XIV

Les leçons du jeudi avaient recommencé. Sans en être bannie, l'Égypte

y pâtissait d'une graduelle disgrâce. Le plus souvent, Mme Chambannes

n'avait pas fait les lectures prescrites. Ou bien un saut de phrase

les projetait tous deux dans un entretien familier sur de petits

événements du jour: une robe nouvelle de Zozé, que le maître déclarait

à son goût, le récit d'un bal, d'une pièce de théâtre, des sujets plus

futiles encore. Une fois évadés, ni l'un ni l'autre n'avait le courage

de reculer vers les arides régions de la science. D'un commun accord,

ils évitaient les sentiers de causerie qui eussent pu les y ramener.

C'était seulement vers la fin que Mme Chambannes s'écriait:

--Eh bien!... Encore une jolie leçon!... Si cela continue, j'en saurai

long au bout de l'année!... Ah! quel déplorable professeur vous

êtes!...

M. Raindal souriait. Puis, s'il n'avait pas auparavant abusé de cette

licence, il saisissait la main de Zozé et il y pressait fortement ses

lèvres. Par sagesse, elle ne lui permettait, à chaque leçon, que deux

ou trois de ces élans tendres. Mais elle en était au fond flattée.

Cela l'amusait de voir inclinée devant elle, par l'amour, cette tête

illustre et chenue. L'épiderme en semblait plus rose par le contraste

des cheveux blancs et elle trouvait propre, plaisant à l'œil, ce jeu

de nuances rapprochées.

Dès la troisième leçon, elle s'enquit de l'oncle Cyprien. Pourquoi M.

Raindal ne présentait-il pas son frère? Elle ne demandait qu'à le

connaître. Le maître répondit évasivement:

--Peuh, chère amie!--il l'appelait ainsi seul à seule avec elle, dans

l'intimité des leçons--mon frère est un brave homme... Pourtant je

doute que vous vous entendiez... Il a un caractère brusque, entier,

saugrenu... Et, d'un autre côté, d'après certains indices, j'imagine

que votre absence d'il y a un mois a dû le mécontenter... Je préfère

donc ne pas me risquer dans des explications auxquelles je n'augure

guère une issue favorable...

--Comme vous voudrez! fit Zozé qui n'insistait que par un égard de

politesse.

M. Raindal cependant avait dit presque vrai. Depuis quelques semaines,

l'oncle Cyprien n'omettait aucune occasion de flétrir, au passage, les

discourtoises façons de Mme Rhâm-Bâhan!

Il s'y acharnait systématiquement, résolu, vaille que vaille, à

dégoûter son frère de toute idée de présentation. Fréquenter les

Chambannes, il ne lui eût plus manqué que cela! Pour y rencontrer

Pums, le marquis, Talloire peut-être, qui viendraient bêtement lui

taper sur l'épaule, le compromettre, le dénoncer par leurs cordialités

complices! Pour que M. Raindal apprît ses histoires de Bourse, de

spéculation, de mines d'or! Merci! Plutôt mentir, plutôt avoir

recours aux pires stratagèmes, aux rancunes simulées, aux ricanements

feints, aux colères factices, que de glisser dans ce guêpier-là! Et,

s'emparant du moindre prétexte, il lâchait ses imprécations!

Une femme du monde, Mme Rhâm-Bâhan? Une femme du monde, cette dame qui

vous plantait là les gens sans les prévenir, sans un mot d'excuse? Une

femme du monde, cette dame qui filait à l'anglaise, ni vu ni connu, je

t'embrouille! Une femme du monde, cette dame qui...

--Oh! je t'en prie! interrompait M. Raindal d'un ton excédé...

Laisse-moi en paix... Je ne te propose point de t'y conduire, n'est-ce

pas?

--Et ajoute que tu as bigrement raison! ripostait l'oncle Cyprien,

ravi du succès de sa tactique.

Au reste, sauf les petites ruses auxquelles le contraignaient la

crainte des censures, la peur de son frère et la peur de Schleifmann,

jamais il n'avait été plus heureux.

S'il ne se montrait en Bourse qu'à de rares intervalles, par contre,

maintenant il opérait sans aide, directement avec Talloire. Il avait

la fiévreuse jouissance de donner lui-même ses ordres, d'en suivre les

vicissitudes, d'en reporter ailleurs les gains. Diverses inspirations

le menaient: les conseils de son ami Pums, des intuitions secrètes,

les avis d'une feuille spéciale, _le Lingot_, à laquelle il s'était

pour trois mois abonné. Et, la chance s'y mêlant, le total de ses

profits atteignait présentement le chiffre net de trente-cinq mille

francs.

