en va prendre le signalement de

l'univers. Étant parti le soir, mes premiers souvenirs, à dater de

Versailles, ne sont que de faibles ébauches estompées par la nuit. Je

regrette d'avoir passé par Chartres sans avoir pu voir la cathédrale.

Entre Vendôme et Château-Regnault, qui se prononce _Chtrno_ dans la

langue des postillons, si bien imitée par Henri Monnier, quand il fait

son admirable charge de la diligence, s'élèvent des collines boisées où

les habitants creusent leurs maisons dans le roc vif et demeurent sous

terre, à la façon des anciens Troglodytes: ils vendent la pierre qu'ils

retirent de leurs excavations, de sorte que chaque maison en creux en

produit une en relief comme un plâtre qu'on ôterait d'un moule, ou une

tour qu'on sortirait d'un puits; la cheminée, long tuyau pratiqué au

marteau dans l'épaisseur de la roche, aboutit à fleur de terre, de façon

que la fumée part du sol même en spirales bleuâtres et sans cause

visible comme d'une soufrière ou d'un terrain volcanique. Il est très

facile au promeneur facétieux de jeter des pierres dans les omelettes de

ces populations cryptiques, et les lapins distraits ou myopes doivent

fréquemment tomber tout vifs dans la marmite. Ce genre de constructions

dispense de descendre à la cave pour chercher du vin.

Château-Regnault est une petite ville à pentes tournantes et rapides,

bordées de maisons mal assises et chancelantes, qui ont l'air de

s'épauler les unes les autres pour se tenir debout; une grosse tour

ronde posée sur quelques talus d'anciennes fortifications drapées çà et

là de vertes nappes de lierre, relève un peu sa physionomie. De

Château-Regnault à Tours il n'y a rien de remarquable: de la terre au

milieu des arbres de chaque côté; de ces longues bandes jaunes qui

s'allongent à perte de vue, et que l'on appelle _rubans de queue_ en

style de roulier: voilà tout; puis la route s'enfonce tout à coup entre

deux glacis assez escarpés, et, au bout de quelques minutes, on découvre

la ville de Tours, que ses pruneaux, Rabelais et M. de Balzac ont rendue

célèbre.

Le pont de Tours est très-vanté et n'a rien de fort extraordinaire en

lui-même; mais l'aspect de la ville est charmant. Quand j'y arrivai, le

ciel, où traînaient nonchalamment quelques flocons de nuages, avait une

teinte bleue d'une douceur extrême; une ligne blanche, pareille à la

raie tracée sur un verre par l'angle d'un diamant, coupait la surface

limpide de la Loire; ce feston était formé par une petite cascatelle

provenant d'un de ces bancs de sable si fréquents dans le lit de cette

rivière. Saint-Gatien profilait dans la limpidité de l'air sa silhouette

brune et ses flèches gothiques ornées de boules et de renflements comme

les clochers du Kremlin, ce qui donnait à la découpure de la ville une

apparence moscovite tout à fait pittoresque; quelques tours et quelques

clochers appartenant à des églises dont je ne sais pas les noms

achevaient le tableau; des bateaux à voiles blanches glissaient avec un

mouvement de cygne endormi sur le miroir azuré du fleuve. J'aurais bien

voulu visiter la maison de Tristan l'Ermite, le formidable compère de

Louis XI, qui est restée dans un état de conservation merveilleuse avec

ses ornements terriblement significatifs, composés de lacs de cordes et

autres instruments de tortures entremêlés, mais je n'en ai point eu le

temps; il m'a fallu me contenter de suivre la Grande-Rue, qui doit faire

l'orgueil des Tourangeaux, et qui a des prétentions à la rue de Rivoli.

Châtellerault, qui jouit d'une grande réputation sous le rapport de la

coutellerie, n'a rien de particulier qu'un pont avec des tours anciennes

à chaque bout, qui font un effet féodal et romantique le plus charmant

du monde. Quant à sa manufacture d'armes, c'est une grande masse blanche

avec une multitude de fenêtres. De Poitiers, je n'en puis rien dire,

l'ayant traversé par une pluie battante et une nuit plus noire qu'un

four, sinon que son pavé est parfaitement exécrable.

Quand le jour revint, la voiture parcourait un pays boisé d'arbres

vert-pomme plantés dans une terre du rouge le plus vif; cela faisait un

effet très-singulier: les maisons étaient couvertes de toits en tuiles

creuses à l'italienne avec des cannelures; ces tuiles étaient aussi d'un

rouge éclatant, couleur étrange pour des yeux accoutumés aux tons de

bistre et de suie des toitures parisiennes. Par une bizarrerie dont le

motif m'échappe, les constructeurs du pays commencent les maisons par

les toits; les murs et les fondations viennent ensuite. L'on pose la

charpente sur quatre forts madriers, et les couvreurs font leur besogne

avant les maçons.

C'est vers cet endroit que commence cette longue orgie de pierres de

taille qui ne s'arrête qu'à Bordeaux; la moindre masure sans porte ni

fenêtre est en pierres de taille, les murs des jardins sont formés de

gros blocs superposés à sec; le long de la route, à côté des portes,

vous voyez d'énormes tas de pierres superbes avec lesquelles il serait

facile de bâtir à peu de frais des Chenonceaux et des Alhambras; mais

les habitants se contentent de les entasser carrément et de recouvrir le

tout d'un couvercle de tuiles rouges ou jaunes dont les découpures

contrariées forment un feston d'un effet assez gracieux.

Angoulême, ville bizarrement juchée sur un coteau fort roide au pied

duquel la Charente fait babiller deux ou trois moulins, est bâtie dans

ce système; elle a une espèce de faux air italien, augmenté encore par

les massifs d'arbres qui couronnent ses escarpements et un grand pin

évasé en parasol comme ceux des villas romaines. Une vieille tour, qui,

si ma mémoire est fidèle, est surmontée d'un télégraphe (le télégraphe

sauve beaucoup de vieilles tours), donne de la sévérité à l'aspect

général et fait tenir à la ville une assez bonne place sur le bord de

l'horizon. En gravissant la montée, je remarquai une maison barbouillée

extérieurement de fresques grossières représentant quelque chose comme

Neptune, Bacchus ou peut-être Napoléon. Le peintre ayant négligé de

mettre le nom à côté, toutes suppositions sont permises et peuvent se

défendre.

