--Évidemment, le danger est plus grave que je ne pensais... Il ne faut
pas négliger les avertissements de tous ces honnêtes gens. Il faut se
méfier, enrayer... Et, dès maintenant, je me remets entre vos
mains... C'est vous qui réglerez les jours et les heures de mes
visites rue de Prony... Au besoin, Brigitte pourra m'y conduire et
m'en ramener. Je suis si faible, si inexpérimenté, si enfant!...
Il continua sur ce ton pendant quelques minutes; et, par un phénomène
de suggestion, toute sa virilité tardive s'affolait, s'insurgeait à
mesure contre cette servitude dont il créait lui-même le détail et les
épisodes. Chaque trait l'aiguillonnait d'une piqûre nouvelle, lui
infusait aux veines un poison chaleureux qui surexcitait sa souffrance
avec son énergie. Il se voyait dans l'avenir privé à tout jamais de
Mme Chambannes, interné pour toujours loin d'elle, en proie aux pires
tortures de la séparation et de la jalousie peut-être. Car, si Thérèse
avait dit vrai!... Une angoisse lui cingla le cœur. Ses regrets
imaginaires touchaient au paroxysme. Il changea soudainement d'accent;
et, d'une voix sourde, précipitée, qui sonnait la révolte:
--Assez plaisanté! fit-il... C'en est assez... Oh! depuis longtemps je
me doutais de toutes les pensées mauvaises, de tous les honteux
soupçons que vous accumuliez contre moi!... Vos complots, vos risées,
vos conciliabules et jusqu'à vos silences plus insidieux que le reste,
rien ne m'a échappé!... Si tout à l'heure, quand vous m'avez montré le
fond de vos âmes, j'ai éprouvé de la surprise, je la dois moins à
l'imprévu qu'au dégoût!... Oui, véritablement, je ne croyais pas y
trouver tant de vase et de vilenie... Bah, passons!... Je ne sais qui
vous inspire, qui vous guide et je ne tiens pas à le savoir... Mais ce
que je veux et ce que j'exige dorénavant, c'est d'être maître chez
moi, libre au dehors. Ce que je veux et ce que j'exige, c'est la fin
de ces mines hypocrites, de ces mutismes agressifs, de toutes ces
manœuvres sournoises qui ne sont que la comédie de la docilité et qui
m'offusquent plus que vos insultes d'il y a un instant... Ce que je
veux, enfin, c'est la confiance, c'est l'estime, c'est le respect
auxquels j'ai droit par mon âge, par une vie continue de travail
forcené, et, je le dis sans fausse modestie, par mon rang, par ma
valeur même... Si je ne puis les obtenir, nous cesserons l'existence
commune, puisque la poursuivre dans ces conditions nous serait à tous
insupportable... Voilà qui est net, n'est-ce pas?... Je n'y reviendrai
plus... Et pour commencer, aujourd'hui, j'ai l'honneur de vous
informer qu'avec vous ou sans vous, j'irai casser un mois aux
Frettes... Consultez-vous. Délibérez... Vous en avez le loisir: Mme
Chambannes ne part que dans dix jours... Seulement, d'ici-là, pas un
mot à ce sujet, pas une remarque... Je n'en tolérerai aucune. Un oui
ou un non. Je n'admets pas davantage.
Il se dirigeait vers son cabinet, et, la main au bouton de la porte:
--Je ne me dissimule pas, fit-il, ce qu'a de désolant une telle
situation. Mais ne vous en prenez qu'à vous, qu'à vos hostilités
cachées... Tout a un terme, même la patience... Or, vous avez depuis
six mois étrangement abusé de la mienne!...
Il disparaissait; puis, comme s'il eût voulu se barricader contre les
tentatives conciliantes, par deux fois le glissement du pêne claqua
dans le fer de la serrure. M. Raindal venait de s'emprisonner à
double tour.
--Eh bien, ma pauvre enfant! chuchota Mme Raindal, les prunelles
luisantes de larmes.
Soit crainte d'être écoutée, soit imitant instinctivement l'accent
assourdi de son père, Thérèse riposta à mi-voix:
--Que veux-tu, maman!... C'est lamentable!... Je ne pensais pas que le
mal fût si profond... Nous sommes intervenues trop tard!...
--A qui le dis-tu, ma fille? soupira la vieille dame.
Thérèse demeurait muette, accoudée à la table, dans une pose de
farouche rêverie.
--Qu'allons-nous devenir? reprit Mme Raindal d'un ton pleurard. Si
nous fermons les yeux, cette vilaine femme nous l'enlèvera. Si nous le
contrarions, il nous quittera. Et nous sommes seules, complètement
seules, sans qui que ce soit pour nous conseiller, pour nous
défendre...
--Peut-être pas! riposta la jeune fille en se redressant.
--Tu songes à quelqu'un?...
--Oui, à l'oncle Cyprien... Je ne vois guère que lui qui fasse peur à
papa... Je vais y courir tout de suite... Je le monterai, je le
chaufferai à blanc... Et ce sera bien le diable si avec une pareille
machine de siège nous ne triomphons pas des résistances de père!...
Mme Raindal, à cette comparaison, malgré ses larmes, avait souri:
--Si tu espères réussir, vas-y vite, mon enfant! Hélas! il n'y a plus
de temps à gaspiller!..
Thérèse se penchait sur elle pour l'embrasser:
--Ne pleurons pas, vieille maman!... Courage!... J'ai idée que tout
n'est pas perdu!...
--Que Dieu t'entende, ma fille! murmura Mme Raindal, qui roulait au
plafond des regards implorateurs.
* * * * *
La porte de l'oncle Cyprien n'était qu'aux trois quarts close, quand
Thérèse atteignit le palier du sixième étage.
