M. Raindal lui serrait la main d'une imperceptible pression.

--Volontiers, chère madame! fit-il tandis que ses regards s'évadaient

vers les statues de la colonnade.

Elle passa la première par l'étroite porte de la grille. M. Raindal la

suivait en tirant machinalement sur le poignet de ses gants de Suède.

Lorsqu'elle fut en voiture, et que les roues déjà s'ébranlaient, il

recouvra l'audace de la contempler. Elle avait de nouveau sa figure

coutumière, ses yeux tendres et hardis.

--A ce soir, au fait! cria-t-elle... N'oubliez pas, cher maître, loge

40...

Le guichet du Carrousel franchi, elle ne put garder son sérieux. Elle

souriait d'un sourire si franc, si intense, qu'un gavroche à pied la

singea, s'écriant:

--Bon Dieu, que c'est drôle!...

Certes oui, c'était drôle. Le père Raindal amoureux! Qui s'en fût

douté? Et ce baiser qu'il lui avait appliqué, ce baiser en coup de

massue, tellement brutal et timide à la fois! Le pauvre homme!... Quel

dommage qu'on fût brouillé avec l'ignoble Germaine! Comme on se serait

amusées ensemble de cette petite histoire!

Au souvenir de l'amie perfide, Mme Chambannes s'était rembrunie. Elle

ne retrouva sa bonne humeur qu'après déjeuner, quand elle eut narré

l'entrevue à sa tante Panhias.

--Fais attention, mon enfant! recommanda la grosse dame... A cet

âge-là, c'est quelquefois très dangereux!...

--Pour qui? interrogea Zozé.

--Pas pour toi, naturellement!

Mme Chambannes fit tournoyer dans l'air une bouffée de sa cigarette:

--N'aie pas peur... Je serai prudente... Et qui sait? je me suis

peut-être trompée!...

--Peut-être! répéta d'un ton sceptique la tante Panhias.

Zozé ne répliqua pas. Elle revoyait le jardin du Louvre, les mines

ardentes et timorées de M. Raindal. Oh! si Gérald avait été là, caché

derrière, dans un massif! Cette idée de quasi représailles la

ravissait. Elle fuma encore deux cigarettes à s'en imaginer

successivement les scènes burlesques ou pathétiques.

* * * * *

Le soir, à l'Opéra, c'était une de ces salles de printemps où renaît

dans un resplendissement de lumière, de pierreries et de chairs

offertes, tout cet éclat public de luxes et de beautés, de richesse et

d'aristocratie qui a semblé s'éteindre, se dissiper avec les derniers

poudroiements du jour.

Dès que Zozé parut, plusieurs jumelles des clubs et des premières

loges se braquèrent de son côté.

Car elle avait avancé en grade, la petite Mouzarkhi! A présent, on

lui tenait compte de ses deux années de liaison. Cela lui créait,

sinon un lien de parenté avec cette élite mondaine d'alentour, du

moins comme un fait de guerre à son actif, une campagne heureuse qui

diminuait les distances. Elle n'était plus la petite exotique inconnue

dont on s'enquérait sur un ton de semi-mépris. Elle était presque une

des leurs: la petite Chambannes, celle qui durant deux ans avait

capté, «chambré» le jeune Meuze; et, sous le masque des lorgnettes,

les lèvres esquissaient vers elle des sourires de bon vouloir.

Puis la présence du vieux monsieur assis auprès de Zozé, au premier

rang de la loge, intriguait les curiosités. On dut attendre

l'entr'acte pour être renseigné.

Cependant, au fond du théâtre, apparaissait la théorie des jeunes

Philistines. Dalila marchait à leur tête, sa noire chevelure

surchargée de fleurs et de joyaux versicolores. Elles chantaient, la

voix pâmante, une sensuelle mélopée:

Beau-té, don du ciel, prin-temps de nos jours,

Doux char-me des yeux, es-poir des amours,

Pé-nè-tre les cœurs, ver-se dans les â-mes,

Tes dou-ces flam-mes!

Aimons, mes sœurs, ai-aimons tou-jours!

M. Raindal se raidit contre un piquant frisson qui lui courait des

reins à l'occiput. Instinctivement, il considéra la salle. Le silence

s'y faisait plus grave et plus vibrant. Une marée de volupté montait

de l'orchestre aux loges avec les langueurs de la musique. Les

prunelles de quelques femmes étincelaient de lueurs sauvages. Des

seins haletaient. Les lourds obusiers des jumelles tiraient à pleins

regards. Tous et toutes presque, après cette longue journée

d'hypocrisie, s'avouaient enfin amants sous l'entraînant cynisme de la

mélopée.

Le maître s'absorba dans des comparaisons. Il se rappelait d'autres

soirées passées à l'Opéra, avec Thérèse et Mme Raindal, dans des loges

données par le ministère, en été, ou à l'occasion des séances des

Sociétés savantes. Quelle transformation--pour ne pas dire quel

progrès--s'était depuis opérée dans son esprit! Que de phénomènes

sociaux lui restaient à cette époque inaccessibles, indifférents et

comme nuls! Il s'expliquait par là ses bâillements de jadis, l'ennui

et l'espèce de gêne qu'il ressentait à ces spectacles. Tant de notions

lui manquaient pour en goûter les agréments! Au lieu qu'aujourd'hui...

