--Je parierais que vous venez me parler affaires...
L'oncle Cyprien eut une moue qui ne niait point.
--Ha! ha! s'écria victorieusement le marquis... Qu'est-ce que je vous
disais?... Je sens ça tout de suite, moi... Je n'ai qu'un œil, mais
qui voit pour deux...
Il lissait d'une coquette caresse les panaches blancs de ses favoris
et, s'avançant vers la fenêtre, il souleva le rideau.
--Tenez! avouez que pour un entresol, j'ai une jolie vue... En plein
sur la maison de nos maîtres...
Par les carreaux à treillages blancs, on apercevait la place du
Palais-Bourbon, et, devant la porte séculaire, un petit lignard qui,
l'arme au pied, rêvait auprès de sa guérite.
--Ah! c'est là que logent nos princes du chèque! fit l'oncle Cyprien
d'une voix sarcastique.
--Oui, monsieur Raindal, c'est là, la porte en face!... Une fenêtre
qui vaudra cher au premier jour d'émeute... Mais nous bavardons... je
vous oublie... De quoi est-il question?... Vous venez pour les mines,
n'est-ce pas?...
L'oncle Cyprien en convint. Sous le sceau du secret,--car il désirait
que personne, pas même son frère, ne fût informé de la tentative,--et
après mûre méditation...
--Parfait! interrompit le marquis. Je m'en doutais... Donnez-vous la
peine de passer par ici... Nous serons plus à l'aise pour causer...
Et, une fois dans l'autre pièce--un vaste cabinet meublé à
l'orientale, avec des panoplies de cimeterres et de carabines nacrées:
--Donc, vous voulez entrer dans la danse?... fit le marquis. Rien de
plus simple... J'écris à M. Pums immédiatement, et sauf contre-avis,
vous irez le voir demain, vers trois heures, à la Banque de Galicie,
72, rue Vivienne... Cela vous va?...
Il s'attablait à son large bureau et tout en écrivant:
--Seulement, pas de bêtises! De la prudence!... Le moment est
excellent... Mais il faut prévoir la débâcle, l'inévitable, la
fâcheuse débâcle qui se produit toujours sur les fonds de
spéculation... Oh! nous n'en sommes pas encore là... Pourtant, ayez
l'œil... Ne vous emballez pas!... Embêtez Pums plutôt dix fois
qu'une, avant de lâcher un ordre... Et à la moindre baisse, vendez au
galop, vendez comme un sourd! Vous m'entendez?...
L'oncle Cyprien se confondit en promesses et en remerciements.
Puis dehors, il s'achemina d'un pas alerte vers les Champs-Elysées.
Une radieuse gaieté de printemps frémissait dans le ciel renouvelé.
Les figures des femmes semblaient plus belles; et l'oncle Cyprien, au
passage, leur dardait de galantes œillades.
Il s'assit sur une chaise, face aux voitures qui dévalaient parmi la
splendeur de l'avenue. Une joie d'espérance dilatait tout son être.
Quelle douceur c'eût été de s'en ouvrir à quelqu'un! Quel dommage que
ce Schleifmann fût un caractère aussi intraitable! Et de nouveau M.
Raindal cadet se laissa emporter contre lui aux réflexions les plus
amères...
* * * * *
Le lendemain, à la banque de Galicie, sitôt sa carte remise, il fut
reçu, sans attente.
M. Pums, dès les premiers mots, protesta de sa sympathie. Le titre
d'ami de M. de Meuze et de frère de M. Raindal était à ses yeux une
double et trop puissante recommandation pour qu'il ne se sentît pas
tout disposé...
--A propos, monsieur, s'écria l'oncle Cyprien, je vous serais obligé
de ne pas parler à mon frère de ma visite... Il pourrait peut-être
s'en alarmer, s'imaginer que je suis pris par la passion du jeu et
autres balivernes... Je préfère donc...
--Inutile d'insister, monsieur, déclara Pums... La discrétion est de
règle en affaires... De plus, il suffit que vous m'en priiez...
Il expliqua à l'oncle Cyprien le mécanisme de l'agio. Il l'aboucherait
avec un agent de change, M. Talloire, l'agent de la banque, du
marquis, d'une foule d'autres personnes ou établissements
respectables. M. Talloire ouvrirait un compte à M. Raindal cadet et il
ne resterait plus qu'à indiquer les ordres.
--Ouais! ouais! ripostait l'oncle Cyprien, en clignant les
paupières... Et il faudra que j'aille chez ce M. Talloire moi-même?...
C'est bien désagréable!...