Zozé poussa la fenêtre. Une grande rafale de vent doux entra. Le
maître accoudé au balcon contempla lentement le paysage.
Par-dessus les arbres, l'immensité de la plaine inférieure se
découvrait à l'infini. Les villages avec leurs clochers semblaient des
points topographiques marqués, comme sur la carte, d'un dessin
puéril. Sur la gauche, les coteaux adverses bombaient leurs pentes
quadrillées de cultures jaunes, brunes ou vertes. Et dans le bas, sans
qu'on la vît, on devinait la Seine dont une boucle au fond scintillait
en forme de serpe.
--N'est-ce pas que c'est joli? fit Mme Chambannes qui, contre l'appui
du balcon, touchait de son coude dodu le coude de M. Raindal.
--Fort beau! déclara le maître.
Et il murmura, en tournant le regard vers Zozé:
--Je suis bien heureux, ma chère amie, bien content d'être près de
vous!
Elle remercia, de profil, par un sourire candide. A la pleine lumière,
la clarté de son teint s'avivait. On y discernait les subtiles nuances
finement superposées en un mélange diaphane. Le jour pénétrait la
batiste de sa blouse, et un reflet rose-pâle haletait sous l'étoffe.
M. Raindal, par devers lui, détailla tous ces charmes. Insensiblement,
sans le savoir, il appuyait son coude à celui de la jeune femme. Il
s'apprêtait même à saisir la main de sa petite élève--opération
toujours périlleuse qu'il ne risquait jamais que par un élan
d'audace,--mais, d'un coup, la porte s'ouvrit.
La tante Panhias entrait, escortée par un domestique qui portait sur
l'épaule la malle de M. Raindal.
Dès lors, jusqu'au lendemain, le maître et Zozé ne furent plus seuls.
La malle déballée, les visites se succédèrent: Mme Herschstein, Mme
Silberschmidt avec une de ses cousines de Breslau, et, à cinq heures,
l'abbé Touronde.
On se réunit alors, à l'abri d'une sorte de clairière ombreuse,
encerclée de tilleuls et de basse futaie,--qui s'ouvrait dans le parc,
un peu après l'entrée, sur le flanc de l'allée principale. Au centre
de ce vide circulaire, le champignon d'une table en pierre était fiché
dans le sol.
On y déposa du thé, des gâteaux et des fruits glacés au champagne, que
Zozé puisait à l'aide d'une petite louche dorée.
Les dames s'étaient assises sur de confortables sièges en jonc, qui
avaient toutefois le défaut de crier au poids des personnes trop
lourdes. M. Raindal adopta de préférence un rocking-chair solide, dont
le balancement l'amusait.
La causerie se poursuivit à travers des sujets faciles jusqu'au retour
de l'oncle Panhias, qui rentra de Paris sur le coup de six heures et
demie. Au moment de partir, l'abbé Touronde avait obtenu du maître
qu'il viendrait, dans la semaine, visiter son orphelinat.
Le dîner fini, M. Raindal demanda la permission de se retirer. Il se
disait fatigué par cette journée d'installation. Mme Chambannes
l'encouragea à s'aller reposer.
Avant de se coucher pourtant, il inspecta sa chambre. Tout y était
aménagé avec un raffinement parfait d'élégance campagnarde: les
meubles en frêne à poignées de cuivre, les cretonnes anglaises du
baldaquin et des rideaux, voire les simples cristaux de la toilette et
les sachets de lavande disséminés dans les tiroirs ou sur les planches
de l'armoire à glace.
Les draps du lit fleuraient l'iris, un iris plus grossier, mais au
relent plus sain que celui dont se servait personnellement Zozé. M.
Raindal huma avec persistance cette senteur insolite où baignait son
corps; puis il souffla d'un trait sa bougie.
Il allait s'endormir. Un bruit de pas, au-dessous, lui fit, dans le
noir, distendre les paupières. Qui était-ce? Sa petite élève, sa chère
amie? Quel flatteur et rare agrément de dormir sous le même toit
qu'elle!... A différentes reprises, le maître se retourna dans son
lit. Tumultueuses et indécises, mille images lui montraient Zozé. Il
soupirait, s'impatientait contre cette captivante insomnie. Le grand
air, probablement, la surexcitation du grand air! A la fin il s'y
résigna. Étendu sur le dos, il contemplait sans résister le défilé de
ses songeries fiévreuses. Elles s'accentuaient plus qu'il n'aurait
fallu, lorsque par bonheur le sommeil les balaya toutes.