Il reporta ses regards vers la salle. Toutes les places en étaient

garnies. Le ballet des prêtresses de Dagon allait commencer et une

gaieté libertine relâchait maintenant les visages, d'accord avec la

grâce enjouée des danseuses.

M. Raindal, à part lui, nota ce changement. Combien de nuances dans la

dépravation aristocratique de l'assemblée! Combien de degrés ténus

entre la gravité de l'instant d'auparavant et la jovialité d'après!

Puis, tout en battant la mesure du preste rythme oriental qui réglait

les passes des ballerines, il examinait de temps à autre Mme

Chambannes, sa chère amie, comme il n'osait pas encore ouvertement

l'appeler.

L'effleurement d'un sourire indécis ondulait à travers sa fine petite

figure qu'immobilisait la rêverie. Parfois elle saisissait sa jumelle,

visait une loge, un rang de fauteuils, et, l'inspection achevée, elle

décochait à M. Raindal comme un regard de compensation. Lorsque le

rideau s'abaissa, elle se réfugia avec le maître dans le salon exigu

qui formait, en arrière, une sorte de boudoir rutilant. Chambannes se

tenait debout devant eux. Il ne prêta que peu d'attention aux propos

de M. Raindal qui décrivait selon les plus récentes données de

l'exégèse, les rites et les vicissitudes du culte de Dagon. Le rideau

d'ailleurs se releva avant que le maître eût terminé.

Le décor représentait un jardin avec un banc vert au premier plan, et,

à droite, la villa de délices où le crime devait s'accomplir.

Quand Dalila s'assit sur le banc enserré d'arbustes et que Samson,

chancelant d'amour, s'y laissa tomber auprès d'elle, M. Raindal ne put

se retenir de lancer du côté de Zozé un sournois coup d'œil allusion.

Sans feindre de le remarquer, Mme Chambannes accentua complaisamment

d'un sourire la rêverie de son profil. Le maître la remercia d'une

petite toux amicale.

Eh! somme toute, le matin, avait-il été si coupable? De sang-froid

même et à distance, il ne regrettait pas ce baiser de folie, cette

caresse incorrecte, dont la franchise au moins méritait le respect. Et

pourquoi s'ingénier à cacher plus longtemps des sentiments sincères?

Pourquoi jouer l'indifférence, quand c'était le contraire que Mme

Chambannes lui suggérait?... De l'amour? Non pas. Mais une certaine

tendresse, une espèce d'affection, qui, pour n'être pas exclusivement

paternelle, ne dépassait point cependant ce que l'âge autorise entre

une toute jeune femme et un homme sur le retour. A quoi bon se

dissimuler par des subterfuges intimes, par des mensonges illusoires,

la vivacité de ce penchant? Les exemples n'en pullulaient-ils pas dans

l'histoire? Sans parler de Ruth et Booz dont il semble que le roman

ait eu une fin bourgeoise, ne citait-on pas une foule de maîtres qui

s'étaient très purement épris de leurs disciples, hommes ou femmes,

malgré la dissemblance des intellects ou des années? Ainsi, quoi de

commun entre le cerveau d'un Socrate et le cerveau d'un Alcibiade?...

La suave cantilène que murmurait Dalila à Samson détourna fort à point

le maître de ces scabreux rapprochements. La pièce se dramatisait. Au

tomber du rideau les milices philistines cernaient silencieusement la

maisonnette où sommeillait le héros trahi. M. Raindal, à mi-voix,

récita les strophes inoubliables:

Une lutte éternelle, en tout temps, en tout lieu,

Se livre sur la terre, en présence de Dieu,

Entre la bonté d'Homme et la ruse de Femme...

Il continuait. Mme Chambannes déclara ces vers très jolis. Elle

voulait connaître le nom de l'auteur.

--C'est de Vigny, madame! fit M. Raindal en la rejoignant dans

l'arrière-salon de la loge.

Chambannes était sorti. Ils demeuraient en tête à tête. M. Raindal se

demandait s'il ne conviendrait pas de réitérer le baiser du matin, ne

fût-ce que pour signifier à Mme Chambannes la persistance de ses

velléités nouvelles. Par un reste d'irrésolution, il préféra s'en

tenir à la causerie littéraire.

Mais comme il se mettait à raconter les poignantes amours de Vigny et

de Mme Dorval, brusquement la porte s'ouvrit. Sur le seuil de la loge,

se dressait un grand jeune homme brun dont M. Raindal ne vit d'abord

que la moustache noire et les larges prunelles railleuses.

--Tiens, monsieur de Meuze!... Entrez donc! s'écria avec aisance Mme

Chambannes.

Pourtant elle avait rougi; et, d'entre ses paupières, il partait vers

Gérald des œillades si caressantes, si réjouies et si humbles, que M.

Raindal du coup se sentit mortifié. Il voulut se mêler à la

conversation, critiquer les interprètes, louer la musique. Les mots se

dérobaient. Une crue soudaine de méchante humeur avait noyé sa verve.

Il se leva.

--Vous sortez, cher maître? interrogea Zozé.

--Oh! une minute, pour me dégourdir, prendre l'air...

Involontairement il avait claqué la porte. Il erra au hasard par les

couloirs jusqu'au loggia de l'escalier.

--Vous! s'écria Chambannes en venant à sa rencontre.

Les Deux Rives: Roman · 第 42 / 69 题