M. Pums esquissa un cordial sourire:

--Oh! ce n'est pas indispensable... Nous pouvons, si vous le

souhaitez, nous charger de transmettre vos ordres à M. Talloire par le

moyen que voici...

Tandis qu'il analysait le procédé, l'ex-employé se livrait à un

colloque intime. Ce petit M. Pums lui plaisait. Impossible vraiment de

rencontrer un homme plus courtois, plus serviable et, quant à cet air

juif que d'abord il lui supposait, force devenait bien à l'oncle

Cyprien de reconnaître que Pums s'en trouvait dénué. Avec ses gros

yeux chocolat, ses joues jaunâtres, sa moustache noire, il avait aussi

bien la tête d'un créole, d'un Andalous, d'un Turc ou d'un Kirghiz

cossu. Et il n'était pas jusqu'à l'imperceptible accent qui ne parût à

l'oncle tout différent de ce qu'il attendait d'un «Prussien»

naturalisé.

--Je vous remercie! fit-il quand l'autre eut terminé... Maintenant, un

détail!... Combien faut-il que je mette? Cinq mille francs, est-ce

assez?...

--Mais ce que vous voudrez, monsieur... Vingt mille francs ou dix sous

à votre volonté... Vous concevez bien que je vous traite en ami et non

pas en client... Je ne déplore qu'une chose, c'est que vous ne soyez

pas venu quinze jours plus tôt... Avec cinq mille francs que je vous

aurais placés, c'était, il y a huit jours, à la liquidation du 15,

trois mille francs de bénéfice net qui tombaient dans votre poche...

--Trois mille francs! répétait mélancoliquement l'oncle Cyprien...

Enfin, il est trop tard!... N'y songeons plus!... Et puisque cinq

mille francs vous semblent suffisants, ayez la bonté de m'acheter

pour cinq mille francs de mines...

--Desquelles, monsieur? fit Pums avec gravité... Il y en a des

centaines!...

--Je ne sais pas! murmurait l'oncle Cyprien... Dame,

conseillez-moi!... Faites pour moi comme pour le marquis!...

Pums désigna une série de valeurs minières que soutenaient en Bourse

la Banque de Galicie et ses affiliés. L'oncle Cyprien, troublé par

cette nomenclature, se décida d'après la joliesse ou l'étrangeté des

noms. Il choisit l'_Etoile rose de l'Afrique du Sud_, la _Fontaine du

Diamant rouge_, la _Source des Escarboucles_, la _Pummigan and Kraft_,

la _Deemerhuis and Haarblinck_, dont Pums, complaisamment, lui

traduisait les titres.

Puis il se leva en s'excusant d'avoir tellement abusé d'un temps aussi

précieux. Le banquier se récria qu'il était trop heureux, et il

reconduisit son visiteur jusque sur le palier. Il comptait bien

d'ailleurs le revoir dans une huitaine, au moment de la liquidation,

car ils auraient à recauser.

«Quel charmant homme!» pensa l'oncle Cyprien quand la porte se fut

refermée.

Il passa les huit jours qui suivirent dans une fièvre de béate

anxiété. La hausse grandissait. Mais il craignait de s'être mépris,

d'exagérer le bénéfice, qui, selon ses calculs, se montait déjà à près

de deux mille francs. Et cela gâtait, chaque soir, son bonheur.

Il eut donc un sursaut d'émoi, quand, le 29 au matin, comme il partait

pour la brasserie, la concierge lui remit une enveloppe jaune, avec

l'en-tête de la maison Talloire.

Que contenait-elle, cette grande lettre? Et s'il avait mal calculé?

Si, au lieu des gains attendus, c'était une perte qu'elle annonçait?

Il revint sur ses pas, et, à l'abri de la porte cochère, il décacheta

l'enveloppe. Elle renfermait une feuille de papier zébrée de colonnes,

de chiffres, de mots abrégés, dont le tremblement de sa main

augmentait encore le chaos. Deux termes de commerce y émergeaient du

reste: à gauche, _Doit_, à droite, _Avoir_. Et au-dessus on lisait: M.

CYPRIEN RAINDAL. _Son compte en liquidation du 30 avril chez M.

Talloire, agent de change, 96, rue de Choiseul._

--Hum! Du sang-froid! Est-ce que je gagne ou est-ce que je perds?

murmura l'oncle pendant que son regard voletait à travers la feuille.