Jusque-là, j'avoue qu'une excursion à Romainville ou à Pantin eût été

tout aussi pittoresque; rien de plus plat, de plus nul, de plus insipide

que ces interminables lanières de terrain, pareilles à ces bandelettes

au moyen desquelles les lithographes renferment les boulevards de Paris

dans une même feuille de papier. Des haies d'aubépine et des ormes

rachitiques, des ormes rachitiques et des haies d'aubépine, et plus

loin, quelque file de peupliers, plumets verts piqués dans une terre

plate, ou quelque saule au tronc difforme, à la perruque enfarinée,

voilà pour le paysage; pour figure, quelque pionnier ou cantonnier, hâlé

comme un More d'Afrique, qui vous regarde passer la main appuyée sur le

manche de son marteau, ou bien quelque pauvre soldat qui regagne son

corps, suant et chancelant sous le harnais. Mais au delà d'Angoulême, la

physionomie du terrain change, et l'on commence à comprendre qu'on est à

une certaine distance de la banlieue.

En sortant du département de la Charente, on rencontre la première

lande: ce sont d'immenses nappes de terre grise, violette, bleuâtre,

avec des ondulations plus ou moins prononcées. Une mousse courte et

rare, des bruyères d'un ton roux et des genêts rabougris forment toute

la végétation. C'est la tristesse de la Thébaïde égyptienne, et à chaque

minute l'on s'attend à voir défiler des dromadaires et des chameaux; on

ne dirait pas que l'homme ait jamais passé par là.

La lande traversée, on entre dans une région assez pittoresque. Sur le

bord de la route sont groupées çà et là des maisons enfouies comme des

nids dans des bouquets d'arbres, qui ressemblent à des tableaux

d'Hobbema, avec leurs grands toits, leurs puits bordés de vigne folle,

leurs grands boeufs aux yeux étonnés, et leurs poules qui picorent sur le

fumier; toutes ces maisons, bien entendu, sont en pierres de taille,

ainsi que les clôtures des jardins. De tous les côtés on voit des

ébauches de constructions abandonnées par pur caprice, et recommencées à

quelques pas de là; les indigènes sont à peu près comme les enfants à

qui l'on a donné pour étrennes _un jeu d'architecture_ avec lequel, au

moyen d'un certain nombre de morceaux de bois taillés à angles droits,

on peut bâtir toutes sortes d'édifices; ils ôtent leur toit, déplacent

les pierres de leurs maisons, et avec les mêmes pierres en élèvent une

tout à fait différente. Au bord du chemin s'épanouissent des jardins

entourés de beaux arbres de la plus humide fraîcheur et diaprés de pois

en fleur, de marguerites et de roses; et la vue plonge sur des prairies

où les vaches ont de l'herbe jusqu'au poitrail. Un chemin de traverse

tout parfumé d'aubépine et d'églantier, un groupe d'arbres sous lequel

on aperçoit un chariot dételé, quelques paysannes avec leurs bonnets

évasés comme un turban d'uléma et une étroite jupe rouge: mille détails

inattendus réjouissent les yeux et varient la route. En passant un

glacis de bitume sur la teinte écarlate des toits, l'on pourrait se

croire en Normandie. Flers et Cabat trouveraient là des tableaux tout

faits. C'est vers cette latitude que les bérets commencent à se montrer;

ils sont tous bleus, et leur forme élégante est bien supérieure à celle

des chapeaux.

C'est aussi de ce côté que l'on rencontre les premières voitures

traînées par des boeufs; ces chariots ont un aspect assez homérique et

primitif: les boeufs sont attelés par la tête à un joug commun garni d'un

petit frontail en peau de mouton; ils ont un air doux, grave et résigné,

tout à fait sculptural et digne des bas-reliefs éginétiques. La plupart

portent un caparaçon de toile blanche qui les garantit des mouches et

des taons; rien n'est plus singulier à voir que ces boeufs en chemise,

qui lèvent lentement vers vous leurs mufles humides et lustrés et leurs

grands yeux d'un bleu sombre que les Grecs, ces connaisseurs en beauté,

trouvaient assez remarquables pour en faire l'épithète sacramentelle de

Junon: _Boopis Erè_.

Une noce qui se faisait dans une auberge me fournit l'occasion de voir

ensemble quelques naturels du pays; car, dans un espace de plus de cent

lieues, je n'avais pas aperçu dix personnes. Ces naturels sont fort

laids, les femmes surtout; il n'y a aucune différence entre les jeunes

et les vieilles: une paysanne de vingt-cinq ans ou une de soixante sont

également flétries et ridées. Les petites filles ont des bonnets aussi

développés que ceux de leurs grand'mères, ce qui leur donne l'air de ces

gamins turcs à tête énorme et à corps fluet des pochades de Decamps.

Dans l'écurie de cette auberge je vis un monstrueux bouc noir, avec

d'immenses cornes en spirale, des yeux jaunes et flamboyants, qui avait

un air hyperdiabolique, et aurait fait au moyen âge un digne président

de sabbat.

Le jour baissait quand on arriva à Cubzac. Autrefois l'on passait la

Dordogne dans un bac; la largeur et la rapidité de ce fleuve rendaient

la traversée dangereuse, maintenant le bac est remplacé par un pont

suspendu de la plus grande hardiesse: l'on sait que je ne suis pas

très-grand admirateur des inventions modernes, mais c'est réellement un

ouvrage digne de l'Égypte et de Rome pour ses dimensions colossales et

son aspect grandiose. Des jetées formées par une suite d'arches dont la

hauteur s'élève progressivement vous conduisent jusqu'au tablier

suspendu. Les vaisseaux peuvent passer dessous à toutes voiles comme

entre les jambes du colosse de Rhodes. Des espèces de tours en fonte

fenestrée, pour les rendre plus légères, servent de chevalets aux fils

de fer qui se croisent avec une symétrie de résistance habilement

calculée; ces câbles se dessinent dans le ciel avec une ténuité et une

délicatesse de fil d'araignée, qui ajoutent encore au merveilleux de la

construction. Deux obélisques de fonte sont posés à chaque bout comme au

péristyle d'un monument thébain, et cet ornement n'est pas déplacé là,

car le gigantesque génie architectural des Pharaons ne désavouerait pas

le pont de Cubzac. Il faut treize minutes, montre en main, pour le

traverser.

