--Ho! ho! mademoiselle, nous sommes vexée, on dirait?... Je suis
encore à tes ordres... Mais, crois-moi, ne t'emballe pas... Considère
la question à tête reposée... Et je te parie une discrétion contre
une boîte de cigares que pas plus tard que dans deux jours, tu
donneras raison à ton vieux scélérat d'oncle!...
Il l'attirait entre ses bras et la baisant au front:
--Du reste, qui nous dit que cet engouement durera?... Ton père s'est
emporté, parce que vous le contrecarriez, et que les Raindal ont
horreur de la contradiction... Soupes au lait!... Sitôt retirées du
feu, elles tombent... Et tu viendrais ce soir m'apprendre que tout est
arrangé, que ton père va avec vous à Langrune, baste! je n'en serais
pas autrement étonné!...
Ils arrivaient sur le palier. Thérèse serra mollement la main de son
oncle.
--Oh! cette main en coton! protesta M. Raindal cadet... Voulez-vous
donner la main un peu mieux?
Thérèse lui obéit.
--Très bien! approuva-t-il... Bravo! A bientôt, mon neveu... Et sans
rancune aucune, hein?...
Thérèse descendit en se retenant à la rampe. Elle éprouvait dans les
jambes une faiblesse d'étourdissement. Ses idées s'emmêlaient dans une
accablante impression de défaite et d'impuissance.
Sous la porte cochère, elle s'arrêta, hésitante. Elle ne cherchait
même pas à définir son isolement, ni à élucider la grossière défection
de l'oncle. Elle se sentait hébétée, paralysée, irrémédiablement
vaincue.
Elle s'achemina à pas lents vers la rue Notre-Dame-des-Champs. Les
passants la dévisageaient, surpris par sa physionomie égarée, ses yeux
sans regard, son expression de douleur secrète. Chagrin d'amour?...
Ces gants de fil jaunâtres, cette robe en alpaga roussi, ce chapeau de
paille à prix fixe--et de plus pas bien jolie!... Non! Une gouvernante
congédiée plutôt...
Sans s'inquiéter de leurs coups d'œil, sans les voir, elle longeait
la façade des maisons, comme par besoin d'appui, au cas où elle
pâmerait. Mais, à l'angle de la rue Vavin, une brusque image, un nom,
l'immobilisèrent subitement: Bœrzell. Eh! oui, c'était la suprême
ressource, le suprême protecteur contre la catastrophe prochaine,
contre la ruine qui menaçait à bref délai le foyer familial!
Ses traits détendus par l'angoisse se vivifièrent d'un reflet
d'espoir. Elle pressait l'allure. En cinq minutes, elle fut rue de
Rennes, devant la porte de Pierre Bœrzell.
Au coup de sonnette, il vint ouvrir lui-même. Il était en bras de
chemise, sans faux col à cause de la chaleur, son cou gras et blanc
émergeant à l'aise hors du linge.
Il poussa un cri de stupeur en reconnaissant Thérèse, et vivement il
lissait de la main sa chevelure ébouriffée:
--Vous, mademoiselle!... Ce n'est pas un malheur qui vous amène?
Thérèse eut un sourire contraint:
--Non, monsieur Bœrzell!... Un service, un conseil à vous demander...
--Vous permettez, mademoiselle?... Je passe devant...
Et, sitôt dans la pièce attenante au vestibule,--son cabinet de
travail, une minuscule chambrette dont livres et brochures
encombraient la table, les chaises, le divan,--il s'excusa sur la
petitesse du local:
--Vous voyez!... Je suis bien à l'étroit... Et ma chambre est encore
plus bourrée de livres... Il faudra que je déménage un de ces jours!
Il débarrassait en hâte le divan:
--Veuillez vous asseoir, mademoiselle... De quoi s'agit-il?
Mais en même temps il s'esquivait du côté de sa chambre. Il rentra
sans tarder. Il avait endossé un veston et attaché à sa chemise un col
blanc avec une cravate.
--Voilà!... Je suis tout à vous... En quoi puis-je vous servir,
mademoiselle?...
Thérèse, avec mille réticences, recommença son récit. Bœrzell
l'entrecoupait de hochements de tête navrés. Mais l'égoïste accueil de
l'oncle Cyprien poussa au comble son indignation.
--C'est trop fort! déclarait-il... Non, c'est trop écœurant!...
