--Vous m'excuserez, mesdames! fit-il... Le voyage m'a harassé... Je
vais aller mettre au lit ma vieille patraque de personne!...
Il s'approchait de M. Raindal pour lui tendre la main.
--Chut! murmura-t-il en se retournant vers les jeunes gens... La
science dort... Paix à son sommeil!... Bonsoir, chère madame!...
Zozé lui adressait de la tête un amical adieu.
--Oh! ce n'est rien! déclara à mi-voix la tante Panhias... Cela lui
prend presque chaque soir, à ce brave M. Raindal!...
Elle s'esquivait avec le marquis, ayant vingt choses à commander pour
les appartements des nouveaux hôtes, le retour de Chambannes, la
voiture qu'il fallait atteler.
--Enfin seuls! susurra gouailleusement Gérald.
--Plus bas, mon chéri! implora Zozé qui lui pressait la main.
--Quoi?... Puisqu'il dort!...
Zozé, les sourcils froncés, examinait M. Raindal sans lâcher la main
de son Raldo. Puis, se levant et tirant à elle le jeune homme:
--Tiens, venons sur la terrasse... Je serai plus tranquille...
Elle soupirait:
--Oh! mon Raldo, quelle scie qu'il soit resté!... Et tu sais, nous
l'avons encore pour quinze jours!...
--Oui, tu m'as dit!... Bah! s'il nous gêne, on le sèmera, le
Kangourou!... Ce ne doit pas être bien difficile!...
Il s'étaient accoudés dehors à la balustrade de pierre blanche. M.
Raindal, minutieusement, entr'ouvrit les paupières. D'où il se
trouvait placé, il ne voyait que de biais que Mme Chambannes,
l'évasement de sa jupe bleu pâle, son buste de trois quarts, sa fine
tête profilée à droite.... Pour parler à Gérald, sans doute, à Gérald
qu'il devinait tout près, coude à coude avec elle, comme il avait été
lui-même, là-haut, dans la chambre lumineuse, le premier jour de
l'arrivée!... Il retint sa respiration afin d'essayer de les entendre.
Il ne distinguait qu'une mélopée de paroles confuses, une cascade de
syllabes ouatées dont le sens se brisait aux invisibles cloisons de
l'air.
Parfois le buste de la jeune femme oscillait, son profil sombrait dans
le noir. Un meurtrier arrêt tranchait l'entretien. M. Raindal, les
mains collées à son fauteuil, contemplait avec un recul de souffrance
la robe pâle sans tête, le corps décapité de sa petite élève. Pourquoi
se penchait-elle tant? A quel mystère inclinait-elle le chuchotement
de sa bouche rieuse?
Et soudain une grande ombre fila derrière Mme Chambannes, la
silhouette de Gérald, sa rose, sa moustache brune. Des pas agiles
descendirent les marches du perron. Les cailloux grincèrent dans le
jardin. Maintenant, d'en bas, une voix contenue monologuait par
intervalles. Mme Chambannes, la tête fixe, paraissait l'écouter; et
son index, devant le visage, opposait des gestes de refus.
M. Raindal, oubliant toute prudence, avait complètement écarquillé les
yeux. Une brusque volte-face de Zozé les lui fit refermer juste à
temps. Que se passait-il donc? Elle pénétrait dans le salon, y
cherchait un objet,--une mantille, présuma M. Raindal, au froissement
de la soie, des dentelles,--resortait sur la pointe des pieds, se
retournait un instant à la hauteur du seuil... Puis ses talons
sonnaient contre les degrés du perron. Le sable de l'allée recraquait
sous des pas.
--C'est un peu fort! murmura le maître qui se levait en s'étirant.
Il prêta l'oreille. Tout, dehors, s'était tu. Ah çà! où se
sauvait-elle? Oui, dans le jardin, se promener avec le jeune Gérald.