Une ou deux heures après, les lumières du pont de Bordeaux, autre

merveille d'un aspect moins saisissant, scintillaient à une distance que

mon appétit espérait beaucoup plus courte, car la rapidité du voyage

s'obtient toujours aux dépens de l'estomac du voyageur. Après avoir

épuisé les bâtons de chocolat, les biscuits et autres provisions de

voiture, nous commencions à avoir des idées de cannibales. Mes

compagnons me regardaient avec des yeux faméliques, et, si nous avions

eu encore une poste à faire, nous aurions renouvelé les horreurs du

radeau de _la Méduse_, nous aurions mangé nos bretelles, les semelles de

nos bottes, nos chapeaux gibus et autres nourritures à l'usage des

naufragés qui les digèrent parfaitement bien.

À la descente de voiture on est assailli par une foule de

commissionnaires qui se distribuent vos effets et se mettent une

vingtaine pour porter une paire de bottes: ceci n'a rien que

d'ordinaire; mais ce qui est plus drôle, ce sont des espèces d'argousins

apostés en vedette par les maîtres des hôtels pour happer le voyageur au

passage. Toute cette canaille s'égosille à débiter en charabia des

kyrielles d'éloges et d'injures: l'un vous prend par le bras, l'autre

par la jambe, celui-là par la queue de votre habit, celui-ci par le

bouton de votre paletot: «Monsieur, venez à l'hôtel de Nantes, on est

très-bien!--Monsieur, n'y allez pas, c'est l'hôtel des punaises, voilà

son vrai nom, se hâte de dire le représentant d'une auberge

rivale.--Hôtel de Rouen! hôtel de France! crie la bande qui vous suit en

vociférant.--Monsieur, ils ne nettoient jamais leurs casseroles; ils

font la cuisine avec du saindoux; il pleut dans les chambres; vous serez

écorché, volé, assassiné.» Chacun cherche à vous dégoûter des

établissements rivaux, et ce cortège ne vous quitte que lorsque vous

êtes entré définitivement dans un hôtel quelconque. Alors ils se

querellent entre eux, se donnent des gourmades et s'appellent brigands

et voleurs, et autres injures tout à fait vraisemblables, puis ils se

mettent en toute hâte à la poursuite d'une autre proie.

Bordeaux a beaucoup de ressemblance avec Versailles pour le goût des

bâtiments: on voit qu'on a été préoccupé de cette idée de dépasser Paris

on grandeur; les rues sont plus larges, les maisons plus vastes, tas

appartements plus hauts. Le théâtre a des dimensions énormes; c'est

l'Odéon fondu dans la Bourse. Mais les habitants ont de la peine à

remplir leur ville; ils font tout ce qu'ils peuvent pour paraître

nombreux, mais toute leur turbulence méridionale ne suffit pas à meubler

ces bâtisses disproportionnées; ces hautes fenêtres ont rarement des

rideaux, et l'herbe croît mélancoliquement dans les immenses cours. Ce

qui anime la ville, ce sont les grisettes et les femmes du peuple, elles

sont réellement très-jolies: presque toutes ont le nez droit, les joues

sans pommettes, de grands yeux noirs dans un ovale pâle d'un effet

charmant. Leur coiffure est très-originale; elle se compose d'un madras

de couleurs éclatantes, posé à la façon des créoles, très en arrière, et

contenant les cheveux qui tombent assez bas sur la nuque; le reste de

l'ajustement consiste en un grand châle droit qui va jusqu'aux talons,

et une robe d'indienne à longs plis. Ces femmes ont la démarche alerte

et vive, la taille souple et cambrée, naturellement fine. Elles portent

sur leur tête les paniers, les paquets et les cruches d'eau qui, par

parenthèse, sont d'une forme très-élégante. Avec leur amphore sur la

tête, leur costume à plis droits, on les prendrait pour des filles

grecques et des princesses Nausicaa allant à la fontaine.

La cathédrale, construite par les Anglais, est assez belle; le portail

renferme des statues d'évêques de grandeur naturelle, d'une exécution

beaucoup plus vraie et plus étudiée que les statues gothiques

ordinaires, qui sont traitées en arabesque et complètement sacrifiées

aux exigences de l'architecture. En visitant l'église, j'aperçus, posée

contre le mur, la magnifique copie du Christ flagellé de Riesener,

d'après Titien, elle attendait un cadre. De la cathédrale, nous nous

rendîmes, mon compagnon et moi, à la tour Saint-Michel, où se trouve un

caveau qui a la propriété de momifier les corps qu'on y dépose.

Le dernier étage de la tour est occupé par le gardien et sa famille qui

font leur cuisine à l'entrée du caveau et vivent là dans la familiarité

la plus intime avec leurs affreux voisins; l'homme prit une lanterne, et

nous descendîmes par un escalier en spirale, aux marches usées, dans la

salle funèbre. Les morts, au nombre de quarante environ, sont rangés

debout autour du caveau et adossés contre la muraille; cette attitude

perpendiculaire, qui contraste avec l'horizontalité habituelle des

cadavres, leur donne une apparence de vie fantasmatique très effrayante,

surtout à la lumière jaune et tremblante de la lanterne qui oscille dans

la main du guide et déplace les ombres d'un instant à l'autre.

L'imagination des poëtes et des peintres n'a jamais produit de cauchemar

plus horrible; les caprices les plus monstrueux de Goya, les délires de

Louis Boulanger, les diableries de Callot et de Teniers ne sont rien à

côté de cela, et tous les faiseurs de ballades fantastiques sont

dépassés. Il n'est jamais sorti de la nuit allemande de plus abominables

spectres; ils sont dignes de figurer au sabbat du Brocken avec les

sorcières de Faust.