--On peut entrer? héla Mlle Raindal en frappant.
--Entrez!... Entrez!...
Une odeur de pétrole planait dès l'antichambre. L'oncle Cyprien, assis
sur un petit pliant, une serviette au travers des genoux, astiquait
son tricycle, selle à terre, roues en haut comme une voiture versée.
--C'est toi, mon neveu! fit-il du coin de la bouche, l'autre coin
étant obstrué par un énorme cigare... Prends donc une chaise... Tu
m'excuses?... Quand je nettoie ma machine, si je me dérange, cela me
détraque mon fourbi... Tu as ta chaise?... Parfait!... Ah bien, par
exemple, si je m'attendais à cette visite!... Rien de mauvais, au
moins?... Ton père n'est pas malade?...
Thérèse répliqua:
--Malade, ce ne serait encore rien!...
--Sapristi, s'écria l'oncle Cyprien qui écarquillait les paupières...
Tu m'effraies! Pis que malade, qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que ça
peut être, bon Dieu?...
--Je vais te le dire, mon oncle! Mais j'ai besoin de tout ton
dévouement, de toute ton attention...
--Tu les as, mon neveu!... Je travaille en t'écoutant... ou je
t'écoute en travaillant... Les oreilles pour toi, les yeux pour ma
machine!... Mais _presto_, parce que tu m'inquiètes, avec tes mines
solennelles...
Pendant que sa nièce parlait, M. Raindal cadet, pas une fois, en
effet, ne leva les regards. Il frottait, polissait, pétrolait, les
mains voletant parmi l'étalage de burettes, de chiffons noirs, de
flanelles grasses, de tournevis et de clefs anglaises, qui lui
donnait, à première vue, un air de tondeur de tricycles.
--Fâcheux! se contentait-il de murmurer par instants, le front
toujours baissé... Très fâcheux!... Extrêmement fâcheux!...
Toutefois, sous cet aspect affairé, il calculait de plein sang-froid.
Bien que ses pertes fussent minimes, elles avaient, la semaine
d'avant, contrebalancé la somme des bénéfices. Le bilan des derniers
huit jours se soldait sans profit, sorte d'échec pour un spéculateur
accoutumé, comme lui, au gain. De plus, d'autres valeurs minières
avaient subi de violentes fluctuations. Le marché présentait des
signes, sinon d'alarme, du moins de prudence. Les affaires se
ralentissaient et la baisse avait frappé beaucoup de titres jusqu'ici
en hausse quotidienne. Ces considérations laissaient l'oncle Cyprien
pensif. Etait-ce bien le moment de prendre parti contre son frère, de
pousser ouvertement à une rupture avec les Chambannes? Ne risquait-il
pas de s'aliéner, par cette attitude décidée, les puissantes
sympathies du camp adverse,--à savoir des Chambannes et de la bande
adjacente, des Pums, des Meuze, des Talloire, c'est-à-dire de tous ses
amis de Bourse et de tous ses conseillers? La question méritait qu'on
n'y répondît pas à la légère.
--Et c'est alors, conclut Thérèse, que l'idée m'est venue d'avoir
recours à ton aide... Il n'y a que toi qui puisses nous sauver, qui
possèdes sur papa une autorité suffisante pour le tirer de la voie
dangereuse où il s'enfonce plus chaque jour...
--Fâcheux! Très fâcheux! réitérait M. Raindal cadet.
Un silence passa. L'oncle Cyprien s'appliquait à égoutter le pétrole
de sa burette dans un trou de graissage.
--Mais enfin, mon oncle! reprit Thérèse que cette réserve
déconcertait... Tu ne dis rien?... Tu es bien de notre avis,
pourtant... Il faut que ce scandale cesse... il faut arracher papa à
ces gens!
--Peuh! mon neveu! fit l'oncle Cyprien en rangeant le pliant et
redressant sur ses roues le tricycle... Peuh! Tu me demandes mon avis,
n'est-ce pas, mon avis sincère, mon avis amical?... Je te l'exprimerai
brutalement... M'est avis, à moi, que cette histoire est rudement
délicate... Pardi, la conduite de ton père me paraît fâcheuse,
déplorable même, et je donnerais je ne sais quoi pour l'en faire
changer... Mais entre cela et aller dire à un homme de cet âge, à un
homme de l'importance de ton père: «Mon petit, je te défends de
retourner chez madame Une Telle... Et désormais tu n'iras plus...»,
entre cela et ceci il y a une différence!...
--Ainsi tu refuses de le raisonner, d'avoir avec lui un entretien
sérieux?... fit Mlle Raindal qui repoussait sa chaise.
--Je ne refuse pas! rectifia l'ex-employé... Je t'explique la
difficulté, la presque impossibilité de la mission dont tu désirerais
me charger... Sans compter que ton père n'est pas commode, que c'est
très bien un homme à m'envoyer promener, à me déclarer que tout cela
ne me regarde pas... Après quoi il ne me restera plus qu'à prendre mes
cliques et mes claques et à me brouiller avec lui!
Il avait saisi son tricycle par le guidon et le manœuvrait autour de
la pièce, pour en expérimenter les roulements. Puis il ajouta:
--En résumé, tu m'as bien compris?... Je ne te refuse pas... Je te
soumets le problème... Estimes-tu, la main sur la conscience, que j'ai
des chances de succès?... Si oui, le temps de mettre mon chapeau et je
suis en route... Si non, il vaudrait mieux ne pas m'exposer, pour le
plaisir, à un camouflet inutile... Réfléchis!
--C'est tout réfléchi, mon oncle! fit Thérèse en domptant un sourire
dédaigneux... Je finis par penser comme toi... Il est plus convenable
que tu ne paraisses pas dans cette triste affaire...