--Heu! heu! Je ne vous dirai pas que ce départ se soit effectué sans
certaines objections de part et d'autre... Ces dames ont leurs
idées... Moi, j'ai les miennes... Et vous savez que ce ne sont pas
toujours les mêmes...
Puis il ajouta d'un ton plus fanfaron:
--Seulement, elles ont pour habitude de respecter mes volontés et,
somme toute, la séparation s'est opérée mieux que je ne l'espérais,
malgré la scène regrettable dont, à Paris, je vous avais touché deux
mots... Enfin, me voici!... N'est-ce pas l'important?...
Il y eut une pause. Zozé, le visage railleusement songeur, s'était
arrêtée sur le seuil de la gare. Un _tonneau_ de bois jaune attelé
d'un poney bai, à crinière rase, attendait contre le trottoir. Firmin,
le valet de chambre, qui se tenait à la tête du poney, salua
discrètement le maître.
--Tenez, Firmin! dit Mme Chambannes... Gardez le bulletin de M.
Raindal... Vous vous occuperez de ses bagages, et vous les ramènerez
avec la carriole que j'ai commandée chez le loueur...
Elle s'installait dans le tonneau, assise de trois quarts, face à la
croupe du cheval dont elle avait saisi les rênes. Le maître prit place
vis-à-vis. Zozé caressait d'un léger coup de fouet les flancs du
poney. La voiturette dévala par la cour inclinée, tanguant au choc des
aspérités. Quelques curieux, campés au bord du trottoir, avaient en la
regardant partir un sourire à demi narquois.
Au bout d'un petit quart d'heure, la voiture s'engagea dans l'avenue,
semée de gravier, qui conduisait au perron des Frettes.
Des arbres l'encadraient et soudain la maison surgissait,--une vaste
construction moderne avec des parois blanches que tranchait, à deux ou
trois fenêtres, la tenture bise des stores.
Devant, une large pelouse était incrustée, dans les angles, de
rosiers, de dahlias et de flox variés en corbeilles. Puis aussitôt, le
parc commençait, sombre, touffu, sans bornes apparentes et longeant,
sur une longue distance, la route départementale dont une muraille le
séparait.
A droite, à gauche de la maison, des arbres encore s'enlaçaient,
masquant de leurs branchages la campagne d'au delà, formant une
clôture épaisse jusqu'en arrière du bâtiment, autour d'une autre
pelouse, semblable à un petit pré où le filet d'un tennis cintrait le
réseau de ses mailles flasques. «Pour jouir de la vue», comme disait
Mme Chambannes, il fallait gagner le second étage.
--L'étage de votre chambre, cher maître, et juste, votre côté, en face
de la pelouse du tennis... Une vue superbe, vous allez voir.