Plus que soixante-cinq mille francs à gagner, c'est-à-dire, d'après

les calculs les moins optimistes, plus que quatre mois à spéculer!

Ah! alors, les cent mille francs au complet en poche, l'oncle Cyprien,

jetant le masque, romprait avec Talloire, arrêterait la partie et

avouerait ses bénéfices. Mais jusque-là, _motus_, silence, mystère,

toutes les hypocrisies qu'on voudrait!

Ainsi les cigares de choix que fumait à la brasserie M. Raindal cadet

étaient, selon ses dires, un cadeau du marquis.

--Oui, mon cher Schleifmann! avait-il affirmé... J'ai trouvé la boîte

chez moi en rentrant!

Une boîte immense, une caisse, une malle, à en juger par le nombre de

havanes qu'elle fournissait sans s'épuiser.

De même pour le tricycle que l'ancien employé n'avait pu s'interdire

d'acheter: le fruit de nouvelles opérations, croyait peut-être

Schleifmann? Erreur, profonde erreur! Payé avec le reliquat des sept

cents francs de gain, notre tricycle... Hé! voilà qui lui clouait le

bec, à monsieur le moraliste!... Ou bien aux questions de son frère,

de sa nièce, de sa belle-sœur, l'oncle Cyprien opposait une stoïque

réponse:

--Avec quoi je me suis offert ma machine?... Avec mes économies sur

les cigarettes, mes amis!... Que voulez-vous! Quand on désire ceci, on

n'a qu'à se priver sur cela. C'est on ne peut plus simple!

Il avait corsé cette dépense par l'acquisition d'un chapeau marron en

feutre mou, dont les bords, largement cambrés, donnaient à sa tête

rase un certain je ne sais quoi de Cromwell. Et toute la semaine,

sombrero en cap, pinces au pantalon, on le voyait chevaucher son

tricycle par la ville, fût-ce même pour ne se rendre que rue de

Fleurus chez Schleifmann, rue Vavin chez Klapproth, rue

Notre-Dame-des-Champs chez M. Raindal.

Mais à ces courses trop proches il préférait le Bois, principalement

le dimanche, où le souci de la cote ne le tourmentait pas.

Il s'y dirigeait vers dix heures, en suivant le boulevard

Saint-Germain, la place de la Concorde, l'avenue des Champs-Élysées.

Ganté de rouge, cigare aux dents, il pédalait avec délices, courbé sur

le guidon, se baignant la figure dans les bons flots de brise matinale

qui déferlaient contre ses joues. Puis, près de l'Arc de Triomphe, il

relevait le buste, ralentissait l'allure, rectifiait sa position.

Devant lui l'avenue du Bois déroulait au loin l'ample magnificence de

ses bandes de terre jaune ou grise. La chaleur déjà fervente et mûre

jetait dans l'atmosphère comme des relents d'été. Sous les marronniers

de l'entrée, une foule de jolies dames en toilettes pâles causaient

assises ou debout, avec des messieurs élégants. Du fond de l'allée

cavalière, des jeunes gens, des officiers, arrivaient dans un galop

souple et, d'un coup, ils passaient au pas. Leurs montures

s'ébrouaient, allongeant l'encolure, et, si on les retenait, elles

grattaient à plein fer le sol durci de la chaussée. Ou bien un mail de

nuance vive débouchait dans l'avenue, au trot majestueux de ses quatre

chevaux. On apercevait, au sommet, des robes claires, des chapeaux

fleuris, des femmes gracieuses qui souriaient, des hommes à face

libertine. Derrière, en une crâne posture de héraut, le laquais

annonciateur, coude levé, torse renversé, tirait d'un long buccin de

cuivre des appels rauques et triomphants. On eût dit le char fastueux

des Voluptés et de la Jeunesse.

Ce spectacle et ce vacarme achevaient d'enflammer l'oncle Cyprien. Ses

yeux, ses poumons, ses oreilles, enivrés par la fête des couleurs, des

parfums et des sons, subissaient, malgré lui, un enchantement suprême.

Il se ruait à la poursuite du mail fascinateur, le rattrapait, le

côtoyait, le précédait, la poitrine dilatée d'orgueil et le souffle

coupé par la vitesse.

Il franchissait la grille, errait sous les ombrages, stoppait à un

café pour boire l'apéritif, et ne reprenait la route du

retour--l'avenue du Bois encore--qu'à l'approche du déjeuner.

Quelquefois, en revenant, il distinguait parmi les piétons, un vieux

monsieur à barbe blanche, qu'une jeune dame accompagnait.