--C'est cependant ainsi! riposta Thérèse... Vous saviez déjà une
partie de nos anxiétés, avant la scène de ce matin. Vous savez tout
maintenant!... Je suis venue chez vous comme chez un ami sûr... J'ai
en votre discrétion, en votre jugement, en votre affection, une foi
absolue... Répondez sans ambages... A notre place, que feriez-vous?...
Bœrzell dressa les bras dans un geste désespéré:
--Ah! mademoiselle!... Vous me direz que je choisis mal mon heure pour
vous adresser des reproches... Pourtant vous conviendrez que, si vous
vous aviez été moins rigoureuse, moins impitoyable, nous ne serions
pas aujourd'hui dans une détresse aussi cruelle!...
--Comment cela? fit Thérèse.
--Oui, j'ai tenu ma promesse, je l'ai tenue religieusement... Jamais
je ne vous ai parlé mariage... Une foule d'occasions s'en offraient...
Je n'ai profité d'aucune... Je comptais sur votre bon cœur pour me
délier un jour de ce serment... Plus je pénétrais dans votre intimité,
plus mon espoir s'affermissait... Eh bien! je déplore ma patience, je
déplore ma fidélité... Si j'y avais manqué, je présume qu'actuellement
nous serions mariés... Et, une fois votre mari, je pouvais vous
secourir, je pouvais m'immiscer dans vos dissensions de famille, je
pouvais discuter avec M. Raindal, je pouvais le persuader, le
fléchir... Tandis que maintenant, qu'est-ce que je puis? Rien, rien,
moins que rien!... M. Raindal, aux premiers mots, me désignerait la
porte... Ah! mademoiselle, tenez, en voilà un cas, un bien pénible
cas, hélas! où ce mariage dont vous faisiez tellement fi aurait pu
devenir utile!...
Il marchait à travers la pièce, se cognant à la table, aux sièges
qu'il écartait ensuite de la main.
Thérèse murmura:
--Et, en dehors de ce mariage, vous n'entrevoyez pas de solution?...
--Non, mademoiselle! riposta fébrilement Bœrzell... Je ne suis ni
votre parent, ni votre allié... Je n'ai aucune prise sur votre père...
Il exhala un long soupir:
--Et moi qui me jetterais au feu pour vous, moi qui vous sacrifierais
tout, oui tout ce que vous réclameriez de moi, voyez un peu où j'en
suis réduit!... A vous renvoyer comme une pauvresse, comme une
étrangère qui implore la charité!... Il ne me reste même pas la
consolation de vous donner un conseil... Votre père est le maître...
Vous n'avez qu'à vous incliner, à le laisser partir seul si tel est
son désir...
Thérèse, à bout de forces, s'était mise à pleurer, la tête renversée
contre le dossier du divan, son mouchoir appuyé aux yeux.
--Et vous pleurez! poursuivait Bœrzell... Et je suis obligé de vous
laisser pleurer... Si j'osais seulement vous approcher ou prendre
votre main sans votre permission, je vous deviendrais aussitôt
odieux... Un ami, oui, mais un ami qu'on tient à distance, et qu'à la
moindre protestation d'amour on traiterait comme le contraire d'un
galant homme!...
--Non, monsieur Bœrzell!... balbutiait Thérèse entre deux sanglots...
Vous exagérez... C'est vrai, j'ai été très dure envers vous... Mais je
vous aime beaucoup... beaucoup plus que jadis...
Il s'arrêta pour la contempler. Elle le fixait sympathiquement de ses
yeux gris noyés de larmes. En un inconscient mouvement de tendresse
elle tendit vers lui sa main. Il avait eu un naïf recul d'incrédulité;
et, saisissant la main de Thérèse, sans s'agenouiller, sans nulle
démonstration de prétendant exaucé:
--Quoi, mademoiselle! fit-il d'une voix grave où perçait l'intensité
de son émoi... Est-ce que je me trompe?... Est-ce que je me méprends
sur le sens de vos paroles?... Vous voudriez bien, vous
consentiriez?...
--Je ne sais pas! soupira Mlle Raindal à la fois opprimée par le
découragement et touchée par cette anxiété... Plus tard...
peut-être... Je verrai...
--Oh! merci! s'écria Bœrzell en pressant ardemment la main fiévreuse
de Thérèse... Merci, mademoiselle... Vous verrez, vous aussi... Vous
verrez comme je m'efforcerai à vous rendre heureuse, tranquille...
Il la regardait avec bonté, de petits frissons de gratitude courant à
l'angle de ses tempes. Mais, d'un coup, toute sa figure se rembrunit,
et lâchant, sans rudesse, la main de la jeune fille:
--Au fait, non... Ce serait abuser de votre état, de votre désarroi...