Ce sont des figures contournées, grimaçantes, des crânes à demi pelés,

des flancs entr'ouverts, qui laissent voir, à travers le grillage des

côtes, des poumons desséchés et flétris comme des éponges: ici la chair

s'est réduite en poudre et l'os perce; là, n'étant plus soutenue par les

fibres du tissu cellulaire, la peau parcheminée flotte autour du

squelette comme un second suaire; aucune de ces têtes n'a le calme

impassible que la mort imprime comme un cachet suprême à tous ceux

qu'elle touche; les bouches bâillent affreusement comme si elles étaient

contractées par l'incommensurable ennui de l'éternité, ou ricanent de ce

rire sardonique du néant qui se moque de la vie; les mâchoires sont

disloquées, les muscles du cou gonflés; les poings se crispent

furieusement; les épines dorsales se cambrent avec des torsions

désespérées. On dirait qu'ils sont irrités d'avoir été tirés de leurs

tombes et troublés dans leur sommeil par la curiosité profane.

Le gardien nous montra un général tué en duel,--la blessure, large

bouche aux lèvres bleues qui rit à son côté, se distingue

parfaitement,--un portefaix qui expira subitement en levant un poids

énorme, une négresse qui n'est pas beaucoup plus noire que les blanches

placées près d'elle, une femme qui a encore toutes ses dents et la

langue presque fraîche, puis une famille empoisonnée par des

champignons, et, pour suprême horreur, un petit garçon qui, selon toute

apparence, doit avoir été enterré vivant.

Cette figure est sublime de douleur et de désespoir; jamais l'expression

de la souffrance humaine n'a été portée plus loin: les ongles

s'enfoncent dans la paume des mains; les nerfs sont tendus comme des

cordes de violon sur le chevalet; les genoux font des angles convulsifs;

la tête se rejette violemment en arrière; le pauvre petit, par un effort

inouï, s'est retourné dans son cercueil.

L'endroit où ces morts sont réunis est un caveau à voûte surbaissée; le

sol, d'une élasticité suspecte, est composé d'un détritus humain de

quinze pieds de profondeur. Au milieu s'élève une pyramide de débris

plus ou moins bien conservés; ces momies exhalent une odeur fade et

poussiéreuse, plus désagréable que les âcres parfums du bitume et du

natrum égyptien; il y en a qui sont là depuis deux ou trois cents ans,

d'autres depuis soixante ans seulement; la toile de leur chemise ou de

leur suaire est encore assez bien conservée.

En sortant de là, nous allâmes voir le beffroi, composé de deux tours

réunies à leur faîte par un balcon d'un goût original et pittoresque,

puis l'église de Sainte-Croix, à côté de l'hospice des vieillards,

bâtiment à pleins cintres, à colonnes torses, à rinceaux découpés en

_grecques_ tout à fait dans le style byzantin. Le portail est enrichi

d'une multitude de groupes qui exécutent assez effrontément le précepte:

_Crescite et multiplicamini_. Heureusement que les arabesques

efflorescentes et touffues dissimulent ce que cette manière de rendre

l'esprit du texte divin pourrait avoir de bizarre.

Le musée, situé dans le magnifique hôtel de la mairie, renferme une

belle collection de plâtres et un grand nombre de tableaux remarquables,

entre autres deux petits cadres de Béga qui sont deux perles

inestimables: c'est la chaleur et la liberté d'Adrien Brauwer avec la

finesse et le précieux de Teniers; il y a aussi des Ostade d'une grande

délicatesse, des Tiepolo du goût le plus baroque et le plus fantastique,

des Jordaens, des Van Dyck et un tableau gothique qui doit être du

Ghirlandajo ou du Fiesole: le musée de Paris ne possède rien en fait

d'art du moyen âge qui vaille cette peinture; seulement il est

impossible d'accrocher des tableaux avec moins de goût et de

discernement; les meilleures places sont occupées par d'énormes croûtes

de l'école moderne du temps de Guérin et de Léthiers.

Le port est encombré de vaisseaux de toutes nations et de différents

tonnages; dans la brume du crépuscule, on dirait une multitude de

cathédrales à la dérive, car rien ne ressemble plus à une église qu'un

vaisseau avec ses mâts élancés en flèches, et les découpures

enchevêtrées de ses cordages. Pour finir la journée, nous entrâmes au

Grand-Théâtre. Notre conscience nous force de dire qu'il était plein, et

cependant on jouait la _Dame Blanche_ qui est loin d'être une nouveauté;

la salle est presque de la même dimension que celle de l'Opéra de Paris,

mais beaucoup moins ornée. Les acteurs chantaient aussi faux qu'au

véritable Opéra-Comique.

À Bordeaux, l'influence espagnole commence à se faire sentir. Presque

toutes les enseignes sont en deux langues; les libraires ont au moins

autant de livres espagnols que de livres français. Beaucoup de gens

savent _hablar_ dans l'idiome de don Quichotte et de Guzman d'Alfarache:

cette influence augmente à mesure qu'on approche de la frontière; et, à

dire vrai, la nuance espagnole, dans cette demi-teinte de démarcation,

l'emporte sur la nuance française: le patois que parlent les gens du

pays a beaucoup plus de rapport avec l'espagnol qu'avec la langue de la

mère patrie.

II

BAYONNE.--LA CONTREBANDE HUMAINE.

Au sortir de Bordeaux, les landes recommencent plus tristes, plus

décharnées et plus mornes, s'il est possible; des bruyères, des genêts

et des _pinadas_ (forêts de pins); de loin en loin, quelque fauve berger

accroupi gardant des troupeaux de moutons noirs, quelque cahute dans le

goût des wigwams des Indiens: c'est un spectacle fort lugubre et fort

peu récréatif. On n'aperçoit d'autre arbre que le pin avec son entaille

d'où coule la résine. Cette large blessure dont la couleur saumon

tranche avec les tons gris de l'écorce, donne un air on ne peut plus

lamentable à ces arbres souffreteux et privés de la plus grande partie

de leur sève. On dirait une forêt injustement égorgée qui lève les bras

au ciel pour lui demander justice.