«Sapristi! songeait-il... Mon frère et Mme Rhâm-Bâhan, probablement...

Pas de bêtises!... Pédalons sec, pédalons dru!...»

Il affectait de fermer les yeux, comme aveuglé par la poussière,

filait à travers les voitures en une fuite de possédé.

Précaution superflue, péril imaginaire! M. Raindal, pareillement,

avait eu soin de tourner la tête.

Ces sorties du dimanche matin étaient l'œuvre de Mme Chambannes. Elle

y avait découvert un cauteleux moyen d'afficher en public son amitié

avec le maître. Et, bien que l'exhibition n'eût guère lieu qu'un

dimanche par mois ou deux, Zozé en récoltait mainte satisfaction

vaniteuse.

Les sourires, les œillades goguenardes, les grimaces d'entente qui la

visaient, le long du chemin, ne faisaient qu'augmenter son aise.

«Riez, mes enfants, pensait-elle, blaguez, n'empêche que vous m'enviez

rudement!»

La plupart du temps, Chambannes ou l'oncle Panhias se joignait, par

décence, au couple. D'autres jours, Gérald, soit à pied, soit à

bicyclette, s'arrêtait un instant pour causer avec eux.

Hormis le désagrément d'une telle rencontre. M. Raindal ne répugnait

pas à ces promenades dominicales. Elles tranchaient la semaine,

semblaient illuminer du reflet de leur éclat l'obscure stagnation des

jours jusqu'au jeudi. Cela lui procurait comme un supplément de congé,

de réjouissance bimensuelle, et sans la crainte des siens, il fût venu

chaque dimanche.

Puis, que de documents, que d'observations précieuses il accumulait

là, en vue de son ouvrage! Ces jeunes hommes raffinés et ces dames

avenantes n'étaient-ils pas les représentants actuels de l'élite

voluptueuse qui se perpétue à travers les siècles? Ne formaient-ils

pas ce bataillon sacré du plaisir, qui, à toute époque de l'histoire,

mène le chœur des élégances, promulgue les lois de la mode, domine la

société par le charme, la grâce, la beauté? De discerner en eux les

coquettes et les godelureaux contemporains de Ramsès ou du roi

Touthmosis, simple effort de transposition!

Aussi M. Raindal n'avait garde d'oublier durant la promenade ses

sévères devoirs d'historien. Dès qu'il cessait de regarder Mme

Chambannes, il transposait, gravait, piquait dans sa mémoire mille

détails significatifs. Les dames plus que les hommes bénéficiaient de

son attention. Dans leurs gestes câlins, dans leurs yeux alliciants,

il cherchait l'éternel, et à défaut de l'y trouver, il en retirait du

contentement. Plusieurs, à force de le croiser, avaient frappé son

souvenir; et quand il reconnaissait, à distance, leur silhouette, il

s'apprêtait à les fixer. Ses gants neufs, tenus à la main contre le

pommeau de sa canne, écartaient leurs doigtures comme les raides

pétales d'un lotus; et, avec son veston de cheviotte bleu, son

pantalon grisâtre, son chapeau melon de feutre noir, sa rosette

d'officier, sa barbe aux poils d'argent soigneusement lustrés, il

avait un aspect cossu et bien pensant, un air d'industriel vieilli

dans la fortune, de riche conservateur fidèle aux bons principes.

Sur le coup de midi, on rentrait vers la rue de Prony. Le déjeuner se

prolongeait tard. Les stores ne laissaient pénétrer qu'une lumière

jaunâtre. Des fleurs, au milieu de la table, exhalaient, en concert,

l'harmonie de leurs haleines. Et, quand, de plus, Chambannes allumait

son cigare, puis Zozé son tabac d'Orient, cela parachevait l'écrasant

besoin de sieste que ressentait le maître dans ce demi-jour. Les yeux

brûlés par le soleil, les jambes lasses de la promenade, il luttait

entre le désir de voir encore sa petite élève et le poids de sommeil

qui tirait ses paupières. Enfin, au moment de succomber, il se levait

et prenait congé.

Par contre, à peine dehors, un regret lui tenaillait le cœur. Il se

reprochait gravement sa sotte somnolence, ces instants de douceur

gaspillés par veulerie. Pour un peu, il serait retourné sur ses pas,

feignant d'avoir oublié un objet, un renseignement à réclamer. Mais

lesquels? La honte l'empêchait. Il poursuivait le chemin, avec une

maussaderie croissante; et, sitôt parvenu rue Notre-Dame-des-Champs,

son spleen exacerbé dégénérait en haine. L'odieux quartier, les

sépulcrales bâtisses! Ah bien! son bail fini, on verrait s'il le

renouvelait!

