XIII

Par exception, cette fois, l'oncle Cyprien n'avait pas amplifié.

Depuis le jour de leur déconvenue, rue de Prony, M. Raindal, en

apercevant son frère, ne pouvait se défendre d'un sentiment de malaise

hostile; et, soit que la vue de l'oncle Cyprien évoquât un fâcheux

souvenir, soit que le maître appréhendât ses questions, il lui

marquait à chaque visite une froideur plus acrimonieuse.

Puis le départ de Mme Chambannes avait porté à M. Raindal un coup dont

son vieux cœur pantelait encore. Une semaine après, il recevait bien

de Zozé quelques lignes où elle s'excusait de cette fuite

discourtoise: elle avait eu «de petits ennuis qu'elle lui expliquerait

sans doute de vive voix». Mais le vague même de cet ajournement

impatientait autant le maître que si la jeune femme se fût abstenue de

tout détail concernant sa fugue. De petits ennuis! Sûrement ils ne

provenaient pas de Chambannes, toujours absent, loin de Paris. De qui

alors et de quelle sorte? Des ennuis d'argent? Hypothèse peu

vraisemblable. Des ennuis de famille? Non plus, puisque la seule

parente de Mme Chambannes l'avait accompagnée aux Frettes. Des ennuis

d'amour? M. Raindal repoussait avec véhémence cette dernière solution

qui, au fond, excitait plus sa colère que son incrédulité. Et quand

l'idée s'en dessinait à l'horizon de ses rêveries, il s'acharnait à

l'effacer, à la détruire comme un cauchemar absurde.

Des chagrins d'amour, Mme Chambannes! L'amitié du maître se révoltait

à cette sotte calomnie. Coquette, frivole, enfant, si l'on voulait;

mais amoureuse, sa petite élève, fi donc! Ce n'était pas à lui qu'il

fallait conter de semblables inventions, à lui qui la connaissait, qui

l'étudiait, qui la jugeait depuis bientôt plus de quatre mois.

L'unique jeune homme en situation de la courtiser, ce grand Gérald de

Meuze, ne semblait guère, avec ses façons lasses et ses traits

fatigués, le héros propre à captiver une nature aussi vivace, aussi

primesautière. A peine un robuste officier, un jeune poète ardent, un

musicien illustre, auraient-ils eu quelque faible chance, sinon de la

séduire, du moins de la troubler. Et M. Raindal, non sans un secret

soulagement, constatait auprès de Mme Chambannes l'absence de tels

favorisés.

Pourtant, au faîte de ses inductions, un vertige de tristesse le

faisait retomber soudain. Il se remémorait l'arrivée rue de Prony, la

maison vide et l'outrage qu'il avait subi. Comme elle l'aimait peu,

pour l'avoir ainsi oublié! Comme, dans ses affections, dans ses

pensées, il devait figurer à un rang infime et précaire! Comme il

s'était exagéré l'influence et l'attraction qu'il exerçait sur elle!

Par dignité il avait résolu de ne pas répondre à sa lettre, et chaque

jour qui passait sans nouvelles ébranlait davantage ce fier vœu. Où

était-elle? A quoi occupait-elle ses journées, ses soirées? Pourquoi

ne l'appelait-elle pas là-bas?

Parfois, dans une brusque envolée d'orgueil, il se soulevait hors de

ces soucis. Il jurait de ne plus condescendre à des enquêtes si

mesquines, si ravalantes pour un esprit supérieur. Il atteignait aux

abruptes régions où souffle la pure brise d'éternité. Mais il ne

planait pas longtemps seul dans ces hauteurs pacifiées. Au bout d'un

instant l'image légère de Zozé avait monté l'y rejoindre. Il soupirait

en la revoyant. Un accès de lucidité lui dévoilait la forte attache

qui le liait à sa petite élève. Il haussait les épaules, revisait ses

griefs contre Mme Chambannes, essayait de la dédaigner. Vain effort.

Il aurait voulu éprouver du mépris, de la rancune. Elle ne lui

inspirait que du regret.

Au milieu de cette inquiétude, il ne trouvait de répit que dans le

travail, dans le livre nouveau qu'il préparait.