* * * * *
Le matin, vers dix heures, Mme Chambannes proposa au maître une
promenade en tonneau.
Ils partirent avec Anselme, le cocher, qui se tenait raide et
respectueux, malgré les cahots, dans l'angle de la charrette, près de
l'étui à parapluies.
La matinée était limpide et fraîche, de cette fraîcheur d'août, tiède
encore entre les ardeurs de la veille et celles de la journée, mais
d'été quand même, rassurée, et sans rien de frileux qui annonce le
froid.
Zozé conduisait, les mains hautes, les regards à l'aise et pivotant
au gré de la causerie, tandis que le poney trottait de toutes ses
forces, en secouant la croupe.
Vingt minutes plus tard, on eut atteint la montée sous bois qui
précède la minuscule forêt de Verneuil. Le poney se mit d'instinct au
pas. De grosses mouches jaillissaient en essaim sous ses fers.
D'autres se collèrent goulûment à son encolure ou à ses flancs
rebondis.
La futaie se diversifiait des plus harmonieuses couleurs. Clairsemée
en certains endroits, elle semblait toute blanche par les rangées des
minces bouleaux argentés. Plus loin, elle offrait des espaces
entièrement roses que la bruyère sauvage avait envahis. La masse
sombre des pins, qui dominait partout, se clarifiait aussi de jeunes
pousses vert tendre; et leurs fines aiguilles, apportées par le vent,
séchaient éparses dans la poussière.
Au retour, on fit halte dans la route qui traverse le bois. Le maître
et Mme Chambannes s'assirent sur le talus où Anselme avait étendu une
couverture. Après quoi, Zozé tira son porte-cigarettes, en s'excusant.
A la campagne, n'est-ce pas? la correction peut se relâcher. Et puis,
dans un petit bois où on ne rencontre personne!...
Elle n'achevait pas cette phrase, que deux jeunes cyclistes
apparurent. Ils pédalaient sans hâte, côte à côte. M. Raindal,
aussitôt, se rappela avec humeur l'intolérant oncle Cyprien.
Les deux jeunes gens se désignaient Zozé d'un clin d'œil goguenard.
--Gentille! proféra distinctement le premier.
Cette remarque familière acheva d'agacer M. Raindal.
--Quel goujat! déclara-t-il, quand les bicyclistes furent passés.
--Pourquoi? riposta Zozé en projetant une bouffée... Il ne faut pas se
formaliser pour si peu, à la campagne!...
Ces trois mots lui constituaient, aux Frettes, une devise favorite,
une permanente justification de toutes les fantaisies qu'inventait sa
tristesse ou son désœuvrement.
Elle s'en autorisa, le lendemain, pour se priver, durant la promenade,
des services d'Anselme, dont la présence évidemment paralysait M.
Raindal.
--Très bonne idée! approuva le maître dès qu'ils furent en route...
D'ailleurs il ne servait à rien, ce garçon!...
Et il s'empara de la main de sa petite élève, si brusquement, si
violemment, que Notpou--c'était le nom, quasi égyptien, donné par Mme
Chambannes au poney--exécuta sous le heurt du mors un écart presque
épouvanté.
--Tenez-vous donc tranquille, cher maître! gronda Zozé qui ramenait la
bête dans l'allure... Vous effrayez Notpou... Vous allez nous faire
verser!...
--Il y avait si longtemps! bredouilla M. Raindal.
Elle esquissait un sourire d'indulgence. Le maître, soudain enhardi,
interrogea de la voix distraite qu'il employait à ces questions:
--Et ces messieurs de Meuze?... Vous avez de leurs nouvelles?...
Mme Chambannes répliqua, avec un effort pour contenir le sang qu'elle
sentait fuser vers ses joues:
--Aucune!... Je crois qu'ils sont à Deauville jusqu'à la fin du mois,
comme je vous l'ai dit l'autre semaine... Ils devaient y arriver la
veille de mon départ...
M. Raindal, les mains pendantes au bout des bras, la fixait d'un
studieux regard:
--Alors ils ne viendront pas ici?...
--Pas que je sache, pendant le mois d'août, repartit Zozé qui avait à
demi maîtrisé sa rougeur... Et après, ce sera la chasse... Ainsi, vous
voyez!...
--Parfaitement! murmura le maître, tandis qu'au dedans de lui-même il
interpellait avec rage Thérèse.