Mais s'ils se promenaient, comment expliquer ce silence? Auraient-ils,
par hasard, franchi la limite coutumière, été jusqu'à la pelouse,
peut-être même au delà? Invraisemblable licence! Pourtant M. Raindal
tenait à s'en assurer. A son tour, il vint s'appuyer au balustre de
pierre blanche. Son cœur, par chocs désordonnés, tapait contre les
côtes, et ce martèlement continu se propageait à son bras gauche comme
un sourd tocsin intérieur. Il plongea d'un coup d'œil dans le jardin.
Le silence y persistait, sous le ciel chamarré d'étoiles. Un demi-jour
bleuâtre s'étalait partout où les massifs, les arbres, quelque
obstacle résistant et dense n'avait pas rabattu ses fragiles lueurs.
Ainsi la pelouse se discernait avec tous ses contours, toutes ses
corbeilles fleuries et sa pente légère. L'allée du bord aussi
dessinait nettement ses clairs méandres de gravier. Et l'obscurité ne
renaissait qu'après, à la haute muraille des tilleuls, qui dilataient
au loin, dans l'atmosphère humide, la senteur de leurs floraisons
tardives.
D'habitude, M. Raindal raffolait de ce parfum sucré. Il l'aspirait
avec gourmandise, la bouche grande ouverte, les narines palpitantes.
Mais, à présent, l'angoisse pétrifiait tout son corps, sauf les yeux.
Il n'avait plus de force, de vie, de conscience que pour inspecter
l'ombre, que pour fouiller les ténèbres de ses regards cupides, des
regards qui voulaient et voulaient encore voir...
Non, personne sur la pelouse, personne dans l'allée, nul bruit par le
gravier! Ils se cachaient donc dans le parc, les misérables?
A cette question terrible, le maître ne prit pas le loisir de
répondre. Brusquement, il s'était redressé; et d'une allure
automatique, dont la raideur même titubait, il descendit les marches.
Deux enjambées lui avaient suffi pour gagner la pelouse, la terre
grasse qui étouffait le bruit de ses pas. Il eut un ricanement
sardonique, une sorte de toux victorieuse. Au moins par ici, par ce
sol mou, on ne l'entendrait pas venir. Heu! heu!... Où se dirigeait-il
de sa démarche fascinée? Que dire, que faire, qu'inventer, si au coin
d'un sentier il se heurtait à eux? Y songeait-il seulement, sous la
sauvage douleur qui le brûlait sans trêve, le poussait en avant comme
une bête folle sous l'incendie? Il ne sentait plus rien, ni le parfum
des tilleuls, ni la fraîcheur de l'herbe qui humectait ses chevilles,
ni l'odieux de cette poursuite, ni la honte de ses ruses!... Il
approchait, il atteignait le parc, il allait voir!...
Il s'était engagé au plus épais de la futaie. Le tapis des feuilles
mortes exhalait lentement vers lui son âcre odeur de pourriture
éternelle et toujours renouvelée. Des branchettes souples lui
cinglaient la face. Des racines entravaient ses pieds. Et il
continuait, les yeux à moitié clos par crainte des épines, la sueur
coulant à son front, les mains projetées en avant pour palper l'ombre
et le feuillage.
Mais subitement, il s'arrêta. De la gauche, de l'endroit où il
supposait la clairière des tilleuls, l'espacement des arbres, le
champignon de pierre et les sièges de jonc, une rumeur montait, comme
un duo de voix violentes et langoureuses. Un instant, elles cessaient,
puis elles réitéraient leurs plaintes. Il eut l'impression que son
cœur se rétrécissait, s'annihilait dans sa poitrine. Il avait stoppé
une minute, car ses jambes pliaient... Il reprit sa marche, haletant,
courbé en deux comme un gorille, frôlant des mains le sol. Les voix
se précisaient à mesure qu'il rampait vers elles et soudain il faillit
fléchir. Il percevait tout maintenant, jusqu'au son familier de ces
voix. Et c'était un échange d'invocations tellement éhontées,
d'apostrophes à la fois si bestiales et si tendres qu'il en demeura
stupéfié. Ah! seule peut-être la reine Cléopâtre avait jamais déchu à
ce degré d'impudeur!... M. Raindal n'eut pas le courage de regarder,
de voir. Une panique rageuse l'emportait, un besoin frénétique de
fuir, d'échapper aux tortures de cette futaie infernale. Alors il se
précipita dans une course éperdue, furieuse, sans peur du bruit cette
fois, sans peur de se trahir, broyant les branches sur son chemin, se
vengeant contre les arbustes, ahanant, galopant avec un fracas de gros
gibier qui détale sous bois devant la meute. Il était à bout de
souffle. Il buta contre la pelouse où les dahlias le reçurent. Il
s'était prestement relevé, les genoux alourdis de terre moite. Il se
remit en route d'un train plus modéré, quoique hâtif encore.