Nous passâmes à Dax au milieu de la nuit et traversâmes l'Adour par un

temps affreux, une pluie battante et une bise à décorner les boeufs. Plus

nous avancions vers les pays chauds, plus le froid devenait aigre et

piquant; si nous n'avions pas eu nos manteaux, nous aurions eu le nez et

les pieds gelés comme les soldats de la grande armée à la campagne de

Russie.

Lorsque le jour parut, nous étions encore dans les landes; mais les pins

étaient entremêlés de lièges, arbres que je m'étais toujours représentés

sous la forme de bouchons, et qui sont en effet des arbres énormes qui

tiennent à la fois du chêne et du caroubier pour la bizarrerie de

l'attitude, la difformité et la rugosité des branches. Des espèces

d'étangs d'eau saumâtre et de couleur plombée s'étendaient de chaque

côté de la route; un air salin nous arrivait par bouffées; je ne sais

quelle rumeur vague bourdonnait à l'horizon. Enfin une silhouette

bleuâtre se découpa sur le fond pâle du ciel: c'était la chaîne des

Pyrénées. Quelques instants après, une ligne d'azur, presque invisible,

signature de l'Océan, nous annonça que nous étions arrivés. Bayonne ne

tarda pas à nous apparaître sous la forme d'un tas de tuiles écrasées

avec un clocher gauche et trapu; nous ne voulons pas dire de mal de

Bayonne, attendu qu'une ville que l'on voit par la pluie est

naturellement affreuse. Le port n'était pas très rempli; quelques rares

bateaux pontés flânaient le long des quais déserts avec un air de

nonchalance et de désoeuvrement admirable; les arbres qui forment la

promenade sont très beaux et modèrent un peu l'austérité de toutes les

lignes droites produites par les fortifications et les parapets. Quant à

l'église, elle est badigeonnée en jaune-serin et en ventre de biche;

elle n'a de remarquable qu'une espèce de baldaquin en damas rouge, et

quelques tableaux de Lépicié et autres peintres dans le goût de Vanloo.

Bayonne est une ville presque espagnole pour le langage et les moeurs:

l'hôtel où nous logions s'appelait la _Fonda San-Esteban_. Sachant que

nous allions faire un long voyage dans la Péninsule, on nous faisait

toutes sortes de recommandations: «Achetez des ceintures rouges pour

vous serrer le ventre; munissez-vous de tromblons, de peignes et de

fioles d'eau insectomortifère; emportez du biscuit et des provisions;

les Espagnols déjeunent d'une cuillerée de chocolat, dînent d'une gousse

d'ail arrosée d'un verre d'eau, et soupent d'une cigarette de papier;

vous devriez bien aussi vous munir d'un matelas et d'une marmite pour

vous coucher et faire la soupe.» Les dialogues français-espagnols à

l'usage des voyageurs n'avaient rien de très rassurant. Au chapitre du

voyageur à l'auberge, on lit ces effrayantes paroles: «Je voudrais bien

prendre quelque chose.--Prenez une chaise, répond l'hôtelier.--Fort

bien; mais j'aimerais mieux prendre n'importe quoi de plus

nourrissant.--Qu'avez-vous apporté? poursuit le maître de la

posada.--Rien, répond tristement le voyageur.--Eh bien! alors, comment

voulez-vous que je vous fasse à manger: le boucher est là-bas, le

boulanger est plus loin; allez chercher du pain et de la viande, et,

s'il y a du charbon, ma femme, qui s'entend un peu à la cuisine, vous

accommodera vos provisions. Le voyageur, furieux, fait un vacarme

effroyable, et l'hôtelier impassible lui porte sur sa carte: 6 réaux de

tapage.

La voiture qui conduit à Madrid part de Bayonne. Le conducteur est un

_mayoral_ avec un chapeau pointu orné de velours et houppes de soie,

avec une veste brune brodée d'agréments de couleur, des guêtres de peau

et une ceinture rouge: voilà un petit commencement de couleur locale. À

partir de Bayonne, le pays est extrêmement pittoresque; la chaîne des

Pyrénées se dessine plus nettement, et des montagnes aux belles lignes

onduleuses varient l'aspect de l'horizon; la mer fait de fréquentes

apparitions sur la droite de la route; à chaque coude l'on aperçoit

subitement entre deux montagnes ce bleu sombre, doux et profond, coupé

çà et là de volutes d'écume plus blanche que la neige dont jamais aucun

peintre n'a pu donner l'idée. Je fais ici amende honorable à la mer dont

j'avais parlé irrévérencieusement, n'ayant vu que la mer d'Ostende qui

n'est autre chose que l'Escaut canalisé, comme le soutenait si

spirituellement mon cher ami _Friz_.

Le cadran de l'église d'Urrugne où nous passâmes, portait écrite en

lettres noires cette funèbre inscription: _Vulnerant omnes, ultima

necut_. Oui, tu as raison, cadran mélancolique, toutes les heures nous

blessent avec la pointe acérée de tes aiguilles, et chaque tour de roue

nous emporte vers l'inconnu.

Les maisons d'Urrugne et de Saint-Jean-de-Luz, qui n'en est pas

très-éloigné, ont une physionomie sanguinaire et barbare, due à la

bizarre coutume de peindre en rouge antique ou sang de boeuf les volets,

les portes et les poutres qui retiennent les compartiments de

maçonnerie. Après Saint-Jean-de-Luz, on trouve Behobie, qui est le

dernier village français. On fait sur la frontière deux commerces

auxquels les guerres ont donné lieu: d'abord celui des balles trouvées

dans les champs, ensuite celui de la contrebande humaine. On passe un

carliste comme un ballot de marchandises; il y a un tarif: tant pour un

colonel, tant pour un officier; le marché fait, le contrebandier arrive,

emporte son homme, le passe et le rend à destination comme une douzaine

de foulards ou un cent de cigares. De l'autre côté de la Bidassoa l'on

aperçoit Irun, le premier village espagnol; la moitié du pont appartient

à la France et l'autre à l'Espagne. Tout près de ce pont se trouve la

fameuse île des Faisans où fut célébré par procuration le mariage de

Louis XIV. Il serait difficile aujourd'hui d'y célébrer quelque chose,

car elle n'est pas plus grande qu'une sole frite de moyenne espèce.