Enfin il remarqua dans un coin du papier un petit amas de chiffres,

avec au total cette mention: _Créditeur_: 2700 francs.

--Deux mille sept cents francs! proféra-t-il, le cœur cognant contre

ses côtes... Deux mille sept cents francs de bénéfice!... Il y a

sûrement erreur... Et pourtant je ne me trompe pas: qui reçoit, doit;

qui doit, reçoit... Je suis créditeur... Je gagne!...

Mais, en dépit de cette certitude, un doute grouillait dans sa

poitrine. Il eût voulu sur-le-champ s'en délivrer, savoir, et la peur

d'importuner l'agent était seule à le retenir de s'élancer rue de

Choiseul. Le conseil du marquis surgit à point dans sa détresse:

«Embêtez Pums plutôt dix fois qu'une!» La solution s'imposait,

d'autant que Pums lui-même s'y était par avance offert. L'oncle

Cyprien sauta dans un fiacre.

Tout le long du trajet, afin de raffermir sa foi, il se redisait en

cadence:

--Qui reçoit doit!... Qui doit reçoit!...

Cet axiome, néanmoins, ne le rassurait qu'à demi; et il fallut

l'accueil jovial de Pums pour lui rendre la sérénité.

--Eh bien! criait le banquier à la vue de son protégé... Nous n'avons

pas à nous plaindre, il me semble... Si mes calculs sont justes, vous

gagnez dans les quinze cents francs, monsieur Raindal!

L'oncle Cyprien, silencieusement, allongea son papier:

--Voici.

--Fichtre! s'écria Pums en consultant la feuille... Deux mille sept

cents francs de bénéfice!... Vous marchez bien, pour un commençant!...

Bravo!... Mes compliments... Et il va de soi que vous gardez votre

position?...

--S'il vous plaît? fit M. Raindal cadet, avec une moue inquiète.

--J'entends que vous laissez votre bénéfice sur les mêmes valeurs?

L'oncle Cyprien se recueillit, puis du ton le plus docile:

--Est-ce que je ne pourrais pas en retirer un peu?

--Oh! ce que vous voudrez! Cet argent est à vous... Vous en êtes le

seigneur et maître... Ne vous gênez pas.. Dites votre chiffre!...

--Sept cents francs! fit résolument l'oncle Cyprien... Je retire sept

cents francs, je laisse sept mille... Cela fait un compte rond,

n'est-ce pas?

Et il ajouta d'une voix moins hardie:

--Puis-je toucher ici?...

--Heu! riposta Pums... Ce n'est guère régulier... Enfin, pour vous,

pour un ami!... Là, signez-moi une procuration pour toucher chez

Talloire... Je vais vous donner un bon que vous n'aurez qu'à présenter

à notre caisse...

L'oncle Cyprien avait signé.

--Et vous me continuez votre confiance? demanda Pums qui s'était

levé... Vous me chargez toujours de diriger vos ordres?...

--Comment donc! riposta M. Raindal cadet... Vous riez, monsieur

Pums!... Ma confiance!... Vous devriez dire ma reconnaissance... ma

vive gratitude!... Achetez-moi, je vous prie des mêmes, ou achetez-en

d'autres, si c'est votre avis... Je suis convaincu que vous opérerez

au mieux de mes intérêts... A bientôt, monsieur, et merci encore!...

Parvenu dans la rue, il bifurqua instinctivement du côté de la Bourse.

Les sept billets de cent francs qu'on lui avait soldés bossuaient sa

poche intérieure d'une dure petite protubérance qu'il palpait à chaque

pas. Des idées de largesses l'exaltaient. Il stoppa un instant pour

contempler le tumulte de la Bourse, cette mêlée vociférante qui tout à

l'heure peut-être allait l'enrichir davantage. Et, pénétrant dans un

bureau de tabac proche, il réclama des cigares à bague. On lui en

apporta de plusieurs espèces. Il les flairait d'une narine experte ou

les faisait craquer à son oreille en les pinçant par le milieu. Il se

détermina pour une boîte à un franc la pièce et y joignit deux paquets

de cigarettes américaines.

Mais en sortant, auprès du bureau, sur la place, il avisa la vitrine

d'un marchand de pipes. Soutenues par d'invisibles supports, ou

couchées dans de riches étuis, le tuyau brutalement droit ou se

repliant en courbe serpentine, l'écume et la bruyère y mêlaient leurs

tons blancs et bruns. Des ronds d'or ou d'argent cerclaient des

porte-cigares en ambre, et dans leurs écrins de velours, ces objets

avaient tous un air de fins joyaux destinés à des bouches princières.

