M. Raindal se ressouvint à peu près des paroles à dire:

--Excusez ma rudesse, ma mauvaise humeur... J'ai reçu ce matin, de ces

dames, de Langrune, une lettre si pressante que je dois y céder...

Elles me réclament là-bas, et je pars... Croyez que je suis navré!...

Il y eut une pause. Zozé se recueillait. Sûre à présent qu'il

partirait, pourquoi ne pas conserver ce maintien d'innocence dont la

ténacité ne pouvait que dérouter ses soupçons? Et avec un

imperceptible sourire:

--Je vous crois, cher maître, dit-elle, quoique vous m'étonniez...

--Je vous étonne, chère madame? fit sournoisement M. Raindal dont le

cœur battait plus fort.

--Voilà... J'étais en bas, ce matin, quand le facteur est venu... Il

m'a remis tout le courrier et il n'apportait pas de lettre pour

vous!...

M. Raindal se taisait par bravade, dédaignant de se disculper, ne

niant pas sa supercherie.

--Voyons, cher maître! reprit doucement Zozé... Puisqu'il n'y avait

pas de lettre, qu'est-ce qui vous fait partir? Quelqu'un vous a

mécontenté?... On vous a froissé sans le savoir?... Qui, dites-moi

qui, je vous prie?

Et ses yeux, alentour, semblaient chercher le fautif, le vilain, le

méchant qui avait contrarié son cher maître. M. Raindal l'observa un

instant, les lèvres convulsées de dégoût.

«Qui, dites-moi qui?» se répétait-il mentalement. C'était trop de

fourberie et trop d'impudence, à la fin! Il repoussa son fauteuil, les

mâchoires distendues, prêtes à mordre, à lâcher tout leur faix de

questions, d'outrages et de reproches! Mais d'un effort, il se

maîtrisait; et, marchant devant Zozé, allant, revenant, sur un court

espace de dix pas, il proféra d'une voix que la fureur hachait:

--Ne me demandez rien, chère madame, rien, ce serait inutile!... Je

dois partir et je pars... Je ne puis vous en dire plus... Je ne sais

si vous me comprenez, et je souhaite que vous ne me compreniez pas...

Oui, je le souhaite de toute mon âme... Hélas! au contraire, je

crains bien que vous ne m'ayez compris...

--Mais, cher maître!... protestait Zozé.

--Bon! bon! chère madame!... Vous ne me comprenez pas?... Tant

mieux... Vous me comprendrez plus tard, à la réflexion... Je vous

prierai uniquement de m'éviter toute lutte, de vous prêter à mon petit

stratagème: la lettre reçue, vous savez, la lettre que je n'ai pas

reçue... Car ma résolution est irrévocable... Je partirai cette

après-midi... Rester ici une journée de plus me mettrait au

supplice... Je ne peux pas!... Je ne peux pas!

Il suffoquait. Zozé s'était levée et lui avait saisi la main sans

qu'il se dérobât à l'étreinte:

--Je ne vous comprends pas, cher maître... Vous êtes libre... Je n'ai

pas le droit de vous retenir... Pourtant, je vous demande pardon si je

vous ai offensé! fit-elle d'un accent ému, où la simulation n'était

que pour moitié.

M. Raindal détourna la tête. Il ne voulait pas qu'elle vît ses yeux

chargés de larmes. Il dégagea sa main, et, feignant d'examiner la

pelouse, le parc, les nuages:

--Je vous remercie, chère madame... Je n'ai pas à vous pardonner!

fit-il en toussant pour refouler une nouvelle montée de larmes qui

éraillait sa voix... Je partirai tantôt par le train de cinq heures...

Ne vous inquiétez pas de moi... Veuillez seulement me donner Firmin...

Il m'aidera à faire ma malle... Hum!... hum!... hum!...

Il prolongeait sa toux, et, mélancoliquement:

--Hum!... hum!... Quand je serai parti, quand je ne serai plus là,

j'espère que quelquefois vous penserez à votre cher...

Il se corrigeait:

--... A votre vieux maître, qui, lui, même de loin, ne vous oubliera

pas...

La solennité de cette promesse achevait de le bouleverser. D'un pas

précipité, comme frappé d'un malaise, il gagna le salon, puis le

vestibule, puis l'escalier.

Zozé courait derrière en pépiant de son intonation la plus suave, la

plus attendrie:

--Cher maître!... Mon cher maître!... Et à Paris... à Paris, nous nous

reverrons, n'est-ce pas?...

Il ne répondit que d'en haut, la voix redevenue nette, pour ne laisser

nul doute ensuite aux personnes de la maison:

--Entendu, chère madame... Je transmettrai à ma fille votre

commission... D'ailleurs nous en recauserons à déjeuner, avant que je

parte!

* * * * *

Sitôt débarqué à Paris, M. Raindal s'informa des trains pour Langrune.

On lui en indiqua deux: un du soir qui arrivait dans la nuit, un autre

du matin qui le déposerait à Langrune dans l'après-midi. Aviser par

dépêche de son arrivée aurait alarmé ces dames. Il adopta de ne partir

que le lendemain, quitte à passer la nuit dans l'hôtel le plus proche;

et il descendit lentement vers la cour de la gare, où le soleil au

déclin distillait une buée d'or.

