M. Raindal s'énervait:

--Si, tu ris! Il n'y a pas à nier... Va, parle... Pourquoi riais-tu?

--Tu veux absolument le savoir, père?... Eh bien! c'est parce

qu'aujourd'hui, lundi, le musée est fermé...

--Je n'y songeais plus... C'est ma foi vrai!... Je ne puis cependant

pas la laisser poser...

Et brusquement, devinant qu'on le soupçonnait de mensonge:

--Du reste, regarde! fit-il en tendant le télégramme... Le jour et

l'heure y sont... Demain matin, neuf heures et demie.

Thérèse, hautainement, écartait le papier:

--Oh! inutile, père!...

--Si! si! j'exige que tu regardes...

Elle jeta sur la feuille un coup d'œil sommaire, et, la rendant à M.

Raindal:

--Tu as raison!... Dépêche-toi!...

--Bon! bon!... Je te remercie toujours! fit-il d'un ton bourru.

Il ne reprit ses sens qu'en parvenant au Pavillon de Sully. La demie

sonnait à la grande horloge qui surplombe les pilastres rosés de la

porte. M. Raindal poussa un murmure rassuré. Déjà, d'être arrivé à

temps, il en oubliait sa colère contre Thérèse.

Devant lui la vaste place s'étendait ombreuse et déserte dans le noble

encadrement de ses palais illustres. Au loin la trouée des Tuileries

semblait une région de lumière sans bornes, dont la réfraction blanche

pâlissait jusqu'au ciel. Des rafales tièdes s'en échappaient qui

courbèrent un instant les verdures des deux jardinets proches. Le

maître respira fortement. Au printemps, il aimait cet arome lacté et

savoureux que charrie l'air des matinées. Puis son âme s'harmonisait

peu à peu avec la quiétude auguste du décor.

Il se mit à marcher devant le péristyle, la tête baissée vers ses

gants de Suède clair qu'il achevait de boutonner. Quand, au bruit

d'une voiture, il relevait les yeux, à l'une des hautes fenêtres du

pavillon Colbert, il distinguait deux scribes du ministère des

finances qui l'épiaient en souriant. Cette surveillance ne

l'offusquait point. Il se figurait l'ébahissement admiratif des jeunes

gens lorsque Mme Chambannes paraîtrait. Eh! oui, c'était une dame

qu'il attendait! Et quelle dame! De leur vie, probablement, ces

messieurs n'en avaient jamais aperçu de si élégante ni de si spéciale!

Mais par l'avenue de gauche, un fiacre découvert s'acheminait dans la

direction du Pavillon de Sully. Le maître s'élança juste pour aider

Mme Chambannes à descendre. Elle était en costume bleu sombre avec une

blouse dont la soie changeante miroitait dans l'entre-bâillement de sa

courte jaquette, et elle appuya à la main de M. Raindal sa main gantée

de blanc, en exhalant un petit rire candide de bonjour ou de merci.

--Eh bien! cher maître, dit-elle, quand elle eut payé le cocher, vous

ne m'en voulez pas trop? Vous n'êtes pas trop fâché contre votre

méchante élève?...

M. Raindal cligna des paupières sous le tendre regard dont elle le

pénétrait. Il avait perdu l'habitude.

--Mais non! chère madame! bredouillait-il... Je suis, avant tout,

charmé de vous revoir... M. Chambannes se porte bien?...

--A merveille... Revenu d'hier... A propos, il m'a prié de vous

inviter à l'Opéra ce soir... On donne _Samson et Dalila_ et _la

Korrigane_. Nous avons une seconde loge... Vous viendrez, n'est-ce

pas?...

--Peuh! madame...

--Si, si, vous viendrez... Je le veux!...

Elle inspectait les alentours d'un coup d'œil scrutateur; et, avisant

le cartouche à lettres dorées qui surmontait le péristyle:

--C'est là, n'est-ce pas?

--Hélas! impossible aujourd'hui, chère madame!...

Aux explications du maître, Zozé eut une moue bougonne:

--Pour une fois que je suis libre, comme c'est contrariant!... Alors

où irons-nous?...

--Je ne sais pas, madame!... Où vous voudrez!

Il considérait distraitement les petits squares circulaires dont les

feuilles bruissaient sous un courant de brise. L'intérieur ne s'en

voyait pas; et, dans l'emmêlement de leurs branchages serrés contre la

grille, l'accès même en paraissait clos. On eût dit deux galantes

charmilles de théâtre, posées là, par mégarde, ou provisoirement. Le

maître songea: «Mais ce serait parfait!» et tout haut, désignant d'un

geste le jardinet le plus voisin:

--Si nous entrions ici pour causer un instant, avant de nous séparer?