Sans courir, ses jambes nerveusement pressaient le pas, se
soulageaient à cette allure vive. Parvenu au bas du perron,
instinctivement il brossa de la manche ses habits. Par un restant de
clairvoyance, il redoutait la tante Panhias, sa curiosité, ses
questions possibles. Mais le salon demeurait vide. Le maître s'élança
dans le vestibule, gravit moelleusement l'escalier... Enfin il était
dans sa chambre. D'un coup de pied retentissant il referma la porte.
Sa main tremblante tournait à double tour la clef dans la serrure. Il
se laissa tomber, épuisé, au bord de son vaste lit apprêté déjà pour
le sommeil...
La lassitude pourtant ne l'avait pas calmé. Des bouillonnements de
colère déferlaient dans ses veines. Il esquissait avec les mains des
gestes de destruction. Il aurait voulu tenir Mme Chambannes, la briser
comme les branches du parc, l'émietter, l'anéantir.
Sa petite élève! Sa petite élève! Était-ce elle, était-ce cette bouche
candide qui avait proféré de si abominables mots? A chaque souvenir de
chaque parole, il sentait dans son cœur s'enfoncer comme une lame.
Non, son jugement prévenu s'insurgeait contre tant d'opprobre, sa
mémoire mentait!... Sa petite élève! Sa chère amie! Et, simultanément,
à ces noms d'affection il joignait les plus basses insultes. Il
évoquait Thérèse, sa haine contre Zozé, et il l'eût voulue auprès de
lui pour haïr la coupable ensemble.
Oh! Thérèse ne s'était pas trompée sur la niaiserie de cette Mme
Chambannes, sur sa dépravation, sur sa médiocrité. En une fois, elle
l'avait mieux appréciée, devinée, condamnée, que lui en cent
rencontres. Car elle n'aimait pas, Thérèse, tandis que lui, il aimait,
hélas!
--Oui, je l'aimais, je l'aime! murmurait-il d'une voix fervente comme
pour renier par cet aveu repentant tous les chétifs travestissements,
tous les artifices de pruderie où s'était abritée sa passion sans
vaillance.
Un bruit de volets qu'on fermait, de pas dans l'escalier, interrompit
ses oraisons. Il espérait que Mme Chambannes monterait demander de
ses nouvelles. Que lui répondrait-il? Se jetterait-il à ses genoux, en
balbutiant piteusement des prières d'amour? Ou la repousserait-il de
quelque riposte méprisante?
Il n'eut pas à choisir. Zozé ne montait pas. Et, à sa place, les échos
du parc reprenaient dans l'esprit du maître leur diabolique et vil
concert, le duo de leurs accents ravis.
Oh! les atroces, les répugnantes paroles! M. Raindal comparait avec
les notes latines de son livre. C'était à vingt siècles de distance
presque les mêmes mots, les mêmes folies que celles dont Cléopâtre,
dans les pires extases, se plaisait à stimuler son amant, le soudard
Antoine! Par quel miracle d'universelle et immuable perversité ce
vocabulaire infâme s'était-il transmis honteusement de la reine des
Égyptes à la gentille amie du maître? Que de couples amoureux avaient
dû, d'âge en âge, le redire et le conserver!...