Du palier, à travers la porte, il entendait chez lui un bruit de rires

et de causerie. C'était, dans le salon, Thérèse avec Bœrzell,

toujours assidu des dimanches.

Une fois, en entrant, M. Raindal perçut le nom de Dastarac.

--Tiens! fit-il stupéfié... Vous parlez de ce méchant garnement?...

Thérèse répliqua:

--Eh! oui, de Dastarac... J'ai tout dit à M. Bœrzell... Il n'y a pas

à s'en cacher...

--Certes non! répliqua le maître.

--Et sais-tu ce que monsieur me contait?... Qu'il a très mal tourné,

notre Dastarac... Une histoire de dettes assez véreuses, d'abus de

confiance et de fausses garanties. Bref, chassé de l'Université,

obligé de gagner la Belgique... M. Bœrzell t'expliquera ça mieux que

moi...

Le jeune savant répéta les faits en détail.

--Hein!... Un joli monsieur!... s'écria la jeune fille sur un ton de

mépris rageur, quand Bœrzell eut achevé.

--Rien ne m'étonne de ce gaillard! déclara M. Raindal... C'est

égal!... Nous devons à son beau-père maître Gaussine une fameuse

gratitude!

Ce jour-là, il ne maugréa point contre la lenteur du dimanche. Des

pensées consolantes l'occupèrent jusqu'au dîner. Jusqu'ici, en aucune

occasion, il ne s'était enhardi à questionner Thérèse sur les visites

de Bœrzell. Il redoutait des représailles, des questions

reconventionnelles sur la maison Chambannes. Mais, maintenant que

Dastarac semblait anéanti, écroulé sous le dégoût même de Thérèse,

pourquoi cette sympathie entre les jeunes gens ne suivrait-elle pas la

marche normale? Pourquoi, de camarades, ne deviendraient-ils pas

époux? Et alors, outre la joie de marier sa fille, quelle aubaine pour

le maître, quelle libération! Comme témoin de ses sorties, il ne

demeurerait que Mme Raindal, toute aux soins de sa piété, femme facile

et sans rigueur, pourvu qu'on ne gênât point sa foi. Plus de contrôle,

plus de guet, plus de mensonges à forger ou de silence à tenir! M.

Raindal se promit de surveiller l'affaire finement, politiquement, par

peur de la gâter.

Après le dîner, cependant, un souci coutumier le ressaisit. Il

songeait à l'été, aux vacances imminentes, aux trois mois que sans

doute il lui faudrait passer loin de Mme Chambannes; et, en se

remémorant ses impatiences, ses alarmes récentes durant un seul mois

de privation, il éprouvait à l'épigastre une sorte d'étouffement

d'angoisse.

Où irait-elle? Sur quelles plages? Dans quelles montagnes? A combien

de lieues? Et avec qui?

Autant de questions qu'en maintes leçons il avait discrètement posées

à sa petite élève. Elle répliquait sans précision. Elle prétendait

n'être pas résolue encore, hésiter entre les Frettes, la mer, la

Suisse ou une ville d'eaux. Son choix se déciderait selon l'époque du

voyage que Georges devait sous peu accomplir en Bosnie. Et aussitôt

elle soupirait. Une ombre de mélancolie voilait la tendresse de ses

regards. Elle détournait l'entretien.

La chère amie!... Qui sait si quelque tourment analogue n'oppressait

pas sa gentille petite âme? Qui sait si elle aussi ne s'affligeait pas

à l'idée de la séparation?... M. Raindal ne poussait point

l'immodestie jusqu'à s'attribuer la totalité de ces regrets.

Seulement, il ne lui déplaisait pas de penser qu'une part peut-être

lui en revenait. Sur quoi il ne se trompait que du tout.

Assurément, aux questions du maître, Mme Chambannes se rembrunissait.

Mais l'unique raison de son chagrin était la méchanceté de Raldo.

Depuis plus de trois semaines il se débattait entre eux à chacun de

leurs rendez-vous, ce problème de la villégiature. Gérald, dont la

trahison n'avait fait que renforcer le despotisme, s'obstinait au

projet de s'installer à Deauville, en compagnie de son père, pendant

la durée du mois d'août. Des invitations, «de la jolie femme», le tir

aux pigeons, le polo, les courses, tout l'appelait là-bas, et contre

l'attrait de tant de plaisirs les larmes muettes de Mme Chambannes

glissaient comme des gouttes de pluie contre une vitre.

--Viens-y! objectait-il... Je ne t'empêche pas d'y venir!...