Encore quelques tours de roue, je vais peut-être perdre une de mes

illusions, et voir s'envoler l'Espagne de mes rêves, l'Espagne du

romancero, des ballades de Victor Hugo, des nouvelles de Mérimée et des

contes d'Alfred de Musset. En franchissant la ligne de démarcation, je

me souviens de ce que le bon et spirituel Henri Heine me disait au

concert de Liszt, avec son accent allemand plein d'_humour_ et de

malice: «Comment ferez-vous pour parler de l'Espagne quand vous y aurez

été?»

III.

LE ZAGAL ET LES ESCOPETEROS.--IRUN.--LES PETITS MENDIANTS.--ASTIGARRAGA.

La moitié du pont de la Bidassoa appartient à la France, l'autre moitié

à l'Espagne; vous pouvez avoir un pied sur chaque royaume, ce qui est

fort majestueux: ici le gendarme grave, honnête, sérieux, le gendarme

épanoui d'avoir été réhabilité, dans les _Français_ de Curmer, par

Édouard Ourliac; là le soldat espagnol, habillé de vert, et savourant

dans l'herbe verte les douceurs et les mollesses du repos avec une

bienheureuse nonchalance. Au bout du pont vous entrez de plain-pied dans

la vie espagnole et la couleur locale: Irun ne ressemble en aucune

manière à un bourg français; les toits des maisons s'avancent en

éventail; les tuiles, alternativement rondes et creuses, forment une

espèce de crénelage d'un aspect bizarre et moresque. Les balcons

très-saillants sont d'une serrurerie ancienne, ouvrée avec un soin qui

étonne dans un village perdu comme Irun, et qui suppose une grande

opulence évanouie. Les femmes passent leur vie sur ces balcons ombragés

par une toile à bandes de couleurs, et qui sont comme autant de chambres

aériennes appliquées au corps de l'édifice; les deux côtés restent

libres et donnent passage à la brise fraîche et aux regards ardents; du

reste, ne cherchez pas là les teintes fauves et _culottées_ (pardon du

terme), les nuances de bistre et de vieille pipe qu'un peintre pourrait

espérer: tout est blanchi à la chaux selon l'usage arabe; mais le

contraste de ce ton crayeux avec la couleur brune et foncée des poutres,

des toits et du balcon, ne laisse pas que de produire un bon effet.

Les chevaux nous abandonnèrent à Irun. On attela à la voiture dix mules

rasées jusqu'au milieu du corps, mi-partie cuir, mi-partie poil, comme

ces costumes du moyen âge qui ont l'air de deux moitiés d'habits

différents recousues par hasard; ces bêtes ainsi rasées ont une étrange

mine et paraissent d'une maigreur effrayante; car cette dénudation

permet d'étudier à fond leur anatomie, les os, les muscles et jusqu'aux

moindres veines; avec leur queue pelée et leurs oreilles pointues, elles

ont l'air d'énormes souris. Outre les dix mules, notre personnel

s'augmenta d'un _zagal_ et de deux _escopeteros_ ornés de leur _trabuco_

(tromblon). Le zagal est une espèce de coureur, de sous-mayoral qui

enraye les roues dans les descentes périlleuses, qui surveille les

harnais et les ressorts, qui presse les relais et joue autour de la

voiture le rôle de la mouche du coche, mais avec bien plus d'efficacité.

Le costume du zagal est charmant, d'une élégance et d'une légèreté

extrêmes; il porte un chapeau pointu enjolivé de bandes de velours et de

pompons de soie, une veste marron ou tabac, avec des dessous de manches

et un collet fait de morceaux de diverses couleurs, bleu, blanc et rouge

ordinairement, et une grande arabesque épanouie au milieu du dos, des

culottes constellées de boutons de filigrane, et pour chaussure des

_alpargolas_, sandales attachées par des cordelettes; ajoutez à cela une

ceinture rouge et une cravate bariolée, et vous aurez une tournure tout

à fait caractéristique. Les escopeteros sont des gardiens, des

_miqueletes_ destinés à escorter la voiture et à effrayer les _rateros_

(on appelle ainsi les petits voleurs), qui ne résisteraient pas à la

tentation de détrousser un voyageur isolé, mais que la vue édifiante du

trabuco suffit à tenir en respect, et qui passent en vous saluant du

sacramentel: _Vaya usted con Dios_; allez avec Dieu. L'habit des

escopeteros est à peu près semblable à celui du zagal, mais moins

coquet, moins enjolivé. Ils se placent sur l'impériale à l'arrière de la

voiture, et dominent ainsi la campagne. Dans la description de notre

caravane, nous avons oublié de mentionner un petit postillon monté sur

un cheval, qui se tient en tête du convoi et donne l'impulsion à toute

la file.

Avant de partir, il fallut encore faire viser nos passeports, déjà

passablement chamarrés. Pendant cette importante opération, nous eûmes

le temps de jeter un coup d'oeil sur la population d'Irun qui n'a rien de

particulier, sinon que les femmes portent leurs cheveux, remarquablement

longs, réunis en une seule tresse qui leur pend jusqu'aux reins; les

souliers y sont rares et les bas encore plus.