Puis tout d'un coup, dans le trouble de ces parallèles historiques,
une nette intuition brilla. M. Raindal comprenait, il s'expliquait
enfin l'œuvre de sa petite élève... Son professeur plutôt, sa petite
éducatrice, qui depuis le premier jour, peu à peu, lui avait appris
l'existence raffinée, les jouissances matérielles, la réalité
saisissable de tous ces termes qu'il employait naguère distraitement
dans ses phrases, dans ses livres, comme les pièces symboliques d'un
échiquier sans vie!... Plaisir, amour, luxe, élégance, ardeur des
sens, beauté, grâce, passion, tendresse, autant de vocables inertes,
avant que Mme Chambannes les lui eût vivifiés!
Et la leçon dernière, l'achèvement de cet apprentissage, ne venait-il
pas de s'accomplir, là-bas dans la futaie où peut-être elle était
encore, pâmée, à l'oublier aux bras d'un autre!...
La souffrance inconnue dont le déchirait cette vision apparut à ses
lèvres en un rictus d'horreur. Il s'était levé de son lit, les
paupières clignantes. Ses poings battirent l'air dans un élan de
menace. Il fut quelques minutes sans retrouver le fil de ses
méditations.
Dans le fauteuil de cretonne où il s'était écroulé, fourbu, il
revivait toute sa carrière, la succession de ces années vertueuses
dont la droiture jadis exaltait son orgueil. Comme elle lui semblait
aujourd'hui maussade, mesquine, cette étroite petite sente parcourue
au prix de tant de peines et de tant d'efforts! Elle lui faisait
l'effet d'un de ces petits chemins détournés qu'on longe aux jours de
fête, pour fuir la joie des autres... Auprès, il entrevoyait, comme
dans une estampe ancienne, la kermesse bruyante de la Vie, des groupes
qui chantaient, des gerbes fleuries, des ivresses, des femmes avec des
hommes, l'exubérance fougueuse de la multitude en liesse... Et lui
cependant, à l'écart, poursuivait pas à pas sa route, après l'étape
franchie n'apercevant que l'étape prochaine, ne s'appliquant qu'à ne
pas dévier, ne mettant son zèle qu'à ne pas se distraire... Que lui
importait de l'autre côté qu'on s'amusât et qu'on vécût?... Ne
savait-il pas de science certaine la vanité vulgaire des plaisirs qui
contentent la foule, et le dégoût qu'ils laissent, et la sottise où
ils ravalent, et ce peu de chose qu'est la femme, _mulier_, devant un
esprit supérieur?...
Les femmes, il n'en avait guère connu qu'une, la sienne. Sauf des
escapades d'étudiant, oubliées aussitôt que faites, il se rappelait
son existence de jeune homme, les quatre ans écoulés au désert sous
les ordres de Mariette-Bey, son imperturbable chasteté, ce précoce
mépris de l'amour dont le «Grand Bey» lui-même le raillait. Quand les
camarades quittaient le campement, se rendaient à la ville voisine
pour voir les danses des bayadères ou passer une nuit de congé avec
les filles indigènes, le plus souvent M. Raindal découvrait quelque
prétexte à ne pas les rejoindre: un travail à achever, un papyrus à
déchiffrer, une indisposition fortuite. «Sapristi, Raindal,
dégourdissez-vous donc, mon garçon! commandait le Grand Bey de sa voix
sarcastique... Vous finirez par nous faire croire que vous avez une
liaison avec une momie!» Le jeune savant riait, promettait de suivre
les camarades, et, à la dernière minute, se rétractait. Les bayadères
l'ennuyaient. Depuis, hormis sa femme, rien, pas une aventure, pas un
souvenir, ni un gracieux visage, ni aucun de ces fantômes chéris dont
une particulière beauté--la main, le sourire, la finesse des baisers,
la douceur des yeux--vous flatte jusqu'à la tombe de sa compagnie
secrète.
