Devant le train qui allait l'emmener aux Frettes, M. Raindal, arrivé
un quart d'heure d'avance, faisait les cent pas en réfléchissant.
La plupart des compartiments restaient vides, et le quai solitaire
déroulait à perte de vue, sans un facteur, sans un camion, le tapis de
son asphalte grisâtre. La verrière du haut réfractait une chaleur
ombreuse et lourde. C'était ce moment de quasi repos, entre le matin
fini et l'après-midi commençante, où, dans les gares, sauf les
machines, hommes, wagons, marchandises, tout semble sommeiller.
M. Raindal se promenait la tête basse, les mains jointes dans le dos,
son grand panama blanc imperceptiblement rejeté en arrière. Il se
remémorait une à une les journées précédentes, ce pénible siège de dix
jours, dont il sortait enfin vainqueur, quoique confus, lassé,
meurtri. Et, par instants, il soupirait.
Ah! la semaine avait été rude! Vingt repas de bouderie, de silence
absolu, de regards détournés et de mines contrites! Dans l'intervalle,
pas un mot, la guerre muette des résistances qui s'entrechoquent sans
s'aborder, la parodie forcée de l'aise, parmi le malaise même. Puis,
la veille, une heure avant le départ de ces dames pour Langrune, la
dernière bataille: Thérèse et Mme Raindal abdiquant tout orgueil,
venant affectueusement prier M. Raindal de les suivre, essayant de
suprêmes conseils... Un peu plus, et il leur cédait. Ses refus
s'atténuaient. Les liens de son serment craquaient. Un imprudent aveu
de Thérèse avait changé le sort du combat.
--Eh bien! père, j'en conviens!... répondait-elle à un reproche du
maître... Nous aurions pu, à la rigueur, nous montrer moins nettement
hostiles envers Mme Chambannes, moins froides quand tu parlais de ses
réceptions...
A cette phrase, M. Raindal s'était senti soulevé par un regain de
rancune, un ressouvenir haineux de toutes les taquineries de jadis:
--Oui, tu en conviens maintenant! criait-il... Maintenant que tu me
vois ancré dans ma résolution, maintenant que tu aperçois l'étendue de
vos fautes... Et tu voudrais que j'y ajoute une impolitesse de plus,
que je manque de parole à Mme Chambannes qui m'attend... Trop tard!
vous n'aviez qu'à vous y prendre plus tôt...
Il poursuivit, en grommelant indistinctement, des récriminations
vindicatives. Et d'intimes arguments le soutenaient. Supposé qu'il les
écoutât, ces dames, ne serait-ce pas encore à recommencer au retour?
Non, il leur fallait une petite leçon, un avertissement exemplaire!...
Brigitte, qui annonçait l'omnibus de la gare, avait terminé le débat.
On s'était embrassé glacialement, du bout des lèvres, avec des
promesses précipitées de s'écrire chaque semaine, de se retrouver au
mois de septembre. La porte avait claqué. Un roulement de roues
pesantes grondait en bas dans la rue. M. Raindal était seul, sauvé,
délivré de Langrune...
* * * * *
Sans cesser de marcher, le maître exhala un nouveau soupir. A présent,
il ne s'illusionnait guère sur la gravité de cette séparation. Combien
de ménages survivent à de pareils éclats? La malveillance d'autrui
s'en mêle, exacerbe le désaccord. Les griefs s'aiguisent de loin,
reviennent plus acérés; et lorsqu'on se revoit, on est presque
ennemis.
Eh quoi! aurait-il dû subir la tyrannie que sa femme et sa fille
tentaient de lui imposer? Aurait-il dû sacrifier une précieuse
sympathie, une amitié exceptionnelle à leur envie, à leurs préjugés?
Aurait-il dû aveuglément se plier à leurs ordres comme un coupable
repentant, au lieu d'y opposer la fermeté de l'innocence?
--Les voyageurs pour la ligne de Mantes, Maisons-Laffitte, Poissy,
Villedouillet, les Mureaux, en voiture! clamait un employé.
M. Raindal monta dans son compartiment. Un vieil homme d'équipe
fermait après lui la portière. Le maître remarqua sa ressemblance avec
l'oncle Cyprien.
«Encore un, grommelait-il, qui ne me molestera plus!»
Il s'était accoté dans un coin du wagon, son chapeau retiré, tout le
buste prêt à la sieste. La pensée de Cyprien le retint quelques
minutes éveillé. Jusqu'au dernier moment il avait redouté ses
harangues, ses anathèmes et ses malédictions. Mais non. La veille du
départ, à dîner, l'oncle Cyprien n'avait exprimé nulle opinion
violente en apprenant de la bouche du maître, la double villégiature
où se partageait la famille. A peine s'était-il permis une anodine
plaisanterie:
--Alors, mes bons amis, vous bifurquez?... Bah! si c'est votre goût...
Cela repose, quand on se voit l'année entière!...
Il paraissait presque gêné, ne quittait pas son assiette des yeux, et
n'avait repris sa belle humeur qu'une fois sorti de table... Un drôle
de corps, ce Cyprien, un cerveau bien fumeux et sur lequel toute
induction était fatalement téméraire!...
Ce jugement dédaigneux contenta pleinement le maître. Il
s'assoupissait peu à peu. Il ne se réveilla qu'à la station de
Villedouillet.
Sur le quai, Mme Chambannes, en robe de batiste à fleurs roses et
souliers de daim blanc, lui faisait signe de son ombrelle. Elle suivit
le train jusqu'à l'arrêt et, postée devant le wagon, elle souriait au
maître tandis qu'il descendait le raide marche-pied.
--Ainsi, ces dames n'ont pas voulu? dit-elle malicieusement, après les
premières paroles de bonjour.
--Non, chère amie... Pas moyen de les entraîner... Du reste, je n'ai
pas trop insisté... La mer est fort salutaire pour Thérèse...
--Elles doivent me détester, avouez-le!