--C'est une idée!... fit Mme Chambannes... Ils sont délicieux, ces

amours de squares...

Le jardin se composait, au dedans, d'une minuscule pelouse

qu'entouraient quatre bancs verts, ouvragés à l'antique. Ils

s'assirent sur l'un d'eux, en face du pavillon Denon. Au fronton

s'alignaient, à intervalles égaux, une rangée de statues, isolées et

pareilles sous leur égalitaire costume de marbre. Seuls ces regards

sans vie plongeaient dans le petit square.

--Il n'y a pas foule! remarqua Mme Chambannes.

Puis, visant de son ombrelle les statues du fronton:

--Dire que vous serez un jour comme cela, cher maître!

--Rien n'est moins certain, madame, fit modestement M. Raindal.

--Et moi, où serai-je à cette époque? poursuivit Zozé d'une voix

grave.

--Oh! les vilaines pensées!... Est-ce votre séjour aux Frettes qui

vous a rendue si morose?

Non, à parler franchement, Zozé s'y était au fond divertie. Les

promenades, la nature, la solitude l'avaient ragaillardie, remise de

Paris! Car quelle est la femme, en vérité, qu'à un moment donné,

Paris ne dégoûte pas? Quelle est la femme qui ne finit pas par en être

excédée, des visites, des potins, des théâtres, des couturières, de

tout le surmenage mondain?... La campagne avec un ou deux bons amis,

comme M. Raindal, par exemple, le repos, une cure de grand air, tel

semblait présentement à Mme Chambannes «l'idéal», «le rêve». Et si

elle était revenue...

--Mais pardon, interrompit le maître... Pourquoi êtes-vous partie?...

Je suis peut-être indiscret en vous rappelant votre promesse...

--Non, pas du tout...

Elle fouillait âprement le sol du bout de son ombrelle, les deux

coudes aux genoux, en une pose de méditation.

--Je suis partie parce que j'ai eu des ennuis... Une amie en qui

j'avais confiance et qui m'a indignement trompée...

--Ah!... Je vous plains bien! fit-il.

Elle levait les yeux au ciel dans une extase mélancolique. Des

langueurs humides glissèrent entre ses cils. La tristesse la

transfigurait. Avec son petit col-carcan, si moderne, si masculin, ses

traits prenaient dans l'affliction un reflet de sainteté perverse.

--Ainsi vous avez eu beaucoup de peine? fit derechef M. Raindal qui ne

la quittait pas du regard.

--Oh! oui, beaucoup!...

--Ma pauvre amie! murmura le maître dont la voix s'altérait... Vous me

permettez de vous appeler de ce nom?

Mme Chambannes hochait la tête.

--Je ne vous en demanderai pas plus au sujet de votre départ!

continua-t-il... Sans le vouloir, je vous ai fait mal... Et je serais

inexcusable d'insister... Mais à l'avenir, si jamais vous êtes

malheureuse, je vous en prie, traitez-moi en ami, confiez-vous à

moi... Sans me donner de détails, dites-moi que vous souffrez, et je

m'emploierai de tout mon cœur à vous soulager, à vous distraire...

J'ai pour vous tant d'affection!...

--Merci! fit-elle un peu surprise du ton pressant dont il parlait...

Je vous remercie... Comme vous êtes bon, cher maître!

Elle s'était à demi retournée vers lui et le fixait, en souriant, d'un

de ses plus fervents regards. Des profondeurs béantes s'ouvraient dans

ses prunelles. Tout son visage frémissait de malice coquette. M.

Raindal crut sentir une flamme qui lui perçait les tempes. Le délire

l'emportait. Il saisit avec une craintive brusquerie la main de Mme

Chambannes; et, dans un frénétique baiser, ses lèvres y écrasèrent

l'aveu d'amour qu'elles n'avaient osé prononcer.

--Oh! prenez garde! fit Mme Chambannes en se reculant.

--A quoi donc? riposta gauchement le maître.

Une sueur d'angoisse lui humectait le front. Il essaya de ricaner par

contenance. Il s'arrêta, perplexe. La physionomie de la jeune femme le

déconcertait. Elle avait une expression sévère, mais sans rigueur, où,

plutôt que la rancune, dominait l'alarme décente. Ses yeux demeuraient

sombres malgré le palpitement narquois qui plissait l'angle de leurs

paupières. Qu'allait-elle faire? S'indigner, pardonner ou sourire?

Elle se leva, et, d'une voix paisible où tremblait à peine un écho

d'ironie:

--Cher maître, au revoir. Il faut que je rentre... Me conduisez-vous

jusqu'à un fiacre?...

Les Deux Rives: Roman · 第 41 / 69 题