Elle haussait les épaules. Ne présageait-elle pas les souffrances

qu'elle endurerait à Deauville, sans amis, sans relations et éloignée

de son amant!... Ne se voyait-elle pas déjà écartée de Raldo et du

monde où il fréquenterait, par cette barrière plus dure qu'une grille

de fer qui, partout, environne de ses immatérielles clôtures le

troupeau de la bonne société? S'exposer aux regards fermés de ces

dames, aux échos insultants de leurs joies, au spectacle de leurs

flirts, à cette diminution sociale qui ne se mesure bien que de

près?... Non, pour son amour même, pour la sauvegarde de sa passion,

Zozé, mille fois, préférait la retraite, l'abandon provisoire. Puis

comme ces sacrifices, d'avance, lui poignardaient le cœur, elle se

mettait à pleurer silencieusement des larmes intermittentes, trop

longtemps refoulées et qui, entre deux baisers, au milieu d'une

étreinte, mouillaient à l'improviste les joues de M. Raldo.

Comment se venger de lui? Comment répondre à cet égoïsme impitoyable?

Ah! Zozé commençait enfin à le comprendre: en amour, on n'est pas

égaux. Sinon, n'eût-elle pas naguère châtié la forfaiture de Gérald

par une trahison immédiate? Et à présent de même, ne riposterait-elle

pas par quelque invention barbare, par le choix d'une villégiature où

de ses amoureux se trouveraient: à Dieppe, par exemple, où

séjournerait Mazuccio; à Bagnères, où Pums ferait une saison, à

Dinard, où Burzig, en Anglais authentique, avait loué une petite

villa? Aucune de ces représailles ne la satisfaisait. Rapidement,

elle se convainquait que Gérald ne prendrait ombrage d'aucune. Alors,

à quoi bon ces déplacements dans des stations mondaines qui, par

similitude et par évocation, emporteraient sans trêve ses songeries

vers Deauville? Ne valait-il pas mieux aller se terrer aux Frettes,

chercher dans cet endroit paisible l'hébétude et l'oubli, se plonger

dans le néant de la vie campagnarde, jusqu'au retour du méchant Raldo?

Dès les premiers jours de juillet, elle opta pour cette solution.

Gérald promit de venir la rejoindre au début de septembre, moment

auquel Chambannes rentrerait de Bosnie. Zozé partirait vers le 20,

avec la tante et l'oncle Panhias. Du reste, dans le voisinage de

l'abbé Touronde, des Herschstein et des Silberschmidt, elle ne

manquerait pas de visiteurs.

--Et, somme toute, observait Gérald, un mois ce n'est que quatre

semaines... Et quatre semaines, c'est bien vite passé!...

Mme Chambannes en tomba d'accord. Une grimace de dédain lui convulsait

les lèvres devant cette inconscience. Par orgueil, elle feignit de

sourire.

Puis le jeudi d'après, elle informa M. Raindal de ses dispositifs de

départ, sauf ce qui concernait Gérald.

--Ah bah! bredouilla-t-il avec un clignement des yeux si douloureux,

si suppliant, que Zozé, sur-le-champ, se sentit émue... Ah! vous allez

aux Frettes?... C'est très bien... très bien!

--Et vous, cher maître? fit-elle... Que ferez-vous de votre été?

--Moi?...

Il cherchait, ahuri, l'esprit en déroute, ne se souvenait plus. A la

fin il se rappela:

--Moi?... Nous?... Nous allons à Langrune, comme chaque année... Et

vous resterez aux Frettes combien de temps?...

--Un mois, deux mois, trois mois... Tout dépend des affaires de

Georges...

--Trois mois! répétait M. Raindal, s'arrêtant au plus cruel des

chiffres.

Et il ajouta, d'un accent sincère:

--Cela me chagrine beaucoup, mon amie!...

En même temps, il avait saisi la main de Mme Chambannes et il y

appuyait ses lèvres avidement. Elle exhala un soupir de pitié. Pauvre

père Raindal! Comme il avait le cœur gros!

Elle songeait: «Suis-je méchante!... Oui, je suis son Gérald, voilà!»

Mais brusquement, à ce nom, une idée neuve raya sa pensée. Pourquoi

pas, au fait?... Une revanche fort innocente, une société, une

distraction qui en valaient bien d'autres! Et à demi souriante,

retirant doucement la main qu'elle avait oubliée sous les lèvres de M.

Raindal:

--Voyons, cher maître, questionna-t-elle, que diriez-vous de venir

passer quelques semaines aux Frettes?... Cela ne dérangerait-il pas

trop vos habitudes?...

Les Deux Rives: Roman · 第 44 / 69 题