Un bruit étrange, inexplicable, enroué, effrayant et risible, me

préoccupait l'oreille depuis quelque temps; on eût dit une multitude de

geais plumés vifs, d'enfants fouettés, de chats en amour, de scies

s'agaçant les dents sur une pierre dure, de chaudrons râclés, de gonds

de prison roulant sur la rouille et forcés de lâcher leur prisonnier; je

croyais tout au moins que c'était une princesse égorgée par un négromant

farouche; ce n'était rien qu'un char à boeufs qui montait la rue d'Irun,

et dont les roues miaulaient affreusement faute d'être suiffées, le

conducteur aimant mieux sans doute mettre la graisse dans sa soupe. Ce

char n'avait assurément rien que de fort primitif; les roues étaient

pleines et tournaient avec l'essieu, comme dans les petits chariots que

font les enfants avec de l'écorce de potiron. Ce bruit s'entend d'une

demi-lieue, et ne déplaît pas aux naturels du pays. Ils ont ainsi un

instrument de musique qui ne leur coûte rien et qui joue de lui-même,

tout seul, tant que la route dure. Cela leur semble aussi harmonieux

qu'à nous des exercices de violoniste sur la quatrième corde. Un paysan

ne voudrait pas d'un char qui ne chanterait pas: ce véhicule doit dater

du déluge.

Sur un ancien palais transformé en maison commune, nous vîmes pour la

première fois le placard de plâtre blanc qui déshonore beaucoup d'autres

vieux palais avec l'inscription: _Plaza de la Constitucion_. Il faut

bien que ce qui est dans les choses en sorte par quelque côté: l'on ne

saurait choisir un meilleur symbole pour représenter l'état actuel du

pays. Une constitution sur l'Espagne, c'est une poignée de plâtre sur du

granit.

Comme la montée est rude, j'allai jusqu'à la porte de la ville, et, me

retournant, je jetai un regard d'adieu à la France; c'était un spectacle

vraiment magnifique: la chaîne des Pyrénées s'abaissait en ondulations

harmonieuses vers la nappe bleue de la mer, coupée çà et là par quelques

barres d'argent, et, grâce à l'extrême limpidité de l'air, on apercevait

loin, bien loin, une faible ligne couleur saumon pâle, qui s'avançait

dans l'incommensurable azur et formait une vaste échancrure au flanc de

la côte. Bayonne et sa sentinelle avancée, Biaritz, occupaient le bout

de cette pointe, et le golfe de Gascogne se dessinait aussi nettement

que sur une carte de géographie; à partir de là nous ne verrons plus la

mer que lorsque nous serons en Andalousie. Bonsoir, brave Océan!

La voiture montait et descendait au grand galop des pentes d'une

rapidité extrême; exercices sans balancier sur le chemin roide, qui ne

peuvent s'exécuter que grâce à la prodigieuse adresse des conducteurs et

à l'extraordinaire sûreté du pied des mules. Malgré cette vélocité, il

nous tombait de temps en temps sur les genoux une branche de laurier, un

petit bouquet de fleurs sauvages, un collier de fraises de montagnes,

perles roses enfilées dans un brin d'herbe. Ces bouquets étaient lancés

par de petits mendiants, filles et garçons, qui suivaient la voiture en

courant pieds nus sur les pierres tranchantes: cette manière de demander

l'aumône en faisant d'abord un cadeau soi-même a quelque chose de noble

et de poétique.

Le paysage était charmant, un peu suisse peut-être, et d'une grande

variété d'aspect. Des croupes de montagnes dont les interstices

laissaient voir des chaînes plus élevées, s'arrondissaient de chaque

côté de la route; leurs flancs gaufrés de différentes cultures, boisés

de chênes verts, formaient un vigoureux repoussoir pour les cimes

éloignées et vaporeuses; des villages avec leurs toits de tuiles rouges

s'épanouissaient aux pieds des montagnes dans des massifs d'arbres, et

je m'attendais à chaque instant à voir sortir Kettly ou Gretly de ces

nouveaux chalets. Heureusement l'Espagne ne pousse pas l'opéra-comique

jusque-là.

Des torrents capricieux comme des femmes vont et viennent, forment des

cascatelles, se divisent, se rejoignent à travers les rochers et les

cailloux de la manière la plus divertissante, et servent de prétexte à

une multitude de ponts les plus pittoresques du monde. Ces ponts

multipliés à l'infini ont un caractère singulier; les arches sont

échancrées presque jusqu'au garde-fou, en sorte que la chaussée sur

laquelle passe la voiture semble ne pas avoir plus de six pouces

d'épaisseur; une espèce de pile triangulaire et formant bastion occupe

ordinairement le milieu. Ce n'est pas un état bien fatigant que celui de

pont espagnol, il n'y a pas de sinécure plus parfaite: on peut se

promener dessous les trois quarts de l'année; ils restent là avec un

flegme imperturbable et une patience digne d'un meilleur sort, attendant

une rivière, un filet d'eau, un peu d'humidité seulement; car ils

sentent bien que leurs arches ne sont que des arcades, et que leur titre

de pont est une pure flatterie. Les torrents dont j'ai parlé tout à

l'heure ont tout au plus quatre à cinq pouces d'eau; mais ils suffisent

pour faire beaucoup de bruit et servent à donner de la vie aux solitudes

qu'ils parcourent. De loin en loin, ils font tourner quelque moulin ou

quelque usine au moyen d'écluses bâties à souhait pour les paysagistes;

les maisons, dispersées dans la campagne par petits groupes, ont une

couleur étrange; elles ne sont ni noires, ni blanches, ni jaunes, elles

sont couleur de dindes rôties: cette définition, pour être triviale et

culinaire, n'en est pas moins d'une vérité frappante. Des bouquets

d'arbres et des plaques de chênes verts relèvent heureusement les

grandes lignes et les teintes vaporeusement sévères des montagnes. Nous

insistons beaucoup sur ces arbres, parce que rien n'est plus rare en

Espagne, et que désormais nous n'aurons guère occasion d'en décrire.

Nous changeâmes de mules à Oyarzun, et nous arrivâmes à la tombée de la

nuit au village d'Astigarraga, où nous devions coucher. Nous n'avions

pas encore tâté de l'auberge espagnole; les descriptions _picaresques_

et fourmillantes de _Don Quichotte_ et de _Lazarille de Tormes_ nous

revenaient en mémoire, et tout le corps nous démangeait rien que d'y

songer. Nous nous attendions à des omelettes ornées de cheveux

mérovingiens, entremêlées de plumes et de pattes, à des quartiers de

lard rance avec toutes leurs soies, également propres à faire la soupe

et à brosser les souliers, à du vin dans des outres de bouc, comme

celles que le bon chevalier de la Manche tailladait si furieusement, et

même nous nous attendions à rien du tout, ce qui est bien pis, et nous

tremblions de n'avoir rien autre chose à prendre que le frais du soir,

et de souper, comme le valeureux don Sanche, d'un air de mandoline tout

sec.