Je ne veux pas d'un consentement que je vous aurais extorqué au milieu
du chagrin et des larmes... Notre mariage ne doit s'accomplir que par
votre libre volonté et dans la parfaite maîtrise de vous-même... Plus
tard, comme vous dites, quand vous aurez recouvré votre calme, votre
clairvoyance, si vous éprouvez envers moi les mêmes sentiments, vous
savez quel bonheur vous me causerez en acceptant d'être ma femme...
Jusque-là je ne désire rien de vous que votre amitié... Nous ne sommes
pas des héros de roman, ni des sots, ni des détraqués... Il ne faut
pas que notre union se conclue par subterfuge, par surprise, par
entraînement irréfléchi... Plutôt renoncer à vous toujours que vous
avoir conquise par ces moyens médiocres... Et dans la suite, quoi
qu'il advienne, je vous affirme que ni vous ni moi nous ne
regretterons notre sagesse d'aujourd'hui, n'est-ce pas,
mademoiselle?...
Il s'était planté devant Thérèse et l'interrogeait des yeux. Elle
soutint longuement la ténacité de ce regard, puis, d'un accent
mélancolique:
--Vous êtes la raison même! fit-elle... Vous êtes le meilleur et le
plus loyal des amis... Soit!... Attendons... C'est effectivement plus
digne des vieux sages que nous sommes... Cependant j'aurais aimé à
vous prouver ma reconnaissance, à ne pas vous quitter, après ce que
nous nous sommes dit, sans une marque d'amitié...
--Bien facile, mademoiselle! repartit posément Bœrzell.
--Quoi donc?...
--Permettez-moi, de toutes façons,--que M. Raindal vienne ou non,--de
vous accompagner à Langrune. C'était pour moi une peine réelle que
cette villégiature qui allait nous éloigner l'un de l'autre... Plus
d'une fois, j'ai été sur le point de vous demander l'autorisation...
Et j'ajournais la demande par peur de vous déplaire... A présent, je
suis plus brave... Dites, me permettez-vous?
Mlle Raindal derechef lui tendait la main:
--Quelle question, monsieur Bœrzell!... Mais avec joie!...
Cette fois, il s'enhardit à un baiser de remerciement. Thérèse, par
mégarde, s'était plainte d'avoir soif. Il se précipita vers sa chambre
et revint portant un plateau. En un moment il eut préparé un verre
d'eau sucrée où il versa quelques gouttes de rhum.
--Ménage de garçon, ménage de savant! grommelait-il par plaisanterie
en tournant la cuiller... Pas d'eau de mélisse... pas de sels
anglais... rien de ce qu'il faut pour recevoir les dames!...
Et, se corrigeant aussitôt:
--Chut!... Je me lance dans les allusions au mariage... Je ne me
rappelais plus que mon serment recommence...
Thérèse buvait avidement, en lui souriant des paupières. Elle sursauta
au timbre de la pendule, où tintaient les trois coups de trois heures.
--Et cette pauvre mère que j'oublie!... Au revoir... Merci encore.
Merci de tout cœur!... A dimanche, n'est-ce pas? Peut-être y
aura-t-il eu du nouveau et du bon!...
--C'est mon vœu le plus cher, mademoiselle, répliquait sceptiquement
Bœrzell.
Il s'accouda à la fenêtre pour la regarder partir. D'un pas viril et
balancé, elle se frayait la route à travers les passants, avec ce port
de tête un peu hautain, que seuls donnent aux femmes la conscience de
leur grâce ou l'orgueil de leur pensée. Et Bœrzell avait l'intuition
que c'était plus qu'une jeune fille qui s'en allait là-bas: une sorte
de tutrice, de mère par l'intellect,--le vrai chef de la famille
Raindal.
Le tournant de la rue la dérobait à ses regards. Il referma la
fenêtre. Il se sentait la poitrine gonflée par un contentement
glorieux. Leur conduite à tous deux, la cordiale pureté de leur récent
tête-à-tête lui paraissait le fait de personnes non vulgaires.
--Nous avons été très chic! résuma-t-il en son dialecte de vieil
écolier.
Puis se rasseyant à sa table de travail, les yeux rêveurs, et comme
formulant un souhait:
--Si elle voulait! murmura-t-il... Quelle société pour moi! Quelle
épouse!... Car c'est un homme... un homme dans la plus noble acception
du mot!...