--Un livre, déclarait-il à Thérèse qui pourrait bien avoir le succès

du précédent... Je ne t'en dis pas plus maintenant... J'attends que ça

ait mûri... Tu verras... ce n'est pas mal...

Et il se remettait à marcher dans son cabinet, les mains derrière le

dos, la tête basse, comme pointant contre le troupeau fugitif des

idées.

Le livre avait pour titre provisoire: _les Oisifs dans l'Egypte

ancienne_, et serait moins un ouvrage d'érudition qu'une étude morale,

appuyée de documents historiques.

M. Raindal se proposait d'y démontrer, par des exemples, que le grand

moteur social est la recherche des plaisirs et particulièrement des

plaisirs dits galants: vers la femme et à sa conquête s'achemine toute

l'œuvre du labeur humain--les raffinements surtout et les arts lui

sont redevables souvent de leur naissance et toujours de leur

prospérité--c'est pour elle que se sertissent les gemmes, que se

brodent les soies, que résonnent les mélodies... A méditer ces

développements, M. Raindal plus d'une fois avait gagné la fièvre ou la

migraine. Les faits, à son appel, bondissaient hors de leurs cellules,

accouraient se ranger en bataille comme de dociles petits soldats. Et

il y avait notamment un chapitre,--le chapitre VI,--sur l'_Amour et la

Galanterie dans l'Egypte ancienne_ d'après les légendes religieuses,

les objets de toilette et les contes populaires, dont le maître

possédait déjà la ligne et presque tous les paragraphes.

A de certains jours, cependant, il avait des scrupules sur le mérite

de sa conception. Ne l'accuserait-on pas de poursuivre l'entreprise de

scandale inaugurée par son dernier livre? Ne lui reprocherait-on pas

de s'attarder exprès aux épisodes licencieux? Etait-il même doué de la

compétence nécessaire pour approfondir les prestigieux problèmes du

sentiment?

M. Raindal rejetait en bloc les deux premières questions, au nom de ce

dédain que doit une âme élevée aux insinuations de l'envie.

La troisième lui paraissait plus délicate, plus sujette à des

controverses. Il se plaisait à en causer au salon, avec Bœrzell qui,

pas un dimanche, n'avait manqué de rendre, rue Notre-Dame-des-Champs,

la visite permise.

--Sincèrement, monsieur Bœrzell, interrogeait-il, pensez-vous qu'il

faille avoir été un libertin pour bien apprécier les finesses du

sentiment?... Croyez-vous, en un mot, que pour parler convenablement

de l'amour, il soit obligatoire d'en être un spécialiste, un

professionnel, un pratiquant?...

--Heu! maître! répliquait avec réserve Bœrzell... La question est

complexe... J'avoue que je n'y ai point encore réfléchi...

--Et ne croyez-vous pas, continuait M. Raindal, qu'il existe une

multitude de sentiments que l'on apprécie d'autant mieux qu'on ne les

a pas éprouvés soi-même?...

--Incontestablement! ripostait Bœrzell.

--Remarquez qu'en ce cas, on garde une fraîcheur d'impressions, une

netteté de vues qui sont du plus haut prix pour l'analyse

scientifique... On n'est dès lors aveuglé ni par la vanité, ni par

l'intervention des souvenirs personnels... L'esprit conserve intacts

son impartialité, sa pénétration, le calme indispensable aux

observations régulières...

--Assurément, maître!... répondait Bœrzell. Toutefois ne

craignez-vous pas que de cette procédure il ne résulte dans les écrits

quelque peu de froideur?

--Du tout, cher monsieur! protestait M. Raindal. L'essentiel est

d'aimer l'idée du sujet qu'on traite, d'aimer l'amour si c'est d'amour

qu'on parle... La chaleur de la sympathie réchauffe tout... Les

œuvres sont comme nos enfants. Il n'y a de froides, de mal venues que

celles qu'en les faisant nous n'avons pas aimées...

Et il regagnait lentement le cabinet de travail, tandis que Bœrzell

souriait à Thérèse. Car, dans leurs fréquentes causeries, le jeune

savant avait obtenu des semblants de confidences qui ne lui laissaient

guère de doutes sur les écarts mondains du maître.