L'oncle Cyprien les considérait en hochant la tête. Puis soudain ses

prunelles brillèrent d'une lueur de contentement. Hé! s'il achetait

une de ces pipes, une belle grosse pipe en écume, comme celle du

marquis, pour son vieux camarade Schleifmann, que malgré les disputes,

il aimait bien pourtant! Et il entra dans la boutique.

Le choix fut si long, si minutieux, que l'horloge de la brasserie

Klapproth marquait plus de midi trois quarts, lorsque M. Raindal cadet

arriva.

--Un petit cadeau pour vous, mon cher Schleifmann! fit-il en

s'asseyant à la gauche du Galicien... Un cadeau que je ruminais depuis

longtemps... Prenez, oui, ouvrez, c'est pour vous!...

Schleifmann défaisait lentement le paquet.

--Une pipe! s'écria-t-il en maniant l'étui.

--Parfaitement, et une pipe de luxe!... Le fruit de mes économies de

six mois sur les cigarettes, mon cher!...

La pipe représentait une sirène dont la double queue torse s'enroulait

autour du tuyau jusqu'à l'ambre et dont la tête lascive et creuse

servait de fourneau au tabac. Schleifmann ne cacha pas son admiration.

--Elle est merveilleuse... colossale, colossale! répétait-il d'un mot

germanique qui, pour lui, exprimait le suprême de l'enthousiasme... Je

vais la fumer tout de suite... Garçon, des allumettes!...

L'oncle Cyprien observait d'un œil glorieux et attendri les apprêts

de l'inauguration.

--Exquise! déclara Schleifmann au bout de deux bouffées... Un enfant

la fumerait... Vous êtes bien gentil, mon cher Cyprien!...

Il avait saisi l'écrin et il en examinait la doublure, un revêtement

de peluche cramoisie avec l'adresse du fabricant frappée en lettres

d'or. Puis, brusquement, tapant du poing sur la table:

--Raindal! s'écria-t-il... Regardez-moi donc un peu!

--Présent! fit l'ex-employé qui offrait de biais deux prunelles

fugaces.

--Vous jouez à la Bourse, mon ami!

--Moi! fit d'un ton de révolte l'oncle Cyprien.

--Oui, vous! Cette adresse me révèle tout: place de la Bourse... Vous

jouez sur les mines!... Prenez garde, Raindal!... C'est une aventure

qui peut vous coûter beaucoup plus cher que vous n'imaginez!

Et il replaçait la pipe près de l'écrin avec un geste de renoncement.

--Vous m'ennuyez, Schleifmann! bougonna l'oncle Cyprien... Vous me

chagrinez énormément... Comment! je m'éreinte à vous acheter une pipe,

à vous la choisir comme pour moi!... Et voilà tout ce que je récolte:

des paroles de mauvais augure!... Eh bien, oui, là, j'ai joué... J'ai

même gagné... J'ai gagné sept cents francs... Seulement, ni-i-ni c'est

fini. Aujourd'hui, j'ai tout arrêté... Êtes-vous content, vilain

oiseau?...

--Fini! ricana le Galicien... Je n'en crois pas le premier mot, mon

ami... Commencé, oui... Mais fini, après un pareil bénéfice!... Vous

me tenez comme bêta, Raindal!

L'oncle Cyprien eut une grimace hautaine:

--Soit... Ne me croyez pas... Je ne puis pas vous obliger à me

croire... Entendu!... Je joue encore... Je joue à en perdre haleine...

Certainement... Et alors vous me laissez ma pipe pour compte?... On

n'est pas plus gracieux!

Schleifmann, involontairement, jetait une œillade de regret vers la

sirène dodue qui semblait dormir sur le flanc.

--Baste! je ne voudrais pas vous contrarier, mon cher Cyprien... Et,

tout de même, j'ai honte d'accepter votre pipe... Je ne devrais pas...

Ce n'est pas bien!...

--Pas tant de manières! fit affectueusement M. Raindal cadet...

Reprenez-la vite... Puisque je vous jure que je ne joue plus!...

--Le Seigneur soit loué, si vous dites vrai! murmura Schleifmann en

rallumant sa pipe.