Et à présent il était là, blanchi, défiguré par l'âge, incapable de
plaire, pantelant d'amour à l'heure où les voluptés cessent, épris
d'une jeune femme qui en aimait un autre... Quel châtiment! Quelle
agonie! Combien de temps durerait-elle à lui montrer toutes les
béatitudes manquées par morgue pédantesque ou superbe confiance en
soi?...
Il s'était rapproché de la cheminée; et debout, vis-à-vis du miroir,
il tordait ses traits en grimaces pour se convaincre encore plus de sa
décrépitude sans recours. Ah! oui, un joli teint, de jolies dents, et
des rides, et des boursouflures, et des mollesses de chair, tout ce
qu'il fallait, ma foi, pour séduire une femme!
Les roues d'une voiture écrasèrent le gravier du jardin. On entendait
des appels de voix, des rires. Georges arrivait.
M. Raindal fut saisi de l'envie de descendre. Il alléguerait le retour
de Chambannes, la bienvenue à lui souhaiter, et il pourrait revoir
Zozé. La main sur le bouton de la porte, un scrupule d'amour-propre le
retint. Non, c'eût été trop lâche! Il resta.
Des portes claquèrent au-dessous. Le silence se refaisait par la
maison. M. Raindal eut au cœur un nouvel élancement. Il réfléchissait
que maintenant le mari était chez sa femme... Ses épaules se
secouèrent dans un ricanement mauvais. Bah! il ne l'enviait pas ce
malheureux Chambannes. Non, vraiment, il n'y avait pas de quoi! Être
le mari d'une écervelée, d'une petite sotte, d'une indigne créature
qui l'instant d'avant... Il ne termina pas. Ses yeux s'injectaient de
sang. Des malédictions brutales jaillissaient de ses lèvres. Il
étouffait. Il ouvrit la fenêtre.
La nuit avait fraîchi. Dans le lointain, parfois, dans la plaine, un
train faisait sinuer à l'horizon son serpent de lumières jaunes. Ou
bien les coqs du voisinage, abusés par la fausse pâleur du ciel, se
lançaient à travers les espaces leurs intrépides saluts, auxquels des
chiens répondaient en hurlant.
M. Raindal gravement contempla les étoiles bleuissantes. Chacune lui
représentait un soleil avec des satellites gravitant autour. Il se
demandait combien de douleurs identiques à la sienne devaient en ce
moment gémir sur ces planètes obscures. Il raisonnait, calculait, se
grisait de pensées altières. Il invoquait la Douleur humaine, la
Souffrance des Mondes, la Plainte universelle,--toute la pitié
convenue, toute la charité verbale, toute l'hygiène égoïste et
hypocritement tendre, tous les remèdes déclamatoires que les livres
enseignent aux chagrins personnels. Mais il n'en éprouvait aucun
soulagement.
Pauvre penseur, pauvre maître, pauvre homme! Ah! oui! il pouvait
appeler à son aide les spectacles célestes, les astronomes, les
philosophes Newton, Laplace, Kant et Hegel! Il pouvait se gonfler! Il
pouvait se grandir!
Il n'en gardait pas moins à gauche de sa poitrine un atome de chair
plus sensible, plus réel que tous ces infinis de parade, impuissants à
le guérir comme à le dominer.
Que lui demeurait-il donc dans l'accablante catastrophe? Sa famille?
Il avait, depuis un an, perdu jusqu'au goût de la chérir! Son travail?
Il en détestait l'œuvre, le mirage menteur, la routine malfaisante!
Alors il referma la fenêtre. Il renonça aux étoiles. Il se rassit sur
son lit et se mit à pleurer.
Finies, les illusions! Finies, les fatuités de vieillard! Il s'en
irait le lendemain. Il ne serait pas témoin de _leur_ humiliant amour.
Il ne verrait plus jamais sa chère petite élève. Et il pleurait...