Profitant du peu de jour qui nous restait, nous allâmes visiter l'église

qui, à vrai dire, avait plutôt l'air d'une forteresse que d'un temple:

la petitesse des fenêtres percées en meurtrières, l'épaisseur des murs,

la solidité des contre-forts lui donnaient une attitude robuste et

carrée, plus guerrière que pensive. Cette forme se reproduit souvent

dans les églises d'Espagne. Tout autour régnait une espèce de cloître

ouvert, dans lequel était suspendue une cloche d'une forte dimension

qu'on fait sonner en agitant le battant avec une corde, au lieu de

donner la volée à l'énorme capsule de métal.

Quand on nous mena dans nos chambres, nous fûmes éblouis de la blancheur

des rideaux du lit et des fenêtres, de la propreté hollandaise des

planchers, et du soin parfait de tous les détails. De belles grandes

filles bien découplées avec leurs magnifiques tresses tombant sur les

épaules, parfaitement habillées, et ne ressemblant en rien aux

_maritornes_ promises, allaient et venaient avec une activité de bon

augure pour le souper qui ne se fit pas attendre; il était excellent et

fort bien servi. Au risque de paraître minutieux, nous allons en faire

la description; car la différence d'un peuple à un autre se compose

précisément de ces mille petits détails que les voyageurs négligent pour

de grandes considérations poétiques et politiques que l'on peut

très-bien écrire sans aller dans le pays.

L'on sert d'abord une soupe grasse, qui diffère de la nôtre en ce

qu'elle a une teinte rougeâtre qu'elle doit au safran, dont on la

saupoudre pour lui donner du ton. Voilà, pour le coup, de la couleur

locale, de la soupe rouge! Le pain est très-blanc, très-serré, avec une

croûte lisse et légèrement dorée; il est salé d'une manière sensible aux

palais parisiens. Les fourchettes ont la queue renversée en arrière, les

pointes plates et taillées en dents de peigne; les cuillers ont aussi

une apparence de spatule que n'a pas notre argenterie. Le linge est une

espèce de damas à gros grains. Quant au vin, nous devons avouer qu'il

était du plus beau violet d'évêque qu'on puisse voir, épais à couper au

couteau, et les carafes où il était renfermé ne lui donnaient aucune

transparence.

Après la soupe, l'on apporta le _puchero_, mets éminemment espagnol, ou

plutôt l'unique mets espagnol, car on en mange tous les jours d'Irun à

Cadix, et réciproquement. Il entre dans la composition d'un _puchero_

confortable un quartier de vache, un morceau de mouton, un poulet,

quelques bouts d'un saucisson nommé _chorizo_, bourré de poivre, de

piment et autres épices, des tranches de lard et de jambon, et par

là-dessus une sauce véhémente aux tomates et au safran; voici pour la

partie animale. La partie végétale, appelée _verdura_, varie selon les

saisons; mais les choux et les _garbanzos_ servent toujours de fond; le

_garbanzo_ n'est guère connu à Paris, et nous ne pouvons mieux le

définir qu'en disant: «C'est un pois qui a l'ambition d'être un haricot,

et qui y réussit trop bien.» Tout cela est servi dans des plats

différents, mais on mêle ces ingrédients sur son assiette de manière à

produire une mayonnaise très-compliquée et d'un fort bon goût. Cette

mixture paraîtra tant soit peu sauvage aux gourmets qui lisent Carême,

Brillat-Savarin, Grimod de La Reynière et M. de Cussy; cependant elle a

bien son charme et doit plaire aux éclectiques et aux panthéistes.

Ensuite viennent les poulets à l'huile, car le beurre est une chose

inconnue en Espagne, le poisson frit, truite ou merluche, l'agneau rôti,

les asperges, la salade, et, pour dessert, de petits biscuits-macarons,

des amandes passées à la poële et d'un goût exquis, du fromage de lait

de chèvre, _queso de Burgos_, qui a une grande réputation qu'il mérite

quelquefois. Pour finir, on apporte un cabaret avec du vin de Malaga, de

Xérès et de l'eau-de-vie, _aguardiente_, qui ressemble à de l'anisette

de France, et une petite coupe (_fuego_) remplie de braise pour allumer

les cigarettes. Ce repas, avec quelques variantes peu importantes, se

reproduit invariablement dans toutes les Espagnes...

Nous partîmes d'Astigarraga au milieu de la nuit; comme il ne faisait

pas clair de lune, il se trouve naturellement une lacune dans notre

récit. Nous passâmes à Ernani, bourg dont le nom éveille les souvenirs

les plus romantiques, sans y rien apercevoir que des tas de masures et

de décombres vaguement ébauchés dans l'obscurité. Nous traversâmes, sans

nous y arrêter, Tolosa, où nous remarquâmes des maisons ornées de

fresques et de gigantesques blasons sculptés en pierre: c'était jour de

marché, et la place était couverte d'ânes, de mulets pittoresquement

harnachés, et de paysans à mines singulières et farouches.

À force de monter et de descendre, de passer des torrents sur des ponts

de pierre sèche, nous arrivâmes enfin à Vergara, lieu de la dînée, avec

une satisfaction intime, car nous n'avions plus souvenir de la _jicara

de chocolate_ avalée, moitié en dormant, à l'auberge d'Astigarraga.

IV.

VERGARA.--VITTORIA; LE BAILE NACIONAL ET LES HERCULES FRANÇAIS.--LE

PASSAGE DE PANCOBBO.--LES ÂNES ET LES LÉVRIERS.--BURGOS.--UNE FONDA

ESPAGNOLE.--LES GALÉRIENS EN MANTEAU.--LA CATHÉDRALE.--LE COFFRE DU CID.

Voyage en Espagne · 第 1 / 31 段