La causerie redevint amicale. De temps à autre, Schleifmann, dans une

bouffée, exhalait: «Délicieuse!... Colossale!...» L'oncle Cyprien, le

jugeant conquis, proféra d'une voix négligente:

--Ah! au fait, pendant que j'y songe... Vous vous doutez qu'à cause de

cette petite affaire, je dois une politesse au marquis de Meuze...

Cela vous déplairait-il de déjeuner au restaurant avec lui?...

--Entre nous, je n'y tiens pas! grommela le Galicien après une pause.

--Pourquoi?... Oh! je devine... Les opinions du marquis!... S'il n'y a

que ça pour vous déplaire!... D'abord, soyez tranquille... Je l'ai

déjà prévenu que vous étiez un bon juif...

--N'employez donc pas cette expression, mon ami! fit Schleifmann d'un

ton énervé... Ne vous ai-je pas appris qu'il n'y a pas de mauvais

juifs?... A peine pourrait-on dire qu'il y a des juifs dégénérés...

--Et puis, poursuivait l'oncle Cyprien, de ce côté-là, il m'a paru

joliment calmé, le marquis!... Si vous saviez tout le bien qu'il m'a

conté de certains de vos coreligionnaires!...

--De deux choses l'une, fit sèchement Schleifmann, ou il se moquait de

vous, ou c'est un mauvais catholique...

--Lui! Il adore les curés!...

--Il peut adorer les curés, riposta du même ton le Galicien... Mais,

en bon catholique, il ne peut pas aimer les juifs... Religion

catholique signifie religion universelle... Tant qu'il demeurera un

hérétique sur la terre, la croisade reste ouverte... Tirez-vous de là

si vous pouvez!... Et n'est-ce pas naturel?... Les religions ne

vivent que par le fanatisme et ne périssent que par la tolérance.

--Ainsi, vous approuvez la Saint-Barthélemy, l'Inquisition, les

Dragonnades? s'écriait l'oncle Cyprien froissé dans son arrière-fond

bourgeois par la rudesse de ces aphorismes.

--Comme la Terreur! fit Schleifmann. Ou plutôt je ne les approuve

pas... Je me les explique. Ce sont mesures politiques utiles à leur

parti... On ne plante pas les croyances à sec, avec des

raisonnements... Elles ne germent que dans le sang et ne fleurissent

que sous la crainte...

--Et par conséquent, si la Révolution revenait, au besoin, vous me

feriez tout bonnement couper la tête?...

--Est-ce qu'on sait!... répliqua Schleifmann avec un demi-sourire

railleur... Si vous étiez devenu par trop riche!...

M. Raindal cadet, quoique peu égayé par cette plaisanterie, affecta de

s'en amuser:

--Bien, bien, Schleifmann, en attendant de me couper ma tête, vous

vous la payez, mon vieux... Je vous dis et je vous répète que le

marquis n'est plus intolérant pour un sou!... Une fois, deux fois,

trois fois, vous ne voulez pas déjeuner avec lui?

--Oui, je veux bien, riposta narquoisement le Galicien... Mais plus

tard, dans un an... Soyons précis. Je vais vous fixer le jour: le

lendemain du krach des mines... Ah! oui, ce jour-là, je serai bien

aise de causer des juifs et de la tolérance avec votre ami le

marquis!...

L'oncle Cyprien haussa les épaules:

--Il n'y a pas moyen d'être une minute sérieux avec vous... Bah! tant

pis!... Vous refusez: on se passera de vous!...

Schleifmann, sans répliquer, s'occupait à rebourrer le crâne de sa

sirène.

--Et votre frère? demanda-t-il subitement... Qu'est-ce qu'il pense de

tout cela, votre frère?...

--Mon frère? Ne m'en parlez pas! Il est peut-être encore plus rasant

que vous, mon cher... J'ignore ce qu'il a depuis quinze jours... Mais

on me dirait que c'est le départ de sa Mme Rhâm-Bâhan qui le tracasse,

que je n'en serais pas plus surpris que cela... Une humeur!... Une

tête!... Inabordable, enfin...

Puis, confidentiellement:

--Et pas un mot, n'est-ce pas, de cette affaire de mines, si vous le

rencontrez!... Ce serait des discours, des remontrances à n'en plus

finir!

Schleifmann s'engageait au secret. L'oncle Cyprien dressa la main,

dans une pantomime de dégoût:

--Mon frère! Ah! la! la! un crin, un véritable crin, en ce moment!

Les Deux Rives: Roman · 第 39 / 69 题