Des cortèges mouvants et sans fin y défilaient sur la chaussée, sous

les arcades: toute la rentrée de la banlieue laborieuse qui retourne

le soir aux champs, toute la population élégante des _villas_ de

Seine-et-Oise,--tour à tour, de petits employés marchant allègrement,

deux par deux, au pas militaire, le chapeau rejeté en arrière à cause

de la chaleur, des bourgeois soulevant soigneusement hors de la portée

des chocs un paquet de friandises attaché d'une ficelle rouge, de

jeunes dames en toilettes claires avec des gants blancs comme Zozé,

des collégiens, des ouvriers, des messieurs bien vêtus qui se tenaient

debout dans leur fiacre pour sauter à terre plus vite... Et tous, ils

allaient vers le repos, vers l'amour peut-être, vers la quiétude des

campagnes, vers la belle nuit sous les arbres, vers le bonheur sans

prix que M. Raindal venait de déserter!

La tristesse du maître s'en accrut, et aussi sa fatigue. Il eut l'idée

de s'étourdir. Il s'attabla à la terrasse d'un café voisin et demanda

une absinthe.

Les paupières lui cuisaient, car dans le train derechef il avait

pleuré, négligeant toute fierté, ne résistant plus au chagrin. Zozé,

selon ses vœux, ne l'avait pas accompagné à la gare. Les adieux,

s'étaient faits en public, devant la tante Panhias, le marquis de

Meuze, Gérald et Chambannes assemblés. Exprès le maître était descendu

tard pour écourter ces cruels instants. Vain calcul. Cinq minutes

encore il avait dû attendre sur le perron, en présence de tous, et

sourire, et parler, et répondre aux questions... Quel martyre!... S'il

avait pu seulement embrasser la main de Zozé, l'embrasser avec

fougue, avec ivresse, comme jadis, goûter une dernière fois cette

volupté perdue!... Mais non! On le regardait, et ç'avait été sur les

doigts de sa petite élève un baiser glacial et superficiel dont il lui

paraissait que ses lèvres mêmes s'étonnaient!... Bah! peu de chose que

ces tourments auprès de ceux qui suivraient bientôt!

Demain, il serait à Langrune, à des lieues et des lieues, forcé

d'expliquer son retour, prisonnier de sa famille, exilé sur une plage

morose! Demain, il serait redevenu le mari de Mme Raindal, le père de

Mlle Raindal, M. Raindal de l'Institut, un vieux savant austère, sans

personne pour charmer sa vie, sans nulle amitié clandestine, sans

nulle petite élève, sans nulle distraction secrète, sauf ses livres,

livres à écrire, livres à lire, livres à juger...

--Des livres, des livres, toujours des livres! murmurait-il d'un ton

écœuré.

Et la pensée le taquinait de rester à Paris, de trouver un moyen pour

éviter Langrune.

Sept heures sonnaient à l'horloge de la gare. Il paya le garçon et se

dirigea du côté des boulevards.

Où dîner? Il se rappelait un restaurant, place de la Madeleine, dont

Chambannes et le marquis lui avaient, plusieurs fois, vanté la

cuisine.

Il s'y achemina en flânant. La salle était encore à demi solitaire. Il

commanda un repas fin, avec des plats semblables à ceux que Zozé

préférait, une bouteille de Saint-Estèphe et une bouteille de

champagne glacé qu'on servit sur la table dans un vase d'argent.

L'absinthe l'encourageait à ces libations. Depuis qu'il l'avait bue,

il se sentait plus gaillard, moins triste.

Il mangea copieusement et s'appliqua à boire. Ses idées s'allégeaient

et semblaient se pénétrer l'une l'autre. Confusion plaisante qui, par

moments, le faisait ricaner. Vers la fin du dîner, il conçut le projet

d'un drame, d'un mythe dialogué qu'il intitulerait _Hercule_. On y

verrait le Vice, sous la figure d'une femme--qui dans le cerveau du

maître ressemblait trait pour trait à Zozé--se présenter dans la

demeure du héros vieilli. Et le héros se lamenterait, pleurerait sa

jeunesse enfuie, implorerait les Dieux de la lui rendre... Le drame se

développait selon ce thème en axiomes grandioses et en plaintes

lyriques.

Conception autrement vraisemblable que de représenter Hercule, dans sa

prime jeunesse, choisissant entre le Vice et la Vertu. Un tel choix

s'offre-t-il dans la vie coutumière? Non, on chemine avec l'une en

méconnaissant l'autre, ou inversement. Quel libertin ne regrette pas

un jour les heures passées dans la débauche? Quel intellectuel ne se

désole, à un instant fatal, d'avoir vécu dans l'ignorance des plaisirs

interdits? Rares sont les hommes qui, par la grâce divine, mêlèrent en

une juste proportion la pratique des deux... Et il y aurait de plus,

dans le mythe, des strophes en prose vengeresse contre le Vice, contre

Mme Chambannes.

M. Raindal se levait et secouait les miettes qui tachetaient son

veston. Il prit d'une main vacillante le chapeau de feutre et la canne

que lui tendait le maître d'hôtel. Puis, les yeux un peu troubles, il

remonta le boulevard. Les ténèbres étaient venues. La foule joyeuse

des promeneurs nocturnes se coudoyait sur les trottoirs. Des souffles

d'arrière-été courbaient la cime des marronniers flétris.

M. Raindal resongea à Zozé, aux tilleuls, au parc. Mille images

tentatrices zigzaguaient sous son crâne brûlant. Il aurait voulu

embrasser, étreindre, aimer.

Devant la porte de l'Olympia des affiches l'attirèrent. On y

apercevait des femmes en maillot, des équilibristes, une jeune

personne décolletée entre des chiens savants. En haut, formé de

verroteries rouges, le nom de l'établissement étincelait en lettres de

rubis. Des filles entraient seules ou à deux. Par les portières

entr'ouvertes fusaient des bouffées de musique guillerette et

canaille.

Les Deux Rives: Roman · 第 60 / 69 题