Douleur enfin sincère, sans vilenies de rancune, sans parodie
d'orgueil, douleur humble qui s'avoue et qui aime ses larmes! M.
Raindal y trouva l'apaisement, puis le sommeil.
* * * * *
Le lendemain cependant, vers dix heures, comme il descendait au
jardin, une commotion soudaine rouvrit sa plaie intime.
--Oui, monsieur, Madame est sortie, assurait Firmin... Elle est allée
se promener en tonneau avec M. de Meuze..
--Avec lequel? aboya presque M. Raindal.
--Avec M. le marquis... M. le comte et Monsieur sont encore dans leurs
chambres.
--Ah! bien! Bon! fit M. Raindal en recouvrant son flegme.
Il s'assit dans un rocking-chair, à l'ombre de la terrasse, et il
affecta de s'absorber à la lecture d'un journal.
Mais ses yeux immobiles ne parcouraient pas les lignes. Leur zèle
intérieur suivait d'autres idées, d'autres phrases, le petit discours
de séparation, quelques paroles mystérieuses et fermes dont le maître
annoncerait son projet de partir. Il en savait le principal, quand
Notpou montra sa noire crinière rase à l'orée du feuillage.
Le marquis dans la voiture saluait cordialement de la main M.
Raindal. Oh! plus de retardements! Plus d'hésitations! Le maître était
bien évincé, destitué de son pouvoir! Jusqu'au père de Gérald, jusqu'à
ce vieux marquis qui lui prenait aussi sa chère petite élève et dont
il se sentait jaloux!... S'en aller, il fallait s'en aller au plus
tôt! La souffrance elle-même exigeait ce prompt sacrifice!
Le maître se leva. Il guettait le premier regard de Mme Chambannes, la
mine défaite, les paupières baissées qu'elle aurait immanquablement
pour lui dire bonjour. La physionomie de Zozé le déçut. Elle
s'avançait vers lui souriante selon son habitude, les yeux à l'aise
sous sa voilette relevée, tel un bandeau, à hauteur des sourcils; et
elle lui tendait sa petite main gantée de blanc, sans contrainte,
comme la veille, comme le matin d'avant, comme si entre eux la nuit,
Gérald, le parc, rien de toutes ces hontes n'eût été!... Il lui serra
la main d'une pression timide, et, se rasseyant dans le rocking-chair:
--Auriez-vous quelques minutes d'entretien à m'accorder, chère madame?
questionna-t-il en considérant le cuir bruni de ses souliers jaunes.
--Volontiers! fit délibérément Mme Chambannes qui traînait un fauteuil
auprès de celui du maître.
Elle s'assit, et, caressant M. Raindal d'une de ses chaudes œillades.
--Je vous écoute, cher maître... Vous avez des ennuis? Pas de la part
de ces dames, au moins?...
Elle se dégantait sans cesser de sourire; et, les bras relevés en
anses gracieuses des deux côtés de son visage, elle s'évertuait à
retirer la longue épingle cachée qui piquait son chapeau marin.
--Vous vous trompez! bredouilla M. Raindal, les prunelles toujours
vagues. Il s'agit justement de Langrune.
Ses mains pendantes se crispaient au bout de ses poignets. L'air
ingénu de Mme Chambannes le révoltait, comme un dernier défi à sa
crédulité.
--Alors?... interrogea la jeune femme.
Il osa la dévisager. Quoi! ces lèvres restaient fraîches après tant de
souillures! Nulle trace ignominieuse ne salissait ce limpide regard!
Pas même un frémissement! Pas même une rougeur! Le mensonge lavait
donc tout de ses eaux scélérates! Un regain de fureur souleva M.
Raindal. Sa prudence chancelait. Les phrases préparées fuyaient. Et,
le regard fixe, la voix bourrue, les mains cramponnées au fauteuil
comme pour y prendre plus d'élan, tout simplement il déclara:
--Je m'en vais!
--Vous partez! se récriait Zozé d'un ton de stupéfaction bien joué.