M. Raindal riposta sans entrain:

--Oui, il faisait trop chaud dans ce petit salon... J'ai laissé votre

femme avec M. de Meuze, le jeune, ou enfin, le fils, si vous aimez

mieux...

Chambannes ne semblait pas frappé par cette révélation. M. Raindal le

jugea un peu benêt. Ils rentrèrent ensemble au premier tintement de la

sonnerie d'entr'acte.

Zozé était seule dans la loge. Elle accueillit le maître d'un

rayonnant sourire de bienvenue.

--Bonne promenade?

--Pas mauvaise! fit M. Raindal que tant de charme désarmait.

Néanmoins, il garda une figure revêche durant tout le troisième acte.

Il ne cessait de songer à Gérald. Ce jeune homme, au surplus, ne lui

avait jamais été que médiocrement sympathique. Fat, bellâtre, des

mines impertinentes que ne justifiaient guère une intelligence fort

pauvre, des opinions banales, un rare manque de lettres, rien en lui

n'était de nature à conquérir M. Raindal. Et puis--le maître

s'accrocha à ce souvenir avec ténacité--et puis n'évoquait-il pas au

physique Dastarac, ce gredin de Dastarac? N'avait-il pas, à la soirée

Saulvard, fait échouer l'excellent Bœrzell? C'était de là, à n'en

point douter, que provenait l'antipathie première. Sottise de chercher

plus loin! M. Raindal ne chercha donc pas.

A peine essayait-il de suivre les regards de Zozé à travers l'immense

nef, d'en découvrir l'aboutissement. Difficile poursuite. Ils étaient

si incertains, si fuyants, ces regards, ils embrassaient de leur

tendresse tellement de personnes et d'espace! Après quelques

tentatives infructueuses, le maître renonça.

--Et où est placé M. de Meuze? interrogea-t-il seulement, d'un ton

d'insouciance.

--M. de Meuze?... A l'orchestre, je crois... Mais il ne doit plus y

être... Il allait finir la soirée chez des amis...

--Ah! bon! fit négligemment M. Raindal. Je vous demandais cela, vous

savez...

Effectivement, Zozé savait! Elle se mordit les lèvres pour ne pas

sourire. Hé! hé! la tante Panhias n'avait pas si mal dit. Il faudrait

faire attention.

* * * * *

La soirée s'acheva sans nulle autre algarade. M. Raindal s'était

beaucoup plu au ballet final; et le pas de la Sabotière l'avait

transporté.

En rentrant, il se rendit dans son cabinet de travail. Il tenait à

consigner, avant de se mettre au lit, un petit nombre d'observations

morales qu'il avait ébauchées au cours de la soirée. Elles se

rapportaient toutes au rôle de la femme en tant que moteur social et

trouveraient leur emploi dans le chapitre VI.

Quand il eut tracé la dernière, M. Raindal rassembla les feuilles. Il

n'y avait pas moins de six grandes pages écrites sans ratures et d'un

caractère serré.

Les Deux Rives: Roman · 第 43 / 69 题