Ah! qu'il l'eût souhaitée là, pour un instant seulement, à portée
d'entendre! Voilà comme on accuse et comme on calomnie, sans preuves,
sur des impressions jalouses et incertaines! «Une dame qui a
publiquement un amant!» se redisait M. Raindal. Publiquement! Un
amant! Où cela?... A Deauville peut-être! (Car peu à peu le maître
avait circonscrit ses soupçons, rassemblé toute leur vigilance sur la
tête de Gérald, l'unique jeune homme, au demeurant, que vît
fréquemment Mme Chambannes.) Oui, à Deauville, à cinquante lieues des
Frettes, délaissant ses amours durant un mois et plus! Un bel amant,
en vérité!... Quelle misère et quelle injustice! Il eut un ricanement
de mépris.
--Vous riez, cher maître? interrogeait Mme Chambannes.
Pour toute réponse d'abord, il prit doucement la main droite de Zozé
qui, au-dessous de la main conductrice, retenait l'extrémité des
rênes, et, l'élevant jusqu'à ses lèvres:
--Je ris, dit-il entre deux baisers, je ris de la méchanceté, ou plus
exactement, de la sottise humaine!
* * * * *
Bientôt le programme des journées se régularisa. Lorsque la chaleur
n'y faisait pas obstacle, le matin était réservé aux promenades en
tonneau.
On fuyait les parages mondains qui, au delà de Poissy, avoisinent
Saint-Germain. On s'acheminait plutôt, selon le cours de la Seine,
vers Pontoise, ou même vers Mantes: régions accidentées, montueuses et
souvent grandioses dont, comme Mme Chambannes, le maître s'était
épris.
Le vent y roule ses amples ondes à travers plateaux et collines, avec
des saveurs fortes qu'on croirait issues de la mer. Parfois, au sommet
d'un chemin encaissé qui monte sous l'ombrage, une perspective
inattendue étale des espaces énormes, des forêts, des routes
entre-croisées, la largeur du fleuve, un gros bourg, des bœufs dans
une prairie, des vignes sur un coteau, tout l'imprévu complexe des
campagnes provinciales, loin de Paris, loin de la banlieue...
Le maître et Mme Chambannes partaient donc vers neuf heures et ne
rentraient que pour déjeuner. D'autres jours, afin de parer aux
médisances, ils emmenaient l'abbé Touronde.
M. Raindal et l'abbé occupaient une banquette. Zozé, sur l'autre,
conduisait.
Un jeudi qu'ils avaient, tous trois, poussé jusqu'à Mantes où le
maître désirait acheter une paire de souliers jaunes, leur entrée fit
sensation. L'étrangeté de la voiture, la grâce mutine de Mme
Chambannes, les cheveux blancs de M. Raindal et la soutane de l'abbé
s'étaient accumulés pour frapper les curieux. Devant la porte du
bottier, des gamins avaient entouré le tonneau. Les boutiquiers du
voisinage étaient sortis sur le pas de leur magasin et échangeaient
des plaisanteries. L'ensemble de ces émotions populaires fut résumé en
un court filet anonyme du _Petit Impartial de Seine-et-Oise_. Nul nom
n'y était imprimé. Mais on ne pouvait se méprendre au sens de
l'allusion, au titre de l'article: _Suzanne_, ni à l'âpreté déployée
par le rédacteur contre «certains ecclésiastiques amis des orphelins»,
dont la masse, à ne s'y point tromper, pâtissait pour l'abbé Touronde.
A la suite de cette mésaventure, Mme Chambannes évita désormais les
villes.
Du reste, les promenades lui étaient moins un plaisir qu'un
passe-temps entre l'heure de lire les lettres de Gérald--quand il en
arrivait--et l'heure de lui écrire.
Chaque jour, après déjeuner, elle s'enfermait chez elle pour lui
tracer de longues pages astucieusement rédigées de manière à stimuler
son inerte tendresse et sa jalousie somnolente. Pendant ce laps, M.
Raindal, remonté censément au travail, faisait la sieste à l'étage
supérieur ou, par imitation, écrivait quelques mots aux siens. Et
c'eût été une piquante comparaison que celle de leurs deux lettres:
Zozé se noircissant à dessein, multipliant les détails équivoques,
les récits d'épisodes où sa coquetterie s'ébattait parmi les
admirations, les hommages masculins, les regards fervents de M.
Raindal, de l'abbé, d'un passant, de tous les hommes,--et le maître,
au contraire, épuisant les exemples à la blanchir des suspicions, à
prouver sa candeur enfantine, sa vertu, son indubitable pureté.
On ne se retrouvait que vers quatre heures; et, selon la température,
on demeurait dans le jardin, ou l'on rendait visite aux gens du
voisinage: à l'abbé Touronde dont M. Raindal inspecta par deux fois
les petits orphelins, aux Herschstein, aux Silberschmidt.