Le quatrième dimanche, M. Raindal ne parut pas au salon. Il était

sorti censément pour faire visite au directeur du Collège, mais en

réalité pour aller s'assurer si sa petite élève n'avait point, sans le

prévenir, réintégré peut-être l'hôtel. La vue des volets clos lui ôta

ses espoirs. Il sonna pourtant, recarillonna. Personne ne répondit. Et

l'on avait atteint aux premiers jours de mai! Elle était partie depuis

quatre semaines! Quand reviendrait-elle donc?

Il s'en alla à pied par les rues à demi solitaires. Tout y était pour

lui ressouvenir pénible. Que de fois il avait accompli ce trajet,

l'âme et les yeux encore lénifiés par la gentillesse de Mme

Chambannes! Quel changement à présent! Quel abandon! Et, le long de la

route, comme pour se détourner de ces pensées chagrines, ou y opposer

des lèvres un démenti physique, il souriait aux petites filles, aux

petits garçons endimanchés que traînaient leurs parents d'une main

indolente.

Bœrzell, quand le maître rentra, n'avait pas pris congé. Il était

dans le salon à babiller avec Thérèse. Mme Raindal, auprès d'eux,

lisait un ouvrage de piété. Le maître s'évertua à montrer une humeur

joyeuse. La récente mésaventure d'un de ses collègues, que des

faussaires avaient abusé, lui servit de prétexte à plaisanter les

érudits. Que vaut au fond la science brute, si l'esprit ne l'anime

point? Que serait, entre autres, son prochain ouvrage, à lui M.

Raindal, s'il ne s'étayait pas de considérations générales et

humaines? Bœrzell l'approuvait complètement; et, d'une ingénieuse

digression, il ramena peu à peu la causerie sur le rôle social de

l'amour. Le maître mordit à l'appât avec fougue. Ses nerfs se

détendaient voluptueusement dans cet agréable assaut de dialectique

contre un adversaire si subtil. La nuit tomba qu'il n'avait pas cessé

de discourir.

--Vous dînez avec nous, n'est-ce pas, M. Bœrzell? fit-il, comme

Brigitte allumait les lampes.

Et il ne le lâcha qu'à onze heures, étourdi par la lutte, et

balbutiant de lassitude. Mais, sitôt seul devant sa fille, la

mélancolie l'avait ressaisi. Il se sauva vers son lit, sans presque

souhaiter le bonsoir, comme vers une distraction, vers un refuge

d'oubli.

Le lendemain matin il se leva tard, à huit heures et demie. Le

courrier ne lui avait rien apporté de Mme Chambannes; et, la tête dans

l'eau, il s'ébrouait maussadement lorsque Brigitte entra.

--Une dépêche pour monsieur...

--Mon pince-nez!... Donnez-moi mon pince-nez, vous dis-je!

Il éprouva une commotion, en déchiffrant sur le papier bleu,

l'écriture de Mme Chambannes. Il ouvrait le télégramme et lut:

Dimanche soir.

«Mon cher maître,

«Me voici enfin de retour. J'ai hâte de vous revoir. Si nous

profitions de ce que les fournisseurs et les amis me laissent

encore la paix pour faire demain matin notre fameuse visite au

Louvre? Alors, sauf contre-ordre, à demain matin, neuf heures et

demie, rendez-vous place du Carrousel, devant le pavillon de

Sully. Comme ce sera charmant de nous revoir!

«Votre petite élève,

«Z. CHAMBANNES.»

D'instinct, M. Raindal avait consulté la pendule qui marquait neuf

heures, et se précipitant vers la porte:

--Brigitte! clama-t-il dans le couloir... Brigitte! Ma redingote... la

neuve... Mes bottines vernies... Mon chapeau... Vite, ma fille...

--Qu'y a-t-il, père? fit Thérèse qui survenait à ce tapage.

M. Raindal déplora d'avoir crié si fort. Il se trouvait acculé à dire

la vérité.

--Peuh! c'est Mme Chambannes! répliqua-t-il en se grattant le dessous

de la barbe... Elle me donne rendez-vous à neuf heures et demie pour

la mener au Louvre... Je n'ai pas à flâner, tu vois...

Et, sur un sourire de la jeune fille:

--Pourquoi ris-tu?

--Je ne ris pas! riposta Thérèse qui avait recouvré son sérieux.

Les Deux Rives: Roman · 第 40 / 69 题