Nulle part le maître ne s'ennuyait, sauf les cas où pour une course
jusqu'au village, des ordres à donner, une toilette à changer, Zozé le
laissait seul avec la tante Panhias. Il n'avait d'autre consolation
que de parler de sa petite élève. Il confiait à Mme Panhias ses
remarques sur l'humeur variable de Zozé. Certains matins, elle
paraissait en proie au spleen, sans qu'aucun motif saisissable
justifiât ces accès de tristesse. A quoi donc les attribuer? Mme
Panhias, qui avait, en secret, noté la concordance de ces crises avec
le retard des lettres timbrées de Deauville, répondait évasivement:
--C'est sa _natourre_ comme cela! Que voulez-vous?...
--Je ne dis pas! approuvait M. Raindal... En effet!... Nature
rêveuse!... Nature essentiellement mélancolique!...
Et il se promettait de ne rien négliger pour distraire sa petite
élève.
Une après-midi même, par crainte de la contrarier, il consentit à
jouer avec elle au tennis. Zozé défendait un camp, M. Raindal et la
tante Panhias coalisés, l'autre camp. Plus par essoufflement que par
respect de sa dignité, le maître, au bout de quelques minutes, renonça
à ce jeu. Il n'y avait que médiocrement réussi. Zozé, dans un esprit
d'abnégation, ne renouvela pas la tentative.
Elle aussi se targuait de sollicitude. Elle plaignait le pauvre M.
Raindal pour les tracas de famille dont il avait avoué quelques traits
significatifs. Et quand le maître, en sa présence, ouvrait une lettre
provenant de Langrune, elle ne manquait pas de s'informer si ces dames
étaient moins méchantes.
--Peuh!... La glace... toujours la glace!... Des questions sur ma
santé... des nouvelles de la leur... des compliments pour vous... des
baisers... Dix lignes à peine!... Lisez plutôt!...
Elle parcourait la feuille et se remémorant les lettres de Gérald--des
lettres dont le laconisme n'excédait guère celui du billet qu'elle
lisait:
--Oui, cher maître! soupirait-elle... Comme vous disiez, l'humanité
est joliment bête!...
Ces jours-là, par pitié pour ces douleurs pareilles aux siennes, elle
opposait moins de rigueur aux baisers furtifs dont M. Raindal
poursuivait, en toute occasion, ses mains nues ou gantées. Elle
s'ingéniait à commander des plats succulents qu'elle savait
devoir lui plaire. Puis, le dîner fini, dans le salon, s'il ne
s'endormait pas, elle lui faisait la lecture--le journal, un ouvrage
d'histoire--timidement, de son mieux, avec des intonations inexactes,
des erreurs de petite fille, qui attendrissaient le maître au plus
haut point. Ou, comble de délices, elle acceptait son bras pour un
tour au jardin, le long de la pelouse, devant la terrasse du perron.
Quand des nuages chargeaient le ciel, au couvert de l'obscurité, M.
Raindal, bravement, baisait la main de la jeune femme qui le
repoussait en chuchotant. Une fois, il faillit hasarder un baiser plus
proche, dans la nuque, profitant du corsage à demi décolleté que
portait le soir Mme Chambannes. Mais au moment d'exécuter, une telle
frayeur l'empoigna, qu'il s'arrêta du coup sur place.
--Vous êtes souffrant, cher maître? interrogea Zozé.
--Non! fit-il se remettant en route... J'écoutais le vent dans le
feuillage!...
Quand il remontait vers sa chambre, après ces nocturnes équipées, il
avait peine à se mettre au lit. Les réflexions sourdaient en lui par
bouillonnantes cascades. Il comptait le nombre des baisers tolérés par
Mme Chambannes depuis le matin: un dans le bois de Verneuil, un autre
dans le parc avant le déjeuner, un autre l'après-midi, dans la chambre
de Zozé où il s'était rendu sous prétexte de réclamer un livre, un
cinquième, un sixième, ce soir, au-dessous de la terrasse... Additions
enfantines et non sans vanité,--il en convenait modestement!
Mais que pèsent les considérations métaphysiques auprès de l'écrasante
réalité de nos joies? A celle-ci il n'est de mesure que les variations
de notre sentiment. S'il s'exalte, ne dédaignons point ses
enthousiasmes; s'il s'abaisse et fléchit, quelle philosophie le
relèvera?... Ainsi méditait M. Raindal, avec un mépris graduel pour
les plaisirs spéculatifs.
Souvent il atteignait à l'extrême franchise, à ces examens solennels
où l'âme parle à l'esprit, comme l'épouse fidèle à l'époux. Eh bien!
oui, là, sous les yeux clairs de sa conscience, M. Raindal ne le niait
pas. Il était un peu amoureux de sa gentille petite élève. Il
éprouvait à son approche des rougeurs, des émois, des sursauts
intérieurs qui, de l'aveu général, sont l'indice de l'inclination.
Amour certes inoffensif, flamme qui n'ardait pas, rayons ultimes du
cœur! Quel danger courait-il à se réjouir de ces lueurs
crépusculaires que la Vie, par un dernier bienfait, rallume
quelquefois sur la route de la tombe? Quelle faute commettait-il en
puisant dans ces illicites baisers une fougue de jeunesse renaissante,
un démenti continuel au déclin fatal des années?
Ces pensées graves l'attristaient. Il déplorait d'être si vieux, de
n'avoir pas connu plus tôt sa chère amie Mme Chambannes. Puis, sans
mentionner le départ prochain qui le séparerait de la jeune femme,
combien d'heures auprès d'elle lui ménageait encore la Destinée?... Et
sous une poussée d'amertume, il s'attablait pour écrire à Thérèse,
faire l'essai de nouveaux projets. Août allait finir, et, de certains
propos échappés à Mme Chambannes, M. Raindal n'était pas éloigné de
conclure qu'une prolongation de séjour charmerait la châtelaine. Dans
maintes causeries elle semblait avoir indiqué que la venue de ces
dames en septembre ne serait pas pour lui déplaire. Qu'en
disaient-elles, ces dames? Le cas échéant, voudraient-elles rejoindre
le maître au lieu de rentrer à Paris, par ces «grosses chaleurs» qui
menaçaient de persister? M. Raindal ne prétendait pas les contraindre.
Pourtant, à son avis, la bouderie durait trop; et il ne lui paraissait
guère séant de rebuter une seconde fois des avances tellement
cordiales...
Il se couchait ragaillardi par cette espérance qu'on a, d'avoir
exprimé ses espoirs. Et le lendemain, à la vue de Zozé, toute
souriante et fraîche dans un peignoir léger, comme une nymphe
matinale, les dernières vapeurs de sa mélancolie fuyaient.
--Où allez-vous donc, cher maître? lui criait-elle allègrement du haut
de sa fenêtre.
Il relevait la tête, et, lançant à Mme Chambannes un camarade bonjour
de la main:
--Je vais à l'écurie donner du sucre à Notpou... Et après, je vais à
la poste jeter une lettre pour ces dames!...
--Dépêchez-vous, cher maître!... Dans une demi-heure, je suis
prête!...
Il se retournait tous les cinq pas, en plaçant la main contre ses
yeux. Elle souriait toujours, accoudée au balcon. Les larges manches
de son peignoir avaient glissé. Et son bras replié sur la balustrade
dressait une solide massue de chair blanche.
«Pourvu que ces dames veuillent!» songeait M. Raindal en s'acheminant
vers l'écurie.
Un matin qu'il revenait de porter à la poste la quatrième lettre
depuis le début de la semaine,--trois étaient demeurées sans
réponse,--il rattrapa, en route, le facteur cantonal qui desservait le
château.
--Une lettre pour vous, monsieur! fit l'homme en saluant.
Le maître ralentit l'allure. C'était une lettre de Langrune. Ces dames
reconnaissaient la justesse des remarques concernant les grosses
chaleurs. En conséquence, elles retarderaient leur départ et ne se
réinstalleraient à Paris que vers le 15 septembre. Des Frettes, de Mme
Chambannes, pas un mot.
--Les sottes! murmurait le maître avec contrariété.
Mais son contentement fut plus fort. Au fait, il acquérait la
prolongation désirée, le droit de rester aux Frettes. Qui sait même si
en venant, ces dames ne l'eussent pas incommodé d'une humiliante
surveillance! Et quant à leurs froideurs, quant à leur sourde
inimitié, on aviserait au retour, on les materait coûte que coûte.
Il marchait si vite qu'il croisa le facteur à la porte du château.
Au milieu de la terrasse à balustrade de pierre, qui longeait le
pourtour de la maison, Zozé rêvait assise dans un fauteuil de paille.
Devant elle, sur une petite table, près d'un plateau à thé, gisaient
des lettres dépliées.
--Y a-t-il du neuf, cher maître? questionna-t-elle.. Le facteur m'a
dit qu'il vous avait remis une lettre... Est-ce que c'est de ces
dames?...